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Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 2. Révolution, Empire

jeudi 30 juillet 2020, par René MERLE

René Merle, Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise, de la pré-Révolution à la Seconde République, GRAICHS [1], 1986, 222 p.
suite de Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise, 1. Avant propos, Introduction

2 - La période de la Révolution et de l’Empire

Suite de : Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise, 1. Avant propos, Introduction

A la veille de la Révolution ; L.P. Berenger (1749-1822).

Dans son Histoire de la Révolution Française dans le département du Var depuis 1789 jusqu’à 1798, (Toulon, 1839), le médecin toulonnais de la Marine H. Lauvergne dresse de Toulon un tableau que son zèle anti-révolutionnaire n’empêche pas, dans une grande mesure, d’être objectif :
" Toulon, ville monotone et calme, soumise aux lois et au clergé, aimait son prince et son Dieu comme chose de foi et de tradition. C’était un immense chantier royal d’où s’élançaient sur les mers des vaisseaux de guerre, et de tous les castels du royaume accouraient dans ses murs les commandants et les officiers destinés à les monter [ ... ] L’officier de marine, c’était la providence du lieu, on l’honorait, on lui appartenait. Les brutales plaisanteries des jeunes gardes du corps, parfois prises au sérieux, finissaient toujours par le pardon ou l’oubli. L’ancre et la croix, celle-ci sur l’autel, celle-là partout, obtenaient les déférences et le respect de la foule" ... Les artisans, les marins, les travailleurs de l’arsenal dépendent de l’activité de la marine et se sentent liés à elle, matériellement et affectivement. " On était fier d’appartenir au Comte, ou à tel autre seigneur que l’on voudra, d’être son pilote, son calfat, son cordonnier, son tailleur, ce titre était l’orgueil de la famille [ ... ] Cette portion du peuple toulonnais, la plus nombreuse, inoffensive, sans le moindre instinct de liberté, ne concevait pas alors que les masses eussent droit à des franchises, à des chartes, à une émancipation. ”
“ Entre le peuple et la noblesse, se posait une classe moyenne, celle des bourgeois, que nous appelons le haut-tiers, riches la plupart à cent mille francs de patrimoine, [ ... ] propriétaires, gens éclairés et bienfaisants, [ ... 1 hommes instruits, des capacités en tous genres, de vrais caractères". ” Le haut-tiers a une haute idée de sa valeur, mais il n’était ni noble, ni personnage dans l’état ; les hauts cercles de la marine lui étaient fermés... en un mot, jaloux et blessé, il devint naturellement le premier membre d’opposition, contre un état de choses qui contrariait son orgueil. ”
A l’exception des officiers originaires du “ Royaume ”, les “ Franciots ” qui ne parlent que français, tout le monde à Toulon, Toulonnais de souche et nouveaux venus qui affluent en période de grands travaux, a pour langue commune et quotidienne le provençal. Le français est la langue d’une administration lointaine qui ne demande pas aux sujets d’être des citoyens. Au ras du sol, dans les contacts que les “ Elites ”, administrateurs, notaires, médecins, prêtres, etc., ont avec le peuple, le provençal domine. De même, les commandements dans l’arsenal et sur les bateaux sont la plupart du temps donnés en langue d’oc, “ l’idiome natal ”, comme disent les textes d’époque.
Mais, si le peuple comprend plus ou moins un français qu’il ne parle guère et ne lit qu’exceptionnellement, il ne fait pas de doute que l’avenir est à la langue du Roi : les enfants de la bourgeoisie et de la noblesse, qui fréquentent le collège des Oratoriens, la pratiquent correctement. Les enfants du peuple y sont initiés par les écoles chrétiennes gratuites, plus ou moins régulièrement fréquentées. Les artisans ont fait leur Tour de France avant de se fixer, les matelots ont rencontré leurs homologues du Ponant, et à Toulon même, la fréquentation du théâtre au répertoire exclusivement français est un puissant moyen d’acculturation.
Qu’on n’imagine pas, comme aujourd’hui encore dans une bonne partie des milieux populaires, la pratique usuelle d’un français “ méridional ”, dont l’accent, la syntaxe, nombre de mots et d’expressions sont directement dérivés du substrat linguistique provençal : le français, très peu pratiqué, manque de spontanéité. On a, même dans la bonne société, beaucoup de mal à prononcer. Les mots se cherchent, on pense en dialecte avant de traduire en français.
Il est évident que la communication “ efficace ” de l’homme qui veut se faire comprendre, (curé, médecin, commerçant ... ), passe par le provençal parlé. Mais à l’écrit un tabou tacite frappe le provençal. On ne l’imprime pas, cela ne serait pas convenable. La “ langue demeurée au peuple ” est trop dévalorisée pour mériter les honneurs de l’impression, réservée, sauf exceptions, au français. Pour comprendre cette situation qui peut le déconcerter, le lecteur peut la comparer à ce qui s’est passé ces dernières années à propos de l’accent dit méridional. Encore général il y a peu, il a été littéralement barré, non pas d’impression, mais de télévision ou de radio. Paradoxalement, le coup ultime lui a été porté par la généralisation des radios privées dites libres, où le dernier des présentateurs se sentirait déshonoré de parler avec l’accent de son enfance et de ses parents. Cela ne se fait pas. On, si cela se fait, c’est pour afficher, au moment des fêtes par exemple, ou dans la publicité, voire dans la politique, une provençalité tellement artificielle qu’elle en est gênante.
Les Toulonnais qui lisent lisent donc du français en cette veille de révolution. Tout au plus trouvent-ils, au détour d’un livre de cantiques, un texte imprimé en provençal. Et les Toulonnais qui écrivent le font en français, à tout le moins ceux qui publient. (Les bibliothèques d’Hyères et du Vieux Toulon conservent le volume manuscrit des “ œuvres ” provençales de bourgeois toulonnais du XVIle et XVIIIe siècles. Cet écrit familier ne pouvait passer au stade prestigieux de la publication.)
Une des gloires du Parnasse toulonnais d’alors est Laurent Pierre Berenger, poète français connu, collaborateur de revues nationales comme l’Almanach des Muses, le Mercure de France, le Journal de la Langue française, etc. Né à Riez, dans l’actuel département des Alpes de Haute-Provence, en 1749, Berenger est venu très jeune à Toulon rejoindre ses oncles, Oratoriens : Aux enfants de la bonne société, les Oratoriens donnent un enseignement moderniste, ouvert aux Lumières. Devenu à son tour oratorien, Berenger participe de cette culture “ progressiste ”, qui le fait œuvrer pour les réformes. Il est professeur de rhétorique à Orléans, mais ne perd pas le contact avec Toulon. En 1782, il réplique vertement à Legrand d’Aussy qui, dans ses Observations sur les Troubadours, Paris, 1781, niait l’antériorité poétique des troubadours de langue d’Oc sur les trouvères français, et leur influence civilisatrice. Mais Bérenger n’est pas pour autant, dans sa défense, partisan d’une création contemporaine en langue d’Oc : comme toute cette intelligentsia méridionale fascinée par la grandeur passée de la culture occitane, il est placé devant une contradiction insoluble.
D’un côté, il défend cette langue devenue, puisque les élites l’ont délaissée au profit du français, la langue du seul peuple. A cet égard, elle lui apparaît heureusement étrangère au “ bon ton ” du français qu’il enseigne, qu’il écrit, et dont cependant il mesure l’artificialité. “ Comme elle n’est usitée que par le peuple, écrit Berenger dans ses Soirées Provençales, elle n’a ni expressions triviales, ni images ignobles, bien différente de la Langue Françoise, que les Grands appauvrissent tous les jours, à force de vouloir la rendre polie et circonspecte comme eux. Une Langue, où le peuple donne le ton, sera toujours plus riche, plus forte, plus pittoresque, plus hardie que celle qui sera toujours sujette au caprice des Cours & des Académies. ”
Mais, d’un autre côté, l’Oratorien familier du Manuel des Boudoirs et autres revues de poésie galante, ne peut imaginer que le peuple, tel qu’il le connaît vraiment, inculte, brutal, soit son public. Il suffit de lire ce que ce progressiste écrit des paysans de sa région en 1786 :
“ Nos paysans, nos varlets des environs dAix, de Marseille et de Toulon, sont une race d’homme brutale et dure à l’excès ; n’attendez d’eux aucun acte de complaisance et de bonté. Ils vous verraient vous égarer et prendre un chemin dangereux, qu’au lieu de vous indiquer votre route, ils riraient méchamment de votre erreur. Si la soif vous presse dans ces routes brûlantes et poudreuses, gardez-vous de cueillir une grappe à leurs vignes, même celles qui pendent sur les terrasses des sentiers, et qui semblent s’offrir aux pauvres voyageurs, je ne vous réponds pas que les chiens lancés ne volent sur vous, et ne vous déchirent. ”
Il est vrai que leurs femmes et filles émoustillent une libido à laquelle elles offrent la tentation de la pure Nature : “ leur chaussure est plate, leur cotillon simple, leur allure leste et vive ; leurs mains actives distribuent souvent des soufflets aux indiscrets... Il faut les voir aux Trains, ou bals champêtres, danser le rigaudon, ou se démener dans un branle. Le cavalier leur présente un beau paquet d’épingles ; elles entrent en danse, et sautent, et tournent, et valsent comme des moulinets et des totons. Ce n’est qu’ici que le bruit est vraiment de la joie : ce n’est qu’ici que cette alacrité générale devient vraiment contagieuse. Ces scènes du plaisir et du bonheur simple et pur, affectent tellement, que mille songes délicieux vous en retracent pendant le sommeil le mouvement et l’aimable confusion ”.
Comment écrire pour ce peuple, même en provençal ? La vraie solution n’est-elle pas de l’éduquer, en français naturellement ? Berenger perd sa place pour des pièces satiriques publiées dans Le Journal Politique. Il y gagne une pension et publie ses souvenirs de voyage de 1782, Les Soirées Provençales, 1786 : comme il l’écrira plus tard, un “ ouvrage qui a réussi dans le Midi ”.
Or, le lecteur méridional v trouve une pièce en provençal, déjà proposée dans ses Poésies , éditées à Londres en 1785.

Elegio compousado sur la Montagno de Coudoun en Provenço.

Coumé mi siou troumpa quan crésiou qué l’absénço
Garirié moun amour é calmarié mei maou !
Ai beou fugi lei luecs que charmo sa présénço,
Escoundu din lei boués, li trobi lou silenço,
Mai noun pas lou répaou.
L’amour qué toujou m’accoumpagno
De pénsamén én pénsamén.
Mi couéch’émé soun foui sus aquesto mountagno,
E si truffo dé you quan plouri moun tourmén.
Maougrabuou dé l’amour aguén d’autrei pensados !
Aquestei rocos élévados
Notr’esprit dévoun éléva
E senti qué lou miou coumenç’à l’esprouva.
Dé moun couert, graci-a-Diou, si taisé la chavano,
La Bouénaço la ségue enfin ;
Mi senblo qu’en fasén camin
Moun chagrin m’abandoun’ é resto din la plano...
Mountén, mountén plus haou... Qué visto, qu’aquo es béou
Lou ciel si mesclo à l’aigo aou foun d’aqueou tableou
Qué dé véisseoux de toutei Ici countrados
Qué dé bateoux & qué dé pescadous
Qué dé bastidos séménados
Din tout’aquellei tarradoux
La visto de Marseyo es mén bello qu’aquello
Qué si descuerbé de Coudoun .
A drecho veou lou por & lou par de Touloun
La Valetto, Souliez soun aou pé de la couello
Mille pichoun vallas, mille pichoun jardins
Fan verdeja lou plan, refrescoun la pensado
Deis arangiés, dei jaussémins,
Sentes pas la flous embaoumado ?
Si vés qué lou fué dei voulcans,
Dévourav’autreifés tout’aquestei mountagnos
Lei rouquas n’en soun resta blans,
Et la peyrou mouresqu’aou mitan dei campagnos
Poussado per l’aïgo d’Estiou,
Per lei traou que la flamo a coustumo de faïré
Attesto qué ce qué vous diou
Va pantayi pas per vous plaïré.
Aoussi coumo davaou la terro es descendudo
Rén creissé eissi dessus qué dé marri bouissouns.
Deï roussignoous, ni deï pinsouns,
Jamaï la vouas liés entendudo.
Tout si taïsé, tout semble mouart
Dins aquestou desert saouvagé...
Ah ! mouréz aoussi din moun couart,
Mourés estacamén, mouréz crudelo imagé
D’une qu’es tant jouïnetto é dun couart tan voulagé
Din meis résolutiens, va veou, siou gaïré fouart...
Cresi parla résoun, é batti la campagno,
Li vouliou plus pensa, maï ! li pensi toujou.
Sou lou bord dé la mar la vesi qué si bagno
Sé mounti din leï bouas, din leï bouas m’accoumpagno,
Noun veou qu’ello la nuech, noun veou qu’ello lou jou
Bloudeletto pastouretto,
Veni récébré ma fé,
Deï maou qué toun ueil mi fé
Mi garira ta bouquetto.
La roso d’aou mes de Maï
Qués a leigagn’espandido
Es ben fresco, ben poulido
E bén ! va siés enca maï
Veni, charmanto Bargiéro,
Qu’adori déspui des ans
Escapés de mei bras, coumo un’oumbro laugiero
As vis, as énténdu, bessaï, d’aoutreïs amans
Enfétado de ma priero
T’envouélés, perfido Béouta
Car déspui qué l’amour seis alos ta presta,
Coumo lou passeroun tu ti siés envouélado,
(E Diou saou m’oun te siés anado.)
Pécaïré ! l’archerot émé you ès resta
Maï toutei dous fasen piéta,
E lou paou dé resoun que nous ero restado,
Adiousias ! es touto virado
Rendi-mi ma paouro résoun,
Ti demandi qu’aco ; v’entendes pas, Lauretto
Coumé, coumé si fa, (n’en rougissi, é, souspiri,)
Qué partout ounté mi retiri,
L’infidello mi ven serca !
Et qua soun noum esclati, plouri,
Senso qué rén jamaï pouasqué meis ueis seca
Diou d’aou ciel, esclaras ma résoun avuglado
Derrabas d’aqueou couart l’imagé enracinado
D’uno qué maï qué vous ès dé you adourado
Estoufégas un fué qué saou trop ralluma
(Maï douti qué va pousqués faïré
Vouéli enfin cessa de taïma,
Sé n’aï pas lou bén dé li plaïré).

