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Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 6. La provençalité impossible, années 1840

lundi 3 août 2020, par René MERLE

René Merle, Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise, de la pré-Révolution à la Seconde République, GRAICHS [1], 1986, 222 p.
Suite de : Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 5. Les poètes ouvriers des premières années 1840

6 - La Provençalité impossible

En 1842, le courtier marseillais Désanat lance Lou Bouil-Abaisso, journal entièrement écrit en vers provençaux, y compris les indications d’abonnement ! Cette publication est évidemment la preuve d’un intérêt nouveau pour l’expression provençale. (Sur ces problèmes nous nous permettons de renvoyer à notre article dans Amiras / Les Fous de la Langue, 1986.) Désanat ouvre ses colonnes aux correspondants de tout le Midi, et naturellement à des Toulonnais.
Son journal paraît en 1841-1842, s’interrompt quelque peu, et reprend en 1844-1845. Il est tout à fait intéressant de constater que dans la première série la présence toulonnaise est bien moins importante que dans la publication de 1844-1845, où les pièces anciennes de Thouron ont une bonne place.
Le 18 août 1842, en faisant ses adieux à ses lecteurs, Désanat rend hommage à ses correspondants. Dans la longue liste de collaborateurs, quelques Toulonnais : Peisso est le premier cité. Peise qui lui écrivait dès le 15 octobre 1841 : “ Ai légi lou journaou de meis coumpatriotos, / Coumpatriotos noun, vo ben pas tout à fait ; / Quoiqu’habiti ooujourd’hui lou pays deis marmottos / Serai toujours un tron de Pèr parfait - F.P., dé Tonloun, surnumarari dei drets réunis à Sisteroun ”. Felix Peise, 18201878, sera fonctionnaire des impôts à Sisteron, Villefranche-sur-Saône, avant de retrouver le Var où il sera très connu plus tard pour ses pièces provençales, en particulier Leis Talounados de Barjoumau, Leis Amours de Mise Coutau, etc. C’est dans Lou Bouil-Abaisso que très jeune donc il publie ses premières pièces : sa “ provençalité ” est celle de la galéjade. Elle témoigne de ce courant réducteur, et sympathiquement reçu, qui tente de réhabiliter la langue déchue en la spécialisant dans la bonne humeur. Registre qui aura de l’avenir, on le sait, dans la deuxième moitié du siècle. Mais dont on ignore peut-être qu’un des initiateurs est un Toulonnais expatrié.
Il faut lire ensuite bien des noms pour en arriver à “ Pelaboun lou rimaire de raço ”, suivi de “ Garcin que cerquo d’actiounari / Per
Plaça roundamen soun patois dictiounari, / Viei pouce doou Var, mi paguè soun tribut / Din soun journaou cagot ben après moun debut ”, et enfin (Reymonenq, leu docteur estima dins Varagi ”.
On l’avait constaté dans la lettre de Désanat à Pélabon (voir supra), Désanat lui reprochait comme il le fait implicitement ici à Garcin de n’avoir soutenu son entreprise que bien tard, et bien peu en définitive pour Garcin, qui publie à peine. Par contre, une fois lancé, Pelabon apporte une collaboration importante. Sans doute a-t-il compris que le journal tient, qu’il est un moyen irremplaçable de diffusion. Et, bien que les opinions libérales de Désanat ne soient pas celles de Pelabon, et pas du tout celles du vieux légitimiste Garcin, les deux hommes se risquent.
Mais participer à un journal en provençal n’implique pas, comme le faisait Peise, d’y déployer une provençalité de gaieté et de trivialité. Pelabon se place ici en disciple immédiat de celui que Désanat présente dans sa liste des collaborateurs comme Lou plaintif Roumanie. Il le sera encore plus en 1844. Pelabon cherche à investir le registre de religiosité larmoyante et moralisante dont les premiers poètes ouvriers, après Peyrottes, se font une spécialité. C’est aussi le registre des premières pièces de Roumanille. Ainsi, dans "L’Handouletto et lou Christ" (Lou BouilAbaisse, 22 juillet 1845) l’hirondelle fatiguée se pose sur la croix du Golgotha.
Proche ma couronne d’espigno
Veni counstruire ta meisoun
Veiras que la mountagno insigne
Pourra suffire à toun besoun ;
Li trouvaras jouino estrangièro,
Lou brin de paille et puèi l’argièro
Que carregearas de toun bec
Presto, perdras ren à Pechange,
Ta couvado eici per un ange
Sera gardado emé respec.
Boute emé ïou seras herouso,
Redoutaras plus doou maneou
La peiro ingrate et dangeirouso
Lançado contro toun berceou ”, etc.

Ainsi parle le Christ à l’hirondelle qui fait son nid contre la couronne : “ Aqui, douno a l’espigno blanco / Lou plus récouneissent beisa ”.

Dans le "Chant d’une Négresse oou berceou de soun Enfant, traditien Indianno", souvenir lointain peut-être de ses premiers voyages, le poète-voilier verse un exotisme attendrissant :
Douarmi, douarmi moun fiou, ma tendre genituro,
L’astre blanc de la nué reflet de la nature
Protegeo toun repaou, quand l’Océan fideou,
Su lei bords Africains balanço toun berceou.
[...]
Douarmi, deman teis ueis reveiran moun amour
Ti pressa su moun sen, t’asseta su ma faoudo,
Garanti teis pipioux d’une terre troou caoudo,
Colibri canto bas, per afin que toun chant,
Accuille lou répaou de moun pichoun enfant. ”
(Lou Bouil-Abaisso, 12 octobre 1844.)

