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Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 3. La Restauration

vendredi 31 juillet 2020, par René MERLE

René Merle, Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise, de la pré-Révolution à la Seconde République, GRAICHS [1], 1986, 222 p.

Suite de : Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 2. Révolution, Empire

3 - La Restauration (1814-1830)

Après le silence de l’Empire, la Restauration est marquée dans toute la Provence par une vigoureuse reprise de l’écrit provençal, dont nous avons présenté quelques aspects dans Amiras / Les Fous de la Langue, 1986, et d’autres publications.
Mais le foyer toulonnais offre, à l’égard des foyers marseillais, vauclusiens et aixois, des aspects très originaux.

1. Le retour des Bourbons.

On sait que nombre de Provençaux ont salué dans le retour des
Bourbons bien plus le retour de la paix, la fin de la conscription meurtrière, les perspectives d’un renouveau du commerce étouffé par le blocus continental, la suppression des “ droits réunis ”, que le retour à un ancien régime dont leurs pères les avaient débarrassés. Il reste que le “ Midi blanc ” chante souvent sa joie en dialecte.
Toulon est plus réservé. Trois témoignages nous permettent de mieux cerner son salut ambigu, où l’écrit provençal, timidement, fait ses premières armes.

Letuaire d’abord. Dans ses Souvenirs, (publiés partiellement en 1910 par L. Henseling ; le manuscrit est au musée du Vieux Toulon), le grand artiste toulonnais est témoin oculaire, et méprisant, des festivités royalistes. Né en 1798 dans une famille modeste attachée au souvenir de la Révolution, dévouée à l’Empire, le jeune dessinateur vit de la vente de ses premières oeuvres avant d’entrer, en 1823, au collège de Toulon comme professeur de dessin. Loin de voir dans les chants provençaux “ spontanés ” des Toulonnais l’expression sincère de l’opinion publique, il les présente comme mis en scène par la fraction conservatrice de la bonne société. De petits groupes de royalistes, notables et fonctionnaires de la marine, chantent : “ Leis carignaïres révendran, / Leïs fillos si maridaran, / Leïs maris li faran creida / Alléluia ! Alleéluia ! ”. (Il s’agit d’une chanson, assez répandue alors, écrite par Diouloufet, sous-bibliothécaire de la Méjanes d’Aix, et ardent propagandiste ultra-royaliste en provençal. Comme souvent, les soi-disant compositions “ populaires ” sont le fait de lettrés.)
Letuaire ajoute, à propos des vers de l’ancien émigré : “ Comme on le voit par ce petit échantillon, c’était assez niais, c’était stupide. On chantait aussi à cette époque d’autres morceaux de même valeur et qui émanaient de Marseille ou d’Avignon, contrées qui étaient royalistes... A propos de l’Aigle, on entendait “ Paouro gallino ! n’en faras plus gés d’uous ! / Leï royalistos T’an cordura loo cuou ! ” C’était chose très propre, et nos belles dames ne dédaignaient pas de se mêler à de tels refrains. Je parle de celles qui se disaient royalistes. Tout cela égayait la masse du peuple et c’était à qui apporterait son contingent... Un autre était : “ Emé d’uous faren d’ooumelettos / Fariroun rira fara riretto / Fari roun rira ”, venait ensuite le fameux refrain : “ eh tra la ra ra, eh tra la ra ra, eh tra la ra ra ra ra ra ” (Ms. Vieux Toulon).
(Bel exemple de continuité dans la mutation politique, les républicains de 1870 chanteront à la chute de Napoleon III : “ Adiou paure Aiglo, faras plus jamai d’uous. La Republiquo t’a cordura lou cuou ! ”.)
Le provençal, langue des émotions populaires, ne passe pas le cap de l’écrit. A lire Favel, dont nous présentons plus loin le Grand Œuvre, tout Toulon est royaliste en 1816 pour accueillir la princesse de Naples, qui arrive en France pour épouser le fils du Roi, le Due de Berry. Il est vrai que l’ancien maître de dessin des Gardes de la Marine, (Toulon, 1750-1830 selon les recherches de MM. Gensollen/ Zatzepine), manifeste souvent, dans son long manuscrit inédit, ses opinions légitimistes.

La princesso de Naple, qu’es fillo deau Regen
Espouso un fiou de Franço, prince que li counven,
Es lou duc de Berri, prince dei plus aimable,
Et rampli de vertu, lou pareou es sourtable,
Es lou propre nebou de Louis dex hue
Que despuei quauquei temps, es rintra din sei dret,
Ven de chez l’estrangié, mounte avié un azillo
Apres lei grand malheur de sa tristo famillo
E aro si marido, per fa de Regitoun
E pousquet repara la perto dei Bourboun.
Aquo si deou leou faire, la Princesso de Naple
Es deia a Marsillo, mounte la grand spectacle
Car li dounoun de festo, de toutei lei saloun
Per li prouva sa joio, lou pople a l’unissoun
Couroun, cridoun, si poussoun, affin de la mies veire
E si fa un charoa, que vous pourrias pas creire,
Tandis qu’a la recebre, soun toutei affera,
You aquello nouvello, la veau leou troumpeta
Per que sachoun per tout, uno tallo allianço
Que sara ben segur, lou bounhur de la Franço.
(Chant XXI, tome 8).

Mais le salut aux Bourbons sans doute le plus intéressant est sans doute celui que publie alors le jeune Thouron. Thouron, Vietor Quinctius, né en 1794, est le fils du juge de paix de Besse, qui sera son premier précepteur, (l’instruction publique est défaillante). Un passage au collège de Toulon, puis au réputé collège de Lenche à Marseille, où il est remarqué par Ampère, en tournée d’inspection : on le choisit pour la première promotion de l’Ecole Normale de Paris, que l’Empereur veut pépinière de ses élites : de 1812 à 1814, Thouron y côtoie de futurs grands intellectuels, Augustin Thierry par exemple, dont il demeurera l’ami. Il prolonge son séjour parisien d’études de droit, puis, malgré les perspectives qui s’offrent dans la capitale, il “redescend ” à Toulon, où il est avocat en 1821.

Lou Counscri de 1815, Eglogo prouvençalo, A l’ooucasien doou retour doou Rei Louis XVIII, per V. Thouron, est publié à Paris, chez Setier, très probablement pendant le séjour parisien de l’auteur. Nous ne connaissons de cette pièce qu’un exemplaire à la Bibliothèque Nationale, un à celle de Montpellier. Les rares commentateurs de Thouron ne la signalent pas. Le fonds toulonnais ne la possède pas, alors que son édition de 1824, quelque peu modifiée (voir plus loin) est abondante sur la place de Toulon.

Pierre et Noure dialoguent.
P - Estendu coumo sies souto d’aquellei touscos,
Que pantailles de beou en ti couchan lei mouschos ?
Juegui que quand fourrié vira quaouque moutoun
Ti sierves de toun frascou et noun pas doou bastoun.
Mai doou temps que de l’oumbro escoutes lei cigaro,
As pas poou que l’avé ti lasse quaouquo taro ?

N. - Boun jour ti sié donna, Pierre, n’ai pas lou temps
De garda moun avé, quand siou tant maou counten ;
Despiei dons vo tres jours siou plus bouon à ren faire ;
M’es arriva un malheur, ti countarai l’affaire :
Mai tu, digo-mi un paon, Pierre, coumo ti va ?
Dins aquestou pays couro sies arriva ?
Oouriou jamai cresu qu’a la fin de l’annado,
Ti veiriou, coumo sies, de retour de l’armado.
Toco aqui moun ami, asseto-ti eme iou,
Ti faou moun coumpliment de ti trouva enca viou.
D’abord que s’es sachu qu’aviam la pax signado,
Mi siou douta que leou, veiriou toun arrivado.
Conto-mi coumo foou, tout ceque s’es passa,
Et quand aouras fini mi veiras Coumença.

P - Nai dich une bono part enco de Mariano,
Mai per va tout counta mi fourrie doui semano.
Fouguet de Draguignan que toutei parteriam ;
Qu soou quand de pays naoutré traversariam !
Ceque changeo d’abord soun lei couisfo dei fremo ;
L’y a de ville que soun longue coumo. caremo.
Lei noums m’an escapat, m’en souven plus d’un mot.
Dins aquellei pays soun toutei franciot,
Lei bourgeois, lei paysans, l’enfant coumo leu pero,
Parloun toutei frances coumo moussu leu mero,
Et leu darnier varlet, v’aougi même assura,
Parlarié mies frances que moussu lou cura.
Eriam de Prouvençaou ooumen une dougeno,
Et per noun faire entendre aviam ben proun de peno.
Mai tout aco d’aqui n’en serie ren agu,
Se si battre tant leou n’aguesso pas fougu.
Quand vigueri lei Russe et tout leu noumbre qu’eroun
Va ti cacharai pas, lei tripos mi bouilleroun.
Mai quand fouguet tira tireri coumo foou,
Et renque d’avant ieu n’en toumbet tres oou soou.
Nouostro cavalarie lei mettet en derouto.
Mai paou de temps après fouguet changea de route.
Et toutei lei sourda que l’eriam pas resta,
Doou cousta de Paris noun feroun remounta.
Si ves ren de plus beou que ceque li vegueri
leu m’eri figura, (leu bel animaou qu’eri
Qu’à Paris moun pays semblavo oournen ooutan,
Coumo un pichoun cadeou ressemblo à n un gros eau,
Mai ooutan qu’un nouguié surpasse lei ginesto,
Ooutan sur moun pays Paris levo sa teste.

N - Puisqu’eré, à Paris et qu’aro sies eici,
As doun vis nouostré rei e nouostrei prince ooussi ?

P. - Ah ! segur leis ai vis et despiei ma neissenço,
Cresi pas d’ave agu tant de rejouissenço.
Lou Rei quand noun veguet tant de jouine counscri,
Noun diguet : “ Retournez dedans votre pai,
Sabi vouostrei rnalhurs et counouissi vos peines ;
Anas, courue faias cultiver vos domaines,
Anas, mei bouis enfans, reprenez vos travaux,
La pax vous fara ave de plus nombreux troupeaux. ”
Jugeo un paou que plesir fet aquello santanço !
Oooublidarai jamai sei trais ni sa prestanço
Vo de moun souvenir sei traits s’effaçaran
Quand un ai voulara, vo lei gaou pissaran.
D’abord qu’aguet fini soungeri à Mariano,
Que l’anavi embrassa dins douos-vo-tres semano.
L’ai visto enca ooujourd’huei et si maridaren,
Coumo pouodes pensar, lou plus leou que pourren.