De fait, cette élégie tranche avec ce que Bérenger et sa génération proposent en français. Si elle reprend, dans une sensibilité déjà préromantique, les thèmes usés de la poésie pastorale, (la bergère infidèle, l’amant inconsolable, la nature accueillante à la douleur), l’élégie provençale les exploite dans un paysage doublement antiromantique : la campagne, au sens toulonnais, vivante, humanisée, et le désert calciné (au point d’en apparaître volcanique à Berenger) des hauteurs. Contraste traditionnel du saltus et de l’ager, de l’emprise de l’homme et de la solitude préservée qui n’intervient pas dans
l’imaginaire “ français ”. Mais c’est surtout dans la spontanéité du ton que la pièce est différente de ce qui pouvait s’écrire en français. Le provençal de Berenger est celui, à peine altéré, de la spontanéité de la pensée et de la conversation populaire, sans le faux pittoresque et les mignardises que le renaissantisme y introduira (voir par exemple les textes sur Pelabon, infra) et sans les artifices du français cultivé. Le retour au provençal est un retour au naturel dans la mesure où il est retour à la langue dans laquelle on pense.
Le paysage toulonnais contraste avec les lieux communs de la poésie française (frondaisons verdoyantes, eaux vives de la convention ... ). Berenger est pris, comme tout expatrié, par cette retrouvaille avec les paysages heurtés, le climat brutal, de sa petite patrie. Mais, l’automne venu, il se renie, laissant un Midi trop rude et qui deviendrait vite insupportable.
“ 0 inconstance du coeur humain ! ô honte ! ô misère ! oserai-je vous l’avouer, mon cher Ami ? Ces lieux ne m’enchantent plus, ne me plaisent plus, ne m’arrêtent plus, je pars... presque avec plaisir. Un froid Mistral est venu glacer l’air de ces belles campagnes ; les fruits passent, la saison s’avance : je ne me regarde plus que comme un voyageur qui descend une rivière, que comme un soldat qui a eu séjour, & qui soupire après son quartier d’hiver. Ces montagnes, naguères l’objet de mon admiration, bornent et fatiguent ma vue : la campagne se dépouille, & tous ces rochers grisâtres qui l’entourent, me paroissent les restes du vieux Cahos. Si je prends la plume, je ne trace que des regrets, des indignités. Croiriez-vous, par exemple, que les Vers suivans sont de moi ?
Je les ai parcourus ces vallons enchanteurs,
Où la figue mûrit sous son épais feuillage :
J’admirois ce beau Ciel, plus large & sans nuage,
Où flottent les parfums de l’haleine des fleurs
Mais son éclat trop vif a fatigué ma vue :
De l’effort de mes sens mon âme est abattue.
Je regrettois le jour d’un plus doux horizon,
Les détours d’un ruisseau que borde un frais gazon...
Oui, mon cœur préféroit le penchant des coteaux,
& des bord du Loiret les rians paysages,
Au triste aspect des mers, à ces rochers sauvages
Qu’insultent follement & les vents & les flots... ”, etc.
Premier exemple de ces retrouvailles encigalées, pour un été, avec un Midi natal dont on peut rêver l’hiver, ailleurs. La liste sera longue, au XIXe et au XXe siècles, de ces méridionaux de Paris qui passent leur fausse nostalgie du pays en écrivant, et à l’occasion en provençal.
Il reste que, en publiant une pièce en dialecte dans un ouvrage à diffusion importante, Berenger rompait avec le tabou d’impression du provençal. Il montrait que la langue pouvait être utilisée pour d’autres registres que les plaisanteries triviales ou l’épigramme familier.
Mais, significativement, et c’est sans doute pour cela qu’elle n’a pas des suites immédiates, la tentative est le fait d’un expatrié, non d’un Toulonnais de Toulon. Le provençal n’intervient que dans la justification de la nostalgie, de l’éloignement : il ne lui convient pas de tout dire ; il ne peut que chanter le pays.
Aussi bien, comme par la suite beaucoup d’expatriés renaissantistes, Berenger n’a pas de la langue la conscience en dignité que propose, en 1785, le médecin marseillais Achard dans son Dictionnaire. Bérenger ne note presque que ce qu’il entend, ce qui se prononce. Le professeur de latin ne se soucie pas des racines latines, de l’étymologie, le professeur de français ne se soucie pas ici de grammaire : il ne note pas les s des pluriels, les r des infinitifs, les t des participes, les consonnes finales de dérivation, bref, tout ce qui graphiquement pourrait donner à “ l’idiome natal ” un statut de Langue.
(L.P. Berenger participera aux premiers enthousiasmes révolutionnaires ; il sera correspondant de l’Institut de France dès sa création en 1796, Professeur à l’Ecole Centrale de Lyon, puis Inspecteur d’Académie de cette ville, sous l’Empire. Il meurt à Lyon en 1822.)

Les débuts de la Révolution. L’affiche de De Coincy, 1789.

Depuis la fin 1788, les privilégiés bloquaient, dans la Provence qu’ils contrôlaient de par la “ Constitution provençale ”, l’élection des députés aux Etats-Généraux que le Roi avait convoqués pour mai 1789 à Versailles. Ils refusaient que les députés soient effectivement élus, que les députés du Tiers-Etat soient égaux en nombre à ceux des deux ordres privilégiés, etc. L’hiver 1788-1789 a été très rude et les difficultés économiques sont grandes. Conjonction de l’exaspération politique et de la misère, les émeutes de mars éclatent simultanément, et sans doute de façon organisée, dans toute la Provence.
Les 23 et 24 mars, à Toulon, comme à La Seyne, des foules où les femmes sont nombreuses, s’attaquent aux postes de perception du droit sur les farines, le “ piquet ”, rendu responsable de la vie chère et de la disette. Les consuls bourgeois de Toulon, l’archevêque, sont menacés. Une partie du peuple confond dans la même haine les privilégiés de la naissance et ceux de la fortune. Les bourgeois modérés, réformistes, laissent faire dans un premier temps, et l’armée, Régiments du Barrois et de Dauphiné, n’intervient guère. Puis, très vite, les bourgeois organisent la Garde bourgeoise au service du pouvoir communal. Cependant que les Autorités représentant le Roi se reprennent. Ainsi, en juillet, les cabaretiers de Toulon se réunissent aux Minimes pour élire le syndic de leur corporation. De nombreux artisans se joignent à eux. Ils sont dispersés par la force armée.
Trois pouvoirs se disputent Toulon : celui du Roi, appuyé sur la Marine, l’Armée, et une partie des Elites, celui de la bourgeoisie réformatrice modérée, celui des foules populaires, dont les ouvriers de l’arsenal fournissent les gros contingents. Dans ces conditions, le contrôle des masses est décisif, et chacun va s’y employer. (Pour l’étude générale de ces problèmes de l’écrit provençal aux débuts de la Révolution, nous renvoyons aux Cahiers Critiques du Patrimoine, 2, 1986.)
Dans son Histoire de la Révolution dans le département du Var, 1839, Lauvergne écrivait des bourgeois de Toulon, qui saluent dans l’enthousiasme les débuts de la Révolution et les idées nouvelles : “ On entendit alors des bourgeois expliquer ces énigmes en idiome provençal à ce pauvre peuple devant qui on les posait pour la première fois, et sans s’en douter, ils réchauffèrent les serpents engourdis de la foule, les envenimèrent contre les aristocrates. ”
De cette propagande orale, il ne nous reste pas de traces ; par contre, Toulon est avec Aix la seule ville de Provence où nous avons le texte d’une intervention en provençal des Autorités royales :
“ De la part doou Rei, comte de Prouvenço. Sa Majesta es infourmado que leis Habitans de fouasso vilagis d’aquesto Prouvinço s’assembloun senso la permissien de seis Consous, & se rendoun en troupos dins leis Villos deis marquàs publis, ounte demandoun ce que n’es pas poussible de li accourdar ; & coumo de pareillos seditiens countraris à l’ooubeissenço qu’es degude oou Rei, ooucasiounarien la famino, & la mouer d’un grand noumbre d’habitans, que pouedoun susistar que per l’ordre publi que deou estre establi per leis Counseous de Villo, lou Rei, ben persuadat que seis sujets Prou. vençaoux soun trop fideles à soun ooubéissenço per se pourtar en d’excès capables de destruire per la famino la plus grando partido deis habitants de la Prouvenço, li ourdouno expressamen sous lei penou pourtado per leis Ordonnance per lei crimes semblables, de cessar aquelleis attroupamens & assemblados sediciousos, & li coumando de presentar seis demandos eis Administratours de la Prouvinço, per seis Consous, & per de memoris escrits, eisquaux li respoundran
“ De Coincy, Lieutenant Général des armées du Roi, Commandant dans Toulon & les environs. ” (Texte in Bulletin Société d’Etudes de Draguignan, 1900-1901, p. 18.)
Depuis des siècles, le pouvoir avait fait du français la seule langue d’administration. Il faut vraiment l’urgence d’une situation révolutionnaire pour qu’il s’adresse au peuple dans sa langue. L’affiche, que nous retrouvons à Aix signée par le Commandant militaire de la Provence, pratiquement identique, traite le provençal en Langue, à la différence de Berenger : les s des pluriels, les r des infinitifs, les t des participes, qui ne sont pas prononcés, sont cependant notés ; on sent que l’on ne veut pas décontenancer les lecteurs qui n’ont pu apprendre à lire qu’en français et suivant ces normes françaises. A charge pour eux de transmettre le message aux analphabètes.
On remarquera l’habileté du texte, qui renvoie les émeutiers à l’intercession des autorités locales traditionnelles, les “ Consous ”, les Consuls.
L’affiche a pu poser des problèmes de datation à ses commentateurs aixois. Pour Toulon, il est évident qu’elle ne peut être postérieure au départ de son signataire, De Coincy, qui quitte pour un temps Toulon en juillet. Elle est vraisemblablement la suite logique des émeutes de mars.
Nous l’avons recherchée et Antoine Tramoni l’é retrouvée aux archives communales de Toulon, dans un dossier oublié...