C’est encore "La sœur griso", significativement dédié à J. Roumanillo. “ Intrepides marins que visitas l’afriquo,
Fes respecta toujours aquell’amo Angeliquo
Que voualo en aquelo régien,
Afin que quand d’oou maou sentires la souffranço
Reçubes à la fes, leis souins et l’assistanço
D’un ange plen de religien ”,
chante Pelabon de cette soeur toulonnaise. On conçoit que Roumanille ait dû être sensible à l’envoi : “ Sensible troubadou, dount la voix douçourouso, / Canto tant la vertu santo et réligiouso Souffrici qu’oujoud’huei ti consacri moun chant / Car tu sies pas proufano encaro men michant ” (Lou Bouil-Abaisso, Il mai 1844).

Sur le registre “ noble ”, c’est encore "Lou Siège de Touroun en 1707", dédié à ses compatriotes, (Lou Bouil-Abaisso, 27 juillet 1844), etc.

Cette participation du “ parler de Toulon ” n’exprime donc aucune spécificité particulière, aucune provençalité.

Or, le 21 décembre 1844, Lou Bouil-Abaisso publie une longue lettre, en vers naturellement, d’un Toulonnais de Paris à Désanat. Jean Aicard, né à Toulon en 1810, vit à Paris depuis 15 an. Il reprend aimablement Désanat, qui l’a confondu avec un autre Méridional de Paris, Marie Aycard, qui avait un peu prématurément enterré Lou Bouil-Abaisso. La démarche à vrai dire est assez inattendue : Jean Aicard, fils d’artisans de Bandol, a fait son droit à Paris. Il milite depuis 1830 dans les cercles républicains, et on le trouve dans les manifestations, voire les émeutes. Il est, à sa façon, saint-simonien. Lors de ses vacances d’été à Toulon, dans les années 30, il tente de propager ses idées. En 1837, chez les André, receveur des contributions, il s’éprend de l’épouse du fonctionnaire saint-simonien, et après bien des péripéties il l’enlèvera. Voilà donc un homme doublement rejeté par la bonne société toulonnaise, pour ses idées comme pour sa conduite, coupé radicalement de la “ provençalité ” gratuite, menant sa vie besogneuse de littérateur raté et d’agitateur politique dans la capitale, qui écrit, en quelques jours donc, cette longue lettre provençale. Et pour dire quoi, sinon qu’il est un “ bon ” Provençal, qui ne renie ni sa langue ni son pays. Mais, pour le combattant des barricades du cloître Saint-Méry, le pays est déjà pays mis en spectacle : il propose ici le fantasme fondateur du Félibrige parisien, encigalé. C’est la Provence qu’il aime, le décor cher à l’expatrié, plus que les hommes véritables, qu’il connaît bien pourtant, proche de tout ce que Toulon compte d’anticonformistes. L’impossibilité d’un véritable idéal “ nationalitaire-provençal ” entraîne chez Aicard, comme plus tard chez tant d’autres, d’un côté l’engagement politique et social “ hexagonal ”, de l’autre le repliement sur la défense d’une langue associée à l’amour d’un paysage, d’un souvenir, d’un décor bientôt, mais pas à des hommes en lutte.

"Pouesio prouvençalo, parla de Touloun,

Responso à Moussu Joouse Desanat, que m’a fa l’ounour de m’escrieoure dins lou Bouil-Abaisso uno aimablo lettro en dato d’oou 9 Novembre 1844.
Ai l"ounour de prega Moussu Desanat, qu’ai pas l’avantage de counouisse ooutrament que per seis charmans vers, de vouille ben imprima ma responso dins soun journaou afin que Moussu Mario Aycard, si fourmaliso pas que mi leissi douna un noum. pu couneissu que lou miou dins la presso, senso reclama. Siou pas Moussu Mario Ayeard de Marsio ; mai creses pas per aquo que siegui un franciot, vo quaouque mousseirot doou Jockei-Club. Mi dien Jean Aycard, e, senso estre de Marsio, siou bouan prouvençaou.