N - Tanmies, Pierre, tanmies, sies hurous à l’armado,
Etva sies enca eici puisqué l’as retrouvado.
Mai sies pas leu soulet que siegues amoureux.
leu va sien coumo tu senso estre tan huroux.
Mi souveni que quand Margarido m’eimavo,
Toujour din soun jardin sa maire noun trouvavo.
Un beou jour mi dounet un coou de coudoun vert,
Et s’ane escoundre après darnier d’un arnavert.
Mai pousqueri la veire, et ben que s’escoundesse,
Desiravo pas men que moun hueil la veguesso.
Mi parlavo a l’oeureillo en mi fen lei heuils dou,
Et mi disié souven que m’eimarie toujou.
Pertout mount’eri iou, desiravo de l’estre.
Et moun chin la seguie coumo seguie soun mestre.
Aqueou beou temps es plus la vegueri avanthier,
Assetado eme Jean souto d’un Oourevier
lou va l’ai reproucha coumo va pouodes creire,
Despiei aqueou moument ello mi voou plus veire,
Et quand li vaou parlar mi respouonde toujou,
Que mi voou pa espousa perceque siou jalon.
Despiei que m’aime plus mei agnelets pâtissoun,
Mei fedos an plus de lach, mei cabros s’emnaigrissoun,
Et ion, taou que mi vées, si mi ravis soun couor,
Per fini moun malhur, mi resto que la mouer. /

P. - Noure, siegues counten, vaou dire a Margarido
De cessar per toujour de faire la marrido.
Agues counfianço en iou et ti chagrines pas,
L’y parlarai per tu, ly vaou d’aquestou pas :
Ello t’eimo bessai, mai que tu l’as eimado,
Et de faire la pax segur sera charmado.
Deman vo après deman la ti farai veni ;
Alors v’embrassares et tout sera fini.
Farem lou même jour nouostre double mariage
Et toutei dons oou coou intraren en meinage.
Mangearem se va vouos lei nouoço oou même oustaou
Et lou veire à la men per doubla nouostro gaou
Celebrarem ensem dins dins la mêmo journado,
Lou retour d’un bouon Rei, et ma propro arrivado.
Mai, Noure, s’anuechan, vai counta tei moutoun,
Despiei que siou eici s’es fach soureou tremoun ;
S’einanarem ensem, passem d’aquestou caire ;
Si direm en camin tout ce qu’avem à faire. ”

Lou Counscri a toutes les maladresses du morceau d’école, de la pièce de jeunesse. Les deux thèmes (l’imitation de Virgile, l’écho des événements de l’année 1815) s’y juxtaposent plutôt qu’ils ne s’y rencontrent, et le récit de Pierre ne semble guère soulever la réflexion ou l’intérêt de Noure. Aussi les commentateurs ont préféré oublier le salut aux Bourbons, considéré comme politesse de circonstance, pour mettre en avant l’imitation de Virgile : dans sa thèse maîtresse de 1917, La Renaissance provençale, Ripert y verra la voie tracée à la “ vraie ” poésie provençale qui unit, dans l’évocation d’un même paysage, d’un même monde rural, l’héritage gréco-romain et la noblesse d’une langue paysanne.
Mais les bergers de Thouron sont vraiment ceux de Besse : “ Ils ne sont point formés sur le brillant modèle / De ces pasteurs galans qu’a chantés Fontenelle ”, dit-il en exergue, citant Voltaire.
De fait, au-delà du plaisir d’école qu’est la traduction de Virgile, dans sa propre langue devenue exotique à Paris, Lou Counscri dit le plaisir-nostalgie du jeune étudiant : la montée initiatique du conscrit, qui a son âge ou peu s’en faut, révèle un français qui n’est plus seulement la langue acquise des notables, mais la langue commune à toutes les générations et à toutes les classes. Révélation vécue qui est sans doute accompagnée de sa “ provençalité ” pour le jeune “ exilé ”.
Mais la mise en place, dans le dé/paysement, d’une différence ethnique (au premier chef linguistique) dont on n’a pas conscience au pays, ne signifie en rien une distance prise avec le patriotisme français. Au contraire. Le salut au Roi, étrange salut en vérité si on le compare au ton général des pièces d’époque, est en quelque sorte un salut à la France que le conscrit découvre en la défendant. Le concrit de 1815 est celui des Cent Jours, il combat pour Napoléon revenu de 1’lle d’Elbe, contre les Bourbons réfugiés à Gand après avoir régné une année sur la France. Son drapeau est le drapeau tricolore, celui de la Révolution, et non le drapeau blanc. Il affronte les Russes, symboles de la tyrannie absolutiste, et se réjouit de leurs premières défaites. On se demande d’ailleurs par quel tour de passepasse le conscrit se retrouve à Paris saluant un Roi dont il ne disait rien quand il combattait ses amis.
Ce salut aux Bourbons ne renie donc rien du proche passé impérial. On comparera par exemple aux pièces de Diouloufet, le poète ultra d’Aix, qui applaudit les troupes étrangères et insulte l’Empereur, sur les airs traditionnels des noëls provençaux. Seule la spontanéité naïve des deux jeunes paysans permet de faire passer ce traitement de l’événement à un moment où les ultra-royalistes tiennent le haut du pavé. La sensibilité du jeune étudiant parisien n’est donc guère en conformité avec la vision que l’on peut avoir de la Provence d’alors. Saris doute rejoint-elle celle d’une partie de l’intelligentsia toulonnaise, bonapartiste et libérale. Et peut-être, confusément, d’un senti paysan qui, pour applaudir à la paix, ne reniait pas tout de l’Empire.
Ces quelques pages faussement naïves esquissent à différents égards une problématique de l’écrit provençal dans la dialectique Paris-province, France-Provence. Par exemple, la récupération de l’oralité populaire (dans la graphie comme dans le ton : cigaro pour cigalo, etc.) s’accompagne d’un traitement graphique inattendu. Thouron adopte déjà quelques-unes des solutions que Raynouard révèle en 1816 en commençant ses publications de textes occitans du moyen-âge : sans maîtriser encore totalement l’entreprise, Thouron note les s des pluriels, les r des infinitifs, les t des participes, etc., qui ne sont pas prononcés. Et sans crainte de désarçonner ses éventuels lecteurs toulonnais, il rétablit le m de la première personne des pluriels : “ parleur ”. La conscience de dignité graphique n’est pas autochtone, même si elle vient de méridionaux comme Raynouard et Thouron. Elle “ descend ” de Paris.
Les deux hommes se connaissaient. Le Brignolais Raynouard, ancien avocat, député du Var, auteur théâtral connu, était secrétaire perpétuel de l’Académie française et recevait volontiers à Paris ses jeunes compatriotes. Je relève dans la correspondance de Thouron (Bibl. Toulon) cette lettre de Raynouard à Thouron, après son retour à Toulon : “ Voire éloignement / ... / n’affaiblira jamais les sentiments dont j’ai eu l’occasion de vous donner des preuves ”, (28 décembre 1820).

2. L’entreprise littéraire : Favel.

La publication de Thouron pointait la possibilité inattendue d’une littérature. Aucune pièce de ce registre n’était parue en Provence depuis bien avant la Révolution. Et en 1819 une réédition marseillaise (Masvert) des Soirées Provençales du vieux Berenger, inspecteur d’académie à Lyon, est tirée à 4.000 exemplaires, chiffre considérable pour l’époque. “ On imprime dans ce moment, à Marseille, une nouvelle édition des Soirées Provençales, ouvrage de M. Berenger, le doyen de nos Troubadours ; les lettres qui composent ce recueil datent des années qui précédèrent la Révolution. Elles se rapportent, par conséquent, à une époque encore paisible, où l’apparition d’un ouvrage de littérature était un événement de quelque importance ” écrit mélancoliquement la très sage Ruche Provençale. Il est vrai que si le parfum “ retro ” de l’ouvrage flatte le patriotisme provençal d’un vaste publie, ce publie n’est certainement pas jeune. Il n’en reste pas moins que la pièce provençale de 1786 propose en 1819 à un publie d’une importance jamais égalée un registre poétique original. Curieusement, cette poésie de l’exil et du souvenir, où le paysage prend le pas sur le sentiment apparaît tout à fait au goût du romantisme naissant : elle renvoie. plus que les innombrables imitations de Lamartine qui fleurissent après les Méditations poétiques de 1820, à un sentiment bpécifique de la nature que les peintres toulonnais exprimeront fortement dans les années à venir. Mais Berenger comme Thouron sont alors en porte à faux : Diouloufet, le poète ultra, publie en 1819 un long poème didactique, Leis Magnans, où il glorifie la Provence éternelle, le Roi René et les Troubadours, tout en mettant efficacement au service de son patriotisme provençal “ l’énergie et la naïveté de l’idiome natal ”. Le propos des Toulonnais est autre.
D’un côté, il y a ceux pour lesquels la langue d’Oc n’est qu’une commensale familière, mais importante. Ecrire en provençal ne peut déboucher sur la publication, et ne peut que s’inscrire dans une marge sans perspectives.
A cet égard, l’entreprise de Favel est éclairante : la Bibliothèque municipale de Toulon conserve deux manuscrits de L’Eigoutié, provenant des papiers de Thouron. Le premier, sans doute de la main de l’auteur, s’intitule majestueusement L’Eigoutié, vo la Toulounado, Poëmo Prouvençeau en XXV chant, per A° Fl. l’homero de Prouvenço. (Ms. 115).
Sa graphie, très localiste et archaïque, essaie de noter au plus près la prononciation toulonnaise, en ignorant les normes érudites du dictionnaire d’Achard. Un second manuscrit, d’une écriture différente, aligne cette graphie sur les normes communes en ce début de siècle et émousse quelque peu la truculence du texte.
Connu des érudits toulonnais, mais inédit jusqu’à sa présentation en graphie mistralienne par M. Gensollen (Bulletin de l’Association Varoise des Enseignants de Provençal, 1980 sq.), L’Eigoutié témoigne d’une passion provençaliste dévoreuse de temps, axe d’une vie. Cette parodie burlesque et mythologique, dans le registre familier aux deux siècles précédents, montre que le provençal pouvait représenter pour un amateur inconnu un moyen privilégié de divertissement.
Favel, maître de dessin des Gardes de la Marine, serait né en 1750 et mort vers 1830 (cf. A.V.E.P., op. cité). C’est un homme du XVIII’ : la geste de l’Eygoutié, dieu du cours d’eau intermittent de l’Est de Toulon, ses démêlés avec De la Gatinière, le Commandant du bagne qui ose barrer son lit, l’intervention des Dieux, etc., pour n’avoir pas la saveur des parodies marseillaises du XVIlle siècle, ou de celle du Niçois Rancher en 1823, se laissent cependant lire avec plaisir. En vieil écolier facétieux, Favel transgresse sans risques l’exercice et la langue des écoles. Son entreprise ne vaut qu’en contrepoint du français, comme l’Eigoutié, dieu du fleuve épisodique, ne vaut qu’en contrepoint des vraies divinités. Pointe extrême du localisme dans une forme culturellement consacrée. Par sa langue, dont il note fidèlement les articulations locales et les francismes, par son indifférence graphique aux normes érudites, “ l’Homero de Prouvenço ” reflète sans doute une réalité culturelle locale plus qu’il n’implique un souci renaissantiste. Sa formation, ses goûts, ses idées et ses opinions datent d’avant 1789. Sans doute, en plus de l’énormité du volume à imprimer, et de son coût, faut-il voir là une des raisons de la non-publication.
Bel exemple d’intégration culturelle au provençal : l’auteur explique que son père est venu s’établir à Toulon depuis Tarare, dans le Lyonnais, dont il était originaire. Favel est donc un Provençal de la première génération, ce qui ne l’empêche pas de rédiger 25 chants dans “ l’idiome natal ”.

