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Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 7. Seconde République, un usage nouveau du provençal

mardi 4 août 2020, par René MERLE

René Merle, Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise, de la pré-Révolution à la Seconde République, GRAICHS [1], 1986, 222 p.

Suite de Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 6. La provençalité impossible, années 1840

7 - Seconde République : un usage politique nouveau du provençal

Les conditions de la vie politique officielle d’alors font que les hommes politiques, dans leurs campagnes électorales, n’ont nul besoin de s’adresser aux masses populaires dans leur langue habituelle : seuls en effet votent les plus riches.
Ainsi, en 1846, trois cents électeurs sont concernés par la bataille entre Denis et Portalis dans la circonscription de Toulon extra-muros. Traditionnellement, cette circonscription élit A. Denis, le maire d’Hyères, que nous avons déjà rencontré en 1829-30, jeune journaliste libéral. Denis est le député officiel depuis 1837, mais en 1846 le gouvernement Guizot lui retire son appui pour l’accorder au conservateur Portalis, jusque-là soutenu par les légitimistes et les catholiques non ralliés. Portalis, héritier d’une vieille et célèbre famille de parlementaires aixois (originaire du Beausset), qui fréquente les allées du pouvoir depuis Napoléon, bénéficie ainsi d’une orientation plus à droite du gouvernement. Il rassure plus que Denis, dont les vieilles tendances anti-cléricales sont encore vivaces, et il est élu. Mais il meurt aussitôt et il faut revoter.
Le candidat officiel est alors Ernest de Portalis, frère du défunt, qui l’emporte par 191 voix sur Denis, 165 voix, et Sala, royaliste populaire, 14 voix. Mais l’originalité de l’élection a été l’entrée en lice d’un candidat Saint-Simonien, Charles Duveyrier, qui obtient 3 voix ! Duveyrier, totalement étranger à la région, est parachuté de Paris sur les conseils de Louis Jourdan, que nous avons rencontré jeune journaliste du libéral Aviso en 1829. Depuis, il a été journaliste en Grèce et en Algérie, où il devient l’ami du saint-simonien Enfantin. Il est difficile de préciser les raisons de la candidature Duveyrier : sans doute Jourdan, le Toulonnais de Paris (il a alors 37 ans et a passé l’âge des lubies adolescentes), a-t-il senti dans l’électorat, et plus largement dans l’opinion, une certaine lassitude de l’affrontement traditionnel conservateurs-libéraux officiels, dont la candidature Sala est à sa façon un indice.
Pour diffuser ses idées républicaines et saint-simoniennes, Jourdan lance à Toulon un journal éphémère, L’Indépendant du Var, dont il semble malheureusement ne plus subsister aucun numéro. Nous savons, et le fait est tout à fait inattendu, qu’il ne dédaigne pas d’y employer le provençal : on imagine la réaction de rejet que les thèses saint-simoniennes pouvaient susciter dans l’électorat bien pensant : les thèses du Maître, vulgarisées et gauchies par Enfantin, mêlaient à l’apologie du développement commercial (creusement du canal de Suez) et commercial, celle de la “ nouvelle morale ” qui heurte autant le “ bon sens ” populaire que l’égoïsme bourgeois : éducation des femmes, permissivité sexuelle, émancipation des jeunes gens, aspirations communautaires. Le coup de génie de Jourdan est de ne pas se limiter au français dans l’exposé de ses thèses, comme le faisaient tout naturellement ses adversaires - certes, tout bourgeois électeur censitaire ne peut que comprendre le provençal (cf. l’article du Toulonnais de 1837 sur Les Provençalismes corrigés) mais la politique se dit et s’écrit en français. La lecture des deux journaux de Toulon, La Sentinelle, centre gauche, et Le Toulonnais, centre droit résolument gouvernemental, le montre bien.
Et voici que ce Parisien de Jourdan lance des chroniques patoises qu’il signe Bourtoulaïgo (le pourpier en provençal, mot équivoque : en manger signifie faire maigre chère, et boire comme lui, toujours altéré, être ivrogne). Le succès de la chronique provençale saint-simonienne est important. Deux témoignages l’attestent rétrospectivement : C. Senès, dit La Sinso, dans ses savoureuses et bien connues Scènes de la vie provençale, en 1874, écrit en avant-propos : “ Voici la préface [de Louis Jourdan] ; nous y retrouvons la verve de l’écrivain qui publia jadis de charmantes lettres provençales sous le pseudonyme de Piérré Bourtoulaïgo ”.
Dans son ouvrage Les Républicains et les Monarchistes dans le Var en décembre 1851, le Hyérois Charles Dupont, que nous allons retrouver bientôt, écrit en 1883 : “ Sous le règne de Louis-Philippe, un jeune littérateur de Toulon, devenu plus tard un des principaux rédacteurs du Siècle, publia, dans l’intérêt de la candidature de l’ancien Saint-Simonien Charles Duveyrier, qui se portait pour la députation, une série de lettres provençales, qui eurent un succès de fou rire dans l’arrondissement de Toulon ”.
Sans doute, le Toulonnais de Paris se fait plaisir en écrivant provençal, et il court-circuite les accusations de parachutage, il localise au maximum une candidature artificielle. Mais, en “ retroussant la diglossie ”, selon l’expression de R. Lafont, en faisant apparaître le “ patois ” là où on l’attendait le moins, au service de la marge politique avant-gardiste, il fait éclater le ridicule du ronron français des notables, il pose en force d’intervention une opinion publique dont on ne sollicite pas les suffrages. Le registre, lui aussi tout à fait conforme à la diglossie admise, de la bonhomie ironique du dialecte, arme d’embuscade, on l’a vu, depuis 1831, fait passer l’entreprise, qui n’aurait pas été concevable dans un registre de “ normalité ” : c’est en français que l’on expose “ sérieusement ” les thèses de Saint-Simon.
Le zèle du préfet en faveur de la candidature Portalis ayant été excessif, l’élection est cassée : les mêmes se retrouvent en lice. Portalis est élu avec 232 voix, Denis a 137 voix, Sala 1 et Duveyrier monte à 27 ! Mais cette fois, les conservateurs pris à contre-pied anticipent sur l’offensive Bourtoulaïgo, et l’on peut lire dans Le Toulonnais des chroniques provençales. Peut-être a-t-on utilisé la plume de Terrin, rencontré aux côtés des libéraux de 1830, mais aussi lié, pour des raisons complexes, au “ clan ” Portalis : n’oublions pas que les légitimistes (carlistes) et les républicains méridionaux ont pratiqué, dans les années 30, l’union sacrée sans concessions idéologiques contre les candidatures officielles hégémoniques dans le système censitaire. (Portalis fera de Terrin le secrétaire de la Mairie de Toulon en 1847.) Le dialogue du Toulonnais met en scène deux ménagers du Pradet, dont l’un n’a pas été insensible aux thèses de Bourtoulaïgo, signe d’un impact populaire évident. On remarquera la violente attaque personnelle contre Jourdan, présenté comme un jouisseur égoïste, paresseux, profiteur, et la présentation ignoble des thèses saint-simoniennes, dont le registre se retrouve dans toutes les attaques contre l’ultra-gauche socialisante, depuis les articles de Maquan cités plus loin jusqu’aux échos anti-communards en 1871 : les saint-simoniens sont pour le partage des femmes, leur éducation et leur émancipation qui ouvrent la voie à toutes les vicissitudes, la rupture de l’ordre patriarcal, etc.
Le second propos du journal gouvernemental se borne à présenter Duveyrier comme un politicien ordinaire, au mauvais sens du terme : il promet sans compter, par pur arrivisme. C’est un démagogue, qui s’adresse aux foules (“ un home que parlo à milo, coumo lei teourié ”, les couvreurs). Et surtout c’est un “ franciot ”, un étranger au pays, alors que Portalis, tout haut magistrat parisien qu’il soit, est vraiment d’ici, au point qu’on l’appelle par son prénom. La récupération fugitive, et haineuse, du dialecte par Le Toulonnais est un hommage à la tentative inattendue, et percutante, de Jourdan-Bourtoulaïgo.

Entretien qué a agu lué entré lou meinagier PINOT et soun vesin CARRA, lou 29 janviér 1847, oou P...

Finot
Qué, va-t-aviou ben dich, l’élecien es cassado.

Carra
Emoco dins un més sera rénouvelado.

F - Per moussu Portalis ?