Mouderne troubadour, vas cresu que poudiou
Debooussa dins Paris lou vieil patois dei Dieou,
Et, flagornant doou Nord la muso enfregourido,
Renega moun païs, blasphema la bourrido !
Jamaï ! Siou de Touloun, maï li fa pas de ren.
O fraire ! de tan luen mi sembles Toulounen.
Et puis touti leis Grego eroun pas de l’Atico
Per ti juega d’atou bravarai la critico.
Moun lengagé patois pourra manca de saou,
L’ai pas gaire parla ; mai siou bouan prouvençaou.
Leis aimi coumo tu lei figo marsilleso,
Bouto ! leis ai tetta leis ueils deis Bordeleso
Doou cousta dé Bandoou moun paire a’n pichoun ben
La caillo mi counoui et lou tourdre tan ben,
Et, despuei San Miqueou, d’eici, l’a noou semano
Qu’entendi tout lou jour poudégia ma cabano.
Pantailli lou miéjour ! l’hiver et lou cimeou,
La ginesto oou printems, et l’estiou lou bateou.
Souven oou mes d’avoust, (alors sias tan carogno),
Mounté la quaouquei pins, dins lou boues de Boulogno
Mi viouti tout soulet : pouadoun fa galoupa,
Leis Anglès à chivaou, iou leis entendi pa,
Douarmi... L’Aoubo mi ris et la mar semblo d’ôli
Mi semblo que pesquan, et diou : “ pitoun leis gôbi ”.
Mi révilli : boun soir ! adieou lou pei pesca,
Lou diable embaro tout, l’esco emé lou muscla,
La mar et lou bateou. L’a ren coumo l’absenço
Per envisca de meou la plago de Prouvenço.
Leis avoucats doou Nord, souvent li diou - “ Sias d’Ai
Leis chefs-d’uvro deis gregs sentien l’ori d’Asai,
Et leis vieils Trobadours d’Atheno vo de Roumo
Pitavoun leis muscats fouasso mies que la poumo.
Sias de grosié lettru, mais leis libré latin
Homéro leis vendrié per un panier d’oousin.
Phébus, lou goï Vulcan et lou dieou doou tounerro
S’empéguéroun jamai de cidré ni dé bierro
Leis enganaren pas, et voulountier diriou
Que lou lach de la souco a fa touti leis Diou.
Buou-l’aigo n’a menti, es nouastre lou Parnasso.
Leis veritable Diou, luen, ben luen de la glaço
Neisseroun prouvençaou ! sabi qu’un poou pu tard
Fatiga d’estré Diou, sadoula de nectar,
Avien un bastidoun à Santo-Margarido.
Souven, à pichoun fuech li fasien la bourrido.
Herculo li veniet en cassaire affama.
Eis ginoux de Venus, Mars, leou-leou desarma,
Abravo lou gaveou que Vulcan empuéravo.
L’Amour triavo Faiet et leis degts s’en lipavo.
Pallax végiavo l’ori et dins lou peiroou caou
Neptuno de la mar fasiet ploouré roucaou,
Loup, severeou, marlus, toun, rouget, gallineto,
Pourpré, foou, pei mela, preoduit de sa caneto.
Dins la braso, en plourant leis limaços eouisien
Souto 1’ueil de Vesta leis tartifflos bouillien,
Et, su taoulo lou beou que toui leis plats fumavoun,
Entendias su leis flous l’abillo voultégia,
Et dins la mar, oou frés, lou pei viou bourdégia.
Quan avien mes oou piès touti leis pastenargo,
S’amourravoun ensen de bouan vin de la Margo
Puei venié ]ou café que per elli es ancian,
Et lou ratafia greg, qu’es lou saouvo-chrestian.
Vénus fasié l’envuado, et disié : “ Qu’éroun grasso
V’ai toujour dit, voou mies un cuoou que cent limasso. ”
Mars, doou pu banaru de seis escaragoou
Menaçavo l’Amour senso li faire poou.
Jupiter n’en risiet ; Minervo la poulido
En fen l’ueil à Bacchus : “ Ah ! la bouano bourrido ”
Et touti, naz lusen, cantavoun en dansan
Qu’un aïet prouvençaou voou mies que de fesan.
Vies que siou pas manchiot per faire ta fricasso,
Coumpairé ! mando mi quaouco bouano rascasso,
Et, per lou telegrapho, un poou de pebré d’ai,
Un fiera ! fouasso foou ! la marlusso n’en hai
Ooublides pas fenoui, un paou de faligoulo,
Saousé, arangié, baguié ; trobarai ben un’oulo
Dins Paris ! et deman leis Frairé-Prouvençaou
Toumbaran à ginoux d’avant moun Aigo-Saou.
Jean Aicard, de Toulon."

Pelabon, qui s’essayait à un tout autre registre, reçoit là encore un choc. C’est de l’extérieur, de Paris et d’un littérateur de métier, que lui vient “ le style provençal ”, cette familiarité à la limite de la trivialité dont il avait cru devoir se dégager pour accéder au style noble. Le lettré, tout non-conformiste qu’il soit, est de l’autre côté de la barrière. La réponse de Pelabon amuse et consterne à la fois : on imagine le petit ouvrier de l’arsenal faisant, en travail au noir, de la tapisserie chez les André, et y rencontrant l’homme de Lettres monté à Paris. Il lui présente un de ses ouvrages, sans doute une pièce de théâtre ou son livre de 1842, lui parle du grand-père et de Maniclo.
La lecture de J. Aicard renvoie en quelque sorte Pelabon au rôle qu’il doit tenir dans la panoplie littéraire française : un poète provençal ne saurait décemment qu’être poète de la gaîté, de l’oralité populaire spontanée, bref de tout ce qui ne peut vraiment se dire en français. La recette et les ingrédients sont en place, qui feront le succès ambigu du Midi.

"Pouesio Prouvençalo, Parla de Touloun. A M. Jean Aycard, Litératour, A Paris.

Jean, à tu lou poumpoun, ma lengo resto à n’uno,
Parei que sies counstruit d’un bouas coupa de luno ;
Et leis arnos chez tu v’ant pas facilament,
Pardoun de l’expressien d’aqueou franc coumpliment.
Puei, se sies Toulounen en que bouan tant d’excusos,
Serié rendre à n’un mot teis qualitas counfusos ;
Crésiou ben que despuei qu’avies quitta l’oustaou,
Agueses ooublida lou stylo prouvençaou ;
Mai bagasso, veou ben qu’eici foou que m’arresti
Per escupi tout clar : moun aï n’es qu’uno besti,
Vai, s’un grand homme a dich à n’un pouèto adret :
Toun vers es lou trissoun que remounto l’ayet...
Pouadi ben t’appliqua la memo repartido,
Et dire que lou tiou, parfumo la bourrido !
Ta responso oou journaou, tei vers simples, charmans
Ant passa, passaran dins de milliens de mans
Segu que toun envoi siguet pas uno jaisso,
Mai un pei de pessu per aqueou Bouil-Abaisso
Que fourni dins Marsio un zela redactour.
Ooujourd’hui Pelabon, paoure, mesquin ooutour
Se ti mando à Paris sa feblo part d’elogeo
Pensi que Désanat dira pas que derrogeo,
Oou resto, Jean Aycard vouari ti rappela
Moun nous tout prouvençaou ? M’as vis et ma’s parla.
Même dins ta meisoun, fouyo en paou ta mémoiro,
Veiras que moun recit n’es qu’uno franco histoiro .
D’aquo, la qu’aouquetemps ben qu’es pas moun mestié,
Dins dous appartamens poousavi de papié ;
Ti citarai lou noum même d’oou lougatari :
Moussu, madamo André, diras pas lou countrari ?
Aquitto en couriversan quand sacheres moun noum
Eme sincerita vanteres soun renoum ;
Vougueres t’informa de meis grands, de ma elico,
S’eri qu’aouque parent de l’ooutour de Maniclo ;
Es en ti fen present d’un pichoun travail miou,
Qu’apprengueres alors qu’eri soun pichoun fiou.
Eme que s’impathié, émé qu’unto indulgenço,
Accuilleres lou fruit de l’inexperienço.
Oou bout de quaouque temps parteres per Paris,
Et despui lors Aycard, Pelabon ta plus vis.
Se moougra teis travails, pouas dins la capitalo
Tooucupa quaouqueis les de muso prouvençalo,
Que de plesi faras quand veiren oou journaou
Signa per Jean Eicard un escrich prouvençaou.
D’un an, ni de siei mes fesses pas uno laisso,
Aro qu’as mes en gous lou piccan Bouil-Abaisso
Eme joye toujours fara bouï lou pei
Que vent doou grand estang vo d’oou peys doou rei.