L’affiche sort des ateliers de Mallard, pratiquement le seul véritable imprimeur toulonnais d’alors. Il est député du Tiers-Etat en 1789 et avance la petite fortune de 60.000 livres pour que l’adminis. tration de la Marine, désargentée, puisse payer les ouvriers de l’arsenal, et éviter les troubles.
La tension ne tombe pas pour autant : si les émeutiers toulonnais
emprisonnés par le Parlement d’Aix sont libérés fin juillet par une
intervention armée des Marseillais et retrouvent Toulon, des incidents
opposent partisans de l’Assemblée nationale et de la monarchie abso-
lue. En novembre, après des heurts entre des officiers du régiment
du Dauphiné qui arborent la cocarde noire de la Reine et des volon-
taires de la milice bourgeoise, le Commissaire de la Marine, d’Albert
de Rioms, chargé de l’arsenal, couvre les officiers aristocrates. En
décembre, il chasse de l’arsenal deux maîtres de manoeuvre non entre-
tenus qui portaient l’insigne des volontaires de la milice, le pou ’ f, au
chapeau. L’émeute éclate : une partie des troupes de la marine fra-
ternise avec les ouvriers de l’arsenal, la garde nationale sauve d’Albert
du lynchage et l’emprisonne. Il faudra que les modérés de l’Assem-
Nationale et le pouvoir royal interviennent pour que d’André soit
libéré. Ce grave incident a montré combien la ville demeure partagée,
comment les bourgeois réformistes manoeuvrent entre les éléments les
plus révolutionnaires du peuple et le milieu très conservateur de la
Marine.

Lou Groulié Bel Esprit
Or. paradoxalement, c’est dans ce climat de grande tension et de violence que Toulon voit naître, sur la scène de son théâtre, une pièce entièrement en dialecte, dont le succès allait être considérable dans le Midi. Entreprise étrangement hors-temps, totalement coupée du tumulte qui secoue la ville et le Pays :
Lou Groulié Bel Esprit, vo Suzeto et Tribor, Comédie en deux Actes, & en vers Provençaux, mêlée de chants. Par M. Pelabon, Citoyen de Toulon.
Que savons-nous d’Etienne Pelabon ? Bien peu de choses. Né en 1745 à Toulon, il est en 1789 machiniste au théâtre. Voilà ce que se contentent d’indiquer les rares commentateurs de l’œuvre (après Bory, dans son introduction de l’Abeilho prouvençalo, 1858, citons F. Peise dans sa préface à l’édition de 1878, un bref article dans La Revue Félibréenne de 1888, signé P. Coffinières). Ces maigres indications deviennent, sous la plume de Jan Monné, (édition de 1901), si représentative de cette artificielle prose “ d’armana ” qui sévit toujours : “ Jan-Estève Pelabon, cepoun d’uno famiho astrado, neissiguè à Touloun lou 25 de janvié de 1745. D’imour galoio e galejarèu qu’es pas de dire, noste gènt precursour ealignavo li Muso prouvençalo e ié raubavo proun poutouno. Li favour di Muso e soun mestié de machinisto d6u teatre de Touloun, es de crèire que ié dounèroun l’idèio d’escriéure sa proumiero coumèdi, Maniclo, lou Groulié bèl esprit, vo Suzeto e Tribor, se jouguè pèr lou premié cop à Touloun en 1789 ; lou pople ié faguè un suces fòu... ” “ La vido de Jan Estève Pelabon fuguè escuro, simplo e moudèsto, e se n’es pas mai sachu que ço que se n’en saup de la vido d’aquélis enfant dóu pople, que Diéu a marca pèr n’en canta li joio e li doulour, e sus si piado, quant n’i a agu qu’an camina e que caminon encaro, enaurant la noblo muso poupulàri, coume l’enaurèron Vitor Gelu emé si cansoun ” ! Passage que cite en 1983, dans Prouvènço Novo, Jan Matieu qui ajoute : “ L’obro d’Estève Pelabon, lou decan, fè flori sus lou pountin pendènt tout lou siècle passa... Bouto vague ! Souàti que tengue dins lou relarg nouastre lou souveni d’aquélei Prouvençau de la bouano meno ”. Le souhait final est que soit gardée en bouche “ la lingo tant chanudo dei gènt dôu pichoun grun de Besagno... ”. Ainsi, sans que la connaissance de l’auteur ait avancé d’un pouce depuis un siècle, Pelabon est présenté, localement, comme un des fondements de la maintenance, de la fidélité à ce vieux Toulon populaire de la légende. Cependant qu’en règle générale, les éditions “ Officielles ” de la Maintenance ignorent superbement l’auteur de Maniclo.
En 1888, la Revue Félibréenne notait mélancoliquement : “ Si l’œuvre a eu un retentissement presque universel, la célébrité de son auteur, Etienne Pelabon, né à Toulon en 1745, mort en 1808, a été localisée et restreinte dans son pays natal à un tel point que son nom est aujourd’hui à peu près inconnu, hors de la Provence maritime, par la plupart des lettrés même les plus érudits ”.
Et il ne faudrait pas prendre trop au sérieux les déclarations enthousiastes de Jan Monné sur la gloire toulonnaise de Pelabon : Mistral, dans la même édition de 1901, remet les choses en place. “I a’no quaranteno d’an, quand anave à Touloun, i’a’n vièi letru que pretendié ’no causo : que Pelabon n’èro esta que lou présto-noum de l’autour de Maniclo, e que l’autour veritable noun sarié autre que l’ouratourian Berenger, aquéu qu’a publica Les Soirées provençales e quàuqui pouësio toulounenco, la Mountagno de Coudoum (sic), etc. Mai i’a que de legi Maniclo pèr vèire qu’acà n’a pas nas, car l’estile de Maniclo es perfetamen poupulàri e n’a pas lou gàubi literàri qu’aparten i letru de proufessioun. ”
Vers 1860 donc, alors que le nom de Pelabon était surtout connu à Toulon par celui de son petit-fils (voir plus loin), il pouvait apparaître impensable qu’un simple machiniste de théâtre, dont on ne savait rien, ait produit une pièce qui fut sans doute un des plus grands succès éditoriaux de l’écrit provençal.
Car, de fait, le succès est énorme. Les éditions se succèdent presque sans discontinuer, depuis la première chez Bonnet, à Avignon, en 1790, (“ se n’en tiré dougè milo eisemplàri, que se chabiguèroun coume de pèbre ”, commente l’enthousiaste Monnet : il est vrai que le chiffre était extraordinaire), jusqu’aux années quarante du siècle à venir. Fait curieux : toutes ces éditions sont avignonnaises et marseillaises, une seule toulonnaise en 1810.
Quelles sont les raisons de cette production, et surtout celles de son succès ? Il est possible d’avancer deux séries d’hypothèses, l’une tenant à la situation du théâtre provençal d’alors, l’autre tenant à la conjoncture politique.
Pour l’enthousiaste félibre Monnet, Pelabon a triomphé parce qu’il a trouvé le chemin de l’âme populaire, dont il utilise la langue que tant méprisent. Et de reprendre l’image d’A. Dumas, les wagons qui vont vers Paris, et y apportent tout le Midi, sauf les étoiles et le soleil, qui nous restent quand même. “ "Carrejon pas nimai, ajoute Monnet, li bràvi cigalo e li galant roussignòu, que tout lou santclame dòu jour, dins la ramiho de nostis oulivié verdau e dins li sause fresqueirous, bresihon sa cansoun divino ; coume la bresihon aquélis ome de la bono, aquélis enfant de la terro meiralo que, superbe, à l’oumbro de soun elouchié, sèmpre e sèns fin, enauron la pichoto patrio. dins la lengo déu brès, e soun coume li gardian fidèu e venera d’aquéu fio sacra que crèmo au founs di pitre mascle di fiéu de nosté Miejour radious ” !
Mistral, encore une fois et sans avoir l’air d’y toucher, remet les montres à l’heure. Il a dit pourquoi la pièce de Pelabon fut pour lui un choc inoubliable, peut-être même initiateur. L’Enfant Mistral découvre, à l’occasion du passage d’une modeste troupe, que la langue quotidienne pouvait être celle de la scène, totalement, “ nationalement ”. L’enfant y puisera une raison de croire au retour de la normalité pour la langue d’oc.
Car l’originalité majeure de Pelabon était de donner une pièce toute en provençal, non d’introduire le provençal sur la scène. Le machiniste ne pouvait que le savoir, de par sa profession, les pièces ne manquaient pas, marseillaises avant tout, où chacun parle selon sa condition : les notables français, les gens du peuple provençal, avec, à la limite des deux expressions, mais rarement encore, cet hybride linguistique qu’est le français du Midi. Cette présence du provençal pouvait être source de comique, cas le plus fréquent. Ou d’attendrissement : ainsi dans la célèbre pièce du négociant marseillais Blanc Gilly, Les Fêtes de la Paix (1783), les pêcheurs de Marseille expriment en provençal la bonté “ naturelle ”, la joie de vivre naïve, spontanée du peuple : On renvoyait le dialecte à une “ Nature ” hors-jeu devant une société civile qui ne s’exprime qu’en français.
Une anecdote amuse alors les Toulonnais, qui éclaire le statut ambigu du provençal à la scène : le régisseur avait emprunté, pour les besoins d’une pièce, un perroquet d’estaminet. Lequel, rompant le silence d’une figuration intelligente, se mit à crier : “ De tout caire, de tout caire, viu de putan apereici ! ” (J. Cauvière, Le Caducée). Le délire de la salle procède de l’irruption d’une autre réalité, si aveuglante qu’on ne la voit plus, celle de la langue usuelle. La distorsion entre l’usage, noble, du français, et l’usage quotidien du provençal, ne peut donner, transposée au théâtre, que connivence ou effet comique. A tout le moins tant que le provençal n’intervient que par flashes dans le tissu de la pièce.
Le problème reste d’ailleurs mineur, puisque l’essentiel du répertoire est entièrement français. Le théâtre est un des plus sûrs moyens de l’acculturation française pour les gens qui n’ont pas pu fréquenter les écoles. Et ce public populaire, on le sait, est exigeant, passionné, craint des acteurs. Il apprécie les classiques, comme les grand-guignolades à la mode, où les brigands sortent des souterrains, les spectres des cimetières, où l’on pleure sur la vertu bafouée et l’innocence pervertie. Le tout dans un français académique bien différent de celui que les Toulonnais commencent à zézayer (on a du mal à prononcer le j, qui devient z ; ainsi les beaux messieurs disent à la jeune Suzette, dans la pièce de Pelabon : “ Boun jour, mon bél enfan, vous eto bien joulio, ce vous voulés venir, déman din moun zardin... ”).
Ce théâtre met donc en scène, dans le prestige du spectacle et l’irremplaçable dimension du plaisir, des normes culturelles fort différentes des normes spontanées du publie. Mais que les acteurs parlent français n’entraîne pas plus de réactions de rejet que par exemple, aujourd’hui, l’absence de l’accent méridional à la télévision ou sur les radios régionales. Le publie méridional n’a jamais exigé de retrouver mise en scène sa manière de parler et d’être.
Pourquoi est-ce Pelabon, ce modeste machiniste de 44 ans, à peine connu pour quelques chansons en provençal, qui tente l’entreprise ? Nous n’en savons rien et ne pouvons que constater.
Certes, à première vue, sa démarche relève du réalisme immédiat : la scène se passe à Toulon, dans le quartier populaire de Besagne. Quoi de plus naturel d’entendre dialoguer entre eux, et en dialecte, le savetier (Groulié) Maniclo (c’est le nom du gant de protection des cordonniers), sa fille Suzette, la délurée servante Marotte, le jeune matelot Tribor, ou le ridicule Trottoir, dont le cri : “ péou dé lébré, péou dé lapin ! ” dit la profession. Pelabon évite le faux pittoresque qui encombrera plus tard l’écrit provençal. Sa langue est, à peine outrée, la langue de la réalité et de la normalité. Les spectateurs peuvent s’y reconnaître sans problèmes.
Mais, à justifier une langue par sa seule normalité, on s’exposera à ne pouvoir longtemps tenir le choix, dans Toulon si ouvert aux influences “ franciotes ”, de par la présence de la Marine et du Bagne. Les successeurs de Pelabon buteront de plus en plus sur cette impossibilité : comment utiliser le provençal quand il est de plus en plus, dans la vie quotidienne, concurrencé par le français ?
En donnant une pièce toute en provençal, à une époque où chacun le parlait encore, Pelabon se veut auteur d’une “ vraie ” comédie, qui pose simplement la langue d’Oc en normalité, sans recours aux refuges de compensation affective et de valorisation/dévalorisation sociologique bien connus. Ainsi sans doute s’explique le succès, beaucoup plus que par un thème très conventionnel : Manielo le savetier a été nommé syndic de sa corporation, et il ne veut plus pour gendre du matelot Tribor. Suzette, sa fille, épousera Trottoir, dont la condition de marchand de peaux de lapins lui apparaît plus convenable.
Le succès tient sans doute aussi à la vision intimiste du petit peuple, où le spectateur, à défaut de se reconnaître directement, reconnaîtra à tout le moins ses proches. Manielo préfère le cabaret à l’échoppe, il aime chanter et rire, comme les autres personnages, et le publie chantera avec eux. Trottoir est un prudent égoïste. Marotte, la servante dégourdie, prend la vie comme elle vient, sans grandes illusions sur l’humaine nature. Les amoureux ont la fougue et l’intransigeance de leur âge, les “ vieux ” veulent encore jouir de la vie. Au-delà de ces vérités de grande banalité, mais de grande évidence initiatique, la pièce touche aussi à des zones d’ombre auxquelles l’imaginaire collectif est sensible, en ces époques de démographie et de mortalité bien différentes des nôtres : la mère est morte, le père ne consent à ne se séparer de sa fille qu’en la donnant à un homme de son âge, son double un peu. Le statut de Tribor est aussi ambigu : orphelin, il a été recueilli très jeune par Maniclo, élevé comme le frère de Suzette. Aussi schématiques que soient les personnages, ils ont une réalité que n’ont pas les fantoches du théâtre dialectal d’alors.
Telles sont sans doute quelques-unes des raisons du succès de la pièce au regard de la situation du théâtre provençal d’alors.
Mais d’autres raisons de ce succès tiennent sans doute aussi à la conjoncture politique. Car enfin, bien que sa conception date sans doute d’avant la Révolution, la pièce est jouée à Toulon en décembre 1789. (Comme souvent, on manque d’acteurs vraisemblables dans des rôles provençaux : Pelabon joue Maniclo, et la femme du directeur Marotte !) La première édition est de 1790, suivie de celles de 1792 et 1793, au plus fort de la crise révolutionnaire.
Or la pièce n’est absolument pas datée : aucun frémissement prérévolutionnaire dans le petit monde toulonnais de Pelabon. L’amusement devant le petit bourgeois parvenu est un lieu commun, depuis Molière ; Maniclo est fier d’être nommé syndic de sa corporation, alors même que la Révolution va supprimer les corporations. Tribor, le matelot, combat avec enthousiasme pour son Roi, sans la moindre récrimination contre les dures conditions de la vie à bord.
Mistral est sans doute bon juge qui écrivit : “ au mitan e au despié di tempèsto de l’epoco, li galejado de Maniclo fasien, riboun ribagno, s’embrassa dins un meme cacalas, nôsti paire afera, encagna e estrassa pèr li discordi publieo ”. Et il signale comment l’adieu de Tribor à Suzette (“ Lou Rèi mi demando ”) devient naturellement, lors de la levée en masse de 1792, “ La Lèi mi demando ”.
Pièce hors-jeu, au succès inattendu mais évident, Lou Groulié sera interdit par les autorités montagnardes en 1794 (cf. notre étude dans Cahiers Critiques du Patrimoine, Révolution). A vrai dire, on visait plus Pelabon, “ révolutionnaire ” modéré, que le Groulié. Ou peut-être lui reprochait-on de ne pas avoir de contenu alors que toutes les énergies étaient tendues ? Mais, en elle-même, la pièce n’eut pas d’utilisation anti-révolutionnaire. Des clins d’œil, sans plus. Ainsi Peise écrit, en 1878, selon le témoignage de vieux Toulonnais, que l’on faisait chanter à Maniclo : “ Déspiei la liberta, / lou ai fouasso gagna / Ren qu’émé moun alèno, / Mai l’a de gens qué viou / Qu’au gagna mai qué iou / Senso aguer tant de pèno ”.
Lou Groulié restitue la parole populaire sans les artifices de l’Ethnotype. Tout au plus, contrastant avec la médiocrité résignée des vieux (Provençaux !), Tribor est-il ce que devrait être le Provençal, gai, ardent, viril, emporté, amoureux, prêt à combattre pour son Roi et son pays : intégration de la provençalité à la communauté nationale autant que distanciation. Pelabon emprunte au type du jeune marin marseillais du théâtre dialectal des années 80. Il le transmet à Mistral, qui s’en inspire dans Calendal.
Mais ce bref surgissement, en “ normalité ”, de la langue du peuple n’aura pas de suites. Le succès de Pelabon n’entraîne pas la naissance d’une école. Peut-être aussi parce que, passé 1794, le peuple n’est-il plus vraiment acteur de son histoire ?
Pelabon est-il responsable des graphies de ses différentes éditions ? On trouve dans ces strates successives une langue notée au plus près de la prononciation, selon les normes mal assimilées de la culture française. Le lecteur actuel doit s’armer de patience pour retrouver parfois les mots familiers, amputés de consonnes non prononcées, coupées d’apostrophes inattendues, dépouillés des signes grammaticaux. Peu importait sans doute aux groupes d’amateurs qui un peu partout reprenaient la pièce : les mots sont faits avant tout pour être dits.