C - Eou, paou pas manqua.

F - Bourtoulaïgo es aqui, vai, va sooura empacha.

C - Bourtoulaïgo ! vués pas qué si ficho dé vaoutré !
E qués tout beoujus bouan qu’à fa rire leis autré,
Per seis bouffounariés su lei figo, lei vin ;
Soun canaou en Egypto et soun bout dé camin
Per mena a Bandoou... Soun escoro dei mairos (1)
(1 ) l’auteur ajoute en note : Ligès savès ren dé miés à faire cé question escrit à qui dessus.
Sa mesclanço dei ben, dei fremos et dei pero,
Afin qué siégué tout dé bastard
N’a qué troou.
Emé cé qué si vus, quan aven toutei poou
Dooubeou qué tétoun plus per nouastrei paourei fio,
Qué jouven, borné, viei désavien lei famio
Quand foou douna de forço ei lei, ei murs, voudrié
Prendré un sansimounien qué lei révéssarié.
Ti récounouissi plus, lou siou per lou mariagi,
Coumandi à meis enfans, à ma fremo, aou meinagi,
E siou pas tant couié de fourni lou bastoun Per mi faïre ména coumo un aï un moutoun.
Génie saintsimonien.

F - Vés pas plus, e quan vero
Sabié cé qué fasié, counouisso lou counpero ;
Jouinomé senso oustaou, senso ben, senso argen
Din la communoouta prenié... fournissié ren,
E séra fach apôtro afin que choousissessé.
Maï aro, agués pa poou coumo alors qué préchessé,
Chacun a soun génio, esten san simounien,
Moustravo, aquéou déja de la spéculacien.
Li ten, s’es marida, trafiquo deis anounço,
Cerco un autré négoci, e soun esprit s’enfounço
Per aco coumo vues ei caren, lei pu fouar
Per qué venden chier lioumé, aïé, naveou, rifouar ;
E croumpen bouon marca lei bécasso e lei lébré,
Vouari qué lou peï, a dich un vieï célebré,
Lou dimengé agué à l’ouro uno poulardo ! eou
(Mougra que pouesqué pa si compara en daqueou)
Voou qu’aguen lous rousti tout lan

C - Emé la reito (sauce aux câpres pour la morue, obligatoire en Provence maritime la veille de Noël).
Vués pa qués de Pignan, qué gagna la fleito*
Mai sé per dé mensongos a crésu réussi. A troumpa pourra diré en troumpan à demi.

L’Avocat Pignet.

* "On sait assez qu’on dit d’un menteur qu’il a gagné une flûte d’enfants à Pignans, au concours de mensonges", précise le journal

Eis Eletours :
Electour, qué ben leou deves vouta à Touroun,
Vous laisses pas gagnar per certen fanfaroun.
Aï vis su lou journaou que Pierre Bourtouraïgo
Qué crésiou derenta (1) voou reveni su l’aïgo.
Siou las de seis louangeo à Moussu Duveirié
Home que parlo à milo, a coumo lei teourié.
Regardas, lou pitoua per pesca soun anguiero
A tendu seis arrés de toutei lei maniero ;
Bourgeonno en paou pertout. Fa fouasso d’embarras.
Per vous mettre dedin fara ce que pourra.
Soungeas à vous garda de troou de coumplasenço.
Oura proumesso à tout, n’en sera jamai senso.
Que vous dirai ? per iou, quan viou que charro tant,
Que ce ques negre, voou fa faïre veire blan,
Mi semblo charini, oou mitan de la plaço,
Vo Zozo paranté, emé la grosso caïsso,
Batten lou ramplamplan per vendré seis enguens,
Proumettre senso maou de deraba lei dens,
Se gari lei dourou senso la mendro péno,
E lou tout, meis amis, per pita lei dardéno.
Ooou, anen, sian pa na d’enkhui, n’aven proun vis
D’aquélei franciot que fan leis grands esprits.
Si foou pas troou fisa dei belleis escrituros ;
Saches que ce que luse es pas tout de dooururo,
Que leis aneous toujour soun pas de béou bijour !
Poulo qué canto tan fa pas dous uou per jour.
Moussu, dei deputa brulo destre doou noumbré,
Maï mi semblo enca niou e lou tem parei soumbre.
Eme tan de babio, eme tout soun savouar,
Eis élétien darniéro agué pas quatre vouas,
Sei viagé a ce que vuou l’an douna fouasso croïo.
Leis aïs qué van voouta, agantoun pa lei joïo.
Es bouan qu’à mesprésa touti sei councurren.
Si va même attaquar oou premier presiden.
E qués, éou ?
(Diou va soou, vo bessaï miés, lou diable)
Per veni sarca noiso à l’homé respétable
Plen d’ounour, de vertu, de saché, de talen / Intégré magistrat, fermé et bouan citoïen
Qué présido la cour la proumiero de Franço ?
Moougra buou tan de lippo et tan d’estravaganço !
Digoun cé qué vourran, soun doou même mestié.
Charle voou Bourtouraïgo, é Pierré Duveirié.
Siguen per Portalis digné d’uno famio
Que despui soixante ans per sei merité brio.
Foou nouma dounc Ernest per nouastré députa,
Serviren lou païs, lou Rei, la liberta.

(1) A cause de sa chute aux dernières élections - Vincent de la Tourno.
Le Toulonnais, 14 février 1847.

Quand la nouvelle de la proclamation de la République parvient à Toulon, les démocrates, “ républicains de la veille ” comme on disait pour se démarquer du ralliement opportuniste des bourgeois modérés, se donnent aussitôt les moyens d’un journal. La Démocratie du Midi, journal du progrès moral et politique, fondé à Toulon par le Comité Radical Démocratique. “ Liberté, Egalité, Fraternité, Union de tous les départements avec Paris, tous les hommes sont frères, tous les hommes sont égaux ” proclame la devise du journal dont, pour un temps., le gérant responsable est Jean Aicard (fin février 1848), retour de Paris.
La Démocratie du Midi est doublée sur sa gauche, fin mars, par la création du Peuple Electeur. Louis Jourdan, revenu de Paris comme Aicard, y associe V. Thouron, le neveu, et Ch. Poncy sur des positions de luttes de classe qui lui assurent un fort écho dans les milieux ouvriers. Ephémère parution que relaiera ensuite La Voix du Peuple, franchement socialiste.
L’influence de ces courants est forte, bien que minoritaire. Les démocrates socialistes de Ledru Rollin font 1456 voix dans Toulon agglomération, 174 voix à La Seyne en décembre 1848, les socialistes de Raspail 423 et 40 voix. Alors que le gouvernemental Cavaignac fait 3210 et 752 voix, l’outsider “ apolitique ” Louis Napoléon Bonaparte 1506 et 486 voix. Mais ni Jourdan ni Aicard, bientôt disparus, n’ont fondé leur propagande sur une utilisation du provençal. Le temps de l’escarmouche “ diglossique ” est passé, quand les masses sont vraiment interpellées, directement. Paradoxe d’une intervention qui utilisait la langue du peuple pour chatouiller les bourgeois du vote censitaire mais ne s’y tient pas lorsque le peuple est vraiment concerné.
Toute autre est l’orientation du Démocrate du Var, qui naît à Toulon au printemps 1849 : la répression du mouvement socialiste après l’écrasement de la révolte ouvrière parisienne et marseillaise en juin 1848 a entraîné la disparition de La Démocratie du Midi en août 1848. Mais le mouvement se restructure : en mai 1849, Le Démocrate naissant soutient Ledru-Rollin, cependant que les socialistes raspaillistes font cavaliers seuls. Le journal, frappé dès sa création par les amendes, les procès et la répression, parviendra à tenir jusqu’en fin 1850, avec une audience importante. Son rédacteur en chef, et nombre de ses correspondants diffuseurs, sont des “ franciots ” chassés de Paris ou de leurs régions d’origine par la répression. Et si, dès l’été 1849, il place sa propagande en direction des paysans sous l’égide des écrits du “paysan” français Joigneaux, qui montrent aux ruraux, à partir des acquis de 1789, tout ce qu’ils peuvent gagner à la République démocratique et sociale, le journal, pas plus que ses prédécesseurs, ne juge utile de faire place au provençal.
C’est du côté des conservateurs, qui ne cessent d’agiter l’épouvantail du “ péril rouge ”, que l’on constate une utilisation occasionnelle du dialecte. Dans Le Conciliateur du Var, créé au printemps 1849, une série de dialogues en français et provençal, essaient de couvrir d’une parole populaire les thèses du parti de l’Ordre. L’auteur est Hippolyte Maquan, lui aussi Varois de Paris, que la République a ramené au pays. Il est le chef de cabinet du préfet à poigne, Haussmann, qu’il retrouvera plus tard à Paris quand le préfet du Var sera devenu le grand aménageur de la capitale.
Maquan (né à Brignoles en 1814), fils d’avocat, journaliste légitimiste aigri, déverse depuis plus de dix ans sa haine des idées nouvelles, ses dénonciations de Stendhal, Balzac, Michelet, George Sand, etc., sans pouvoir cacher sa fascination devant un courant créateur dont, en définitive, il regrette de ne pas avoir pu s’y “ faire un nom ”. Et, tout naturellement, sa haine des grands intellectuels progressistes l’amène à placer, bien au-dessus de Lamartine qu’il exècre, surtout depuis son engagement républicain, les “ poètes-ouvriers ” bien pensants, au premier chef le boulanger de Nîmes, Jean Reboul. Et surtout, fait important, il a noué depuis des années des liens d’amitié avec le futur fondateur du Félibrige, Roumanille : c’est Maquan qui a ouvert à Roumanille, à partir de 1845, les colonnes de La Gazette de Vaucluse qu’il dirige un temps avant d’aller à Paris, Les deux hommes partagent les mêmes opinions conservatrices, le même sentiment de leur échec littéraire français, le même goût compensatoire pour le populisme provençal. Aussi bien, dès sa création, le journal de Roumanille, La Commune, d’Avignon, reprend les “ pochades politiques ” du journaliste varois. Ainsi de ce dialogue du 3 juin 1849. (Roumanille, qui l’adapte ici à sa graphie “ rhôdanienne ”, va bientôt imiter Maquan. Ce seront les dialogues violemment anti-républicains publiés d’abord dans son journal et ensuite en court volume : Li Clube). La parole populaire couvre la haine viscérale des “soussissalisto”, comme dit élégamment Maquan, en désignant les socialistes.