Pélabon de Touloun."
Lou Bouil-Abaisso, 8 mars 1845.

Pelabon essaiera d’exploiter la veine dans Un coou de draguo, 1846. Au même moment, Désanat annonce dans son journal la publication d’un livre de Garcin, le vieux légitimiste qu’il citait en 1842. Etienne Garcin (1784-1859) vit alors à ’loulon, tout en conservant des liens étroits avec Draguignan où son fils est imprimeur.
“ Lou Parnasso Prouvençaou.
Leis libres prouvençaous eis franciots fan lume.
Un troubaire erudit et que n’es pas fegnan,
Habitant de Touloun, neissu dins Draguignan
Ven de nous fa pareisse un poulidet voulume
Imprima su papier ni troou blan ni troou gris,
A quasi tres cent pages, es d’un prix ben moudique... ”
écrit Désanant dans Lou Bouil-Abaisso, dans sa rime approximative et hebdomadaire.
Là encore, l’œuvre est quelque peu inattendue : Garcin, instituteur à Grasse, Callian, Marseille, Toulon, s’est toujours intéressé au provençal, pour mieux l’extirper - il publie en 1823 un dictionnaire provençal-français, repris en 1841, afin d’aider ses compatriotes à mieux acquérir le français. Mais son zèle francisateur s’accompagne d’un amour proclamé de la Provence, qu’il a parcourue, souvent à pieds, et à laquelle il consacre de nombreux ouvrages.
A 61 ans, le voici publiant un livre entièrement dans la langue en quelque sorte combattue, et le dédiant à deux personnalités libérales de Toulon. Double paradoxe, quand on sait que le vieux magister ne renie rien de ses opinions et de son purisme français.
"Dedicaço a Moussu Layet, douctour en Medecino, membre de la Souciètat deis Scienços-Bellos-Lettros-et-Arts doou Despartament doou Var et de fouasso aoutros Souciètats Litterèros et Scientifiquos de Franço et de l’Estrangier.
Moudèle de vertu, d’amour, de caritat,
Digne d’estre en tout luè per lou riche imitat,
LAYET, ben different de l’enfle personnage
Que l’on trobo partout, jusquo dins moun masage,
Grand pourgeire de man, trageire de capèou,
Beilant pas un pignoou per far lusir la pèou
De l’home de talent, de l’home de meriti,
Parcequ’es pas manèou, et que l’en feliciti
Vous que, senso prièro et senso proutectioun,
Mai per puro bounta, per esprit de natioun,
Sabès estre agreable eis Lettros, à la Scienço
Qu’à seis cultivatours ches vous donnas aoudienço
Que leis pougnès souvent, per de sages avis,
Fin que fassount toujours la glori doou pays
Acceptas de ma man un deis fruits de vouastro obro
Mi l’avès inspirat : siou que vouastre manobro.
Vous oouffri que de vers : se li troubas de saou,
Va mi pardounares, mi saoupent prouvençaou.

"A Moussu Charles Poncy, pouëto maçoun, Membre de la Souciètat deis Scienços, Bellos-Lettros et Arts, doou Despartament doou Var.

Moun chier Coullègo
Lou pouridet pantail de ta gento Musetto,
Qu’ai legit, l’a ja proun, dins certèno gazetto,
Per louquaou t’en aourant jusqu’oou dashaout deis ers
As oousit leis counseous doou Diou de l’univers,
Es l’encaouvo qu’enq’hui ma Muso, enveado et fino,
Soun leouge harpoun pendoulat sur l’esquino,
M’enfèto : voou qu’eme ello de Faroun,
Fagui subit un fier aouroun.
Foou-t-il estre uno foualo !
Iou, besti paouto-moualo,
M’anar riscar à travers d’un degoual !
Abrandi trooup de desseiguar moun coual
Creses pas, moun chier, que plesenti.
Mai, coumo foou que la countenti !
Que parcourem tout aro un long espai.,
Per arribar... ounte ? noun sai
Digue-mi, tu qu’as la scienço,
L’hueil dubert et l’experienço
Que toun aouroun, dès la proumièro fes,
Ta fach ajougne oou Parnasso frances,
Ce que dapès Reboul t’a vaougut uno plaço
Diguo : fariou-ti ben, à moun age de glaço,
De mi largar, senso alos ni cavaou,
Jusqu’oou Parnasso prouvencaou ?
D’anar jouir quaouqueis passados
Dapès leis noous sorres arnados ?
Et davant Gros et Mountvalloun,
Bellaoud, Diouloufet, Pelaboun,
De faire oousir, dins moun sourne deliro,
Leis aisses accords de ma lyro,
Que, sièche dich senso mentir,
Ant lou talent de faire escrumentir ?
Que va soou ? bessai que la Prouvenço
Piètouas de moun paou de scienço
Mi fara l’insigno favour,
De mi prouclamar troubadour.
Es decidat ; vaou faire aqueou grand viage.
Chier Poney, preste-mi ta forço, toun courage.
Mi vaquit en aourat... fraire, prègo per jiou,
Maire Prouvenço et lou bouan Diou."

