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Thèse - Avant-Propos
jeudi 23 octobre 2025, par
Ce travail est né d’expériences, d’exigences et de frustrations mêlées, qui n’ont cessé de le mettre en cause, jusqu’à le soutenir, d’une certaine façon, de son inanité : tourner à rebours les pages de l’avant-Mistralisme, et donc poser, répétitivement, la même question sur le destin de cette langue et de cette écriture.
“Mais la disparition de l’occitan dont on parle actuellement comme d’un fait, a été précédée par quatre siècles au moins au cours desquels l’usager a cru qu’il ne parlait plus cette langue, dont l’identité était perdue en conscience, et dont on annonçait la mort prochaine alors qu’elle restait d’usage majoritaire” [1].
En 1979, Robert Lafont, articulant ainsi cette formidable aliénation collective aux espérances de l’heure, nous proposait les moyens de la réflexion, le désir de la recherche désaliénée.
“Et l’occitan, comme langue de culture modélisée (langue écrite, langue enseignée) n’en finit pas de mourir au point qu’il est dit renaissant sur de minimes reconquètes d’usage” [2]. Une mort qui n’en finit pas.
En 1785, reprenant la classique division du Royaume selon les idiomes, Oc en deçà de la Loire, Oïl au delà, “dë las partidas dë Fransa, /.../ comme si nous n’en étions pas nous-mêmes” [3], l’abbé de Sauvages ne peut que constater leur fortune si différente, et inscrire son Dictionnaire Languedocien dans l’entreprise nécessaire, et renouvelée, des Gasconismes corrigés. Le non-dit est en suspens au détour d’une prudence : “Quoi qu’il en soit de cette division de la France par rapport au langage” [4]...Poser la différence est sans péril réel : l’amour forcené pour la langue condamnée est sans avenir, donc sans risques. La division linguistique de la France ne porte aucune des tensions dont la France était grosse. La langue d’oc, bloc erratique d’une autre histoire, pour vivante qu’elle soit encore, n’a pas sa place dans l’inéluctable réduction à l’unité.
En 1874, face aux Tartuffes, Aubanel célèbre la beauté , “la bèuta, es tout !”, et donc chante l’amour, “Nous-àutri li Felibre, sian li gran calignaire”, dans l’évocation stupéfiante de Charlemagne, dont la maîtresse est morte. Il l’embaume, la pare, la porte, l’adore, et la Cour le dit fou. Comme on le dit des Felibres, car la belle endormie, c’est la Langue. “L’estregnèn dins nosti brassado apassiounado”. La névrose avance masquée, qui n’autorise l’amour que de la mort. “La lengo prouvençalo, la cresias morto, parai ? Mai vesès pas que ressuscito ?” [5].
Re/naissance ambiguë, qui ne peut être risque que des Purs, donc des Fous, de s’y brûler, quand les médiocres y seront salamandres, cigaliers de sous-préfecture, érudits en quête d’un petit pouvoir culturel, et, dans d’ultimes avatars, disséqueurs universitaires du cadavre.
De ce feu, on le sait, Aubanel mourra. Les contes le répètent, il n’y a pas de place ici-bas pour les mortes réveillées d’avoir été trop pleurées. Le feu ne brûle que dans le rêve, et le rêveur doit y chercher le sens énigmatique de son désir.
Entre 1785 et 1874, entre la mort proclamée de la langue, alors que tous la parlaient encore, dans ces dernières années de l’Ancien Régime, et son salut imaginaire par la Lettre quand, massivement, les Occitans l’abandonnent, l’émergence fascine, dans la première moitié du siècle surtout, d’un réseau complexe d’écriture sur un champ de parole encore majoritairement occitan. L’Histoire peut alors pointer la rencontre manquée d’une parole populaire protestataire, et d’une Lettre fondée en dignité sur la norme retrouvée, Gelu-Honnorat. Le scandale de la renaissance nationalitaire, possible et avortée, retombe alors paradoxalement sur le mince cénacle qui la proclame en 1854. L’ambition impossible de la légitimation se paye du repliement social et politique, donc de l’impuissance.