Article du Conciliateur du Var, repris dans La Commune, du 3 juin 1849 :

“ La scène est à la campagne. Un ouvrier maçon est en train de réparer une jolie petite chambre d’une bastide appartenant à un ménager qui remplit l’office de manouvrier.

 L’Ouvrier maçon : Vous êtes heureux, vous autres, ménagers, le travail et la paix ne vous manquent jamais.

 Le Ménager - Ve n’en ici mai un que crei que li cayo nous toumboun roustido. E cresè doun que tiren pas, nous autre tambèn, lou diable per la coua ?

0 - De quoi vous plaignez-vous ?

M - Ana, n’ei pas d’or tout ce que lusi...

0 - C’est vrai, mais qu’est-ce à dire ?

M - Que tout vaï de guingoi, que vendèn pu rèn. E pamen, de fen vo de payo, foou bèn lou rampli, lou gu. Li foou paga, li tayo. E queti tayo !

0 - Et vous trouvez donc que la république coûte cher ?

M - Noum de milo tron de goi, se costo cher ! ! e vous, que n’en disè ?

0 - Mon ami, je me suis battu comme un enragé au mois de Février mais à présent, on ne m’y reprendra plus...

M - Ei proun verai que li descaladaire fan un picho mestié... alor disè coum’aco que descaladares plus ?

0 - Ah, c’est que les révolutions ne sont pas pour ceux qui les font. Connu, connu ! Je sors d’en prendre ! Février nous avait tant promis !

M - Vous ai bèn dit que n’èi pas d’or tout ce que lusi...

0 - Et depuis un an nous mourons de faim...

M - Alor, sia di soussissalisto, d’aqueli galapian, d’aqueli manio tout crus, d’aqueli japo-a-l’asti, qué bramoun coumé de Cifer : Vivo la ferigoulo ! vivo la mocratique et la soucialo !

0 - Oui, avant Février. Mais depuis j’ai trop bien vu que derrière ceux qui se battent, il y a ceux qui escamotent.

M - Oui, lou pople tiro la castagno, mai la manjo pas, e foou que danso davan l’armari.

0 - On ne m’y prendra plus.

M - Semblo que vous coui !

0 - En Février, l’héroïsme du peuple fusillait les voleurs pris en flagrant délit de pillage.

M - N’an pas fusya li pu gros.

0- Mais il y a une race de voleurs que le peuple ne tue jamais.

M - Es ben ce que vous disi.

0- Ce sont les filous de la politique qui escamotent le peuple lui-même.

M - Que mangeoun la castagno. Aï, paure renaras, paure pagaras... E quau soun aqueli maugiras ?

0 - En Février, ces filous de la république étaient des journalistes, des blagueurs plus républicains que nous la veille, et plus marquis que les autres le lendemain.

M - O maï aro, aco sayé ben diferèn. Fayan dansar li marquis, pas verai ?

0 - Eh ! non, mon brave ! Les hommes sont toujours les hommes, et tous les partis ont leurs aristocrates, histoire de quelques chefs ambitieux qui montent sur les épaules des imbéciles qui se font tuer pour eux.

M - Aco’s ben dit. Alor, la mocratico e la soucialo es encaro uno talounado, un aganto-badau, un sambé per prendre li tarnagas ?

0 - C’est ça, mon ami, à preuve que les chefs de file de la chose se font une guerre à mort entre eux. Jalousie de métier, vous comprenez_

M - Coumé de chin à la carougnado, parai ?

0 - C’est ça, chacun veut emporter son lambeau de charogne... Vous ne connaissez pas Proudhon, par exemple ?

M - Quau es aquel animau ?

0 - C’est un particulier qui prétend que la propriété est un vol.

M - Que voou dire aquo d’aqui ?

0 - Cela veut dire que ceux qui ont des propriétés n’ont pas le droit de les posséder, et qu’ils doivent les abandonner à...

M - Ah, per aro ie sian ! mai, bregan de sort ! mount’es aquel espya, que l’amaluguen à co de trico e que l’espoutiguen li brego !

0 - C’est le chef le plus remarquable du socialisme.

M - Lou tambour-major di soussissalisto ?

0 - Oui.

M - Ma bèlo pèco de vigno e d’oùlivie !! ma vigno que l’an passa mi dounè quatorge barau ! moun vergé que me dounè quatre bèli piagno ! Predhon ! ! E mount’es, aquèou bèou l’oli ?

0 - Il a jugé à propos de se dérober à la justice.

M - Mai ! aqueli messius soun doun touti souto la pato de la justiço ! Esbèn erous d’avé pre d’aquelo hèrbo... Que cresè ? Ouian feni per i ana dire dons mo... e di sarra ! cre coquin de noum de milo !

0 - Laissez-moi terminer... M. Proudhon veut arracher les yeux à M. Considérant, un autre chef de la Sociale.

M - E que voou aquèou d’aqui ?

0 - Il veut rendre le travail attrayant.

M - Coumé disè ?

0 - Il veut que chacun travaille à sa fantaisie et pour s’amuser.

M - Cavalisco ! Sabi que sayé coumode aco d’aqui ! Mai quau

tron voudrié fouire e trenqueja ?

0 - C’est juste.

M - Counsidera qu’aquèou moussu Counsiderant dèou èstre un d’aqueli farçur que voudrien pesca din l’aigo troublo, e la bouroulon, pardi ! o ve, s’aco vai ansin, quitarai lou bechar e farai lou moussu, lou vèntre en avan, li man darnie lou quieou, e li bericle su lou nas ! sabè que saieou un pouli coco !

0 - Oui, mais tous les cultivateurs feraient comme vous, et alors...

M - Me l’avè leva de la bouco... E aqueli messius, que dèvoun saupre legi, escréoure e chifra, resounoun coum’aco ! queti gafo ! soun que de tiro-meleto !

0 - Dites des ambitieux

M - D’avolo tout-cru ! dé gabian ! te ié mandaieou quauquo mangingoulado !

0 - Vous voyez donc que Messieurs Proudhon et Considérant ont bien raison de se faire la guerre.

M - Coumé de chin à la carougnado, l’ai di. Bèn, podoun se pigna à soun aise : l’ase me suye se li dessepararai !

0 - Ce n’est pas tout : il y a d’autres chefs qui se disputent le pauvre peuple.