Le voyage initiatique que Garcin présente à Poney est encore précisé dans son avant-propos, dans sa dédicace à l’entité métaphysique dorénavant que devient la Provence.

Avant-Prepaou : A la Prouvenço.

O tu que doou neant m’as trach,
Et m’as fach tetar de toun lach ;
Que sur ta faoudo m’as vist creisse ;
Qu’à l’Hellicoun m’as fach pareisse ;
Per cantar sur de tons divers,
Leis Musos et loti Diou deis vers
Prouvenço, à qu devi la vido,
Lou gaoubi, lou sens, la saillido,
Foou-ti qu’ensin que ben d’enfants,
Ti denembri dins teis vieils ans ?
Quand René, digne de memori,
Laisset toun trône per la glori,
Que s’en aouret en Paradis,
Jougne seis paires, seis amigs,
Ti faguet veouso ; et, de plus bello,
Ti boutet souto la tutello
D’un aoutre prince souveren
Eme qu si disiet parent.
Luench de t’eimar coumo uno intimo
Eissestou, ti fet sa victimo,
T’enlevet tout santaniment.
Franchiso, dret, ley, mounument
Et, l’ingrat ! per coumble de rage,
Voudriet ti ravir toun lengage
Coumo a fach de ta libertat !
Contro un taou voulur irritat,
Et prevesent nouvello ooufenso,
Ai dich de prendre ta defenso,
Et de t’elevar de ma man
Un edicifi tout rouman.
Quand ti parli d’un edifici,
T’esperaras pas que bastissi
Que fassi jugar lou martèou,
Lou pasto-mourtier, lou cruvèou.
Per jiou, partisan de l’histori,
Ma gamatto es un escritori ;
Ma tiblo uno plumo, un crayoun,
Et ma bastisso un gent libroun.
Aquit, leis poples de tout age,
Legirant l’expressif langage
Qu’inspiraves eis troubadours,
Et que deoourriam parlar toujours,
Moougra leis rires et la reno
Doou gournaou bayant la cadeno
Que tirasso coumo un fourçat,
Senso sentir que n’es blessat.
Couro aouras vis l’architecturo,
Lou goust et la gento structuro
De l’edifici trioumphaou
Que t’élévo un bouan Prouvençaou
Se siès countento de soun zèlo
Et doou trabail de sa cervello.
Prouvenço, faras quaouquoren
Per un meinaou que t’eimo ben.

Donc en cette année 1845, le second ouvrage dédié à Charles Poncy, après celui de son frère Alexandre, est œuvre d’un Lettré, bien modeste, “ ma gamatto es un eseritori ”, un instituteur sans culture de base, autodidacte polygraphe qui, à soixante ans passés, se risque à l’expression provençale après avoir contribué à l’éteindre. Et qui s’y risque avec le zèle du néophyte. On peut en juger par sa conversion tardive, mais résolue, à la graphie classique de Raynouard et de Diouloufet. Sa langue est infiniment plus riche que celle de A. Poney, plus “ naturelle ”, plus “ vraie ”, moins francisée, c’est-àdire en définitive plus travaillée, plus élaborée. Et probablement sans doute plus dans la solitude studieuse que dans un bain de peuple des campagnes.
Comme A. Poney, c’est aussi d’une marge que Garcin écrit, mais beaucoup plus déphasante que celle du maçon, car sans ouverture sur liavenir, même dans l’utopie. Aussi, au-delà du Roi René, est-ce à la Provence que l’on s’adresse, “ Maire Prouvenço ”, que tous trahissent, alors que la France, rompant le pacte de rattachement, “ voudriet ti ravir toun langage / Coumo a fach de ta libertat ! ”. C’est donc sans espoir que Garcin arpente une fois encore, mais par “ l’expressif lengage, / Que deourriam parlar toujours ”, l’espace provençal des plaines et des montagnes qu’il connaît si bien.
Garcin peut bien y déployer tout l’éventail des fables cher à Raymonenq, avec des originalités sympathiques (ainsi ce poème en occitan de la montagne, qui s’inscrit en rupture du racisme généralisé de la Basse-Provence à l’égard des Gavots, des montagnards), il a beau réaffirmer ses opinions légitimistes dans l’opposition à Paris, et dans la fidélité provençale, le thème de la Provence fonctionne à vide.

Lou gavouat et l’apouthicari

Eme un viesti depinchinat,
Et soun chapel deboulinat,
Un habitant das plus freyas mountagnas,
Vengut en pays bas ramassar de castagnas,
Vouguent pas s’enfugir len soun estrech valloun,
Senso un paou visitar Aix, Marseilla, Touloun,
Et ben d’aoutrous endrets de la Bassa-Prouvença.
D’Arles vent à Frejus, ves Canna, Entibou, Vença,
Partout badant coumo un pichoun.
A Grassa fasièt l’agachoun
Davant lou magasin d’un vieil apouthîcari.
“ Que te vendem, diguet lou mousquetari ?
“ Qu’es que vendès, faguet l’home à groussiera vouas ?
“ - De testas d’ais. N’en vouas ?
“ Tamben n’en croumpariou volountier una briga,
Surtout si mi fasias credit.
Sabous que foou que n’agues grand debit
N’en vesous plus qu’una len ta boutiga.