Dans les années 1974-1979, tout notre senti de la réalité linguistique et culturelle d’oc de la Provence, passée et présente, nous amenait à soutenir ce point de vue : la demande dans notre lycée nous avait fait accepter 9 heures d’enseignement de la langue, et par ailleurs, nous menions une enquête sur le terrain, qui devait se concrétiser par la publication d’un livre de réflexions et de témoignages sur la place et les perspectives de la culture d’oc, particulièrement dans les milieux populaires [6]. Mais, contradictoirement, ce que nous vivions alors comme une expérience stimulante et désaliénante, était vécu en dépossession et entraînait des réactions de crispations extrèmement vives dans des milieux provençalistes, réactions qui devaient aboutir, après des immixions pédagogiques et des pressions dont l’Education Nationale n’aurait pas supporté l’équivalent en toute autre matière d’enseignement, à l’interdiction des graphies autres que la graphie mistralienne, et, corrélativement, à l’occultation ou à la réécriture du patrimoine d’écriture antérieur. Les décisions rectorales de 1977 nous amenant à abandonner l’enseignement du provençal, avaient pour ricochet renforcé notre curiosité, plus nourrie de présupposés que de certitudes, sur l’écriture du provençal avant la naissance du Félibrige.
Professeur de lettres, puis professeur agrégé d’histoire, nous avions projeté un travail de recherche sur les mutations des mentalités et de l’écriture en Provence littorale au 19e siècle. Les travaux de M.Agulhon sur notre département du Var nous y incitaient particulièrement.
L’investissement, quelque peu inattendu, dans l’enseignement du provençal, avait eu pour conséquence première, en l’occurence, de repousser ce projet à une époque où nous disposerions de plus de temps.
La rupture de 1977 devait amener à concrétiser, mais de façon différente, le projet initial. Une triple réflexion devait nous permettre de le mettre en place, comme une réponse à l’absurdité de la situation créée par cette immixion autoritaire en matière de connaissance et de mise en valeur du patrimoine provençal.
D’une part, la réflexion menée sur la littérature provençale, dont les urgences de l’enseignement et de l’enquète sociologique n’avaient pas jusque là permis l’approfondissement. A cet égard, l’ouvrage d’Emile Ripert, La Renaissance provençale, 1800-1860, Aix, Paris, Champion, 1917, fut l’ouvage fondateur. En complément, l’importante bibliographie commentée de Charles Camproux, Histoire de la Littérature occitane, Payot, 1953. De Robert Lafont et Christian Anatole, la Nouvelle Histoire de la Littérature occitane, Paris, P.U.F, devait nous amener à mieux situer les grandes classifications et perspectives de Ripert. L’ouvrage de Fausta Garavini, La Letteratura occitanica moderna, Sansoni Accademia ed., Firenze-Milano, 1970, devait aussi y aider.
Le second axe de réflexion était lié à l’apport de l’école de Montpellier sur les fonctionnements diglossiques, et tout particulièrement les interventions de Robert Lafont, dans la revue Lengas. La relecture des travaux d’Auguste Brun, au premier chef La Langue française en Provence, de Louis XIV au Felibrige, Marseille, 1927, devait être à cet égard très fructueuse. Les études pionnières de Philippe Gardy sur le théâtre provençal, publiées dans la revue Lengas en 1977 et 1981, son Langue et société en Provence au début du XIXe siècle, le Théâtre de Carvin, Paris, P.U.F, 1978, allaient être déterminantes : c’est leur fructueuse méthodologie dialectique qui nous a permis d’entreprendre ce travail et de le mener à terme.
Le troisième axe de réflexion, qui devait se révéler majeur pour la détermination d’une périodisation signifiante, était celui des chantiers ouverts par Michel Vovelle et autour de lui, en matière d’historiographie provençale : Les métamorphoses de la fête en Provence de 1750 à 1820, Aubier Flammarion, Paris, 1976, et De la Cave au Grenier, Serge Fleury ed., Québec, 1980, nous permettaient de mieux situer les renouvellements d’un cyle dont nous voyions les évidences se manifester à travers notre inventaire de l’écrit provençal. La périodisation initialement envisagée, qui était celle de E.Ripert et de ses épigones, était abandonnées. 1800-1860, de la remise en ordre née du coup d’état de Brumaire à l’apparition du Félibrige, telles étaient les dates signifiantes de la recherche de Ripert.