Citons cette présentation du fleuve au chant premier (ler manuscrit)

Emé que majesta dever la mar s’avanço

Surmounto puei lei bord toumbo emé arrouganço

Din lei ben d’alentour, souven li la de meau

Maï cou n’espragno ren aquo l’es tout egeau

Rollo soun aigo espesso roujo plenno de terro

Et semblo qu’a Neptuno eou va pourta la guerro

Toumbo puei en cascado, emé un teau fracas

Quand trobo uno resclauvo vo quauquei gros roucas

Que n’en sias affraya, tant soun bruei es terrible,

L’aiguo escurno reboundo es quauquaren d’horrible

En roullan en coulan tantot rapidamen

Cournmo lou vol de l’aiglo et tante lantamen

Parcoure peau a peau soun immanso carriero

Senso perdre soun noum coummo fan lei ribiero

L’on peau l’apella fleuvo et va merito ben

Qu va disputarié serié qu’un ignouren

Intro puei din la mar per sa largo embouchuro

Surmounto lei obtacle qu’auposo la naturo

Lei tas d’auguo lei peiro Ren lou peau arresta

Tout ce que trobo aqui, es ben leou escarta

Mello soun aigo douço emé l’aigo sarado

Et lou ves rouseja la mita de la Rado

Aqui ce ques l’hiver lou famous Eigoutié

Mai l’estiou deven sec coummo un benitié

Ques chez un libertin en modo de parado

Lei sourco dispareissoun et soun ben leau secado

Resto de tout aquo que quauquei lagaro

Mounte apenno purias vous bagna lou faro

Ceque la de plus meau es que l’aigo croupide

Sentre puei la poueisoun tant l’audour n’es marrido

Joueines li a n’aquo d’ai de meou de chiveaux

Toutei lei caurignado que ben meau a prepeau

Li van jieta dedin tout d’abord que soun mouarto

La puei la pestilenci, mai enfin l’on supouarto

Aqueou desagramen en favour dei beauta

Que vous auffro sei bord, n’en sias tout enchanta

Aqui presquo pertout sur l’uno et l’autro ribo

Veas que d’oumbrage fres quand lou printem arribo

De flour de tout espeço et de touto coulour

S’enpressoun d’espelir din aqueou beau sejour

Aquito larjeras, aquito la ginesto

Qu’anounço que de Diou, ben leau sera la festo

La nerto lou roumias jusquo lou grato queou

Tout aquo es flouri et vert coummo si dueou

Lou roussigneau que ven din aquellei bouscage

Faire entèndre sa vouax, et soun pouli ramage

Ho qu’aquo es charmant et quincito a reva

Tanben lou philosofo aimo, a li s’esgara

Rumino reflechis, vés dun Diou la puissanço

Admiro seis ouvrages et gardo lou silanço

Puei un libre a la man couchia sur lou gazoun

Estudié la naturo, et formo sa raisoun

Aqui rapidamen segu lou temps si passo

Et ben souven la nue lou trobo enca en plaço

Enfin qu es sensible, et a en paou dé goust

Li si deou agrada, surtout lei amourous

Cantita de filletto, émé sei calignaire

Senvan a la brassetto et si languissoun gaire

Car parloun de l’amour, aquo n’ennuyo pas

Lei veas de dous en dous, marchoun a pichoun pas

Suivoun lou bord de l’aigo, reserquoun lei oumbrage

Et quauqu’asillo soumbré d’aqueou pouli ribage

Lorsque n’an trouba un, li s’enfournoun adin

Aquo lou plus souven, es tout coummo un janbin

Mounté prenoun lou pei la fillo es pescado

Quand sonjo puei ei suito, es aqui estounado

An ben coummo lei mousquo, prennoun emé lou meau

Mai mi regardo pas, et tiren lou rideau.

Anfin per reveni l’endret es tant proupici

Per gousta de l’amour lei plus charmant delice

Es tant pouli l’estiou, inspiro tant de goust

Que l’an toujour nouma cartié dei amourous

Ho Diou que d’avanturo ses passa sur lei ribo

D’aqueou fleuvo charmant et chaquo jour n’arribo

Anen siou mai aqui pouadi pas mi tenir

De revilla lou gat quand es ben endourmi

Laissen esta aquo, quiten la medisenço

Es un mari deffau que l’on a en Prouvenço

De medire de tout d’aima a critiqua

You que va trobi meau vouali pas v’imita

Enfin n’en parlen plus, car se foulié tout dire

Si troubarié de ceauvo, que serien anca pire

Feau laissa en cadun, passa sei fantasié

Sur tout ei amourous, parlen de l’Eigoutié,

Chaqueun seau des lontems ce que n’en dis la fablo

Quoique fouaço va troboun, de ceauvo pas croyable

Es pourtant ben verai, chaque fleuvo a soun diou

Et l’Eigoutié n’es un, es you que va vous diou

L’ai vis et l’ai parla, encin jes de doutanço

A manca de fa perdre un beau port a la Franço

Se nés manqua de ren, es aqui lou sujet

Que raconti en vers, et que n’en fa l’objet

Es fiou de Jupiter, l’aguet d’uno fumello

Que troubet a soun gra, car ero fouaço bello

Esten devengu grand, soun paire allors diguet

Heben que n’en faren, d’aquestou bouriquet

Li feau donna un fleuvo, si na un en Prouvenço

Ques justamen vaean, li feau pas de sienço

Car couaro tout au mai cinq vo sieix mes de l’an

Es ben ceque li feau, es fouaço fenean

Aimo pas si gena, aqui l’a ren a faire

Que de presta soun oumbro en fouaço calignaire

Que van dessur sei bord aqui de dous en dous

Per gousta de l’amour, lei plaisirs lei plus doux

Lou mandet dounc aqui et a soun arribado

Lei pastre d’alentour li jugeroun l’aubado

Fouguet ben talo festo, l’on si rejouissié

En vean un diou enfin reigna sur l’Eigoutié

Un fiou de Jupiter nes pas uno piouffo

Aqueou ero un luroun, bouta n’ero pas couffo

Sabié si regala, soun posto l’agradet

N’en fouguet ben counten, et vous dirai perqué

Din lou lié d’aqueou fleuvo, l’aigo es fouaço bello

Et per aquo li ven quantita de fumello

Surtout de bugadieiro, per lava sei paquet

Tant que la enpeau d’aigo, sount aqui de piquet

N’en veas a tout moument, arriba quauquei bando

De poulido de laido, de pichouno de grando

De jouino et de vieillo, ]ou Diou de l’Eigoutié

Jugeas en peau si charmo car es un garounié

Que quand ves de fumello, lou diable lou pastisso

Ho a coummo soun paire, es rampli de maliço

Leu veas din lei canié, aqui agroumati

Mounte s’enfourno leau lorsque lei ves venir

D’aqui espiencho tout remarquo sei alluro

Sabes lei bugadiero qué es de poutreluro

Quand gaire de pudour, es pas soun grand defeau

Tanben lou beau qu’arriboun, per li leva lou ceau

Fan leau fouaro joubetto, sei pousso allors fan fiero

Si retroussoun lei raubo dessus dei jaratieros

Senso pas jés de crento, lei soulié et lei bas

Dedin un vira d’uei tout aquo es abas

Restoun amita nuso, an pas mai de vergougno

En moustran presquo tout, qu’un cadet de Gascougno.

Coumençoun de lava, fan juga Ion basseau

Sei lenguo entant deaumen van coumo un batareau

Aqui deau tier deau car, fan un amplo critiquo

Et sur cadun exerçoun sa linguo satiriquo

Nouastre vaurien fini, pas men pren soun café

En proumenan sei juei sur de talei objet

Coummo a la visto basso si metté de lunetto

Per mies lei distinga et surtout lei filletto

Perdé puei la pasienço, souarté aqui de soun treau

S’en ven lei acousta, li fa coummo lei geau

Questarpoun de la pato et que tirasoun l’alo

Li fan de temps en temps d’aquelei garo garo

Que lou levoun de miro, quand veau s’emancipa

Sabés lei bugadiero, qué bretounejoun pas

Saboun dire soun mot quan trau Ion lei carcaigno

Et que lei coustigas, aquo mai lei encagno

An pas mai de respec deau diou de l’Eigoutié

Que ce ero l’enfan, de quauquei gargoutié

Aregardas enpeau veau faire l’agréable

Es lai coummo peca et si crés ben aimable

Alevas vous d’aqui que sias un gros taseou

E puei souven Ion couchoun, a grand ceau de basseau

Mai fa tant viro tant, que trobo d’inoucento

Que sur sertainei cauvo, soun pas gaire savento

Aimoun fouaço a juga, eou es fouaço badin

Senso que sen avisoun, lei enfourno au jambin

He puei ai ai ai ai, sei meaire fan tapage

Mai qu’avançoun pas ren, si grousis Ion corsage

Aqui coummo sen pren aqueou bou de jarroun

Per fourja chaquo annados quauquei Eigoutieroun.

Chant VII (graphie du manuscrit n’ 2).

Les gorges d’Ollioules.

Aï dit à l’aoutré chant qu’enfilavian la routo
Qu’és entré douas mountagno. Endret fouasso à la sousto
Soouvagé, soulitari, escarpa, souroumbrous.
Lorsqué li passas franc, l’on duou si créiré hurous
Car souven léi couquin, l’arrestoun léi voituro
Ensin en li passan, l’on courré l’avanturo.
Es léi vaou d’Ooulioulo dé qué vouali parla
Qué soun pamen curiou. Li passo leu vala,
Voben per miés parla, la poulido ribiéro
Qué appéloun la Répo, qué és ben singuliéro
Car tantot la véas séquo et lou moumen d’après
La véas qu’es touto pléno, tan n’en fa de progrès,
Et coualo per torrent, émé un bru hourriblé
Qué l’écho d’alentour, rendé enca plus terriblé.
Anfin tout l’es eurieu din aquéou lué déser
Véas Nébro qu’és adaou tout à fait din léis air
Quilla su d’un roucas, oou daou d’uno mountagno
Et qué per l’arriba, vous manquo pas de lagno.
Es un endret famous, antiqué et singulié
Qu’a juga un grand rolé, doou tem déi signourié.


3. 1824, Thouron, Lou Naufragé de la Meduso.