Leis dous pouétos :

Dessouto lou pourtaou doou temple de memori,
Dous enfants dApoulloun si troubant naz à naz,
Riguerount tout d’abord en vrai paou de senas
Après, chascun soun tour debitet soun histori,
Et moustret soun libroun de sept ou vueeh fueillets,
Qu’aviet marreligeat dins seis mouments gayets,
Senso ajudo d’oubriers, pas meme de manobros.
Creseguent touteis deus aver fach de chefs-d’obros,
Erount accourriguts demandar à grands cris,
Une luègo à coustat de nouastreis grands esprits.
“ Mi semble qu’as pas dret en aquel avantage,
Diguet leu rimaillaire à l’acçant francillot.
Lou sujet qu’as tratat n’es qu’un vrai repepiage,
À far queire de souan leu jouvent, ]ou vieillot
Oou luège de cantar, coumo teis vieils troubaires,
Lou regime qu’es plus, leu bouan sens de teis paires,
Leis vertus d’un guerrier, la sapienço d’un rey,
Aouriet ben mai vaougut, doou mens va mi parei
Faire coumo à Paris et noun coumo en Prouvenço
Critiquar ce qu’es ben et l’aousar ce qu’es maou,
Trouhar oou broussin d’ouas, oou diamant de defacu.
Vaoutres, vieils troubadours, emplegas vouastro scienço
Qu’à jitar d’escumenge et maladictiouns,
Surtout ce qu’appelant novo institutiouns.
Perque noun pensas pas coumo oou nord de la Franço,
Que veas un parisien eme un er de pietat ? ”
 Es parce qu’à Paris aimount que l’incounstanço
Tandis qu’un prouvençaou voeu la fidelitat. ”

La folie provençaliste qui possède Garcin lui fait annoncer, au dos de la couverture de son ouvrage, l’ouvrage en prose (le fait est rarissime, et la prose s’en ressent, qui ne peut se détacher du modèle français), où le fantasme du rêve éveillé se réalise enfin : la fuite vers 1’lle de Robinson, le Paradis enfin retrouvé, où la langue vivra dans une Nouvelle Provence ! Mais en scellant la mort réelle. Nous proposons quelques pages de ce manuscrit qui dormait dans les papiers de Garcin, à la Bibliothèque de Draguignan, car le vieux légitimiste préféra jusqu’au bout perpétuer le rêve dans le face à face avec son royaume de papier. Il aura, avant de mourir, le temps de voir Napoléon IIT restaurer à sa façon cet ordre qui lui était cher. et l’île se profiler dans le grand mirage félibréen.

" La Roubinsouno prouvençalo", (ms. 162, bibl. mun. Draguignan)