Il nous est apparu progressivement nécessaire de déplacer ces dates : le cycle ternaire que nous découvrons à l’œuvre dans la production d’une écriture provençale se manifeste pour la première fois de cette façon, nous semble-t-il, dans les quinze ou vingt années qui précèdent la Révolution ; ce que, faute d’une meilleure définition, nous appellerons la pulsion d’écriture, le plaisir d’écriture dans la langue minorée, dévalorisée, est investi dans la pratique cérémonielle, liée à la conjoncture, dans les années 1775-1782. L’investissement de circonstances est prolongé par une ambition plus haute, aux visées clairement littéraires, qui s’épuise vite dans la déréliction. A la veille de 1789, le cycle semble bouclé.
L’événement relance, en 1789, une écriture circonstancielle, et plus directement politique, de l’idiome : l’assomption littéraire de cette résurgence ne sera visible que dans la brêve éclosion de publications du Consulat, aussitôt prolongée par la longue déréliction de l’Empire.
A nouveau, en 1814-1815, l’événement, le retour des Bourbons, relance un investissement de circonstances, un salut cérémoniel qui se prolonge en tentative littéraire avant de connaître, à son tour, peu avant 1830, la certitude de l’échec et la proclamation de la mort.
La Révolution de Juillet réactive une utilisation politique de l’idiome, à nouveau transmutée en entreprise littéraire. Mais, à la différence des phases précédentes, celle-ci se termine sur une apparente perpétuation : premier regroupement des écrivains méridionaux dans lou Bouil-Abaisso à partir de 1841, annonce de la parution du grand dictionnaire d’Honnorat en 1840. A la déchéance de plus en plus affirmée de l’idiome, au recul de sa pratique orale, correspond une inflation de publications dont l’ivresse pourra donner le sentiment d’une pré-renaissance.
Les plus lucides des Félibres, Aubanel par exemple, salueront dans ces prédécesseurs des années 1840 les véritables initiateurs de la “Renaissance” [7]. Mais bien des Renaissantistes auront tendance à ne voir en eux que d’honnêtes tâcherons, mainteneurs de la langue dans la traversée du désert littéraire. A l’inverse, dans l’impatience, souvent sans perspectives vraies, de l’occitanisme provençal des années 1970, la tentation était grande d’instituer en trahison cette non-assomption du patrimoine antérieur par le Felibrige.
Procès inutile, et c’est notre point de vue depuis cette étude de l’écrit provençal, si l’on admet que ce bouillonnement (dont le Félibrige naît conflictuellement en 1854), loin d’initier un projet renaissantiste-nationalitaire, en signe l’impossibilité, dès les premières publications antinomiques de Gelu et d’Honnorat, en 1840.
Dans ces conditions, l’examen attentif de l’écrit de langue d’oc qui précéda la Félibrige, nous est apparu essentiellement nécessaire dans sa phase de fonctionnement “pur”, sans brouillage institutionnel et organisationnel. Ce brouillage, dont le volontarisme perpétue l’assomption littéraire d’une auto-célébration, et l’empêche de sombrer dans la déréliction, est particulièrement visible après 1854, avec l’existence du Felibrige. Mais à certains égards, l’existence d’une presse et d’un regroupement d’auteurs, après 1840, joue déjà ce rôle.
Nous avons donc choisi de prendre comme point de départ de ce travail les années 1770, et particulièrement l’année 1775, qui nous apparaît initier véritablement la réapparition d’une écriture provençale, et de l’arrêter en 1840, date de l’explosion des publications provençales.
Nous nous sommes efforcé d’éviter toute lecture téléologique, compte-tenu de la prégnance extraordinaire, dans l’imaginaire méridional, de la notion de pré-Félibrige : la naissance du Félibrige ne représente pas le point vers lequel tendent, et qui par là-même occasionne et détermine, les efforts des amateurs de l’idiome natal avant 1840. Pas plus qu’il ne représente une coupure absolue, naissance ou trahison.
Nous avons également, fort volontairement, gommé de cette lecture de l’écrit provençal le très légitime investissement, ou non-investissement, esthétique, de l’éventuel lecteur d’aujourd’hui, comme nous avons refusé l’attitude collectionneuse qui sous-tend d’une esthétique du passé tant de restitutions récentes de textes, tant de reprints.