En 1824 est publié à Toulon, chez l’éditeur libéral Aurel, un opuscule de 31 pages, Lou Naufragé de la Meduso, arriba dins l’annado 1816 ; Pichoun Poèmo en vers prouvençaux, segui d’uno Pastouralo et d’un Dialogo ; de la couinpousitien de Mu V.T..., Ancien Elevo de l’Escolo Nourmalo. C’est le premier ouvrage en provençal publié à Toulon depuis le Groulié en 1810, un petit événement donc. D’autant que l’anonymat est transparent : l’auteur est un avoué de 31 ans, Victor Thouron, un des 60 avocats, avoués, notaires, de la ville. Son frère est notaire (le fils qui lui naîtra en 1820 sera un des chefs du libéralisme toulonnais dans les années 40).
Il est frappant de voir combien la pieuse cécité renaissantiste a pu occulter les contradictions d’un intellectuel des années 20, si tant est qu’elle ait pu les soupçonner. Les rares saluts à Thouron n’ont jamais été que saluts au bon artisan de la langue, au bon mainteneur, à l’érudit consciencieux.
Et pourtant Lou Naufragé de la Meduso témoigne d’une contradiction stimulante : Contradiction politique, culturelle et sociologique.
Thouron est de sensibilité libérale en pleine époque de répression ultra. L’assassinat de l’héritier du trône, le Due de Berry, a déclenché les fureurs de la droite. On traque les “ Charbonniers ”, les conspirateurs républicains. En 1822, Thouron a été un des défenseurs des militaires regroupés par Armand Vallé, qui avaient fait serment “ de conquérir et de maintenir la liberté ”. Vallé sera exécuté, mais Thouron a pu sauver la tête de ses amis.
La presse de Marseille publie alors des poésies en provençal de l’ultra-royaliste Diouloufet et de ses émules, cris de haine anti-libéral et appels au meurtre.
L’usage publie du provençal est marqué à droite tant par ces écrits que par les prédications de l’exalté fondateur des Missionnaires de Provence, de Mazenod. Aussi les bourgeois marseillais libéraux qui tentent de fonder l’Athénée, foyer de diffusion culturelle et politique, ne peuvent que regretter l’ignorance dans laquelle l’usage exclusif du provençal maintient une bonne partie des Provençaux. Euxmêmes ne revendiquent aucunement leur “ provençalité ” : “ Soit influence d’un idiome rude et d’un accent auquel les oreilles du Nord ne s’accoutument point, soit effet d’autres habitudes locales, une teinte marquée nous distingue des habitans des autres grandes villes de France, et cette teinte, il faut l’avouer, ne saurait être regardée comme une prérogative digne d’envie. Il est à désirer qu’elle s’efface promptement, que nous nous mettions au niveau de nos compatriotes ” lit-on en 1822 dans le prospectus de lancement de l’Athénée, diffusé dans les milieux libéraux bourgeois de toute la Provence.
L’attitude de Thouron est donc doublement en porte à faux d’une part, en sous-titre d’un ouvrage aparemment tout à fait “ apolitique ”, il mentionne sa qualité d’ancien élève de l’Ecole Normale prestigieuse. Sans doute, il peut ainsi écraser ceux qui suspecteraient son niveau de culture en le voyant écrire en “ patois ”. Mais sans doute aussi Thouron marque-t-il aussi sa désapprobation du gouvernement qui vient de fermer l’Ecole, foyer de libéralisme, et persécute ses anciens condisciples, comme l’historien Augustin Thierry. Thouron se situe donc, discrètement, en ces temps de censure. Qui plus est, le naufrage de la Méduse, par l’écho que lui fit la jeune intelligentsia romantique, le succès de scandale du tableau de Géricault, était devenu un lieu commun de la sensibilité libérale, au point que la librairie parisienne qui relayait les publications libérales marseillaises s’appelait ainsi. (Le naufrage du navire, auprès des côtes d’Afrique, avait entraîné des scènes de cannibalisme chez les survivants.)
Mais c’est en provençal que Thouron choisit de traiter de la Méduse, à laquelle l’éditeur Curel venait de payer son tribut en français ; en provençal qu’il mentionne son passé de normalien. Thouron choisit donc de ne pas suivre ses amis marseillais. Utiliser la langue du peuple au moment où les libéraux n’y voient qu’un obstacle à son instruction n’est pas un acte indifférent. Et l’œuvre de Thouron apparaît, à cet égard, comme la partie émergée d’un iceberg mal connu, plutôt que comme une exception ponctuelle. Toute généralisation du type : libéraux anti-patois, conservateurs pro-patois, ou inversement, libéraux romantiques fascinés par la langue du peuple, conservateurs “ classiques ” pro-français ne peut que gagner à ces études de détail.
La minceur évidente des quelques pages de Thouron ne doit pas masquer la nouveauté de l’entreprise - ouverture sur le grand large, l’actualité provocante, la démesure, dans Lou Naufragé, réalisme trivial, quasi professionnel, du langage et de la mentaiité du paysan dans le Dialogo. Ripert et ses épigones ont surtout été sensibles au “ génie ” virgilien de la Pastouralo (qui reprend avec quelques corrections significatives l’Eglog précédente) - Thouron se garde de s’y cantonner.
Quel publie pouvait-il espérer ? Pour qui écrire, et pourquoi ? Pour l’Aixois Diouloufet, le provençal, loin d’être signe d’arriération sociale et politique, est signe d’identité imaginaire : la Provence idéale, (celle du Roi René, de l’extrême fin de l’indépendance angevine du XV’ siècle, beaucoup plus que celle des Comtes médiévaux), la langue des Troubadours. Arguments auxquels les libéraux bourgeois, prosaïquement installés dans leur culte du capitalisme naissant et du progrès, étaient pour la plupart indifférents, sinon hostiles.
Thouron place son premier chant sous l’égide de la Muse des Troubadours, qu’il conçoit, comme la quasi-totalité des lettrés de Berenger à Diouloufet, comme muse champêtre et amoureuse :

“ Muso qu’à tems passa, dins ta vervo tragico,
As celebra d’un Grec, la coulero heroïco,
Et tu qué deis Troyens canterés leis coumbats,
Ai pas beoun de vaoutré-et vous demandi pas :
La dévoutien d’Enée es pas toujours sincero,
Et laissi mounté soun leis messongeos d’Homero.
Es de tu qu’ai besoun, muso deis troubadours,
Presto-mi toun lengagi-et veni-à moun secours ;
Per aro, leisso-estar la danso-et la musetto
Et la gayo cansoun de la pastoureletto,
Moun sujet sera tristé-et per quaouqueis moumens,
Ooublido lou village-et leis amusamens,
Puis sense ren changea de la vérita puro,
Deis paureis naufrageas digo noun l’avanturo.
Bessaï que pourras pas, dins ce que vas counta,
Fairé brilla ta graci et ta simplicita,
Mai la muso Franceso ero ta sœur cadetto,
Courage. Faï coumo-ello et preni la troumpetto. ”

Il n’ira pas plus loin. Il ne faut pas chercher chez lui, comme chez Diouloufet, la répétition incantatoire des thèmes renaissantistes sur la Langue. Il se contente de prouver le mouvement en marchant c’est-à-dire que, plutôt que ressasser ses lamentations sur la mort de la langue et la disparition de la Provence mythique, il évoque la Provence réelle et les Provençaux réels qu’il connaît.
Cependant, et ce n’est pas la moindre originalité de Thouron, il persiste dans l’affirmation de sa graphie “ classique ” dont nous avons vu les premières manifestations sans son salut aux Bourbons. Elle est ici fièrement utilisée, sans autres explications que son évidence culturelle pour le latiniste qu’est Thouron (voir plus loin).
Ecrire la langue du peuple dans la graphie des érudits était une gageure. Mais Thouron, honnêtement, ne parle pas au nom du peuple : tout au plus met-il en scène ce peuple dépositaire de la langue. Et, dans la distance sociologique du dialogue (paysan-avocat), c’est en avocat que parle Thouron, non en messie renaissantiste.
Comme souvent, le peuple qui parle provençal est chez Thouron représenté par le marin ou par le paysan. Le monde ouvrier de l’arsenal et des premiers chantiers n’apparaît pas. Il est vrai que sa provençalité n’est pas évidente. Le libraire libéral Bellue (un Haut Alpin, fixé à Toulon après sa démobilisation en 1815) écrit dans son portrait de Toulon, en 1828, (L’Errnite toulonnais) :
“ Le vieux quartier présente l’aspect d’une colonie formée par des peuples étrangers, dont le langage est un mélange impur de plusieurs idiomes. Ainsi le génois, l’italien, le corse, le piémontais, le vrai provençal, confondus ensemble, ont concouru à former un patois inintelligible qui défie les investigations des premiers philologues. ”
Entre les ouvriers et la bourgeoisie, il y a ceux que Bellue nomme le Peuple : artisans, petits commerçants, ... “ Cette classe quoique distincte de la bourgeoisie, n’est ni grossière, ni barbare. Si elle conserve l’habitude du langage provençal, elle conçoit et répond au besoin en français, de sa façon il est vrai, mais néanmoins intelligible au Parisien de bonne foi. ”
Quant à la “ classe élevée ”, il la voit “ polie par une éducation française ”, elle “ se rattache au type du caractère national ”. Un autre observateur, Vienne, archiviste de la Ville, montre cependant à quel point elle reste provençalisée. “ Les Toulonnais de vieille roche ont de la vivacité, de la bravoure, de l’esprit naturel, comme les autres Provençaux... Leur bonheur est de posséder une bastide oit ils passent les jours de fête à manger et à dormir entre leurs repas : ils y admettent rarement les régnicoles, qu’ils ne considèrent point encore comme des compatriotes et qu’ils désignent toujours par le surnom de franciaux. Les plus relevés d’entre eux occupent les places de judicature, sont notaires, avocats, avoués, exercent la médecine et la chirurgie, deux ou trois peuvent être considérés comme négociants, le surplus se livre au commerce de détail, les autres sont des artisans parmi lesquels il en est qui se distinguent. ” (Promenades dans Toulon, 1841).
C’est devant cette “ classe élevée ” que Thouron prend le risque de l’édition à compte d’auteur. Or, pour les plus jeunes de cette bourgeoisie, grande et petite, (qui continue à parler la langue d’Oc, familièrement), pour les plus sensibles aux sirènes de la francisation, il devient de plus en plus difficile de ne pas considérer l’idiome natal avec le même mépris amusé, avec la même supériorité culturelle qui les sépare du peuple. La vulgarisation grandissante des thèmes éru. dits sur l’antiquité de la langue des Troubadours et sa fonction civilisatrice n’y changent rien. Il est bien difficile de reconnaître la langue des troubadours dans le parler laissé au peuple.
Ainsi, le libéral Bellue écrit, dans son Ermite toulonnais (1828), en présentant le spectacle alors banal d’un Compagnon partant accomplir son Tour de France :
“ Nous voyons sortir d’une guinguette nommée les Marroniers, une foule d’ouvriers faisant la conduite à l’un de leurs compagnons du Devoir qui allait chercher fortune en lointain pays. Il était échevelé et dans une explosion de sensibilité, il chantait d’un ton lamentable les regrets de la séparation. Je citerais volontiers le couplet si je n’étais convaincu que la poésie du sol des Troubadours n’est plus en possession de charmer l’oreille des amateurs d’une suave poésie, et de ceux qui ne veulent plus reconnaître la langue romane dans l’idiome provençal. ”
Il semble alors que pour les libéraux bourgeois la cause du provençal soit entendue : les premiers journaux libéraux de Marseille, créés à partir de 1825-26 avec la fin de la censure, réclament en fait sa disparition rapide. L’avocat de Vallé ne peut que leur sembler s’égarer en faisant œuvre de poète dialectal.
Mais là encore, en ce domaine, le foyer toulonnais va faire preuve de singularité et ouvrira des pistes nouvelles à l’écriture provençale, au cœur même de sa négation. La triple publication de Thouron en est bon exemple.