"La mouart funeste d’un bouan paire", "méinagier" laborieux, laisse sans ressources aucune ses deux enfants, Barthélemy et Marguerite. "Privat de toute subsistanço, et aguent perdut l’hus doou trabail, Bourthoumiou n’aguet d’aoutro ressourço qu’aquelo d’anar s’engagear. Fouguet à Toulon que s’enroulet voulountarament dins leu corps deis artillurs de la Marino. Poou de temps après, demandet à faire partido d’une expeditioun destinado per l’Ameriquo meridiounalo, et s’embarquet ben resoulut à plus repareisse dins soun peys que n’aguesse fach fourtuno." Pendant ce temps la jeune Marguerite travaille dur. "La paouro ourphanèlo anavo chasque dematin louga seis penos et seis susours, souvent à de prouprietaris senso merci per leis malhurous oubriers eiquaous sount redevables de sa prousperita." Instruite par un précepteur bénévole, Marguerite ouvre une école pour les jeunes filles, "ce que li dounet just de que pas mourir de faim". Son frère lui écrit de le rejoindre à Lima, où il a fait fortune, et lui envoie l’argent du voyage. Marguerite rencontre l’auteur, médecin, qui embarque avec elle. A bord, 8 familles provençales qui veulent s’établir dans l’île de Robinson, et des prêtres méridionaux que l’Evêque de Lima ramène avec lui pour son grand séminaire. Evidemment le navire fait naufrage. Les naufragés sont jetés dans une île paradisiaque : "Remounteriam lou valloun souto uno sorto de teso naturello, fourmado per lou baguier, lou loourier thym et aoutreis aoubillos que si degarnissient jamai de seis fueillos ; arriberiam dins un sito jouyous que ressemblavo à un pichot paradis terrestro. Toutos sortos d’aoubres fruchiers li creissient naturellament. La treillo fièravo sur lou nouguier et sur lou grafounier et fasiet un grand desplegament de seis pendous doourats ou rouginèous ; la figuièro aviet soun fruit en maduretat, et lou miougranier nous presentavo seis miugranos presquo toutei badièros. Fouguet dintre aqueou pichot paradis que si planteriam pandant lou gros doou caoud, et que fagueriam un dejunat frugaou que nous faguet mai de plesir que leis fricots leis plus goustous d’un restaourant". On défriche, cultive, on nomme Marguerite reine, l’auteur est son secrétaire particulier. En s’enfonçant dans l’intérieur, les colons rencontrent des sauvages qui les prennent pour des divinités. "Deliberiarn de laissar nouastreis hostes dintre soun errour jusqu’à ce qu’aguessiam après oou chef et à plusieurs deis sious, la lengo de la reino, c’est à dire, la lengo prouvençalo que que devenguesse aquelo d’aquèou nouvèou pays."
On civilise les sauvages : on les habille, on crée une école militaire, on apprend aux hommes à marcher au pas, à porter des souliers, aux femmes à coudre ! Le Roi, converti au catholicisme, épouse Marguerite. On fonde des bourgades et une capitale, dotée d’un Opéra. On fait savoir à Barthélémy qu’il est attendu.
"La nouvello de l’embarcatioun de Bourthoumiou per anar jougne sa sorre, devengudo reyno d’uno pourido pichoto isclo doou grand ooucean doou sud, civilisado per ello memo, et de la prousperita de toutis aqueleis qu’erount anats s’establir dins aquelo nouvello Prouvenço faguet grand brut dins Marseillo. D’aquit si respendet dins touteis leis villos de l’Europo. Tout lou mounde s’en entretenet coumo d’uno caouvo miraculouso ; cadun aouriet vougut pousquer la visitar. Leis oubriers senso trabail et enveyous de vite S’enrichir, leis jouves cadets senso fourtuno qu’eimavotint pourtar ni l’espaso ni lou froc. lei militaris que lou gradeou privavo d’avançament, leis accabaires que si troubavount reduchs ; à la darnièro misèri, touteis pantaillavount oou mouyen d’anar si faire sujet de la reyno Margarido. Aqueou mouyen counsistave qu’à si proucurar quaouqueis founds per faire la traversado, et per si croumpar leis outils ou leis instruments necessaris à la proufessioun que si proupousavount de li exerçar. D’aquit fouasso mariagis descuchiats. Ben de damoisellos qu’aourient jamai pouscut troubar un home de soun rang, n’aguent qu’uno doto ben moindro, n’accepterount vourentier un d’un rang inferiour, per anar bouscar fourtuno outro mar et dintre un rouyaoume ounte degun aouriet hounto d’aver descendut de rang, et de si clinar souto lou jounch doou trabail : leis mai argentious engagerount de varlets en leis interessant à soun entreprise. D’après aquot, nous manquou estounat que nous arribesse chasquo semano de nouveous coulouns de touteis leis natiouns de l’Europo, mens pourtant d’angles, car, noun soulament serient pas estat admes de crente que nous trahissount, mais parce que suppousaviam eme justo rasoun que soun gouvernament couavo un proujet infamo contro nouastro tranquillitat. Per precooutioun, tout arribant militari ero mandat dins uno de nouastreis bourgados fourtificados, en aguent souin de leis amalgamar de manièro qu’en lue si pousquesse foumar un esprit de natioun. Russous, Ginouves, Souissous, Espagnoous, Nourmands, Gascouns, èrount plus que de Prouvençaoux...’
A l’intérieur de son fantasme, Garcin inscrit à nouveau, en poupée gigogne, le thème de la langue sauvée par la conquête d’une Ile. "Lou personnage lou plus curious que nous arribet, et que lou recit histouri que arranquet de lagramos à la Reyno, fouguet lou Rey Joousef. Un de nouastreis veisseous estent anat en descuberto, rescountret à dons ou tres cents legos abech uno quaranteno de pirogos ; un cooup de canoun, luench de lei espavardar et de leis mettre en fugido, ranimet sa forço et sa vigour per nous abourdar. Prenent sa counduito per d’aoudaci, touteis nouastreis mariniers en armos si dispouserount à leis canardar dooulèou serient à la pourtado doou troumbloun. Cependant lou capitani, emboucant lou pouarto-vouas, li demandet qualeis èrount seis intenciouns. Touteis leis pirogos s’applanterount, à l’exceptioun neanmens d’uno que s’afflatet jusquo souto la proua. D’aquit un d’aqueleis saouvagis demandet en lengo prouvençalo que leis saouvessiam de la mouart, et que si dounarient à n’aoutres coumo de servitours amîgs et fidèles. Surprès de soun lengage, et veguent que degun aviet d’armos, lou eapitani faguet lar. gar uno escalo..."
On reconnaît dans le chef de ces sauvages un compatriote : engagé comme mousse dans la marine royale, il doit fuir Toulon après un larcin, s’enrôle sur un bateau anglais, fait naufrage, épouse la fille d’un chef sauvage, fait du provençal la langue de ses nouveaux sujets, vit des années heureuses, mais finalement la colonisation britannique le chasse.
C’est d’ailleurs le destin qui attend le royaume de la Reine Marguerite. Mais, avant l’invasion anglaise, Garcin décrit longuement les activités économiques et culturelles de la Nouvelle Provence, fondées sur l’agriculture individuelle et familiale, l’artisanat, la toute petite industrie, sous la tutelle bienveillante d’un clergé traditionnel. Travail, famille, patrie.
"La centralisacioun deis differentos administraciouns et deis grands establissaments scientifiques, coumerciaous et industriels a pas agu luè dins eicestou rouyaoume. Es dins lou terraire de Sant Marc que si troubo l’Acadèmi deis Scienços, Bellos Lettros et Arts, et de laqualo siou un deis foundatours. La souletto imprimariè que existe dins lou rouyaoume si trobo à Sant Marc. A pas fouasso trabail : es gaire ooucupado qu’à l’impressioun deis librouns, deis houros per la messo et vespros, quauqueis cansouns et d’almanachs. Lou principaou labur, eis frès doou gouvernament es lou bulletin d’Agriculturo, Arts et Mestiers, dins louquaou inserount leis trets de vertu, de bravouro et de devouament. Lou bulletin es mandat à pouf à toutis leis hommes en chargeo dins l’administracioun civilo, c’est à dire oou cura, oou chef et oou souto-chef de chasquo loucalitat. Lou bulletin fa uno mentioun hounourable deis oubriers que si sount distinguats dins la perfectioun de seis mestiers. Dès aqueou moument l’es assignat uno luègo particulièro dins la gleyo ensin qu’eis proucessiouns. Escortount toujour lou paris, lou corps sant ou lou capelan, pouartoun cadun pendut à la boutonnièro un attribut de soun mestier en or ou argent : lou peysan a un magaou, lou courdounier uno fourmo, lou teisseire, uno navetto, lou boulangié uno micho, ensin deis aoutreis. Degun aoutre que lou Rey a lou dret d’accourdar aqueleis decouratiouns... ”

Cette fuite éperdue, mais combien signifiante, n’a jamais été rendue publique. Pour mesurer cependant l’ampleur de l’illusion provençaliste “ noble ”, à laquelle, on le voit, le foyer toulonnais contribue grandement, il faut lire les premières contributions que Léonide Constans, la poétesse de La Valette (née à Brignoles, 1818), envoie au Bouil-Abaisso de Désanat en 1844-1645.

Pouesie Prouvençalo, parla de La Valeto - Oou Redactour d’oou Bouil-Abaisso (8 juin 1844).