Le cadre de la recherche est celui de la Provence, au sens large : il s’agit moins d’une zone de cohérence linguistique, telle qu’ont pu la définir avec pertinence les dialectologues et les linguistes, qu’une zone de solidarités-complémentarités, dont, d’une certaine façon, la région actuelle Provence-Alpes-Côte d’Azur est l’illustration. Nous n’avons pas hésité à étudier certaines séquences dauphinoises, et tout particulièrement hautes-alpines, dans cette perspective. Par contre, nous n’avons pas eu le sentiment que les réalisations drômoises, et plus particulièrement celles du centre et du nord du département [8], se rattachaient à notre propos, à tout le moins dans les années 1830 et 1840 où elles commencent à apparaître.
Les franges languedociennes ont été étudiées : non seulement la partie rhodanienne du Gard a des parlers encore provençaux, mais une comparaison des foyers provençaux avec le foyer de Montpellier nous est apparue éclairante à certains égards, et nous l’avons esquissée parfois. Une étude des entreprises nouées à partir de 1841 renforcerait d’ailleurs cette évidence des grandes solidarités socio-culturelles est-ouest, dans le triangle de modernité du grand Sud-Est, dont le concours de Béziers, à partir de 1838, est une des deux premières manifestations. Solidarités-oppositions du Languedoc et de la Provence, opposition-complémentarité de la Montagne et de la Baissa, nous fournissent un cadre qui n’englobe vraiment Nice que dans la brève phase d’annexion, entre 1792 et 1814.
Notre travail est d’abord travail d’inventaire, le plus complet et le plus précis possible, du texte en langue d’oc et sur la langue d’oc, accompagné d’une mise en perspectives chronologiques et d’une esquisse de périodisation. Il procède donc fondamentalement de l’établissement des sources bibliographiques et de leur dépouillement. Le lecteur trouvera in fine une bibliographie qui lui précisera le cadre, les conditions de cette recherche, une mise en perspective chronologique des textes de la période considérée, et un tableau biographique des auteurs présentés.
Ce travail d’inventaire a été grandement facilité par l’amabilité de Mmes et Mrs les Conservateurs et Bibliothécaires de Dauphiné, Languedoc, et Provence, par l’efficace collaboration du Centre International de Documentation Occitane de Béziers et de son directeur François Pic, ainsi que par l’amicale contribution documentaire de Maxime Albisson, Régis Bertrand, Philippe Gardy, Jacques Guilhaumou, Claire Torreilles et de nombreux autres amis. Qu’ils en soient remerciés.
Notre propos n’était pas ici la restitution des textes, qui serait tout à fait nécessaire, mais dont l’ampleur dépasserait bien évidemment de fort loin le cadre d’un pareil ouvrage. Nous avons surtout essayé de donner lecture de documents signifiants, et difficiles d’accès, en renvoyant dans la bibliographie finale aux sources directes et aux rééditions éventuelles.
Le lecteur voudra bien considérer que nous avons respecté l’orthographe des textes, y compris des textes français [9].
[1] Robert Lafont, “Productivité culturelle et domination linguistique”, Lengas revue de sociolinguistique, 6, 1979, pp. 1-22.
[2] id.
[3] De Sauvages, Dictionnaire Languedocien-François, Nîmes, Gaude, 1785. (Réed. de l’édition de 1756).
[4] id.
[5] Théodore Aubanel, Œuvres choisies, Avignon, Aubanel, 1976, pp. 211-212.
[6] René Merle, Culture occitane per avançar, Paris, Editions sociales, 1977.
[7] Nous entendons par “Renaissance” le regroupement organisationnel de ceux qui, partant du constat de la déchéance de la langue et de sa réduction d’usage, entendent la faire reconnaître et la sauver par son affirmation dans la création littéraire.
[8] On consultera à ce sujet, Jean Claude Bouvier et Claude Martel, Atlas linguistique et ethnographique de la Provence, C.N.R.S, 1975-1979. Jean Claude Bouvier, Les Parlers provençaux de la Drôme, étude de géographie phonétique, Paris, Klincksieck, 1976.
[9] On ne s’étonnera donc pas de voir des textes français de la fin du 18e siècle et du début du 19e ne pas noter le t final au pluriel dans certains mots en ant, ent (habitant, habitans, pénitent, pénitens), porter un accent circonflexe sur des mots où nous ne le mettons pas (idiôme), ne pas être fixé sur y/i, ne pas utiliser nos normes d’utilisation des majuscules, etc. Nous signalerons par (sic) les graphies françaises qui peuvent le plus déconcerter.