Lou Naufragé de la Meduso : le premier chant commence par l’invocation à la Muse des Troubadours (voir plus haut).

Assagi de cantar leis malhurs d’oou naufragé
Que fet d’uno fregato avarir l’equipagé,
Quand sur lou banc d’Arguin turtet emé fracas
La sablo amoulounado-oou dessus deis roucas.
Diraï coumo si fet, que maugra la famino,
Maugra loti marrit tems et la guerro intestino,
Sus d’un pichoun radeou et doou mitan deis flots,
Si sauvet quaouqueis chefs et quaouqueis matalots. ”

Un rescapé, Jean Laviletto, de la Valette, assiste aux noces de son “ nebou german ”.

“ A la fin d’oou repas quand touto Passemblado
Emé leis bouans fricos si fouguet regalado,
En enhaussant la vouas, la novi diguet, chut !
Puis si viran vers cou : “ moun ouncle-avem sachut,
Avant qu’apprenguessiam vouestro hurouso arrivado,
Que quand l’avié vingt jours qu’avias quitta la rado,
L’aguet de grands malhurs, vous que li sias esta
Noun farès lou plesir de va noun racounta. ”

Lavilleto commence donc son récit :

“ Fouguet de l’îlo d’Aix, lou premier de juillet,
Que per lou Sénégal, la Meduso partet ;
/ ... /
Lou lendeman matin passeriam lou troupiqué,
Doou tems que lou veisseou doou caïrè doou pourent
Vougavo, - et fendié l’aigo-emé la vèlo-oou vent.
Emé ceremounié quand fouguet oou passagé,
Doou baptemo de mar, celebreriam l’usagé ;
Alors prevesiam pas nouastré marrit destin.
Resteriam sur lou pouant : la clarta deis estelos
Venié si reflechir dins la blancour deis vèlos :
Vegueriam en passant leis rocs de Saharas,
Qu’an lou ped dins la mar et la testo-eis niouras.
Lendeman agueriam un funesté présagé,
Quand l’aigo n’aduguet d’herbo et de coouquilhagé.
Un de nouestreis arêts, prenguet fouesso peissoun,
Tout aquo fet pensar qu’eriam sus d’un bas foun
Va digueriam au chef et va li feriam veiré
Counouissié pas la mar et va vouguet pas creiré. ”

La frégate touche un haut-fond et doit jeter l’ancre alors que la tempête se lève. Deux jours après, le bateau coule.

“ Mais un deis ooufficiers d’une-humour rejouïdo,
Noun diguet : ’es questien de counservar la vido,
Couragé meis amis, et déis mats doou veisseou,
Empleguen nouestreis bras à counstruiré-un radeou,
Per afin d’evitar la mouar et la famino,
Mettrem Icis prouvîsiens sur d’aquelo machino,
Et quand sur lou radeou, si serem embarqua,
Emé nouestreis canots, si farem remouqua.
Gagnarem lou désert de la couesto vésino ;
Oourem nouestreis fusious, et vieourem de rapino,
Et jusquà qu’un veisseou noun vengué delivra,
Per pas mourir de fam, cadun s’ajudara.’ ”

Sur les 400 naufragés, 150 montent sur le radeau, les autres sur les canots. Mais le radeau s’enfonce, et les provisions sont noyées. Lavilette fait une pause à ce moment, et Thouron ajoute cette touche virgilienne :

“ Et la novi ajustet - es doux sur lou rivagé,
D’entendre sur la mar de luench brama l’ouragé,
Et de veiré un dangier que noun menaço pas ... ”

Au chant second, la noce apprend comment les canots, au cri de “ vivo lou Rei ”, se mettent à tirer le radeau. Mais les rameurs se découragent vite :

“ Per fin de si sauva noun resto-qu’uno cauvo
Foou leissar lou radeou, lou foou abandounar
Autrament tout peris car pouden plus anar.
Tachem de si sauvar, puis sauvarem leis aoutrés. ”

Les occupants du radeau sont désespérés.

“ Despuis qué deis canots attendiam lou retour
La nuech déjà douos fès avié succeda oou jour,
Et l’aoubo-avié très fès chassa la nueeh obscuro,
Despuis que souffrissiam faouto de nourrituro.
Aviam encaro-en tout douos barriquos de vin
Qu’eroun déjà demieïo et tendien sur sa fin,
Et per n’en proulounga maï de tems la durado,
Buviarn plus què dous coou dins touto la journado. ”

Toujours très virgilien, Lavileto poursuit :

“ Ah ! que luench de la mar, d’un elément troumpur,
Hurous es lou paysan que counouï soun bouanhur !
Doou tems qu’emé seis bras la terro es boulegado
Trempo de sa suzour lou magaou et leissado,
Suffré dins seis travails et doou frech et doou caou,
Mai trovo-oou mens de pen quand retourno-à l’houstaou !
Mais naoutré n’aviam gès ; lei galetos mousidos,
En trempant dins la mar seroun touteis pourridos ;
L’aigo n’avié foundu la farino qu’aviam,
Li trempaviarn leis dets et puis leis suçaviam. ”

Les naufragés doivent boire de l’eau salée, et ils commencent à mourir.

“ Mai fouguet ti dounar la mar per sepulturo
Et t’ai vis eis peissouns servir de nourrituro.
Taro fouguet ta mouar, taou fouguet toun toumbeou !
Leis phocos, leis requins à l’entour doou radeou,
A la filo-un de l’aoutré-et la bouco affamado
En noun counsidéran fasien sa proumenado. ”

Au chant trois, Lavileto raconte la révolte des soldats qui s’attaquent aux chefs, veulent prendre possession du radeau et des vivres.

“ Per si battré-aguériam plus gès de repugnanço,
Et lou sabré à la man per enfounçar seis rang
Touteis en même tems marcheriam en avant.
L’un piquo descoundoun, l’aoutré-en si batten crido,
Touteis dounoun la mouart per defendré sa vido,
Et dins quauqueis moumens, doou sang que si verset,
A l’entour doou radeou la mar si rougisset. ”

La nuit arrête le combat, qui reprend le lendemain. Les soldats sont vaincus. Mais tous les vivres ont été perdus.

“ ... nouestrè sort noun fasiè tremoura,
Ben que siguesso-affroux lou vouriarn far dura :
Prengueriam un mouyen que pourrias pas coumprendré,
Fremissi-en va disert, fremirez de v’entendre !
Deis darnier qu’eroun mouar leis membres déchira,
Per sarvir d’aliment fougueroun prépara,
Et per touto cuissoun lou souleou que brulavo
Sequet quauqueis moument, lou sang que degouttavo ;
Grand Diou ! que sias esta temouin de tant d’hourrours,
Pardonnas ce qu’ai fa per allounga meis jours,
Et se coumo leis aoutrè-et d’uno bouco avido
En mangean leis christians counserveri la vido. ”

Le délire s’empare de la trentaine de survivants, Les plus valides décident de jeter à l’eau les plus atteints. Après avoir aperçu un navire qui ne les voit pas, les quinze rescapés sont enfin sauvés par un brick français. Lavileto achève son récit par cette remarque inattendue :

“ Souvent leu mariagé-es une mar changeante
Vaoutrè-eima vous toujours d’uno-amitié counstanto,
Deis marins quand péri, plagnès leu tristé sort,
Et quand v’enbarcarès, s’ourtés jamais d’oou port. ”

Thouron redonne ensuite Lou Counscrit de 1815. L’Eglogo prouvençalo est devenue Pastouralo prouvençalo. L’orthographe “ classique ” s’est précisée, quelques retouches montrent un souci de plus grande pureté linguistique.

La dernière pièce, Lou Pleidegeaire et I’Avoucat, Dialogo prouvençau, est un reflet direct de l’expérience professionnelle de Thouron : le plaideur, un paysan du terroir d’Hyères, veut engager un avocat prudent à attaquer une vente après héritage. Le réalisme brutal et amusé dans la restitution du discours paysan, sa matoiserie naîve, sa rapacité fondamentale, sont à mille lieues de la ruralité pastorale et aseptisée dans laquelle s’engagent alors les “ Muses provençales ”

Lou Pleidegeaire :

Ah ! Moussu l’Avoucat vous souhetam leu bouon jour
Siam vengu quauqueis fes, mai li sias pas toujour
Veniam un paou saché mounté siam de l’affairè.

L’Avoucat :

Vouestro-affairè es ancienno, et m’en en souven gairè.
Vai agu vis, pourtan vouestrè nourn mi ven pas,
Coumo vous dien ? Sias pas, doou quartier doou Brula ?

P - Siou Pierre Martinenq, natif de Couloubrièro
Qu’ès moun pays natal, et resti oou terroir d’Hyèro.
La dous mes enviroun, leu coumpairé Mathieu
Que l’an respropria, v’a pas parla de yeou ?

A - Si poou ; mai despuis lors m’a passa tant d’affairè,
Que coumo va v’ai di m’en souven plus gairè
Oou men rappella mi de ce que s’agissiê

P - Lou coumpaire Mathieu, vous fet veire un papiè
Que parlavo d’oou dot de nouestro paouro mèro
Noun leisset en mouren, yeou, ma sorè et moun frère
Coumo pagaviam pa, nouestrè ben s’es vendu,
Demanderiam leu dot, mais n’avera ren agu
Et cependant, si soou, tant de deouté que l’agué,
Que que restesso ren, foou que leu dot si paguè,
Dot de fremo poou pa si perdré, que n’en dias ?

A - N’en a que leis perdes, d’aoutre si perdoun pas,
Va selon ; despuis couro-es mouarto vouestro mèro,
Et quand vourié lou ben qu’au vendu-à vouestrè pèro.

P- Si vende cinq cent francs ; eroun sept créanciè
Que n’an pas touca-un soou, la bouo saru li siè
S’avien agu patienço encaro, à la bouono-houro
Car leis vouriam pagar, mai sabiam pa troou couro
An vougu far de frès, mais qu’ès que la rendu ?
Naoutré siam arrougna, elleis an ren agu.
Moun pèro à seis affairé à més tant de desordré
Que l’a pa-agu d’argen per pagar leis frès d’ordré.
Maugra-aquo foura ben que noun dounoun lou dot,
Noun dien de va leissar, mai serem pas tant sot,
Fem pas de nouestreis drès tant leou lou sacrifici,
Et l’oouriam d’éjà-agu se n’aviem fa justici.
Nouestré-avoucat qu’aviani que n’ero un paou suspect
Noun vendet coumo un pouar, (parlant senso respect.)
Enfin que vous dirai ? Noun gitet de l’escaro,
V’avem cresu toujours et va cresem encaro.
N’a fach un tour aqui que s’en lausarem pa,
Foou t-il lou vous noumar ?

A - Nani va vouori pa,
Et qu’interés l’aviè ? exepta de leis veiré
De pareilleis actiens, l’on deou jamais leis creirè.