Poèto, de partout leis élogis flattours
Fan espandi teis vers, coumo oou primptems leis flours ;
Meme un lustre nouveou d’après la renoumado,
Ven de fa trioumpha ta rimo tan preunade :
Deis bords d’aqueou pays que fa toujours l’estieou,
Un parfum ambaima parvent jusqu’o vers ieou.
Ti foou moun coumpliment et siou pas la souleto
Ti citoun dignament eici dins la Valeto,
Dieu que fas revieoudas leis galants troubadours
Que deis reis prouvençaous embelissient leis cours.
Lou noble Montpensier, receben toun hooumagi,
Se rappelé subran lou bonhur d’aquel agi
Mounté leis dameiscous, davan un viei manoir,
La guitaro à la man venien canta lou soir
Sa naïvo cansoun, que l’echo repetavo,
Fasié vibra lou couar d’aquelo qu’escoutavo
Lou jalons chatelain perfes venié sournois,
En guerrié deleissat prouvoucavo un tournois ;
La Bacheletto en plours fasié beni l’armuro,
Et plaçavo uno crous dessouto sa centuro.
De l’amant proutegea venié victourious,
Resounavoun ben luen leis chants melodious ;
Puis leis gais tambourins, amour de la Prouvenço
Et la mousquetarié fasien réjouissenço.
Beou temps !... Courtouissien ges alors de flourarié,
Et lou bonhur su terro ero per revarié !
Hurous nouestreis anciens, qu’à la clarta d’un ciergi,
Cresien veire lou ciel, leis sants emé la viergi !
Aro tout es changea, chacun juego oou plu fin ;
Taou que creirias ben sot v’ensegno lou camin.
Partout leis traficans an afficha la ruso ;
Jusquo dins leis hamcous la maliç’ es incluso.
Despuei que prousperan degun voou lou caban,
Un es glou d’oou fooutueil et l’aoutre d’un ruban.
Si veis que leis prougrès fan reva la richesso,
Que pouedoun plus regna la seienço et la sagesso.
Oh, countugno teis chants et canto nous teis vers,
Cresi veire dins tu d’Armeric Belveser
Vengu de la Garouno eis bords de la Durenço
Célébro lié. rengier et la bello Prouvenço.
Soun souveni galant, despuis lors tant cheri,
Ta pouetico vouas ven lou fa reflouri,
Paraliso leis sots que bornoun toun passagi :
La palmo de l’hounour foou qu’enduri l’oouragi.
Pétrarquo que jamai s’ero d’escouncerta,
Faguet passar soun noum a la pousterita
.

Dans le fantasme culinaire du BouilAbaisso, la renvoyant innocemment à ses fourneaux, Pelabon lui écrit . “ en ti félicitant ti preguo, ti conjuro, / D’estre en paou plus activo à fourni de ragous ”.

A associer Désanat à une provençalité refuge, une conventionnelle vision du passé provençal, à condamner le progrès et le capitalisme, Léonide Constans montre qu’elle n’a guère lu celui qu’elle encense. Car Désanat est partisan résolu du monde moderne, tel qu’il est, veut que le provençal y ait toute sa place vivante et se soucie fort peu, comme il dit, des vieilleries.
La Provence-Nation, la Provence mythique, fonctionne comme un exutoire pour les pessimistes. Les optimistes, modérés, à la Désanat, ont fait le choix du nationalisme français, où ce n’est pas la provençalité qui compte, mais le provençal. Ainsi de ce savoureux poème envoyé au Bouil-Abaisso par un Toulonnaîs, A. Funel, en ajout à un éloge par Désanat de l’écrasement des Marocains par l’armée française. "Marmelade de Marocains !"

“ Pouesio Prouvençalo, Parla de Touloun, Satisfactien Patriotico, d’un Abounna :
Despueis qué toun journaou m’offro chaqo semano
Deis succulens ragous, la pouétice manno,
Jamaï, cher Rédactour, vraï Sant Jean, bouco d’or,
Ta voix m’a pénétra d’un tal enthousiasme.
As fach cessar d’un coou moun peniblé marasme.
Quand as célébra Mogador.
[...]
L’orguillous marouquin bouen qu’à brûla d’amorços
Contro nouastro natien vent d’assagea seis forços ;
Maï nouastrei bataillouns bravoun lou yatagan.
Su lou sol africain nen an donna leis provos :
Duvien si souvéni qu’avien fach leis esprovos
Souto lou ploumb dé Mazagran. ”

Alors qu’au même moment, les libéraux saluent la lutte nationalitaire des peuples d’Europe, ils évacuent autant le bon droit des peuples d’Afrique du Nord que l’on colonise, que l’argument nationalitaire méridional.
Mais ce respect instinctif pour leur langue, bien différent de l’utilisation en “ pittoresque ”, ne peut et ne veut aboutir à une conscience “ nationalitaire ” : Ainsi, lors de l’insurrection polonaise du printemps 1846, saluée par les démocrates de Toulon, le poète prolétaire, comme il se qualifie, T. Funel, avec qui Pélabon dialogue, écrit ces vers qui engagent tous ses amis :

“ Pour la septième fois la Pologne se dresse
Pour secouer son joug de plomb et de détresse ;
Quel exemple, grand Dieu, pour vous les Travailleurs,
Pour vous qui nourrissez d’infâmes oppresseurs,
Pour vous qui supportez, sans murmure et sans plainte,
De l’inégalité la déchirante étreinte !
Vous tous, les réprouvés du banquet social,
Quand demanderez-vous vos droits au capital ? ”

Le combat nationalitaire des peuples, impensable et inutile quand bien même on pourrait le théoriser, dans le cadre de la France, est le flambeau qui doit inciter au combat le prolétariat de toute la France. Les Polonais apparaissent à Toussaint Funel combattre pour la Liberté, non pour une Langue.

Notes

[1Groupe de recherche action sur l’identité des habitants de la Seyne sur mer

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