M - Assa mai ! es-ti poussible ! E me disien, l’autro vesprado, oou cabaré, qu’èroun touti d’accor coumé de larroun en fiero.

0 - Vous avez Louis Blanc qui veut l’égalité des salaires.

M - Coumo disè ?

0 - M. Louis Blanc veut donner le même prix de la journée aux bons ouvriers et aux mauvais ouvriers, aux hommes laborieux et aux fainéants.

M - Aquelo pelo ! S’aco vai ansin, Toni, qu’ei segur un valavouiro, uno rosso, Toni, que a li costo en lon, gagnara outant que noste Geloun, qu’èi la erèmo di travayadou, que se lèvo avan noste gau, que n’en fai per quatre, e qu’ei brave coum’un soou. Mai, ié sian plus ! Mettoun l’araire davan li biou ! l’agalité di salaires ! chacun si fara fignan, aco’s clar.

0 - Mais oui.

M - E mount’es aquèou gringalé de moussu Louis Blanc ?

0 - Il a quitté la France pour s’échapper...

MMaï !

0 Aux gendarmes, ce qui ne l’empêche pas de prêcher de loin à ceux qu’il a mis en avant, de se laisser condamner et de rester en prison pour lui.

M - Coumprene, s’avié russi, s’avié debana lou gouvernamen, se leissavo nouma generau, amirau, menistre, presidèn, que sabe iou ! A fa’n petar din la fango, ce qu’apelen une cagado (en parlèn sèn respè) ; se lève de davan, e leisso pati aqueli que se soun espya pèr èou... manjo bon, fai rèn, vo tout coumo ! oh ! leu margoulin !

0 - Et de plus, il les exhorte à crever pour la sociale.

M - Eou es à la calo, fai Ksuss ksuss, e li badalas de chin s’estrassoun la pèou ! E moussu lou dru, lou dru Rolin, que dis lou dru Rolin. Aco’s aqueou que vouyé pas li 45 centime ?

0 - C’est-à-dire, qu’il voulait en demander le triple, 1 F 50

M - Badina ?

0 - Pas le moins du monde, il l’a dit lui-même à la tribune.

M - Alor, tout aco’s de la mumo clico.

0 - C’est ça. Tous ces gens-là cherchent à tirer leur épingle du jeu.

M - E per n’en tira fosso, voudryen ben brouya li carte.

0 - Précisément. Ils sont mécontents dès que l’ordre et la tranquillité reparaissent, parce que l’ordre ne leur donne rien à espérer. Voilà pourquoi ils ont toujours une révolution en poche.

M - Per brouya li carte e gagna la partido... e saboun faire souta la coupe.

0 - Croyez bien qu’ils ne m’y prendront plus

M - Aco’s bèn di. De mestie coum’aco rèndoun gaire.

0 - Sans compter que j’aurais pu y laisser les os !

M - Mai dyen qu’alor oûya creba per la Rrrrrépublico ! e trouva doun pa glourious d’èstre un zéro de febré, de juié, d’avons o de setèmbre ?

0 - Pas le moins du monde.

M - Mai poudya veni generau ?

0 - Pour vingt-quatre heures, c’est possible, mais puis...

M_ Anen, vese que sahè leu prouverbi : ce que doû diable vèn, oou diable s’entorne. ”

L’utilisation du provençal par la gauche républicaine et sociale n’a tenu qu’à l’initiative d’un homme, Charles Dupont (Hyères, 1816), Clerc de notaire à Hyères, fervent admirateur de Lamartine dont il est le modeste disciple poétique, tôt gagné aux idées avancées, puis secrétaire de l’état-civil municipal. Destitué par ses ennemis politiques, il renoncera vite à son nouvel emploi à la Caisse d’Epargne et devient un véritable “ permanent ” du Comité Démocratique de Toulon. Il assure le contact avec la Jeune Montagne de Marseille et de Lyon, et par ses visites dominicales aux “ chambrées ” du département structure une véritable organisation politique.
Dans Les Républicains et les Monarchistes dans le Var en décembre 1851, Charles Dupont montre bien comment le petit groupe de démocrates, essentiellement recrutés dans la petite bourgeoisie, va faire du provençal une arme de communication efficace contre la domination des “ prétendus amis de la propriété, de la famille et de la religion ”. Il explique comment Charles Z. (Dupont) secondé de Arbaud, notaire, Andrieux, tailleur, Berre, tourneur en chaises, Castel, mercier, Caval, marchand de nouveautés, Dol, fabricant de bouchons, Guibaud, cultivateur, Hébrard, négociant, Maurel, propriétaire, Roux, instituteur, Sardou, bouchonnier, développent activement l’influence des idées de progrès politique et social. Le Strasbourgeois Berthier, propriétaire du Café d’Orient, les rejoint et les accueille. “ Son dévouement aux classes ouvrières était sans limite, écrit Dupont ; mais il avait le tort de croire que ces classes ne devaient compter que sur elles-mêmes pour améliorer leur condition sociale. Tous les républicains sensés reconnaissent aujourd’hui (Dupont écrit en 1883) que sans le recours des philanthropes bourgeois, les prolétaires n’obtiendront pas le bien-être auquel ils ont légitimement le droit d’aspirer. Quel profit, en effet, ont-ils retiré de leurs tentatives isolées de juin 1848 et de mars 1871 ? Aucun. Et cependant n’avaient-ils pas alors des moyens d’action bien autrement formidables que ceux dont disposaient les bourgeois et les ouvriers pendant nos trois premières révolutions ? ”
Une des idées-force de Dupont est donc l’alliance du noyau prolétarien acquis aux idéaux révolutionnaires avec les plus larges masses, artisans, commerçants, et surtout paysans, qui constituent l’essentiel de la population.

“ Ces deux énergiques propagandistes, Charles Z... et Berthier, étaient sans cesse en mouvement ; mais le talent oratoire leur manquait pour faire marcher l’idée républicaine autrement qu’au pas accéléré. Charles Z... trouva cependant le moyen de la faire marcher au pas de charge. Voici comment. Sous le règne de Louis-Philippe, un jeune littérateur de Toulon, Louis Jourdan, devenu plus tard un des principaux rédacteurs du Siècle, publia, dans l’intérêt de la candidature de l’ancien saint-simonien Charles Duveyrier, qui se portait pour la députation, une série de lettres provençales, qui eurent un succès de fou rire dans l’arrondissement de Toulon. Charles Z... sachant combien les paysans du Midi sont amateurs de choses écrites dans leur langue maternelle, rédigea, à l’imitation de Peïre Bourtoulaïgo, (Louis Jourdan), une lettre facétieuse sous ce titre : La Leï deïs Feniants (Loi sur le repos du dimanche) et la signa du pseudonyme de Micouraou Cascayoun. Cette lettre, ou plutôt cette causerie, dont la forme originale enveloppait une idée démocratique, fut insérée dans Le Démocrate du Var et produisit sur l’esprit du peuple une impression si vive que le nom de Cascayoun devint, en quelques jours, un des plus populaires du département. Encouragé par ce succès inespéré, l’auteur envoya chaque samedi au même journal (de 1849 à 1851) tantôt une causerie, tantôt un dialogue, tantôt une chanson. Presque tous ces articles eurent un retentissement énorme et contribuèrent, dans une certaine mesure, à la propagation des principes démocratiques parmi les populations rurales du Var. Pendant plus d’un an on ignora le nom de l’auteur de ces écrits “ incendiaires ”. Les paysans étaient convaincus que c’était un des leurs, et ils étaient d’autant plus enthousiasmés de ses cascayounados. Mais par suite d’une indiscrétion, on finit par le savoir, et à partir de ce moment, Charles Z... devint un des points de mire de la réaction : d’abord, promesses de fonctions lucratives ; puis, menaces, calomnies, dénonciations, visites domiciliaires, mandats de comparution, tout fut mis en œuvre pour le réduire au silence. Mais Charles Z... était un homme de conviction et de caractère ; il resta inébranlable. M. Roques, Procureur de la République, écrivait en 1850, à l’un de ses collègues, à l’occasion du complot de Valence : “Charles Z... publie dans un journal républicain de Toulon, en style provençal, des articles qui ne manquent pas d’esprit et qui font impression sur les yeux du peuple. Je vous annoncerai bientôt son arrestation”. ”
Les extraits que nous donnons ici sont tirés du Démocrate du Var où Dupont écrit toute l’année 1850, jusqu’à la mort du journal, tué par la répression. Il a recueilli, et légèrement modifiées, ses chroniques, dans un ouvrage aujourd’hui rarissime : Lettros de Micoulaou Cascayoun, Peysan d’Hyèros, oou Redactour doou Demoucrato doou Var, edicien revisto et courrigeado, Touloun, Imprimarié vuouso Baumé, carrièro dé l’Arsénaou, 17. 1850.
Dupont a 33 ans : voici peu encore, le clerc de notaire hyérois versifiait en français en émule de Lamartine. La Révolution l’a révélé homme d’action au moment où tant désertaient et où il y avait tout à perdre. Lorsque le premier coup du pouvoir, en juin 1849, décapite la Montagne, la démocratie avancée, il est des quelques-uns qui ne cèdent pas. Il parcourt le département. contacte les chambrées, rassemble les énergies, au contact des groupes marseillais et lyonnais. Il abandonne sa profession pour se consacrer tout entier à ce militantisme, dont la perspective est la victoire électorale, appuyée sur la mobilisation des masses pour faire échec à tout coup de force.
En septembre 1849 paraissent dans Le Démocrate du Var les premières chroniques en direction des paysans, inspirées ouvertement de L’Almanach du Paysan, de Joigneaux. C’est seulement au début de 1850, après avoir fait ses armes en français, qu’il passe au provençal. Cascayoun, le grelot ! Sa première chronique, sur le ton familier de la conversation populaire, utilise le climat exacerbé de rancœur féodale, certes bien outré historiquement, mais qui constitue un puissant ferment de mobilisation des paysans pauvres, au moment où la réaction tente de les dresser contre les “ partageux ” et les “ fainéants des villes ”, les “ saussiçalistes ”.