P - Per revenir, (pardoun se de vouestré prépaou
Moussu, v’ai derangea, escouta mi-enca-un paou.)
L’avoucat, quand fourié, countestet pas la vento,
Oou proucurour d’oou Rey, pourteriam nouestro pleinto.
Aneriam d’aqueou pa veirè lou présiden,
Mai que n’es résulta-et que l’an fa ? Pa ren.
Aro venem à vous émé touto counfianço
Per vous pregar, Moussu, de faire leis avanço
N’an assura que vous n’en veirès leou la fin.
Siam, coumo va vesès, de paoureis ourphelin,
Car moun frèro es pipiou, et sé naoutré siam magé
L’a pa gairé de tems que n’an di qu’aviam l’agé.
Douneo, per reveni, Moussu, vous direm doun
Que s’attaqua la vento oourès un bouan renoun,
Manda li de papiè, cregnès pas la despenso,
Quand serem à la fin, oourès la recoumpenso
Per aquestou moument, vaduam pa gès d’argen,
Mai fès noun nouestré dré, bouta seres eounten.

A - Serai counten ! mai se gagnavias pa l’affairè
Maugra ma volounta se li poudiou ren fairè,
Alor garo de yeou, dirias en cent endrè
L’avoucat qu’aviam prés n’a pas fa nouestré drè.
N’a gita de l’escaro, enfin, de meis despenso,
De marrideis resoun serien la recoumpenso,
Creirias que v’an vendu, vo d’oou men va dirias.
Aqui, per mi pagar, coumo mi tratarias.

P - Ah ! Moussu, se gagnam, serein troou resounablé,
Per v’anar mesprisar, n’en seriam pa capablé.
Se vourias leis papiès tamben s’arrangeariam,
Poursuivrias lou proucès et puis partageariain
Vo ben, fem mies, donnas cent francs de nouestro affairé
Et puis vous pagares sur lou ben de moun pairè,
Voourein d’oubligatien ; à prendre vo leissa
Lou proucès voou aquo.

A - Vous sias maou adreissa,
Croumpi pa leis proucès et si deou jamai fairè
Aquelleis que va fan (se soun d’homé d’affairè),
Touteis, à moun avis, soun dupo vo fripoun.
Foou que siegui ni l’un ni l’aoutré, émé resoun.
Eimariou enca miès de n’en courré la chanço
Et de vouestré proucès vous fairè leis avanço,
Coumo va faou souven per defendré leis gens
Que soun de bouano fès et que n’an pas d’argent.
Mai si poou gés aver d’espouar dins vouestro affairè,
Ce qu’un aoutré à pa fa, yeou va pouodi pas fairè.

P - Mai oou men counvendres, qu’aqueou qu’a nouestré ben.
Faou que lou noun remette et perde soun argen.
La vento, que l’an fach, foou que siègue-attaquado
Pa pu leou va sera, que l’oouran anulado,
Jusqu’o qu’aguem lou dot, vo qu’aguem nouestré ben.
Un pipiou toujours piouto et toujours pioutarem.

A -Vai dejà di douos fès que si poudié ren fairè
Contro-aqueou qu’à croumpa lou ben de vouestré pairè.
Et qu’es de tems perdu, la peno que prenès.

P - Permi leis avoucats veou que vous soustenés,
Et puisqu’aquo-ès ensin, n’anarem veiré-un aoutré
Qu’à pas passa-avoucat, mais n’en soou mai que v’aoutré.
Ven nouré s’en anem : bon jour Moussu, sourten.

(à part, à Nourè) : Se l’aviam talonna, seriou esta counten

Thouron capitalisait ses textes, que nous voyons ressortir parfois des dizaines d’années après. Ainsi de ceux qu’il fait publier en 1845
dans Lou Bouil-Abaisso. Ainsi, en 1862, Thouron a rejoint le Félibrige qui commence à s’organiser. Il laisse Mistral corriger ses textes en graphie félibréenne, mais continue à publier à Toulon dans sa graphie “ classique ”. A l’occasion des jeux floraux félibréens d’Apt, en 1862, il ressort sa pièce Lou pleidegeaire et l’Avoucat, sans mentionner qu’elle avait été. éditée en 1824 et 1839. Voici la lettre que Mistral lui adresse alors (manuscrits de V. Thouron, Bibl. Municipale de Toulon).

“ Monsieur,

Le jury, nommé pour juger les pièces de poésies envoyées à la Commission des Jeux Floraux de Ste Anne d’Apt, s’étant réuni à Arles, hier dimanche, a procédé au dépouillement des envois poétiques, sans, toutefois, décacheter les signatures, pour garantir de notre impartialité nous avons réservé cette dernière opération à M. le Maire d’Apt.
Un des sujets proposés était celui-ci : Episode de mœurs provençales (genre comique). La Fleur de grenadier a été adjugée à une comédie en trois actes et en vers. Mais un autre concurrent, celui qui a pris pour épigraphe vitam quo faciunt beatiorem, etc., a conquis également tous les suffrages, et nous avons écrit à M. le Maire d’Apt pour lui demander un prix supplémentaire, qui, je n’en doute pas, nous sera accordé. Comme la comédie sus-dite est trop longue pour être lue à la séance solennelle du 15 septembre, nous avons décidé que le dialogue du pleidejaire et l’avoucat serait lu au publie, et nous sommes convaincus que ce sera le grand succès de notre fête. Mais voici ce qui arrive. Revenu chez moi, j’ai trouvé dans un petit recueil publié en 1839 à Avignon sous le titre de la muse méridionale un dialogue en vers provençaux qui est évidemment le prototype de celui que nous voulons couronner. Un grand nombre de vers sont identiques dans les deux pièces. Fort embarrassé, j’ai pris sur moi de décacheter la signature de l’envoi en question, afin de pouvoir demander un éclaircissement à l’auteur. Or cet auteur, vous savez qui c’est, cher confrère. J’ai été grandement heureux, en lisant votre nom, de penser que nous couronnerons en vous un des meilleurs amis de notre chère langue provençale, et l’un de ses poètes les plus spirituels, les plus naturels et les plus honorables. Je puis donc vous parler maintenant à cœur ouvert. Je comprends parfaitement comment la chose a dû se faire. Vous avez refait, refondu et complété votre pièce primitive, car je ne doute pas que le dialogue anonyme publié à Avignon en 1839 ne soit de vous. C’est clair comme le soleil. Seulement comme on pourrait nous faire l’observation que je m’étais faite à moimême, j’ai besoin que vous me donniez là-dessus deux mots d’explication.
Autre chose. Votre dialogue exquis sera publié avec les envois des autres vainqueurs dans un recueil imprimé à Apt, aux frais de la ville. Il va donc être offert en modèle à nos jeunes auteurs. Or vous savez comme nous le malheureux penchant des rimailleurs modernes, je veux dire la manie de franciser. Comme il y a dans votre scène comique quelques termes franchimands (tels que terroir, père, mère) qui, employés par un maître tel que vous, pourraient être d’un fâcheux exemple, nous vous demandons l’autorisation de les provençaliser à l’impression.
Je vous prie de garder le silence sur ces diverses communications jusqu’au jour de la distribution des fleurs (15 septembre). Nous nous sommes fait une loi de tenir le secret. Aurons-nous le plaisir de vous voir à Apt, et de vous exprimer de vive voix notre sincère admiration et notre profonde sympathie ? Dans tous les cas, soyez rassuré sur le débit de vos vers. Ils seront his par un jeune avocat de Marseille, votre ami et confrère Ludovic Legré, qui, à Arles. nous les déclama à ravir.
Je saisis cette occasion pour vous remercier de l’envoi des belles strophes d’Augustin Thierrv et des comptes-rendus de votre académie toulonnaise.
Voste amistous counfraire, e bèn countènt de l’èstre.

F. Mistral
Maillane (Bouches du Rhône) 18 août 1862. ”

4. Le blocage culturel.

On jugera, par ces quelques passages d’archives ollioulaises, à quelle distance le lettré provençaliste, libéral qui plus est, comme Thouron, peut se trouver de l’utilisation prosaïque de l’idiome :
Le 28 janvier 1824, le Juge de Paix du Canton d’Ollioules écrit au Procureur du Roi de l’arrondissement de Toulon :1 
“ Monsieur, j’ai l’honneur de vous transmettre des écrits en forme de chanson adressée sous l’anonyme à des particuliers de cette commune, ces rapsodies quoique d’une signification vague, paraissent néanmoins attentatoires aux mœurs et à la Religion, capables d’altérer la tranquilité et la bonne harmonie dont jouissent les habitans (graphie de l’époque) ; veuillez bien, après avoir pris connaissance, me préciser les mesures à prendre pour y mettre un terme en meme temps que je prends celles d’en découvrir les auteurs.
En attendant que vous voudrez bien y donner un moment de vos occupations, ne vous laissant pas ignorer que le vicaire, seul prêtre à Ollioules, dans ce moment, à qui ces écrits sont parvenus, malgré tous les soins pour les retirer de la circulation, en est vivement affecté. Daignez agréer l’hommage du respect et de la soumission avec lesquels j’ai celui d’être, Monsieur le Procureur du Roi, votre très humble serviteur. ”

Lou Loup Blanc

Jouinesso per vous amusa / une cansoun ses coumpousa / jusqu’à Marseille ses sachu (bis) / qu oorioure Foyié pareissu / un loup blanc que vanan canta / se voares ben nous escouta. /

A la Cacoye si trouvé / un loup blanc qu’un enfant tugue / quoique tremouresse de poou (bis) / lajusté lou coou coume foou /Aguessias vis din lou pays / tout lou mounde sigue ravi. /

L’enfant après ses enana / per véire de si fa soouva / heroux d’avé soouva sa peou (bis) / n’en fara faire un beou tableou / car jamai miracle tant grand / qu’un enfant ague tua un loup blanc. /

D’abord que l’enfant va noumé / lou paire etmé lou chivau lané / lané seca per lou moustrat (bis) / premierament ei majistrat / per avé lei quarante franc / que dounoun quant tuas un loup blanc. /

Mai lou loup es esta blessa / & segué li danna penssa / un peïsan que la mes de ploun (bis) / avan lou coou de soun pichoun. / Es vengu reclama sa part / es juste que nague lou car. /

Lou païre doou jouine garçoun / reprengue vite la resoun / laves tira lou premier coou (bis) / ooriés afairé eme en foou / Se sias eici per reclama / siou decida de pleidejar. /

Cagagno su laprés dina / ane soumoundre à mouninas / la grasse peou d’aqueou loup blanc / li digue ne vourent des franc / se mi cresias la prendria leou / ses jamai vis tant bello peou. /

Se la vourés pas acheta / a l’empayas siou desida / toutei lei pastre et lei bouchié / sugu lou veiran voulentier / et trouvaren mai de proufit / en lou proumenant per pays. /

Journalier que d’aqueou cousta / chaque jour anas travailla / vous pastre quaves de troupeou (bis) / agues plus poou per leis agneous / quand memés noorias ges de can / sugus que nan tua lou loup blanc. /

Avan que sié lou bout de l’an / lei gazeto n’en parlaran / veirés partout de bulletin (bis) / jamai loup a fa tant de trin (bis) / mai segué la ben estounan / est que lou loup blan eroun can.