ACTE PREMIER. - Le théâtre représente une rue à la première coulisse & à gauche des Acteurs est la maison de Maniclo. La pièce commence à la pointe du jour.

Scène première (Maniclo seul)

Es panquaro ben jour, quan ay en paou d’affayrel
D’abord qué sieou oou lié mi vyro dé tout cayré
A forço de vira, cé m’endormi en paou
Faou ren qué pantailla, mi levi en sursaou.
Despui doux ou très jour, man adu tan d’ouvragé,
Per pousquet trabailla ay gayré dé couragé.
Moun payré mi disié, d’aquo lia may d’un an
Maniclo, ven’eici, escouto moun’enfan :
Lou mestié dé groulié, segu qu’es hounourablé,
May és fouaço genan, és pui desegréablé.
Que quan voulés en paou vous ana devarti,
Vo ce manquas d’un jour, fés soufri lou publi
Ven lou tier, ven lou quar, vadurré dé bésougno,
Et quan vous troboun pa, disoun, és un ibrougno.
Foou qué sié interdit... Dien pa qué ben souven,
Leis affayré toujour si fan mies en buven.

Maniclo raconte qu’il a rencontré à la guinguette un marchand connu en faisant son tour de France. Il s’interrompt pour réveiller sa fille Suzette.

... S’espero pa, a cé qué li vaou diré,
Et despui quoouqué ten, la vesi gayré riré,
Et la veou chagrina d’oou matin jusqu’oou soir
You crési qu’és l’amour qué li serro lou couar.
Sabi qu’aymo Tribor ; és soun bouan calignayré,
Et lou l’avian proumés, tant you coumo sa mayré.
Paour’Anno Maniclo, toujour creidavo en paou,
Diou ague més soun cor, soun amo en repaou !
Avian ben dessida qu’oou retour dé soun viagé,
Sansso may éspéra, farian aqu’eou mariagé ;
Quan Tribor s’embarqué, fougué ancin d’accor
May depuis qu’és parti m’an fa sendi d’oou cor.
Et vous layssi penssa, quan un homm’es en plaço,
S’un matelot és fa per intra din sa raço.
Aquo mi couven pas... foou sousteni soun rang,
Et per me destingua, li douni lou marchand.

Scène IL - Suzette retient son père qui veut sortir, “ prendre la lignotto ” (se griser), ils passent en revue les souliers à réparer, avant que Maniclo ne réussisse à sortir.

Scène 111. - Suzeto, seule : (Son père a promis de lui parler du mariage) :

Per mi douna couragé
Cresi que dis a quo, car m’en parlo jamay,
Vo ben va dis expré, per resta en paou may.
Bessay fara may ren dé toute la journado,
Eou a pa coumo you qué siou tan affligeado.
Car despui lou moumen que Tribor és parti,
Sabi pa cé qué ay, ren poou mi déverti.
Lia proché dé sinq més qu’ay gés de sei nouvello,
Aquo mi fa soufri uno peno cruéllo.
Moourié pas ooublida, lou couneici trop ben,
A pa coumo Messiés, qué venoun én disen :
Boun jour moun bél enfan, vous eto bien joulio,
J’ai vous aymerois bien, & per touto ma vio.
Ce vous voulés venir, déman din moun zardin,
Vous fayré un bouqué d’yéri, de joousemin,
Vou risqueré pa rien. Entendés-vous ma bello
Et puis n’en dien ooutan en fouaço Dameisello.
Tribor dis pas ancin, sabi qué m’aymo ben
Et qué m’escrivé pa, l’arriba coouquarren.

Suzetto chante ensuite une ariette (air, de Blaise & Babet. Entend ma voix, viens cher amant). Il faut souligner l’importance de la partie chantée, qui restera populaire longtemps encore au XIXe siècle :

Reven Tribor, ven counsoula, / Ta ben eimado, / Poou pa resta longtens luencho dé tu ; / Car ce sabiés, coum’ooujourd’hui, / Es afligeado / T’empressariés de courouna sei veu - / Soufré millo tormen, Despui qué sies absen. / Tribor réven, Suzeto t’aymo ben. / / Quan sian ben amourouso, / Moun Dion lou marri maou ! / Sian toujour doulourouso, / Senço repaou. / Sabiou perdu soun couar, / Adiou tout moun espoir ; Oh qué siou malhurouso, / Bessay qu’és mouar. / Reven Tribor, ven counsoula, &c /

Scène IV. - Suzette chante à son amie Marotte la chanson d’adieu de Tribor :

Saguessés vi Tribor quand mi fé seis adiou,
Si mété à ploura... Aquo, foulié l’entendré :
Menbraço & mi dis, ém’un couar lou pu tendré
Adiou ma Suzeto, Paouro pichouneto,
Vaou menbarqua, bouto ti fachés pa.
Mouen Rey mi demando,
Et quan mi coumando,
Fen voulountié, siou jamay lou darnié.
Ti pouadés créiré,
Et va pourras veiré ;
Qu’oouray toujour per tu lou memé amour.
Bounheur de ma vido,
Moun amo ravido
De ti pousseda, siou toujour transpourta.
Adiou ma Suzeto, & jusqu’à lou darnié,
Toun pero m’a proumés d’abor que revendray,
Qué tout dé suito you t’espousaray.
Souto daquel éxpoir moun couragé affermi ;
Faray senço peno tranbla l’énemi.
Per tu, & per moun Rey, you dounariou ma vido
Et per ti merita
Jamay lou dangié pourra marresta.
Puisqué men vaou rampli de toun amour ;
Siegués seguro que à moun retour
Seray digné dé tu, & coumo un bouan garrié,
Ti vendray veiré, cuber de l’oourié.
Adiou ma Suzeto, &c...

Marotte lui annonce philosophiquement que son ami, Papouli !, l’a délaissée pour épouser Leidète ! Elle ne le regrette pas car il était jaloux et lui rendait la vie difficile :

S Quan soun jaloux ansin, provo qué an d’amour.
M Un parti coum’aqueou lou troubaray toujour,
Car per si troou pressa, souven sian atrapado,
Quand avés di oui, sias pui embarrassado.

Ariette - Air d’Azémia, aussitôt que je t’apperçois, &c.

M - Sian quoouquo fés heu troou pressa
De si mettré en meinagé,
Foou qu’un mo per nous engagea,
Nen foou pa d’avantage,
May a qu’eou mo lou pu souven,
Nou couasto tou nouastré beou ten.
Non couasto, Non couasto tou nouastré beou ten,
Sian per toujour din l’exclavage,
Suivan doou mari qué fen Io
Yeu vesi ben... Yeu vesi ben,
Yeu vesi ben, en tout aquo
Qué la caouvo voou pa lou mo.
Quan sias toutei doux ben uni
Fés pas un marri meinagé,
Dias aqu’eou mo émé plaisi
Cherisés lour mariage.
Lei plesi qué goustas ensen,
Supouartoun tou lou marri ten,
Supouartoun.
Supouartoun tou lou marri ten,
E ben luen destr’un exclavagé
Cresi puleou qu’es un bouan Io,
Yeu vesi ben... You vesi ben,
Yeu vesi ben qu’en tout aquo
La caouvo voou may qué lou mo.