“ Hyéros, lou 16 Février 1850

Citouyen Redatour,

Diou siegué loua ! la missien es fenido ; lei capouchins sount partits ; la poupulacien a feni de badalhar ; chascun a représ soun trin de vido ordinari ; qu’a passa aqui ? pas degun.
Ero tems : s’aco durecé enca un paou, ma fremo si fasié moungeo e mi fasiou debategear. Lou gnic et gnac ero dins moun meinagi, leis affaïres s’amoulounavoun, lou tems si passavo à l’égliso vo à manegea de medailhos et de pichouns bouans dioux. Eri plus à regardar dins moun oustaou. Aviou belo à catounegear Teresoun, à li faire de mouninariés, à balansar davant coumo un pourinchinello ; ah ! bah ! ero coumo se cantavi : famo sansiblo. Qu San trevo Sant deven : lei capouchins l’a m’avien rendudo sournoise, bigoto et cagoto oou pouin que quand vouriou li dounar l’estreno de ma barbo, fourié li proumettre de faïre ma missien. Senso aco mi traitavo d’huganaou, de judiou et de bedouin, et si debattié dins meis bras coumo lou diable dins un benitier... ”
“ Lou but deis missiens es dé remetrè lou poplè souto la doouminacien doou capelanugi et dé la noublesso ; et coumo si sentè ges de goust per lou regime deis dimos, deis courvados, deis bastounados, dou carcan et doou dret doou seignour, ” naturellement, le peuple saura ne pas écouter les missionnaires...

L’écho semble avoir été fort

“ Hyeros, lou 23 Fevrier 1850,

Citouyen Redatour,

Qu sameno recueilhé : 1’y a tres mes, avant que siguessé escrivain public, Cascayoun lou paouré paysan, Cascayoun lou maou basti, lou maou pigna, ero a peno a regardar dins soun traou. Quatre toundus et un pela, coumpres Cayetto, Teresoun et sa saoumetto, ero touto sa soucieta. Leis capelans disien - es un huganaou ; leis blancs : es un cabédé ; leis paysans, es un ravassegeaïré. De sorto que dins soun pays, Cascayoun ero pas bouan à dounar eis chins. Aro, viro beou ! Leis capelans mi fan la reveranço, leis blancs mi fan l’hounour de mi regardar emé d’ueils de tigres, leis paysans m’embrassoun, m’estregnoun, mi baysoun ; vouaroun plus que manegi ni lou magaou, ni la poudadouiro et si proupousoun de demandar per you uno plaço de coumissari ! Qu sameno recueilhé.
Mai ce qué si passo à Hyéros es pas ren : per lou poplé deis aoutres endrechs doou Var, siou lou Diou que fa ploouré. Dieu qué ly’a de villagés mounté si canto doou matin oou souar :
Bainissons à jamé
Cascayon dins ses benfé !
Dins leis chambros, dins leis cafés, dins leis boutiquos, dins leis églises et memé dins leis couvents, dé qué si parlo ? De Cascayoun. Cascayoun es dins toutis leis boucos ; Cascayoun es dins toutis leis coars. Leis mascles n’en rien à si viouta coumo d’aïs. Leis femellos n’en rien et n’en plouroun à si tenir leis couastos et à si bagna leis coutillouns. Leis blancs soures rien pas. Dien que fan un pan de mino et qu’an escrich à soun papo de m’escoumunia. ”

Dupont a vraiment conscience d’avoir “ retroussé la diglossie ” même s’il fait chanter en français ! Le provençal va lui servir alors à concrétiser ses rêves éveillés de militant enthousiaste que jamais le français n’aurait osé servir.
Ainsi dans ce curieux passage qu’il reprend dans son livre, où le rêve anticipe, de façon victorieuse, sur le coup d’État, et Dupont y déroule le scénario qu’il essaiera de faire appliquer en décembre 1851.

“ Hyèros, lou ler février 1850

Citouyen Redactour,

“ La nuech passado, aï fach un pantailh doou tounerro dé pasdiou. Si parlo tant souvent d’un reviro-meinagè poulitiquo, vo per mies dirè d’un coou d’état, qu’aï feni per n’en pantailha un qué m’en a fa passar de verdos et dé maduros. D’un cousta, an vougut m’aloungar lou coual, de l’aoutre m’an noumat generaou ! Racounti.
Ero sus leis miech-jour. Poudavi uno vigno en Carqueirano. Teresoun, seouclavo de pesès dins lou memè mejan. Lou soureou grimacegeavo en paou ; maï lou tems era assa beou. Subran lou jour disparaï, la nuech toumbo ; ploou, trono, grèlo, la terro tramblo, Teresoun varailho, toumbo, vaou toumbar sus Teresoun.
Oou memè moument, uno liasso dé diablouns, negrès coumo lou cuou de l’ouro, banos oou front et quouat en troumpeto oou... aqui souartè de dessouto terro coumo uno boumbo et retoumbo dé tout soun pes sur lou citouyen et la citouyenno Cascayoun. ”
Les diables, criant “ à-bas Cascayoun ! à-bas la Republiquo ! vivo leis reis ! vivo leis capelans ! ”, les entraînent sur une place d’Hyères, et disparaissent. Là un sergent de ville trompette et le maire annonce : “ Chers frèros et chèros surs, dis em’uno voues dé capelan, la republiquo a fa leis cabriolos ! lou bouan diou a restabli l’ampirè ! vivo l’amperour ! vivo lou buou à bouan marca ! ”
Subran, des cris formidablès de Vivo la Republiquo ! si fan entendrè. 800 démoucratos, qué partoun per Touloun, arriboun tambour battent, s’approchoun de la lanterno... et mi vaqui soouva ! va senso dirè qué meis varlets de poutenci si saouvoun encaro.
Miech-houro après, lou batailhoun hyèrenq si trovo sus lou Champ-dé-Mars de Touloun. (Dins leis pantailhs, va sabez, tout va coumo sus d’un camin de ferré.) Aquelo plaço presento un coou d’ueil superbe. Quaranto millos demoucratos l’y sount reunis. Si vus des milliers dé drapeoux, et dé toutos sortos d’armos, d’instrumens dé travailh et dé coustumès. Si vus des sourdats, des peysans, des marins, des bourgeois, des bedots et memé des capelans !
Micoulaou Cascayoun, à chivaou sus d’un enormé muou, fier coumo Artaban, camino per si mettrè en testo d’aquelo crousado poupulari. Lou batailloun hyérenq, endiabla per lou capitani Cayetto, à forço de creidar : Vouren Cascayoun, vouren Cascayoun ! ven dé lou lou faïrè nournar generaou dé toutis leis fusious, fourcos, magaous, canouns et taravellos doou despartament.
Vuguez-lou coumo es beou emé soun casquou dé poumpier, seis espoulettos à gros gruns, soun habit dé tambour-major et ses vielhos brayos dé gavouat !
Maï s’arresté et fa signé, emé soun sabré de geandarmo, qué voou parlar, escoutas.