Responso à la cansoun doou lou blan, sur lou même air.

Tu que vouas faïre dé cansoun / é qu’as pan soou din lou boussoun / as maï de croio qué dé sen / fas piéta quand vouas fa dé ven / coumo tant d’autréis habitan / a ountan d’espri qu’un lou blan. /

puisqu’aimeés tant n’en coumpousa / d’aoutré sujé vaou t’indica / aquéou qué troumpéto tant ben / aquéou qué danse en dian amen / aquéou qué davan lou trin / semblo qué cride à l’assassin. /

canto mi aquéléi borjus / qué tou l’an couchoun lou marlus / cante aquélei moussu fénian / qué passoun sa vido en mandian, / é dount l’espri et lou talen / si borne à amoussa lou calen. /

canto mi aquélei richar / qué sésgorgearien per un liar / aquélei qué la béche en man / valoun pas s’appela païsan, / d’aquo sé pouas mi ren canta, / cante aoumen tooun coualé troussa.

fio tarado, bastardoun, / vous para tous dé la cansoun / sésisséz ém’admiratien / aquéou sujé dé distractien ; / voudrias qué din lou cours dé l’an / si tuéguésso fouasso lou blan.

Arrégardas lou beou boucan que ly a per ave tua un can. / Taou canto qu’aourié agu poou / cépendan l’ai douna lou coou ;/ qué siégué un can, que siégué un lou, / éro uno besti coumo vous.

Ah taisa vou digués plus ren / sias qué dé traïté, d’ignouren / coumo habitas souto lei vaou, / vias lou souléou qué’per un traou / touéi léi péis dé l’anviroun / v’an mes Lançaïré per faou noum.

Avés pas crento dé parla / vou pouedés pas soubran cura /aquéou qu’avias vous a laissa, / plusieurs aoutré an refusa / vou faou pas maï qu’un capélan / qué prouméné émé leï pacan.

martré, siblaïré, unisséz vou / per canta la cansoun d’oou luou, / la répe émé touéi séi grapaou / n’en retentissé pa pu maou ; / bénhurous lou can d’estre mouar / avan d’entendré tant dé pouar.

brama dé vouastréi viéis oustaou / brama su Piéro déi badaou, / brama éi cantoun garni dé puou / mounté si ténoun leï counsuou en braman / quan dévendrez aï / venez chez ïéou, vénbastaraï. /

(La lettre porte en intitulé “ à remettre à Madlle Délaou, bouchère, et en son absence à Madlle Gay, au Saint-Esprit. Adresse à Monsieur Méri, maître cordonnier, rue de la bourgade à Ollioules, Var). Ces documents, conservés aux archives municipales de Toulon, montrent comment, dans de sombres péripéties locales où s’affrontent indirectement les factions politiques, le provençal intervient en langue de connivence5 d’affrontement entre “ compatriotes ”, le français étant réservé au vrai débat d’idées. L’administration semble d’autant plus affectée des propos sybillins du “ corbeau ” ollioulais qu’ils procèdent de l’étrange familiarité de l’idiome.

Au registre de la chanson satirique improvisée s’oppose, tout aussi étouffant à sa manière, le provençal des sermons du prêtre ollioulais. Sermons de l’abbé Delestrade, recteur d’Ollioules (Bibl. Mun. Marseille, ras. 1910) : Dans un de ses longs, très longs sermons provençaux, l’abbé évoque devant les pêcheurs, les “ peccadoux ” ollioulais, le jugement dernier :

“ Elleis mêmes esten jugea reignara un silenssi terriblè, un trainblament generau, un fremissamen universel sesira touteis leis assistans, et se levara sur son trone, la terrour din la vouas, lou fuè din leis huils, la foudro à la man et parlara per la derniere fes. oujourdhuy que nous parle emé doussour lescoutan pas : mas alors que parlara din sa furour, léscoutaren et ques que dira... prounoussara contro leis peccadoux un arrest irrevoucable que l’infer executara tout de suito, retira vous de davant iou maudits, amis brula dins un fuec eternel, ques esta prepara per lou demoun et per leis anges... au fuech anas din lou fuech fremos sensuellos et delicatos, din lou fué hommes de plaisir, din lou fuech oubriés d’initiqua, abouminables peccadoux, anas brula din toutei lei siecles, vou duvi ren, vous rejetti per toujours. ” etc.

A longueur de pages, le prêtre assène les mêmes menaces, les mêmes visions apocalyptiques, au service d’une morale contraignante. La parole provençale, notée par le prêtre dans le désordre de ses deux normes, française et phonétique, une fois de plus vise avant tout le publie vulnérable des femmes et des jeunes filles.

On comprend mieux dans ces conditions l’audace relative et le blocage culturel d’un Thouron. Son insistance graphique, dans le choix d’une orthographe classique, le range du côté de Raynouard. Un Raynouard qui lui écrit le 18 mars 1826 : “ Monsieur et Cher Compatriote, j’ai lu avec intérêt vos vers provençaux. Que Thémis ne vous fasse pas oublier les Muses ”.
La conscience de méridionalité de Thouron est donc bien loin de ce prosaïsme étouffant dans lequel petit apparaître, au ras du sol, une parole provençale et un écrit provençal : Ollioules est bon exemple. Thouron essaie effectivement de réconcilier sa culture classique et sa connaissance réelle du peuple. Il puise dans les travaux de Raynouard sa conscience discrète d’une dignité de Langue, qui fut jadis langue de grande culture, et dont l’orthographe étymologique est le signe.
Il puise aussi dans les travaux de A. Thierry, son ancien condisciple d’Ecole Normale, une conscience méridionale plus “ nationalitaire ”. Dans ses feuilletons publiés à partir de 1820, et dans ses Lettres sur l’Histoire de France, Thierry, pour la première fois, présentait les terres méridionales comme celles d’une nation jadis conquise par les Francs, puis par les Français.
Lorsque Thierry, épuisé, gravement malade, vient se reposer à Carqueiranne, Thouron est l’indispensable organisateur. Son amitié efficace pour le grand savant ne se démentira jamais. Il lui adresse alors une plaisante épître, où il évoque leurs anciens souvenirs d’internat à Paris, les pions, la mauvaise nourriture, etc. Mais les quelques vers du début, dans une bonhomie souriante et dédramatisante, donnent au choix d’écriture provençale de Thouron toute sa dimension “ nationalitaire ” rentrée : du temps où nous n’étions pas encore conquis ” !

Epitro à Moussu Thierry, Ooutour deis Lettros su l’Histoiro de Franço et d’aoutreis ouvragés, qu’éro vengu oou casteou de Carqueirano per restablir sa santa. Mai 1830.

En fuilletan dins leis chrounicos
En ligen leis viels escrivan,
Avez destria, rendu publicos,
Ben dé cavos qu’ignouravian.
Sias jouiné d’agé, vieil dé scienço,
Sabez lou grec et lou latin.
Per avé maï de counnouissenço,
Foudrié ben si léva matin !
Pourtan mi siou mes à la testo
Dé vous prendré enchui en défaou
Et vous vaou parla prouvençaou.
Mi direz qu’ai dé lems dé resto,
Maï dévinas ce qu’eiço dis
Dins la lenguo qué si parlavo,
D’oou tems qu’eriam panca counquis.
Se li coumprenez ren, tampis.
Bouta, li perdrès pas grand cavo.
Qu’oourié pensa li agu seize ans,
(Car la caouvo es eïtado drolo)
Qu’oourié di, quan si trouvavian
Toutei dous à la méme escolo,
Quand l’avaré Moussu Sarman
Nous fasié mangea dé méléto
Qu’éroun facho émé d’uous couadi... ”
etc.

(Graphie de l’édition de 1872.)

5. Les jeunes libéraux d’avant 1830 et le provençal.

La création de L’Observateur de Toulon et du Var, qui ne vit que quelques mois en 1825-1826, puis celle de L’Aviso de la Méditerranée, en 1828, dont la carrière sera plus durable, montrent la jeune vigueur du libéralisme bourgeois à Toulon. Malheureusement, il subsiste très peu de numéros, et il est impossible de procéder à un dépouillement véritable des thèmes traités, comme à Marseille, par exemple. Nous avons montré combien la presse libérale marseillaise est hostile au provençal dans lequel elle voit un facteur d’arriération politique et économique (cf. Lengas, 1985, Usage politique du provençal). Sans doute en allait-il de même à Toulon. Nous en avons en tout cas l’exemple avec l’éphémère entreprise du Hyérois Alphonse Denis (familier des journaux libéraux de Marseille, Avignon, Aix). Son journal, Les Archives dit Var, journal philosophique, scientifique et littéraire, de la France méridionale, est publié à Toulon du 25 février au 1’ septembre 1829.
Alphonse Denis, parisien, né en 1794, a dix-neuf ans quand, sorti de Saint-Cyr, il combat à Montereau l’armée des Alliés, qui ramène les Bourbons, il reçoit la Croix. Il doit quitter l’armée à la Restauration, tente une carrière d’homme de lettres à Paris : on joue à l’Odéon, 22 fois, sa comédie L’Ami du Mari, ou la Bague, en 1822. Puis le voilà à Hyères, propriétaire, physiocrate, et toujours amoureux des Lettres.
Les jeunes libéraux étaient partisans de la décentralisation, du pouvoir municipal, dans la mesure où ils y voyaient un moyen de propager plus vite la francisation et le progrès. Denis le proclame dès le premier numéro de son journal :

“ L’unique moyen de gouverner le peuple en France, aujourd’hui qu’il est affranchi, c’est de l’éclairer... Tous nos efforts vont tendre désormais à faire de cette partie de la nation française, si intelligente, si prompte, si caractérisée sous le double rapport de l’activité et de l’imagination, mais en général si peu instruite et si peu réfléchie, une masse pensante, en état de lutter avec la France septentrionale dans la carrière des sciences, des arts et de l’indus. trie... Eh quoi ! les Provençaux, les Languedociens, les habitans du Comtat, ceux des Basses et des Hautes-Alpes, voudront demeurer stationnaires au milieu du mouvement général des esprits ? Ils resteront froids aux récits historiques puisés dans leurs nobles et antiques annales ? Ils ne chercheront point à voir clair dans leurs intérêts commerciaux, ils repousseront des avis salutaires qui leur feront connaître quelles ressources ils peuvent tirer de leur sol, de leur position géographique, des richesses minéralogiques renfermées au sein de la terre qui leur appartient ? Eh quoi ! Ils préféreront des dés ou des cartes à des lectures intéressantes ou à des discussions favorables au développement de leurs facultés intellectuelles ? En vérité nous ne saurions le croire ; et quand nous examinons attentivement les ouvrages scientifiques et littéraires publiés dans les principales villes du Midi depuis 15 ans, nous nous obstinons à penser que certains, à l’humeur noire, font le mal plus sérieux qu’il n’est réellement. A.D. ”

Les Archives du Var, de façon presque caricaturale, présentent les revendications des jeunes libéraux : large autonomie communale, décentralisation culturelle dans la création française ; il ne s’agit pas de s’opposer à Paris et à la langue française, mais tout au contraire de faire par là pénétrer plus vite, par des foyers d’initiatives locaux puisque le pouvoir royal est défaillant, une langue et une culture dont seule la capitale peut vraiment jouir. Le Midi, obscurantiste et archaïque parce qu’ignorant, basculera alors dans le libéralisme politique et le développement capitaliste.
Cette jeune bourgeoisie est donc à sa façon patriote - elle ne rêve pas, à tout le moins publiquement, de “ monter” à Paris, mais bien de promouvoir le “ pays ”. Son patriotisme régional se nourrit d’une vision nouvelle de l’histoire méridionale. Ainsi l’Histoire du droit municipal en France, de Raynouard (1829), fait saluer le Brignolais de Paris, non comme le vulgarisateur de la lyrique occitane médiévale, qui intéresse à vrai dire bien peu Denis, mais comme le défenseur des franchises municipales et des libertés constitutionnelles. De même, on trouve dans les Archives du Var du 6 mars 1829 un hommage appuyé à A. Thierry, un des maîtres de la nouvelle Histoire. (Thierry se reposait alors à Carqueiranne) : son ouvrage annoncé, L’Histoire de la Gaule sous l’administration romaine intéresse surtout les hommes de la France méridionale, plus anciennement civilisés que ceux du Nord ; c’est presque un devoir pour les personnes qui recherchent des documents sur l’ancienne histoire de Provence de lire et d’étudier un livre plein d’une érudition consciencieuse et tracé sur des bases nouvelles ”.