M Bouto lei hommé d’ooujourd’hui
Soun paouro marchandiso.
Vou fan dire aqueou mo... Et pui
Voualloun pa ana à l’Egliso.
En fen semblan qué v’aymoun ben
Vou metoun qué din leu tourmen,
Vou metoun Vou metoun que din leu tourmen.
Per évita aquel exclavagé
Qué sigués pa pui aqui so,
Foou pa jamay din tout aquo,
Risqua la cavo avan lou mo.
Vay, de mi marida, ay panqua l’entencien.
M’arresti en paou trou, vaou fa mei prouvesien.
Vendina émé you sabés qué sien souleto,
Et quan oouren
dina...

s - Oh, non, siou tro inquieto, Va ti proumeti pa...

M - Et ben adieu, boun jour.
Mi vaou leou despacha, ti viray oou retour,
Et dé té chagrina, vay, siegués pa pa tan soto,
Crés my, fay coumo yen...

Scène V. - Manicle annonce à sa fille que le bateau de Tribord
est en route pour la Martinique, et qu’il ne reviendra pas avant
trois ans, s’il réchappe d’une très grave maladie. Suzette est anéantie.

Maniclo : Avay parlés aqui coum’uno Tragédie.
Quan lou Mari ès mouar, la Fremo van brula,
Et laoutro dins un poux, serquo dé si nega.
May és pa pu leu ten d’aquelei tarounado,
Soun veouso ooujourd’hui, deman soun counsoulado.
Mai leissen tout aquo, escouto mi ma fie :
Afin de Pooublida, t’en offri un que brie
... Ay per tu un parti, que ès counsidérablé,
Un homme dé bouan sen, un éta hounourable,
Pa jouiné, és veray ; may és tan bouan enfan,
A d’argen à labri, Anfin es un Marchan
/ ... /
La fie d’un Groulié, qu’és lou Sendi doou cor,
Es pas facho bessay per prendré un butor...

Mais la seule réponse de Suzeto est :

 Mé n’en dirés pui tan, qué va mi farés creiré.

Scène VI. - Marrotto annonce à Suzette, seule, que Tribord vient d’arriver.

Scène VII. - Maniclo, seul, chante sa célèbre chanson

Maniclo és bon Groulié,
Dins aqu’esto mestié,
Trabaille émé zéle.
L’ouvage manquo pas,
Et per si fa cooussa,
Ven toujour quauquo bélle...
Per mi leou remounta
Noouriou pas qu’a cooussa,
La bloundo émé la bruno.

Scène VIII. - Trottoir, l’ami de Manielo, arrive en poussant son cri, “ Peou dé lébré, peou dé lapin ”. Maniclo lui explique comment il faudrait aborder Suzeto :

“ D’abor saludariou.
La regarderiou ben, & puis apré, diriou...
Per va ben arrengea, és pa cé qué m’entriguo,
Siou pa embarrassa, espero uno briguo...
Ah, d’abor li diriou... Sias la floux d’oou cartié,
Vou ressumelaray un pareou de soulié... ”

T - Li parla de soulié, és uno platitudo.

M - 0, mi pardounaras, en fé de l’habitudo
Coumo tou. toujour n’en faou, n’en parli ben souven,
Enfin varrengearas...

T - Vay, aquo anara ben.
Sabés quay émé you mei calita requiso,
Et qu’ay toujour vendu dé bello marchandiso,
Sié dé péou dé lébré, vo dé péou dé lapin
Qu voudrié m’attrapa serié ben dei pu fin...

Cet étalage de médiocrité se clôt par cet échange de propos

M - Oouras un beou pero, qu’és din lou Sendiqua
Lou Dimenché mi faou uno béllo couluro.
T - Quan seren toutei doux, oouren bouano figuro.
M - Vay, faren dé jaloux ! Et pui per lou talen,
Quan soourras cé qué siou, alor saras counten. / ... /
T - Saren ben toutei doux, fen leou aqu’eou Mariégé,
Viouren touteis ensen, & pagés dé partagé.

[Idéal ambigu de ménage à trois où la fille reste la fille et où l’ami est comme un double du père.]

ACTE Il

Scène 1. - Marrotto va chercher Tribor.

Scène Il. - Suzeto, seule : Ay moun amo ravido. / L’amour vou fa mouri, may voit rendé la vido...
Elle chante.

Scène Il. - Maniclo essaie de présenter Trottoir à sa fille. Il les laisse seuls.

Scène IV. - Suzeto : Oh ségu qué jamay prendray aquel emplastré,
Vaou lou veiré veni ; ne n’en diray quatré,
May lou vaou rambourra, vaqui moun intencien...

Trottoir fait une déclaration ridicule

Escoutas, ... De mémé que la bell’oouroro,
Que ven en si lévan din lou zardin de floro,
De mémé vostreis très soun vengu din moun couar,
Li restaran grava jusque qué siegi mouar ;
Lou rousignoou dabor per li fayré hooumagé,
Fa din tou lou zardin, retenti soun ramagé,
You à vous agrada ay mé ton moun espouar,
Veni eici coume cou, despluga moun savouar.
L’oourore, tou dabor, va beisa la viouleto ;
Et you per ceuntro coou, ven brassaray Suzeto.

Suzeto le repousse en chantant :

Lou pu bel éritagé
Es quan vous eimas ben
Et vesi qu’à vouastr’agé,
Oouriou gés dé beou ten,
Ooouriou, gés dé beou ten
Lei vieillar d’ooujourd’hui,
Proumetoun fouaço, & pui,
Din certeneis affayré
Célei vesias, pecayré,
Voou servou dé ton cayré,
Et soun fouaço jaloux.
Bijou... Bijou...

Scène V. - Suzette -

Etben qué n’en dirias d’aqu’eou viey casquaveou,
Mi voulié fa sa cour, émé soun viey museou.
A quo s’espousavias un hommé d’aquel agé,
Foudrié din quatre jour li fayré dé poutagé,
Li ben cooufa lou lié, quand si voudrié coucha,
Et pui toute la nué, l’entendrias touseilla.
Fooudrié en l’espousan li servi dé chambriero,
Cé éro per Tribor, seriou pa la darniero :
Ero enquaro pichoun, qué perdé sei paren,
N’aoutré n’aguerian souin, érian toujour ensen.
Pensas ren qu’à jouga, quand sias din lou bas agé,
Et dabor qué sias grand, sooungeas leou oou Mariage.
May moun pèro tanben, émé tou soun savouar,
Mi choousis un mari, qué és lamita mouar.
Qu’a pa may dé vigour qu’uno poulo bagnado ;
Cé voulié mi fourça, seriou ben atrapado.
Cé voou ren escouta, puleou de counsenti,
Avan dé l’espousal eimariou may mouri.

Scène VI. - Arrivée de Tribor, enthousiaste et amoureux ! :

T. - Vay, quan lei Prouvençaou partoun ben amouroux,
Soun segu oou coumba, d’estré vitourioux :
Soun jamay lei darnié oou camin dé la gloire,
Anima per soun Rey empouartoun la vitoire.
Dé toutei leis exploi tiroun pa vanita,
Per l’ennemi vincu soun plen d’umanita ;
Et pui, lei véas véni, Ion couar plen d’allégresso,
Dei loourié quan cueilli, courouna sei mestresso.

[Le théâtre marseillais faisait déjà parler ainsi, en style noble, les jeunes héros retour du combat.]

Mais Marotte et Suzette le ramènent à la réalité de son mariage compromis par Maniclo, dont Marotte dit -

L’an fa Sendi d’oou cor, a ooumenta dé ran,
Ti voou plu per beou fiou, a choousi un Marchan.

Scène VII. - Malgré tout, Tribor accueille son père adoptif avec reconnaissance :

Moun pero, venés leou, fasés m’une caresso,
Et coumo vou pourtas, toujour mêmo tendresso.
/ ... /
Voudriou pousqué d’ooumen davan vouastro presenço
Vou paga lou tribu de la recouneissenço,
Et per maquita vou dounariou moun san,
Pourriou jamay paga de servici tan gran.

Scène VIII. - Maniclo lui explique les raisons de son revirement

Despui que siés parti, ooucupi uno plaço
Que mi fa destingua & hounouro ma raço ;
Chaqun mi fa sa cour, siou Iou Sendi d’oou cor
/ ... /
Aoutrei fés mi vésiés em’un tas de Groulié,
Lia Ion-ten qu’ay quita aquelei coumpanié,
Em’elei ooujourd’hui, mi veiras pa plus gayré.
Georgi Ion pasticié, Agara lou cardayré, / Rouillard, doou ferri viei, Grapaou lou teisseran,
Pressoir que fa d’oubli & Mincé Ion Marchan. /

T Aqu’eou que dias aqui vendé que d’alumeto.

M Aquo li faparen, a toujour letiqueto.
Et vendrias ooujourd’hui de jugué eis enfan,
Vo ben d’aneou de crin, qué sias toujour Marchan
Que vendé d’armana, que vendé de luneto,
Baste que sié Marchan, li dounaray Suzeto.

Scènes IX ; X ; XI. - Tribor, indigné, menace Trottoir, qui a peur et abandonne. Maniclo s’en sort par un énorme mensonge : il ne voulait qu’éprouver l’amour de Tribor.

Scène XII. - Pour consoler Trottoir, Mani lo veut le marier à Marrotto.

Scène XIII. - Bonheur des jeunes promis. Marrotto dicte ses conditions à Trottoir .

Vou diray en doux mo toutei meis intencien
Sabi, couino marchan qu’avés qu’oouquo richesso,
Vouali dé voustré ben estré toujour mestresso ;
Quan seren marida pourtaray lei riban,
En tou cé qué voudray anarés oou davan,
M’achetarés toujour lei pu belo dantelo,
Et mi farés pourta l’endianno la pu belo ;
Tamben per mi flata oouray un papioun
Emé la cheino d’or, & noun pa dé letouin.
Mi croumparés oouci cé qué sera dé modo ;
Oouren un gro miraou, uno belo coumodo,
Et toutei lei matin avan dé mi leva,
M’adurrés lou caffé, vo ben lou chicoula ;
Oouren oou veisseli dé fayanco ben belo,
Qu’anfin chaqué toupin, agué sa cabusselo.
Vaqui moun sentimen, cé poou vous agrada,
Démin émé Tribor faren lei doux countra,
Et si maridaren...

Mais, évidemment, Trottoir prend la fuite.

Dans le vaudeville final, chacun chante la morale qu’il tire de l’aventure, Maniclo qu’il faut rester dans son état, Suzette et Tribor que l’amour triomphe, Marrotto qu’elle a trop fait la fière et qu’il faut savoir accepter un mariage de raison sans trop exiger, Trottoir que les vieux ne doivent pas prendre le risque d’épouser des jeunettes...

Minerve à Toulon ou le reniement de Pelabon :

Très peu de temps après le triomphe, pièce hors-jeu dans le processus révolutionnaire, Pelabon intervient directement, par une seconde pièce, bilingue celle-ci.
Bory, prudent, en dit seulement ceci en 1858 : “ La seconde pièce de Pélabon, représentée le 3 juin 1790, et imprimée, la même année, chez Mallard, a pour titre La Réunion patriotique ou Minerve à Toulon. C’était un tribut payé à la Fête de la Fédération, et l’intérêt qu’elle excita au premier moment s’effaça plus vite encore que le souvenir de l’événement qui y avait donné lieu ”.
La Revue Félibréenne dit simplement, en 1888, que “ Pélabon fit jouer une pièce politique à propos de la Fête de la Fédération, intitulée La Réunion patriotique ou Minerve à Toulon ”, mention reprise textuellement, mais en provençal, par Monnet en 1901.
Et, pas plus à ce moment que par la suite, l’attention des commentateurs (?) ne sera attirée par le fait que, pratiquement, cette pièce est contre le provençal, qu’elle est, au rapport de son Groulié, une sorte de reniement.
Qu’en en juge : un capitaine, un brigadier, un volontaire nationaux sont occupés à préparer, sur une place de Toulon, l’autel de la Fête de la Fédération. Les trois hommes condamnent la politique, qui divise les citoyens. La “ politique ”, pour Pélabon, c’est essentiellement l’activité de ceux qui, jugeant la Révolution inachevée, veulent encore combattre les Aristocrates
— Le Volontaire :
Nous sommes tous français,
Et je ne conçois pas qu’on se livre aux excès,
Pour défendre le bien de la cause publique.
— Le Brigadier :
Tu ne le conçois pas ? C’est de la politique,
Que naissent tour à tour toutes les passions,
L’envie, la discorde & les divisions.
Il est de ces mortels, qui nourris dans la haine
Trament de noirs complots & font croire sans peine
Colorant leurs discours du nom de vérité,
Que la division forme la liberté ;
Et fascinant les yeux d’un Peuple trop crédule,
Pour loi ils font passer un conte ridicule.
Ce peuple ainsi séduit, aveugle en ses desseins,
Croit sauver son pays, prend les armes en mains,
Ne songe qu’à détruire, et creusant un abîme,
Il devient à l’instant la première victime
Des complots criminels des esprits ennemis.
Qui s’inquiètent peu de l’avoir compromis.