Discours doou generaou Cascayoun.
Citouyens, meis amis, meis frèros ! (vivo sensacien).
Tems que gièro, tems qué desgièro ! (rires) un mangeo-souret a ranversa nouastro bouano mèro, maï sian eici per la relevar, (voui, voui !) et la relevaren ! (aplooudissimens) per vous guidar dins santo missien, m’avez fa l’hounour dé mi noumar generaou, (voui ! voui !) eh ! ben ! eh ! ben !
En aqueou moument, un gros butor à facho dé senobré et à nas de councoumbré, esternudo emé uno talo forço qué mi fa perdre coumpletament lou fiou de moun discours. Hurousamens qué lou coupaïre ero aqui. Mi lacho un mot qu’avié ni testo ni quouat, mai per mi vitè desencalar, lou rescassi coumo un affamat un troua dé pan.
Eh ben ! diou en fent virooutegear moun sabrè, eh ! ben ! ... va ben ! ! Aqueou mot de va ben !!! siguet lançat emé uno talo energio, qué pendent un gros moument leis cris de vivo lou generaou Cascayoun ! vivo la Republiquo ! et lou bru deis aploudissimens, deis tambours, deis troumpettos, deis fifres et deis coous dé fusious fagueroun tramblar lou ciel et la terro coumo des bordados dé cent coous dé canouns.
Per n’en fenir, oou moument mounté vaou dounar l’ordré d’avalar coumo un vèiré de vin, Touloun emé seis remparts, seis canouns et seis sourdats, lou generaou Carrelat, moun coulèguo, arribo à bridos abbatudos, et nous announço, emé uno joyo dé coundamnat, qué 800 millo republiquains an marcha sus Paris, qué l’armado ses divisado, qué lou capeou, la capoto et leis bottos de l’amperour sount en lueeh de sureta et qué la Republiquo demoucratiquo et cetara pantouflo brilho coumo un soureou. ”

Le rêve éveillé, malheureusement, ne se réalisera pas ainsi dans la réalité. Il reste que le délire ouvertement personnalisé de Dupont a très clairement annoncé ce qu’il convenait de faire devant le coup d’État, ce que feront, malgré les hésitations et les tergiversations des états-majors, des milliers de simples gens, lecteurs du Démocrate du Var. Ils prendront fourches et fusils.
Dupont, dans son militantisme empreint de convivialité populaire provençale, parcourt les localités du département pour mettre en place le parti de la démocratie avancée, les Rouges comme ne cessent de les dénoncer Maquan et le préfet.

“ Ben de gramacis eis demoucratos de la Seyno, per l’accueilh fraterneou qu’aï agu l’hounour dé reçubrè d’ellis dimenchè passat. Mi souvendraï toujours, emé bouanhur, d’aquelo hurouso journado ! ren li manquavo : soureou d’abriou, ventoun parfume, couars republiquens, bouano taouro, descento dé gavai, cansouns patrioutiquos et graciousita dé frumos et de carigneiris. ”

On remarquera que dans son entreprise d’éducation politique des couches populaires, et tout particulièrement de la paysannerie, Dupont ne se sent en rien obligé d’aller vers une graphie “ phonétique ”. Dans le journal, et plus clairement encore dans le livre, il traite le provençal en langue.
Voici une lettre aux fins très directement “ utilitaires ”, très pratiquement militante -

“ Eis Paysans doou Var.

Freros !

Aoujourd’huei serai seriou : aven proun farceja et proun ri ; pensen en paou oou soulidé. Lou jour doou scrutin approcho. Es deminche, 10 Mars, qué la batailho aoura luech. Anan enfin sacher sé la Franço voou retourna oou régimé deis dimos, deis corvados, deis bastounados et doou carcan, vo marcha vers lou but glourious de la civilisaciou : la Fraternita !
Aqueou jour leissas de cousta la poudadouiro et lou magaou ; la Republiquo vous a donna lou dret dé voutar ; servez-vous n’en ! Escoutez-pas leis gens que vous counseilhoun de vous melar de ren. En poulitiquo, lou prouverbi : Qué de ren si melo, de ren se demelo, es l’excuso deis marris citouyens !
Qué dirias d’aqueou qu’en vuan brular l’oustaou d’un malhuroux li pourtariet pas soun pouiré d’aïgo ? La Republiquo es l’oustaou doou malheroux. Aqueou que li pouarto pas secours, es un traître vo un laché ! Maï s’agis pas souramen dé voutar, freros, s’agis encaro de ben voutar ; et per aco faïré, escoutas leis counséous d’un patrioto en chivus blancs, dé vouastré payré Cascayoun. Aï toujours entendu dire qué per faïre un bouan civet foou un lebré. Dounc per avé uno bouano Republiquo foou des republicains. En voutan toujours per des marquis, des capelans et des mangeo-soures, es poussiblé que counserven la Republiquo maï cresez-mi, freros, sera jamaï la Republique deis paysans !
En aqueou prepaous quaouqu’un de vaoutres mi dira : sian pas touti independens. Or coumo faïre sé Moussu voou que voti per aquelis gens ? Coumo faïre ? Lou tromparez. Si Moussu vous disiét : Prends aquelo taravello et vaï-ti n’en ficha de coous, qué li respoundrias ?
Li respoundrias - Anas vous fa f... ! S’avias pas besoun d’eou ; mai dins lou cas countrari, prendrias la taravello, li proumettrias de vous n’en servir, et vous n’en gardarias ben, paraï ? Eh ! ben ! quand Moussu vous presentara lou bulletin de la misero, prenez-lou senso murmurar, digas-li memé : Gramaci ! Et fes d’aqueou bulletin l’usage que sabez...
Maï, mi direz encaro, leis mangeo-soures an leis sept peous de la mounino - seis bulletins soun toujours marquas d’uno estelo vo d’uno barro vo dé tout aoutré signé, coumo fairé per qué Moussu saché pas qu’à vouta coumo lou vieil Cascayoun ?
Es ben facilé. Se sabez pas escriouré, pregas un democrato ben counouissu, de barrar, à la plumo lou noum doou Coumte et doou marquis, qué si trovo sus lou bulletin dé moussu, et dé lou remplaçar per aqueou de Clavier, noutari à Brignolo, et dé Piarré Suchet, de Touloun.
Aoutres counseous : Vous leissez pas prendré eis coous dé capeou deis mangeo-soures, ni à seis grossos pougnados de mens. En tems d’eleciens soun toujours leis milhous enfans doou moundé. Maï aqueou tems passa, lei vuas pas plus vous faïré patto de velours. Refusez-pas leis escus qué per cas vous fan lusir. Prenez-leis, freros, et distribuas-lei en de paoureis gens, en denounçan à l’ooupinien publiquo vouastreis miserables courruptours.
En toute ooucasien, mesfisas-vous deis hommes exaltas. Manque pas de mouchards permi ellis. Et puis es pas la poule qué canto leu maï que fa leu maï d’uous.
Qué leis pu independens fagoun sentinelle ooutour doou scrutin
Que seis ueils s’en destacoun pas d’une minute, pas memé d’une segondo ! Soungeas qu’un vote de mens poou faire penchar la balanço doou marri cousta !
Ooou despouilhamen deis veto, mesfisas-vous deis escamouteurs.
Attencien eis mens ! Attencien eis coous dé plumo ! Se li vuas pas ben, mettez-vous leis lunettes !
Es en agissen ensin, freros, qu’enracinarez proufoundamen la Republiquo et qué n’ooubtendrez leis reformos soucialos qué sian en dret d’esperar ! Lou couragi douno d’espouar ; l’unien douno de forço : couragi et unien dounc ! Unissez-vous et entendez-vous. Se vous entendez-pas assuras leu trioumphe deis mangeo-soures. Si vous rallias en masse ooutour doou memé drapeou, la demoucracio sortira victouriouso doou scrutin. Avez dous camins davant vaoutres, freros, l’un meno leu paysan à l’espitaou ; l’aoutré leu menara à l’hôtel deis invalidos doou travail ! Choousissez !
A prepaous de 1’unien, foou que vous raconti une parabolo d’un capelan democrato, leu venerablé Lammenais.
Un homme vouyegeavo dins la mountagno, et arribé dins un endrech mounte un gros roucas, qu’aviet degringoura sus lou camin, leu remplisset tout entier. Et fouaro d’aqueou camin l’y aviet ges d’aoutré passagé, ni à gaoucho, ni à drecho. Or, aquel hommé, en vuan que poudiet pas countinuar soun vouyagé à caouso doou roucas, assagé de lou boulegar per si faïré un passagé, et si lassé fouasso en aqueou travail, et toutis seis efforts sigueroun inutiles. En vuan aco, s’assetet plen de tristesso et diguet : qué sera de yiou quand la nuech vendra et mi surprendra dins aquelo soulitudo, senso nourriture, senso abri, senso arme, à l’houro mounté leis bestis feroços souartoun per sercar de que mangear ?
Et pendent que disiet aco, arribo un aoutre vouyageour, et aqueou, apres aver assagea dé boulegar leu roucas, s’assetet senso bru et baïsse la testo.
Et après d’aqueou n’en venguet plusieurs aoutres, et chascun d’ellis assagé de boulegar leu roucas et toutis avien une grosso poou. Enfin n’y aguet un que diguet eis aoutres : Meis freros, preguen nouastré pero qu’es dins lou ciel. Bessaï qu’ooura pieta de naoutres dins nouastre malheur.
Et aquelo paraoulo siguet escoutado, et prengueroun dé couar lou pero qu’es dins lou ciel.
Et quand agueroun prega, aqueou qué avié dich : preguen, diguet encaro : Meis freros, cé qué ges de naoutres a pousqu faïre souret, qu soou sé va farian pas toutis ensemble ?
Et si leveroun, et touteis ensemblé pousseroun lou roucas, et lou roucas si desplacé, et countinuguéroun sa routo en pax.
Leis Vouyageours sount leis Democratos, freros, et lou roucas es l’egoïsme, que nous empacho de marchar vers un avenir de pax et d’amour.