Denis, qui se définit comme romantique, écrit dans son journal le 12 août 1829 : “ La littérature romantique, qui n’est pas toujours le roman proprement dit, n’est donc autre chose que l’histoire réelle des sentimens de l’âme tels qu’ils se développent ou pourraient se développer dans les circonstances possibles et impossibles de la vie. Ses accessoires et ses moyens sont les mœurs, les usages, les modes, les coutumes des peuples... ”
Aussi, dans l’entreprise de décentralisation culturelle envisagée par les jeunes libéraux, Denis est un des premiers à jeter un regard d’esthète sur le passé, provençal. On peut en juger par sa communication de 1829 à l’Académie de Marseille, à laquelle les journaux libéraux de Provence font grand écho : "Essais sur les ressources qu’offrent les annales historiques de la Provence au poète, au peintre et au romancier".

“ S’il est vrai, comme l’ont voulu prouver quelques auteurs, que les sensations et que les sentiments ou les affections de l’âme soient plus prononcés chez les peuples qui habitent le Midi, que chez ceux qui demeurent vers le Nord, si les yeux de l’imagination y portent davantage l’empreinte des passions énergiques ou même exagérées ; si, étranger à tous les calculs de formes ou de convenances littéraires, l’esprit s’y livre à des écarts piquants et inattendus, certes, voilà de puissants motifs pour que l’histoire d’une nation qui aura vécu sous de telles influences présente des pages rappelant de nobles actions, de tableaux rehaussés de brillants coloris, des scènes de la vie privée pleines de verve et d’originalité... ”

Après avoir rappelé le rude et sanglant moyen âge du Nord, il ajoute : “ Il n’en est pas de même dans la topographie historique de la Provence : ici le peuple marchait le premier en tête de la civilisation européenne ; les arts, doux fruits des inspirations d’un beau ciel, florissaient protégés par les princes et le goût général. Le sol était cultivé et productif, les fleurs, les arbrisseaux odoriférants croissaient sur cette terre comme par magie ; une mer semblable le plus souvent à un beau et immense lac, semblait avoir été placée là comme à dessein pour embellir le fond d’un délicieux paysage ; si donc le mauvais génie des siècles barbares agitait quelquefois sa torche au milieu de ces contrées favorisées, au moins n’est-il pas vrai que se présentait alors une opposition frappante entre les faits et les lieux. Si nous ne devons pas taire les égarements du fanatisme, les coups de poignard portés et reçus, malgré la foi des traités ; si nous ne prétendons pas cacher d’amères humiliations, des fléaux hideux et dévorants, nous dirons qu’aidée par sa bonne nature, l’humanité finissait toujours par réclamer ses droits au sein d’une société vraiment policée eu égard au reste de l’Europe. ”

Denis voit le moyen-âge occitan à travers le décor paradisiaque de la campagne de l’Est toulonnais. Il puise dans les vieilles chroniques : L’Abbaye de Saint Pierre d’Almanarre, nouvelle historique traduite du provençal, en 1828, Chroniques et traditions provençales ensuite.
Le détour par le pittoresque du moyen-âge provençal élude le problème de la langue demeurée celle du peuple.
On peut juger de l’estime dans laquelle Denis tient l’entreprise d’écrit provençal par la critique assassine qu’il donne de la publication du Marseillais Bellot, en 1829. Bellot, bon exemple de ces poètes bilingues portés au devant de la scène par leur seule poésie provençale, et bon exemple aussi de ces poètes “ amateurs ” (il était modeste fabricant”marchand drapier), avait réussi à rompre, dans la connivence marseillaise, la sévérité anti-provençale des journaux libéraux marseillais, Le Sémaphore au premier chef. Mais leur indulgence ne tenait qu’au chatouillement dialectal, quelles que soient par ailleurs leurs condamnations de l’arriération de “ l’idiome natal ”. On jugera de la différence avec la condamnation des libéraux toulonnais, qui, sous la plume de Denis, renvoient Bellot à son néant poétique français, sans même lui faire l’honneur de mentionner sa poésie provençale : “ Mes Momens perdus : En recevant de Marseille le recueil de poésies imprimées sous ce titre, nous avons d’abord hésité à rendre compte d’un ouvrage dont l’auteur nous paraissait avoir les plus justes droits à mourir paisible et inaperçu, sans les presses de M. Achard ”. Le journal critique ensuite le style lâche, incorrect, l’abus de la mythologie facile : “ Quand tout est mauvais, absolument mauvais, et que le blâme ne peut être tempéré par aucun éloge mérité, la critique devient sans intérêt pour le publie. Nous nous bornons seulement à affirmer qu’après les moments perdus de M. Bellot, il n’en est point qui méritent mieux ce nom, que ceux employés à lire cet ouvrage. L’auteur s’est sans doute cru dans ce beau siècle où une charade insérée dans Le Mercure donnait une place non contestée parmi les gens de lettres ”. (Archives du Var, 1- juillet 1829, n’ 10.)

Cependant, en ce tournant de 1829-1830, au fort de l’offensive anti-patois de la jeune presse libérale, des voix contestent cette apparente unanimité. Le Toulonnais Terrin publie, en 1830, dans la Revue de Provence de ses amis marseillais, libérale, moderniste, antiprovençaliste, un long texte sur la langue d’Oc. Le maître de pension de Solliès-Pout, fils de famille écarté de l’enseignement religieux pour maladie nerveuse, sympathisant saint-simonien, salue de façon inattendue la gloire passée de la langue d’Oc (sans pouvoir lui ouvrir de perspective).

De l’Origine, des Progrès et de l’Influence de la Langue provençale - J.C. Terrin :

“ Ainsi le grec et le latin, le français, l’italien et l’anglais sont enseignés et connus chez tous les peuples qui sont au niveau des connaissances modernes, parce que ces langues ont une littérature, parce qu’elles ont élevé à l’éloquence et à la poésie des monumens précieux. Ces mêmes peuples dédaignent, au contraire, les idiomes qui n’ont rien produit, ou dont les essais informes ne peuvent servir de modèles : parmi ces idiomes dédaignés, il en est un cependant qui mérite l’attention des hommes de lettres, et surtout la nôtre : c’est la langue que parlaient nos aïeux, et que nous parlons encore quelquefois nous-mêmes ; c’est cette langue romane, ancien idiome des provençaux, si célèbre en Europe, dans le moyen-âge, et dont les dépouilles ont enrichi l’italien, le français, l’espagnol et l’anglais... ”

Il gauchit les thèmes de Raynouard et Diouloufet sur l’origine, l’évolution, les influences de la langue d’Oc : “ Quoique le provençal soit retombé dans l’oubli, il n’en conserve pas moins des droits à la reconnaissance de l’Europe ; et son influence n’en est pas moins une très grande époque dans l’histoire de l’esprit humain. Etouffés par l’ignorance et la barbarie, dans le Xe siècle, les esprits paraissaient morts ; la poésie provençale les ranima, elle dissipa ce fatal engourdissement dans lequel des calamités sans nombre et un déluge de brigands sortis du nord avaient plongé tout le Midi ; elle communica enfin le premier mouvement au génie des arts et de la civilisation ; et tel est l’enchaînement des choses humaines, qu’à ce premier mouvement on peut attribuer raisonnablement l’essor immense que prit l’Europe dans le quinzième siècle... ” “ Est-on bien certain, conclut-il, que ces avantages n’eussent pas été perdus, ou du moins ajournés pendant de longues années encore, si les productions de la langue provençale n’avaient pas éveillé l’Europe ? ”

Le jeune Terrin jette son pavé dans la mare libérale impavide. L’argumentation de Terrin n’est pas repoussée, elle n’est pas examinée . Fait nouveau, et qui pèsera, elle faisait coïncider la défense du provençal et l’idée de Progrès.
Cinq ans après, Terrin publie une Histoire de Provence à l’usage des écoles, dont l’avant-propos indique - “ La division de la France en départements a fini par faire perdre à nos anciennes provinces leur existence individuelle, pour les fondre toutes entières dans cette admirable unité française qui fait notre force, et que l’Europe nous envie ”. A son tour, Terrin, dont les leçons auront contribué à donner l’amour du provençal à bien des adolescents (comme Senes dit La Sinse), bute sur l’impasse de tous les renaissantistes - comment assurer un avenir au provençal quand l’unité française impose l’unité de langue ? Thouron se défaussait du problème par un humour bon enfant, dans son épître adressée à son ami et ancien condisciple d’Ecole Normale, Augustin Thierry, lors de sa venue à Carqueiranne en 1830. (Epître en provençal. cela s’entend.)

Vaï cercar Molinari...

La lecture de la presse libérale des années 1820 nous a permis, peut-être, de comprendre l’origine de l’expression qui était encore si fréquente sur le littoral il y a peu. Que d’explications avons-nous entendues, toutes plus problématiques les unes que les autres.
Sans doute, la bonne explication est-elle dans ces quelques lignes du Messager de Marseille du 15 septembre 1826. On mesure alors combien l’expression, devenue proverbiale, a perduré bien après que son explication première ait été oubliée :
“ L’Echo du Soir annonce qu’un monsieur de Rocheplatte doit venir à Marseille pour donner un coup d’épaule à la frégate égyptienne : cette frégate dans sa position n’a pas besoin d’un ingénieur. La personne qui lui donnera réellement le coup d’épaule pour la mettre à la mer, est le sieur Molinary, ancien maître d’équipage, domicilié à la Ciotat, très expert dans l’art de relever les bâtiments naufragés, et dont chacun sur toute la côte sait apprécier le talent, aussi y a-t-on recours. ”

SUITE : Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 4. La mutation des années 1830

Notes

[1Groupe de recherche action sur l’identité des habitants de la Seyne sur mer

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