Surviennent deux paysans

— Le Capitaine :
Que veulent ces gens la ? Que cherchez vous ici ?
— Le Paysan père :
Venoun moun ufficié partagé leis plesi
Qu’anas touteis avoir dins aquesto journado.
— Le Capitaine :
Volontiers mes amis...
— Le Brigadier :
Ecoutez camarade, Venez-vous de bien loin ?
— Le Paysan fils :
Faisons que d’arribé
Nous sommes pas d’eici, may nous sommes francés.
— Le Capitaine (au Brigadier) :
Ecoute, va-t-en voir si la troupe est venue
Préviens-moi dès l’instant qu’elle sera rendue.
— Le Volontaire :
Je m’en vais avec toi, nous reviendrons encor.

Scène III. - Le Capitaine et les deux paysans.
— Le Capitaine :
Montre-moi ces papiers, as-tu ton Passeport ?
— Le Paysan fils :
Nous n’avons pas crésu que nous devions n’en prendre
Nous sommes conneissu ce voulés nous entendre.
— Le Capitaine :
C’est bon, d’où venez-vous ?
— Le Paysan père .
Venons que d’Enbroussan (1)
(1) Note de Pelabon. Petit village aux environs de Toulon.
You, je siou lou pere & lui ce moun enfant.
— Le Capitaine :
Allons, cela va bien ; & que venez-vous faire ?
— Le Paysan fils :
Nous venons pour intré d’intré leis Voulountaire,
Dedans nouastré pays la pas gés de trabai
Venons s’establi eici, n’en sourtiren jamaï.
— Le Capitaine :
Avez-vous de l’argent ? Il faut manger pour vivre.
— Le Paysan père :
Moun Diou ! qu’aquo ès ben dit ! vous parlés coum’un libro.
— Le Capitaine :
Quel métier faites-vous ?
— Le Paysan fils :
Sian de paourei paysans.
— Le Capitaine (vivement)
Des paysans, dis-tu ? ce sont de braves gens
je les estime fort ; ce sont, malgré l’envie,
Les pères nourriciers de toute la patrie.
Le soldat la deffend, le marchand l’enrichit,
Du brave laboureur le travail la nourrit.
— Le Paysan père :
Moussu, c’és bien d’ouneur ce qué nous dias nous flato.
— Le Paysan fils :
O ! vé, din nouastre état la pagés destocrate.
— Le Capitaine :
Qu’entends-tu par ce mot ?
— Le Paysan fils :
Ma fé, n’en sabi ren
May, disoun coum’aquo qué la d’aqueleis gens
Que Troubloun lou repaou dé toutei lei famiyos,
Et qu’en fasen ansin trahissoun la patriyo.
— Le Capitaine :
On t’a voulu tromper, va, ne crois pas cela.
— Le Paysan fils :
D’abord qué va mi dias, siou leou dasabusa.
 Le Paysan père :
Cepandant, n’avien dit qu’érias dedin lei lagnos
& qué d’aquélei gens avien fa dé magagno
Per troubla lou répaou deis bravé citoyens,
S’aquo èro veray, li gagnarien parren,
Sian tous dé braveis gens, mai, vé, din la coulero,
— Le Capitaine :
Calme-toi, mon ami, tu verras le contraire.
(à part) . Voilà comme en erreur le vulgaire est induit
On lui peint tout en noir ; voilà comme on séduit
Des hommes vertueux, ignorans, mais faciles
A se laisser tromper va nous sommes tranquilles
Tu le verras bientôt.
— Le Paysan père :
Tant miés, nen siou ravi.
— Le Paysan fils :
Aro moun bouan moussu, foou nous faire un plési
Es dé nous recevoir dins vouastro coumpeniyo.
— Le Paysan père -
Foou què touteis ènsèn soustenguen la patriyo.

Minerve enfin, en personne, vient saluer les participants à la fête patriotique, et tout particulièrement les élus :

Tous les Municipaux en employant leur zèle
S’occupent d’écarter différentes querelles ;
Et consacrant leur tems, leur propre liberté
Pour régler des impôts la juste égalité...

Tous célèbrent la Nation, la Loi, le Roi, et chantent

Bon Roi de France
Notre libérateur
D’un peuple immense
Tu règnes dans le cœur
Viens par ta présence
Faire tout leur bonheur. ”

Le mot de la fin est aux deux paysans

— Le Paysan père :
Puisqu’eici din Touloun chacun canto tan ben,
Moussu permettés mi dé eanta coouquaren,
Va mi refusés pas, ma joy sera parfaite.

— Le Major :
Volontiers, bon vieillard, vous êtes de la fête.

— Le Paysan père :
Canti pas gayré ben, qu’u s’oou coumo faray...
Q quand lou couar vadis...

— Le Paysan fils :
You vous ajudaray.

Le Paysan pere :

Air - qu’on chante à table dans la bataille d’Yvri.
Dé què joy moun amo és ravido
Mi souvendray d’aquestou jour
Es un deis plus beou dé ma vido
D’in Toulon fixi moun séjour,
Pople de la Franço
Véas eici pas daoutro embicien
Què dé canta en réjouissanço
Vivo lou Rey & la Nacien (bis)

— Le Paysan fils :

Escriven d’in nouastré villagé
Qué goustan dé plesi ben doux ;
Què chascun prenen soun bagagé
Vengoun eici per estré huroux.
You & ma Nourado
Cantaren émé distincien
Lou refrin d’aquesto journado,
Vivo lou Rey & la Nacien (bis)

— Le Paysan père :
Vaoutreis chefs ô parfaits moudelo
Dé sagesso & de vertu,
Dé respect, d’amour, & dé zelo,
Venen vous oauffrir lou tribut
Din chaquo famillo ;
Veirèz per la plus douço unien
Canta l’himno dé la patrio
Vive lou Rey & la Nacien. (bis)

Fin : toute la troupe défile et la toile se baisse.

Le 14 mai, à la Fête de la Fédération, le Commandant de la Marine avait mené les farandoles, après le Te Deum devant l’autel en plein air. Mais, en fait, la situation reste très tendue. Les bourgeois de Toulon sont partagés et vont bientôt se regrouper en deux clubs antagonistes.
A lire Pelabon, rien de tel. Triple union du Roi, de la Loi et de la Nation. Du peuple, des volontaires de la Garde Nationale et de l’Armée. Il est de ceux qui s’en tiennent au compromis constitutionnel entre le Roi et l’Assemblée sur le plan national, et, sur le plan local, au compromis entre les autorités municipales et la Marine, les régiments royaux. On peut en juger par sa dédicace :

“ Dédicace à Messieurs les Maire, Officiers municipaux, Procureur et Substitut, et Messieurs les Notables de la Commune de Toulon.
A qui pourrois-je dédier mieux qu’aux pères de la Cité, l’ouvrage où j’ai essayé de représenter le spectacle de la triple alliance qu’ils protègent, et de ce jour où les citoyens devenus égaux par le patriotisme se sont tous réunis ? Ce n’est que dans l’ordre et la paix que chacun peut trouver sureté et bonheur. Il était bien permis de s’exalter à l’aspect des plus heureux présages et de la joie vive et pure dont tout le monde étoit pénétré. ”
“ Si Minerve que j’implorois ne m’a point assez prêté son aide, poursuit Pélabon, je suis sûr de trouver parmi vous la sagesse dont elle est l’emblème. ” (Minerve parrainait une loge maçonnique de Toulon.)
Ainsi, six mois après Lou Groulié, Pelabon délaisse l’expression provençale ; elle rie lui apparaît pas conforme à la solennité de la circonstance. La Révolution s’écrit en français national. Et il faut remarquer à cet égard que les communes disposant dorénavant d’une quasi autonomie, c’est bien pour satisfaire les notables de Toulon que Pelabon écrit en français. “ La Municipalité se tient honnorée de la dédicace qu’il lui offre de cette pièce, & l’accepte avec reconnoissance ”, lui répond-on.
Mais, plus encore, alors qu’il aurait pu écrire toute sa pièce en français, (un français dont Berenger aurait pu être satisfait, tellement le machiniste de Besagne s’enfonce dans la rhétorique du temps), Pelabon marque péjorativement l’expression provençale. Le texte, justement parce qu’il se veut “ apolitique ”, c’est-à-dire en fait hostile aux révolutionnaires toulonnais les plus décidés, évacue le bouillonnement populaire du grand port vers une paysannerie exotique : les seuls partisans d’une intervention résolue contre l’aristocratie, et les seuls à parler provençal, ou un mauvais français provençalisé, sont deux paysans ignorants et naïfs descendus du Broussan. Le choix n’est pas innocent de ce village difficile d’accès et faiblement peuplé, bien différent des gros villages proches, réceptifs à la propagande révolutionnaire. L’engagement populaire est comme mis hors-jeu par la marginalité du Broussan. Le provençal, dénoncé comme facteur d’arriération, arme de la propagande des exaltés, ne témoigne plus que de la division sociologique (paysans) et politique. Nous sommes loin de la tentative totalisante du Groulié.
Tout au plus, à la fin de la pièce, Pelabon recourt quelque peu à l’utilisation unanimiste de l’ethnotype ; Minerve s’écrie :

Provençaux braves gens vous m’arrachez des larmes
Par ce charmant accord : Dieu bénira vos armes.
En écartant d’ici toute division,
Vous servirez d’exemple à chaque nation...
L’esprit vif, un peu prompt, mais juste, bienfaisant,
Toujours sujets soumis, & le cœur excélent,
Par les nœuds du serment, par ce charmant usage,
Vous avez cimenté cette union si sage.

Et quand Minerve s’en va, Pelabon récupère subitement l’énergique naïveté tant vantée du Provençal. Le paysan fils lui dit

Minervo, oou nous dé Diiou ! nous abandonnés pas
Ooutramen nous metés touteis din l’embarras.

Il semble que Pelabon soit revenu ensuite à ses premières amours, en composant Mathiou et Anno, pastorale en un acte et en vers provençaux, pour la scène de Toulon, en 1792. Nous ne savons rien de cette pièce, dont Bory dit que le manuscrit aurait été perdu dans le naufrage du bateau sur lequel naviguait, sous l’Empire, le fils de Pélabon, héritier des papiers de son père. Peise, enquêtant en 1878 auprès de ses compatriotes, écrit : “ On nous saura gré de reproduire dans toute sa naïveté, un fragment d’ariette de cette pièce ; "Toutei dous dins sa cabano, / Crègnoun pas lou marri tem ; / Quan Mathiou es eme Anno / L’a degun de pu countent. / Luen de la foulo importuno, / A la gardo doou troupeou, / Jouissoun de la fortuno / Que Diou mando ci pastoureou". Cette pastorale n’eut pas le succès de Maniclo, mais ses personnages sont restés légendaires, car l’on dit encore lorsque l’on rencontre un coupe bien uni : "Es Mathiou eme Anno que van gagna lou jubilé oou baou de quatre houros". ”