Vivo la Repuhliquo demoueratiquo ! Vivo, vivo l’Unien !

Nicolas Cascayoun. ”
Le Démocrate du Var (9 mars 1850)

Les élections annoncent le grand espoir de 1852 : Retour au rêve éveillé, au conte de fiction politique :

“ Aro que ma besougno es fenido, assetas-vous emé you, sus l’herbo, à l’oumbro d’aqueou superbé suvé et escouta mi ben.
Sian en 1860. Lou drapeou de Cascayoun a lou nas oou vent. Lou regne de la demoucracio es espandit coumo uno flour. Dugun, per uno bouano rasoun, poou plus tirar lou diable per la quouat : lou soucialisme l’a la coupado rasibus doou... darrier. Aqueou bel angé de Diou risounegeo en cadun et fa caminar lou mounde emé de paraoulos dé pax et dé fraternita. Es oou vote de 1852 que foou rendre gracis d’aqueou bouanhur senso égaou dount leis poples sount en poussessien.
Oou mes de maï d’aquèle immourtello annado (1852), la clico immouralo deis mange-sourets s’es foundudo coumo un ailhori. Ero maï que jamaï lou cas de diré - qu a passa aqui ? pas degun. Lou pople fasié la supi despuis très ans et leis courruptours coumptavoun sus d’eou. Maï lou jour doou voto, moougra seis cent-quatré-vingt-dey-noou coous, lou prouletariat tout entiér a fa fué contro ellis de toutis seis bulletins !
Oou bru d’aquelo fusilhado, la terro et seis envirouns si soun esbranlas. (Diou, et seis envirouns, car despuis aqueou Sant Jour, leis habitans de la Luno an lou bouanhur de vioure en pleno Republiquo). Subran, la rouyoouta espouventado, mando leis mans à sa courouno, maï la bourrasquo populari, senso li dire : adiou un, adiou dous, adiou tres, si precipito coumo un lamp sus d’ello et li fa faïre la cabussèlo. Princes, reis, papo et amperours sount à ginoux, tremblans, esgaras... Lou lien es en coulero... Maï sus d’un signe doou socialismé, leis tyrans si rassuroun, et lou lien si couco à sei peds coumo un cadeou. Dins un virat d’ueils uno vouaturo s’approcho, leis ministres doou diable mountoun dedins et lei vaqui empailhas per l’aoutre mounde... per leis etats-ameriquens.
Aco es beou, coumo vuas ; maï cresès qué sé leis avien mes dins un toumbareou de galerians, coumo lou noble et louyaou Barbès, per espedier ensuito à l’ilo de Mayotto, se serié fouasso maou fach ? Diou franchament qué noun, et va provi en fen sacher qu’en arribant à l’aoutré moundé, princès, reis et emperour, oou luego de si resignar et de vioure coume de bouans citouyens, si sount despachas de dourbir uno meison d’esplouatacien deis poplès souto la resoun soucialo : Micoulaou-Ferdinand et companié. Aquelis espeços de mangeogranouilhos sount et seran toujours incourrigibles, à n’ellis, miès qu’en degun, si poou appliquar lou prouverbi : qu es nat pouchut poou pas mourir carrat. En aqueou sujet si pourrié dire ooussi qué d’un vieilh mourraou si poou pas tirar une dantello ; maï foou mouardre souvent sa lenguo quand vous entretenez de gens que lou... bouan diou a vougnus oou front et qué sount accoustumas à reçubré des reverenços et des coous dé capeous coumo des santibellis benesis !
Siou huroux dé pousquer dire qué lou rei dei marmottos, lou papo et quoouqueis aoutreis reis duvoun pas estre coumpres dins la liasso rouyalo expediado à l’aoutre moundé. Dien que lou papo, apres avoir escoumunia une septantieme fes lou soucialisme, a, per toujours (n’y a qué va cresoun pas), vira casaquo à la tyranio, et s’es anat counsoula de seis malhurs, dins leis bras de Pachi-Pacha et de Tintèno-Tintoun, amperour dégoumas de la Turquio et de la Chino. ”

(Dimanche 12 mai 1850)

L’entreprise de Dupont, pour populaire qu’elle soit, n’entraîne pas une véritable propagande politique en occitan. Mais elle a certainement contribué de façon importante à faire progresser la démocratie avancée et ses hommes dans les consciences populaires. Dupont est pour les “ Rouges ” et leur journal, plus que le spécialiste provençaliste de service, toléré de façon un peu condescendante. Il est un des principaux responsables, un permanent de l’organisation et de l’action.
Dupont ne publiera qu’une lettre de correspondant dialectal. Ambrosi, le paysan de Baudinard qui s’émeut d’apprendre la maladie de Cascayoun, est en fait Casimir Dauphin (1820-1888), dont les oeuvres provençales seront imprimées à Toulon à partir de 1853. Le futur Directeur des écoles gouvernementales d’Egypte, où il mourra, est alors un fervent démocrate. Son petit poème fait mesurer, au-delà de la fiction ruraliste (les boeufs et l’araire !) l’écho de l’engagement de Dupont dans les milieux intellectuels proches du peuple, de par leurs origine et leur profession. Nous sommes ici à la croisée des chemins. On mesure ce qu’aurait pu être, comme le souhaitait en 1831 Scipion Marin, une véritable entreprise démocratique d’acculturation du peuple, rural et citadin, dans sa langue, pour le peuple, et, naturellement, pour sa langue.

“ Oou Citouyen Cascayoun,

Cascayoun, moun mestré en cabesso,
Ta lettro doou darnier journaou
M’a rampli lou couar dé tristesse
En m’apprenen qu’eres maraou.
Aï ges d’ensiè, sabi que faïre ;
Vaou, veni coumo un esgara ;
Meis buous bramoun et moun araïre
Es couca tristaments oou mitan doou gara.
Sabes pas, Cascayoun, coumo leu peysan t’eimo !
Vaï, dounarié per tu toutis leis francios.
Trovo dins teis escrits un perfum que l’embeimo,
Et l’instruises ben mies emé teis simples mots !
Per lou pople que ta vouas charme,
Per ta Teresoun que s’alarme,
Qué dieu ti mandé dé vigour !
Et puis ooussi per qué toun amo
Perdé pas sa divine flamo
Soute lou coou dé la douleur !
Lou matin quand toun béou rivagé
Souflo seis ventouns perfumas,
Parté, vaï t’en luen doou villagé
Sus lei coualos, long lei vallas,
Respirar la sabo de vide
Qué lou ciel nous mande oou printemps,
Et la santa que t’es ravido
Ti rendra em’oou beou temps
Diras à toun ami Cayetto
Qué li souhèti leu bouan souar
A Teresoun, à ta Nanetto,
Que li mandi doou foun doou couar
Une babetto.

Ambrosi
Boudinard, lou 30 Mars 1850. ”
(Démocrate du Var, 7 avril 1850.)

(Dupont n’a jamais eu les honneurs des études renaissantistes. Exception intéressante, son compatriote P. Roux lui a consacré deux articles, “ Un écrivain varois oublié, Ch. Dupont et son œuvre provençale ”, Bulletin Société d’Etudes de Draguignan, 1969-70, p. 107 à 128, Revue des Langues romanes, 1971, p. 209 à 226.)

Contrairement aux analyses qui font de cette culture républicaine avancée un phénomène strictement “ paysan ”, et cela a été le cas dans l’étude des chansons des “ chambrettes ”, nous pensons qu’il y a eu, assez rapidement, rencontre entre une idéologie humaniste, “ quarante-huitarde ”, et une exaspération égalitariste commune tant aux premiers cercles ouvriers qu’aux quelques foyers paysans de républicanisme avancé.
Jean-Marie Guillon, notre ami et confrère bien connu pour ses travaux sur la Résistance dans le département du Var, avait fait connaître en son temps la chanson de table l’Unita, saisie dans les papiers des chambrettes. (Reprise, avec quelques variantes, dans Le Coup d’Etat du 2 déc. 1851, Bellenfant, C.R.D.P. Nice, 1978, / Chabert, “La Chanson dans les Chambretto et les cercles”, Revue des Langues romanes, 1984).

L’Unita est un appel à la rencontre des paysans et des ouvriers, sans et contre les modérés bourgeois, dans la convivialité provençale des Chambrettes que Dupont allait haranguer.

“L’Unita, chanson de table.

Refrain. - Anen si réjouissen ben / Sians eïssi toutei républicains / Parmi naoutré l’Egalita / Régno et mé la fraternita / La Républiquo la vouren, / Jusqu’a la mouart la soustenen.

Couplets. - En franço aven d’unei gens / Qué si disien républicains / Si dounoun un noum pas mérita / Qués leïs hounestes moudera / Aquelo cliquo meïs amis / Per toujours foudra la banni.

Aqueleï gens tant abourras / Vourien nous faïre échouas / Maï li prouvan péar nostré unien / Qué sians tengus péar dé bouons liens / Quan la républiquo toumbara / Alors leis aïs pourran voura.

Si leï cosaque oou pays / Un reï nous vourien restabli / Qusque leïs vouriés appéla / Sériez voutréï gens moudéras / Maï si débarrassarian ben / Deï Blancs coumo deï autrichien.

Si foou patant frutas lei mens / D’un air jouyeux, d’un cor countent, / Voustré Henri V nen vendra pas / Lou pople voou plus dé royouta / Poudés ly faïré soun toumbéou / Car l’ensévéliren ben léou. Amen.

Vaoutrès touteï qué méscoutas, Gens dé labour dé tout état, / Ouvrier meï fréro approuchavous / Parli péar yiou coumo péar vous / Ly a qué la Bello péar nous souvas / Deï cheinas qué néan prépara. Amen.

Républiquains plus dé chagrin, / Leï négaren touteï din lou vin / Lou ben estre vendra deman / La républiquo deï paysan. ”

La religiosité messianique dont le texte investit la Belle, la Bonne, la République démocratique et Sociale dont on espère la victoire aux élections de 1852 signe le passage du Midi blanc au Midi rouge, que Le Démocrate du Var appréhende et mûrit avec l’entreprise de Dupont. Le journal meurt donc fin 1850, tué par la répression.
Quand le coup d’Etat du 2 décembre 1851 s’abat comme un coup de foudre sur les masses populaires varoises, convaincues que les élections de 1852 allaient assurer la victoire de la “ Bòna ”, la République démocratique et sociale des “ Rouges ”, les villes du littoral, littéralement occupées par la troupe, ne pourront pas bouger. Dupont, comme Alexandre Poney, est dans la foule qui tient le Champ de bataille, à Toulon, avant d’être dispersée. Il est de ceux qui, sans tergiverser, veulent marcher sur le Lue, rejoindre les colonnes de paysans et de bouchonniers insurgés qui, depuis Cuers ou les Maures, marchent sur la préfecture de Draguignan. En vain. Il doit fuir pour échapper à l’arrestation. Cependant que les “ Rouges ”, remontant vers les Basses-Alpes révoltées, emmènent avec eux un Maquan effaré : il contera plus tard comment il peut alors, dans la “ colonne ” qui ne le maltraita aucunement, entendre des paysans s’exprimer en dialecte autrement que dans son provençal dialogué de 1850 !
Le coup d’Etat, la cruelle répression qui frappe l’insurrection populaire, mettent à bas pour des années les espoirs et les enthousiasmes républicains.
Combien sont-ils, intellectuels républicains, qui laisseront les foules ouvrières et paysannes aller à la bataille de 1851, sans oser prendre parti ! Le jeune Mistral portait alors, comme tant d’autres, la taillole rouge, la lavallière et le grand feutre des étudiants républicains, costume qu’il conservera et qui deviendra, en quelque sorte, l’uniforme des premiers félibres. Dans ses mémoires, il évoque ses collègues étudiants en droit qui partirent rejoindre les insurgés du Var... Il ne fut pas du nombre : désormais, ses efforts et ses espoirs se tourneront entièrement vers l’entreprise “ renaissantiste ” provençale... En 1852, son maître et ami Roumanille participe à l’organisation du Congrès des poètes provençaux à Arles, et publie Li Prouvençalo, premier recueil de poésie selon son cœur. Il prend ses distances, plus que nettement, avec le monde des Troubaires de Marseille et du littoral. Léonide Constans y représente, plaintivement, le foyer toulonnais.
Au Congrès d’Aix, en 1853, elle est rejointe par le garde champêtre de Cuers, Boudin, qui traite d’un sanglier aveugle ! Mais surtout, à ce moment, après un temps d’hésitation, s’amorce la prise de contact entre les Toulonnais Pelabon, Thouron, etc., et le groupe Roumanille,
Jusque-là, Thouron, par exemple, avait plutôt fréquenté le groupe rival, animé par l’Aixois Gaut. Une époque nouvelle commence, période de repliement politique et de tentatives littéraires, dont Mireio sera l’aboutissement. Sensibilité sans ouverture véritable sur un destin social, le renaissantisme va tenter d’imposer la reconnaissance de la langue par le droit de chef-d’œuvre. Et ceci est une autre histoire.
Avec le coup d’État se clôt la dernière des tentatives originales du foyer toulonnais, celle d’une véritable intervention politique en provençal, pas tellement au niveau de la prise de parole en “ normalité ” pour l’exposé de thèmes théoriques ou de programmes, que dans la prise en compte de la réalité populaire, comme le souhaitait Marin en 1831. Avec son échec, le provençal était renvoyé au rang de parler du peuple, minorisé, méprisé, quels que soient les efforts de réhabilitation littéraires félibréens...

Terminons cette évocation par ces quelques vers de Thouron, publiés dans le Gay Saber de Gaut (15 février 1854) :

“ Vaùtres que, quand lou maù vènt touesse lou prouchain,
Ve n’en rejouïssètz, s’es un republicain,
Et que diats : - V’a li faùt ! es un socialisto !
Seriet pas arriba se foûsse royalisto ? -
V’aùtres que demandats coumo pensount leis gèns
En fènt la carita de quaùqueis trouès d’argèns... ”

Dure leçon infligée aux petits notables par cette première version de la Parabolo dou Samaritan ! Thouron peut bien traduire, en français, l’Illiade et l’Odyssée, c’est dans la langue du peuple qu’il dit leur fait aux partisans de l’Ordre nouveau. Le symbole vaut qu’on y réfléchisse, au moment même où Poncy, Charles, le poète-maçon embourgeoisé, enrichi par la spéculation immobilière, passe du français (où il a échoué), à une expression provençale sans grand contenu, à la mode du temps...

FIN

Notes

[1Groupe de recherche action sur l’identité des habitants de la Seyne sur mer

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