La langue dans la crise révolutionaire. 1792-1793

La pastorale de Pelabon se joue en 1792, année cruciale : la Patrie est en danger, les volontaires marseillais et toulonnais prennent les Tuileries et renversent la Royauté. Dans l’été, les révolutionnaires de Toulon liquident nombre de leurs adversaires, persuadés qu’ils sont que le salut de la Patrie exige la disparition des traîtres. La douceur pastorale convenait mal aux passions toulonnaises.
Henry (1778-1856) est bon témoin (il était alors à Toulon élève chirurgien de marine). Il rapporte dans son Histoire de Toulon depuis 1789 jusqu’au Consulat (Toulon, 1855), quelques fragments de chansons en dialecte. Ainsi, en 1791, après la fuite du Roi et sa capture, les royalistes de Toulon chantent : “ Qu voudra gès de Reï, / Qu’un tron de Dieou lou cure ! ”. En mars 1792, avant de s’attabler au grand banquet patriotique qu’elles ont organisé, les femmes défilent en ville, et pendant ce temps les hommes mangent à leur place. Le lendemain, on chante : “ N’an fa paga quaranto soou, / Aven pas mangea un f... ! ”. Fragments qui ont fait le bonheur des laudateurs de la gaieté provençale, jamais en défaut. Pourquoi ne pas prendre aussi en excellente plaisanterie la chanson qui accompagne la pendaison de Pelissier, marchand de chandelles exécuté par les jacobins au début de l’été 1792 : "0 Pelissier, lou candelier, / Fasiés un vilen lanternié"
En vérité, si pour les participants du processus révolutionnaire, le français est la langue de l’engagement politique formulé, le provençal est la langue de l’affrontement spontané, la langue des tripes dans laquelle on attaque l’adversaire d’autant plus cruellement qu’il est le voisin, le compatriote. Henry montre bien que cette utilisation “ spontanée ” de l’idiome natal traverse toutes les couches sociales. La chanson n’est en rien la création brutale du petit peuple, mais bien plutôt celle des bourgeois qui, par ailleurs au Club jacobin, s’essaient au français citoyen.
“ On a peine à comprendre aujourd’hui la sanguinaire frénésie qui, à ces lamentables époques, s’était emparée de personnes réputées probes et humaines jusque là, de personnes ayant constamment joui de cette juste considération qui s’attache à l’honneur, à la délicatesse, à la loyauté dans les affaires de la vie, tant dans la classe des juriconsultes et des artistes (NB : artisans), que dans celle des commerçants et des industriels. Des individus de ces différentes catégories que nous pourrions nommer, s’ils ne trempaient de fait dans ces massacres, y poussaient par leurs propos, y applaudissaient après la consommation, encourageaient par leur accueil ceux qu’à si juste titre on avait qualifiés de buveurs de sang. Il nous souvient d’avoir entendu, après les meurtres du mois de juillet, des personnes appartenant aux classes que nous venons de mentionner, composer, portes ouvertes, dans un café renommé alors, des couplets auxquels chacun fournissait un vers ou une idée, et les chanter avec de grands éclats de rire : et pourtant nous le répétons, c’étaient des hommes d’une bonne position sociale et jusque là honorables dans leur état. Ces couplets, qui devinrent la chanson du peuple, et dans lesquels, à côté des traits sanguinaires se trouvaient des saletés dignes de l’époque, commençaient ainsi : "N’en pendrem mai d’aristocrates". [nous en pendrons encore des aristocrates - pendrem : graphie d’Henry]. Toutes les victimes y étaient passées en revue avec d’horribles plaisanteries que la mine qu’elles faisaient pendant leur martyre ou après leur mort. ”

Nous abandonnerons Pelabon en 1792. Son itinéraire est désormais marseillais : il est engagé comme machiniste au Grand Théâtre. Simplement, pour montrer comment se bâtit une légende, voyons ce que les commentateurs ont dit de sa création de 1793, dont le texte est perdu ; Bory écrit : “ L’emploi de machiniste au Grand-Théâtre de Marseille étant venu à vaquer, en 1793, Pelabon fut appelé à le remplir et ne tarda pas à être dénoncé comme aristocrate. C’est pour détourner les soupçons et mettre sa vie à l’abri d’un danger imminent qu’il se décida à écrire et faire représenter Le sans culotte à Nice, comédie révolutionnaire en un acte et en vers, qui ne fut point imprimée et dont tous les rôles, à l’exception de celui d’un émigré, étaient en provençal ” (1858).
La Revue Félibréenne, 1888 : “ En 1793, Pelabon fut appelé à remplir l’emploi de machiniste au Grand Théâtre de Marseille. Il y fit représenter, pour célébrer l’entrée des troupes de la Convention dans cette ville, une comédie révolutionnaire en un acte et en vers Lou sans-culotto à Niço, dont tous les rôles, excepté celui d’un émigré, étaient en provençal ”.
Ce qui devient, sous la plume toujours aussi lyrique de Jean Monnet en 1901 “ En 1793, la plaço de machinisto dóu grand teatre de Marsiho estènt vacanto, Pelabon la demandé e l’òtenguè, ço que ié permeteguè de faire flòri emé si representacioun de Maniclo, mau-grat lou vènt de tempesto que boufavo d’aquéu tèms. Mai, coume pa ges de bèu pantai que noun s’esvaligue, d’enterin que se chalavo is aplaudimen que li Marsihès largavon à sa coumèdi espiritalo, fuguè denouncia coume aristoucrato, e, pèr asvarta l’aurige e sauva sa vido, lèu, lèu, escriguè e faguè representa Lou sèns-culoto à Nîço, coumèdi revouluciounàri en un ate e en vers, que se jougUè pèr celebra l’intrado di troupo de la counvencioun a Marsiho ”.

Une vérification dans la presse marseillaise des années 1790-1794 m’a permis de constater que Lou Groulié est représenté dès 1791, avant l’arrivée de Pelabon à Marseille . mais il n’a pas les honneurs du Grand Théâtre. C’est l’autre théâtre marseillais, spécialisé dans le répertoire distractif, qui l’accueille. Le fait illustre bien le statut mineur du théâtre dialectal. Quant à la pièce de Pelabon, elle est représentée peu après l’entrée des Français à Nice, au tout début 1793. La sécession fédéraliste n’a pas encore éclaté, et les troupes montagnardes qui rétablissent l’autorité de la Convention n’entreront à Marseille que fin août 1793.
“ On a donné sur le Théâtre de la Rue Beauvau, une petite pièce intitulée Les Sans-Culottes à Nice, comédie en un acte, en vers provençaux et français, du cit. Pelabon, de Toulon. Il y a du sentiment. & surtout un patriotisme éclairé, dans cette petite pièce, due à l’entrée de nos troupes à Nice. L’auteur a rempli dans sa comédie un rôle de garçon cabaretier, & ce n’est pas celui qui a été le plus mal joué. ” (Journal de Provence, 12 janvier 1793.)
L’interdiction du théâtre provençal à Marseille ne sera proclamée, quelque temps, qu’en 1794.
Sur toutes ces questions, nous renvoyons à notre article dans Cahiers Critiques du Patrimoine, Révolution, 2.1986,

Le Consulat et l’Empire.

On sait comment, Robespierre abattu, la bourgeoisie révolutionnaire consolide son pouvoir tant contre la gauche populaire que contre les nostalgiques de l’ancien régime. Le coup d’Etat de 1799 (et la prise du pouvoir par Bonaparte) assure définitivement sa domination. Le nouveau régime, extrêmement centralisé, met en place dès 1800, dans chaque département, l’autorité de son représentant direct, le Préfet.
A son arrivée dans le Var, le premier préfet, Fauchet, ancien jacobin, homme de grande fermeté et compétence, dresse le tableau de son département avant d’en entreprendre la remise en ordre et la modernisation. Le regard qu’il jette sur la langue et le caractère des Provençaux ne manque pas d’intérêt. Voici ce qu’il en écrit dans sa Description abrégée du Département du Var, (par le citoyen Fauchet, Préfet, Paris, an IX, 1801) : “ Avant Jules César, on connaissait dans les Gaules trois idiomes différents : 1° le cantabrique, dont il reste quelques traces dans la Biscaye , 2° le belge, qui est une des racines de la langue allemande ; 3* le celte, usité depuis la Méditerranée jusques à l’Océan britannique. On parla le celte, en Provence, jusqu’au quatrième siècle. A cette époque, les Phocéens, plus répandus, firent connaître le grec, et les Romains apportèrent la langue latine ; le langage s’adoucit par ce mélange, mais il devint moins pur. Successivement, les Huns, les Vandales, les Goths, les Lombards et les Maures, inondèrent la province ; chaque peuple, introduisant ainsi son idiome particulier, il en résulta, vers le dixième siècle, une langue composée de ces divers mélanges, qui prit le nom de langue provençale.
Le celte est donc le radical de la langue de Provence ; mais cet idiome a dû varier de siècle en siècle, et se mélanger et se confondre, plus ou moins, avec les langues de tous les peuples qui fréquentèrent cette province. Ainsi, du dixième au dix-septième siècle, le provençal acquit successivement des expressions et des tournures africaines, aragonaises, espagnoles, italiennes, et se fixa enfin, au commencement du dix-huitième, tel qu’on le retrouve dans les fables intéressantes et trop peu connues de Legros.
Le gallicisme attaque et mine chaque jour cet idiome, et finira par le faire disparaître. [... ]L’époque n’est pas éloignée où le provençal sera relégué dans les montagnes du haut département. La langue française a déjà percé dans les villages et les campagnes du Sud-Est et du centre, et avec elle, la politesse et la douceur des moeurs nationales. Les sciences et les lettres suivront de près. Ce peuple spirituel riche en talens et en imagination, tiendra enfin, dans le monde social, le rang auquel il est appelé par ses dispositions naturelles. ” (Chap. XI - De l’idiome des habitans.)

Fauché dresse dans le Chap. XII (Constitution physique, caractère et mœurs des habitans) un intéressant constat :
“ Sous les rapports physiques, les Provençaux forment la nuance et le passage entre les peuples du nord et ceux du midi de l’Europe. Ils ont, en général, les cheveux châtains, quelquefois noirs, rarement blonds, la peau brune, le regard vif et pénétrant, la physionomie spirituelle, mais passionnée. Leur taille est communément robuste, mais moyenne. Incapables d’un long travail, ils n’ont que le premier feu. Ils supportent avec peine le chaud et la soif ; plus facilement le froid et la faim, ce qui est un effet du climat. Leur caractère est la légèreté, l’inconstance, et la timidité dans les entreprises. Ardens, inflammables, exagérés, ils sont francs et braves : on les irrite par la violence.
Le peuple y est plus superstitieux que fanatique, et généralement illitéré. Dans les classes élevées, on trouve la corruption desmoeurs des grandes villes, sans en rencontrer l’urbanité : on remarque, en général, plus d’esprit que de lumières, plus d’imagination que de jugement.
Aussi prompt à s’apaiser qu’à s’émouvoir, le Provençal est aisé à conduire ; il se laisse facilement étonner par l’appareil de la puissance. Le gouvernement peut tirer un parti avantageux de cette disposition dans les circonstances difficiles.
Les plaisirs des Provençaux sont les mêmes que ceux du reste de la France ; des danses, des courses et des luttes dans les dernières classes les jeux, les spectacles, les assemblées, parmi les personnes aisées mais les uns et les autres y portent les nuances du caractère provençal, la légèreté, la vivacité bruyante, mêlée de rudesse et d’inconsidération. ”

Le préfet parisien reprendra ces propos à certains égards stupéfiants dans sa Statistique du département du Var, 1805. Ce racisme étalé sans fausse honte, (l’époque ne s’y prêtait pas), procède en fait de la découverte, par l’administrateur venu de loin, d’une réalité ethnique différente, d’une “ nationalité ” autre : le comportement, le caractère, la langue des Provençaux unissent les classes sociales, “ peuple ” et “ classes élevées ”, dans une même insupportable différence. On voit clairement que le préfet veut s’attaquer d’abord à la francisation des élites, francisation du comportement surtout, intégration à ce qu’il appelle les “ moeurs nationales ”, françaises. Le peuple suivra, par imitation.
On remarquera que le préfet, depuis Draguignan beaucoup plus central qu’aujourd’hui, (puisque le département du Var s’étendait au-delà de Grasse et de Cannes, jusqu’au Var fleuve frontière), constate “ que la langue française a déjà percé dans les villes et les campagnes du Sud-Est et du centre ”. La région toulonnaise est donc clairement désignée comme une zone de maintien du provençal, une sorte de bastion linguistique que le préfet pourrait s’employer à réduire. Mais sur qui s’appuyer ? Alors que Draguignan lui fournira assez vite des cadres pour sa Société d’Emulation par laquelle il compte stimuler la vie intellectuelle, l’éducation, l’économie, etc., Toulon lui apparaît dangereux, avec ses élites demeurés en grande partie attachées aux idées jacobines. De fait, le premier noyau de la Réunion littéraire de Toulon, qui deviendra plus tard l’Académie du Var, regroupe des notables, médecins, ingénieurs, etc., amis des sciences, ouverts aux idées libérales, franc-maçons, liés à la Marine. Ce noyau, bien étranger aux nostalgies provençalistes, aurait sans doute pu être un excellent facteur de francisation si le Préfet, pour des raisons politiques, ne l’avait pas tenu à l’écart. Le paradoxe de Toulon, sous l’Empire, est donc le silence culturel, provençal mais aussi français en définitive, d’une ville pourtant massivement acquise au régime : Toulon vit des activités militaires et souffrira bien moins que Marseille de la catastrophe commerciale du Blocus continental.
Le régime impérial ne lutte pas directement contre la langue d’Oc. Il ne l’écrase pas de son mépris. Il ne faut pas se tromper sur le sens des “ informations ” linguistiques fournies par le préfet Fauchet à son Ministre de l’Intérieur dès son arrivée en 1800. Elles ne peuvent que lui avoir été fournies par les élites locales, et reprennent en les outrant les données des grands provençalistes d’alors, Achard le Marseillais au premier chef.
Simplement, le préfet constate comme un fait d’évidence que l’idiome ne peut être le vecteur civilisateur dont le pays a besoin. Le coup de chapeau maladroit au fabuliste provençal Gros, rebaptisé Legros, ne change rien à l’affaire.
Aussi bien, en 1807, le Ministre de l’Intérieur demande à tous les préfets de lui transmettre la traduction dans les différents idiomes parlés dans leur département de la Parabole de l’Enfant Prodigue (Saint Lue, chap. 15), dont le style simple et le vocabulaire commun lui semblent propre à illustrer les langues populaires.
Nous donnons le texte français et la traduction que le successeur de Fauchet, Dazemar, envoya au Ministre, (le texte ne fut pas publié. Ce n’est qu’en 1824 que la Société Royale des Antiquaires la donnera, avec nombre d’autres traductions tirées des manuscrits impériaux). On remarquera que le notable chargé de la traduction, à qui on demandait pourtant de noter, suivant les normes françaises, la prononciation exacte de l’idiome, marque souvent les s des pluriels, les t de la troisième personne des passés simples, etc., qui ne sont pas prononcés. Le texte est donc aussi un bon document sur la conscience linguistique quelque peu écartelée d’un Honnête Homme du siècle commençant.

Texte français donné à traduire
“ Un homme avait deux fils, dont le plus jeune dit à son père : mon père, donnez-moi les biens que je dois avoir pour ma part ; et il leur fit le partage de son bien. Peu de jours après, le plus jeunc emportant avec lui tout ce qu’il avait s’en alla voyager en pays éloignés où il dépensa tout son bien en débauche. Après qu’il eut tout dissipé, il survint une grande famine dans ce pays-là, et il fut tellement dénué de toutes choses, qu’il fut obligé de s’attacher à un habitant du lieu qui l’envoya dans sa ferme pour garder les pourceaux. Là il désirait de pouvoir se rassasier des écorces que les pour. ceaux mangeaient ; mais personne ne leur en donnait. Enfin étant entré en lui-même, il dit -. "Combien y a-t-il dans la maison de mon père de domestiques qui ont du pain en abondance, et moi je meurs ici de faim ; il faut que je me lève, que j’aille trouver mon père et et que je lui dise : mon père, j’ai péché contre le ciel, et devant vous. Je ne suis pas digne maintenant d’être appelé votre fils traitez-moi donc comme l’un de vos domestiques".
Il se leva donc, et alla trouver son père ; mais lorsqu’il était encore loin, son père l’aperçut, et touché de compassion, il courut l’embrasser et le baiser.
Son fils lui dit : "Mon père, j’ai péché contre le ciel et devant vous, je ne suis pas digne maintenant d’être appelé votre fils". Mais le père dit à ses serviteurs : "Apportez-lui promptement sa première robe, et l’en revêtez, mettez-lui un anneau au doigt et des souliers aux pieds ; amenez le veau gras et le tuez ; mangeons et faisons grande chère, parce que voici mon fils qui était mort et il est ressuscité, il était perdu et il est retrouvé" ; et ils firent grande fête.
Cependant son fils aîné qui était au champ revint, et lorsque étant près de la maison, il entendit qu’on dansait, qu’on chantait, il appela un de ses serviteurs pour savoir de lui ce que c’était ; C’est, dit-il, que votre frère est venu, et voire père le voyant plein de vie, a fait tuer le veau gras". Celui-ci fut si indigné, qu’il ne voulait pas entrer dans la maison ; ce qui obligea son père de sortir et de le prer d’entrer avec lui. Mais il répondit à son père : “ Il y a longtemps que je vous sers sans vous avoir jamais désobéi, néanmoins vous ne m’avez jamais donné seulement un chevreau pour me réjouir avec mes amis ; et lorsqu’un fils comme celui-là qui a mangé tout son bien avec des femmes perdues, est venu, vous avez fait tuer pour lui le veau gras". Son père lui dit - "Mon fils, pour vous, vous êtes toujours avec moi et je n’ai rien qui ne soit à vous ; mais il fallait bien faire un festin et nous réjouir, parce que votre frère qui était mort est ressuscité, qu’il était perdu, et qu’il est retrouvé". ”

Traduction envoyée en 1807 par M. Dazemar, Préfet :

“ Un honé avié dous enfans. Lou plus pichoun diguét à soun païré : "Moun païré, dounas mi ce qué mi reven de vouastré ben" ; lou païré faguét ]ou partagé de tout ce que poussédavo. Paou de jours après, lou pichoun vendét tout ce qué soun païré li avié desamparat et s’en anét dins un païs fouerço luench ounté dissipet tout soun ben en debaoucho. Quand aguét ton acaba, uno grosso famino arribet dins aqueou païs et leou, leou, si veguét reduch à la derniero misèro. Quitét aqueou quartié et fouguét si louga émé un deis habitans d’un aooutré qué lou mandét din sa grangeo per li garda lei pouarcs. Aqui aurié ben vougu rampli sa panso dei grueilhos que lei pouares mangeavoun, mai degun nin dounavo.
Revengut en eou mémé, diguét : "Din l’oustaou de moun païré li a fouerço varlets qu’an de pan à soun sadoul et yeou eicy moueri de fam. Mi levarai, anarai trouba moun païré et li dirai : Ai péca contro lou ciel et en vouestro presenço. Aro sieou plus digné d’estré noumma vouastré fieou ; trata mi coumo un de vouastrei varlets".
Su lou coou partét et venguét trouha soun païré ; coumo éro encaro luench d’éon lou païré lou véguét et toucat de coumpassien ven vité à sa rescontro, si pendé à soun coual et l’embrasso. Lou fieou li dis : "Moun païré, aï pecat contro lou ciel et en vouestro presenço ; aro sieou plus digne d’estré nouma vouastré fieou". Lou païré diguét à sei servitours : "Aduas vité soun premier viesti et mettes-vé li, ensin qu’uno bago à soun dét et de soulies à sei pés. Adouas lou vudeou gras et lou tuas : faguen boueno chiero et si rejouissent. Parce qué moun fieou qu’éro mouart és révioudat ; éro perdut, és re. trouba" ; et toutei si metteroun en joyo.
Cependant lou magé qu’ero oou camp révenguét, et coumo s’approuchavo dé Foustaoù éntendét lou brut de la musiquo et de la danso. Creidét un de sei servitours et li demandét ce qué éro tout aco. Aquestou li respoundét : "Vouastré fraïré es retournat et vouastré païré a fa tua lou vudeou gras, parce qué és retournat en sauta". Aquélo réspouanso lou mettet en coulèro et voulié pas intra din l’oustaou ce qu’oubligét lou paÏré dé sourti et lou preguét d’intra. Maï respoundét à soun païré : "Despuis long-temps vous servi senso jamaï vous avé desooubei et n’ai jamaï reçu de vouestro part un cabri per lou mangea emé meis amis. Et lorsqu’un fieou coumo aqueou, qu’a mangea tout soun ben din la debaoucho és revengut, avès fa tua per cou lou vudeou gras". Lou païré li diguét : "Moun fieou, sias toujours eme ieou, et tout ce qué poussedi es vouastré. Maï fallié si regalar per un grand festin, parce que vouastré fraïré qu’és aqui éro mouart et és revioudat, éro perdu et s’és retroubat". ”

La parabole n’est pas publiée.

Que peuvent lire en provençal les Toulonnais de l’Empire ?

Essentiellement des textes religieux. Divisée, affaiblie sous la Révolution, l’Eglise est à nouveau officielle et triomphante après le Concordat de 1801, qui en fait un des éléments du pouvoir impérial.
Le prudent Archevêque d’Aix, Mgr. Champion de Cicé, dont le diocèse englobe Toulon, y est reçu triomphalement en 1804, année où dans son entreprise de rechristianisation, il fait sélectionner les cantiques français et provençaux du siècle précédent, “ pour être seuls en usage dans toute l’étendue de son diocèse ”. Ils sont imprimés à Marseille. Alexandre Curet imprime à Toulon, en 1814, ce Requeil (sic) de Cantiques Spirituels. La petite Louise Imbert, dont le nom est calligraphié sur la page de garde, a donc chanté ces étonnantes imprécations contre le péché, qui interpellent les jeunes filles et les femmes dans leur désir de plaire et de vivre : l’ombre effrayante de l’Enfer est opposée à la sociabilité enjouée des fêtes et des danses, au goût du Paraître.

Sanctificatien dei Dimenchés et Festos - air de Valdech - L ... 1

Oou lué dei santos Assemblados,
Qué fasien lei prémiers Chrestians,
Lei jours dé Festos destinados
Per hounoura Dieou et sei Sants,
Aro vesen (bis)
Dé jouinei fillos attroupados,
A la danso, émé lou jouven.
Ah ! qu’attendré. d’un taou mélangi
Dé Fillos émé dé Garçouns,
Sautant ensemblé oou bru estrangi
Dei tambourins et dei vioulouns ?
Foou estre dur, (bis) Coumo un ferri,
ou pur coumo un Angi,
Per noun couneebré ren d’impur.
Leis Eglisos soun déleissados,
Et lei jués publics soun remplis
Leis tavernos soun fréquentados,
Et l’on courre en foulo ei lougis.
Hélas ! Dieou saou, bis
Si dins aqueleis assemblados
Si dis et si fa proun dé maou.
Hélas ! perqué vous interdiré
Lou travail en aqueou sant jour ?
Es afin qué noun vous rétiré
Dé la pensado doou Signour ?
N’es-ti pas vray ? (bis)
Qué dansa, beouré, courré et riré,
Vous en retiro encaro may ?
[...]
Voulez hounoura per la danso,
Lei Viergi qu’an jamay dansa ?
Hounoura per l’intampéranço
De Sants penitents qu’au juna ?
Lei Sants martyrs, (bis)
Qu’an ista Sants per la souffranço,
Leis hounouras per lei plésirs.

[...]

Ah ! tant d’avanturos funestos,
Siegu’oou bestiari, siegu’ei gens,
Lei vents, lei grellos, lei tempestos,
Lei néblos et lei marris temps
Souvent, hélas ! (bis)
Noun vénoun qué dei jours dé Festos
Et dei Dimenchés proufanas.
Contro la vanita doou Sexo.

Air : Nos plaisirs seront peu durables.

Escoutas, ô Fillos doou moundé,
Dount lou luxé va din l’excès :
Qué cé qué diren vous counfoundé,
Et, s’aquo si poou, rougissez.
Emé toutei lei poumpos vanos,
Leis atours, deiqu’aus paras,
Disez-nous se sias dé chrestianos ?
Car oou mens noun n’en semblas pas.
Prenez d’airs bouens per dé payenos
Ben qué n’en pourtez pas lou noum,
Bouens oou mens per dé coumedienos,
Car per dé chrestianos, ho noun.
L’incoustanço et la bigarruro,
Qué mounstras din vouestreis habits,
Noun parei din vouestro paruro
Qu’autant qu’es din vouestreis esprits.
Vouestro testo, en formo d’eigretto.
Ou d’un pavilloun arboura,
A tout l’air d’uno girouetto,
Qué lou vent prend et fa vira.
Quand pourtas vouestreis pavesados
Em’un air gay, tant countent ;
Un veisseou, sei vélos enflados,
Ségur cueillé pas may dé vent.
Si voulez vous rendre estimablos
Per tant de vans ajustamens,
Et per aqui vous rendre almablos
Noun es pas ay gens de bouen sens.
Quand marchas ansin pavounados,
Emé d’airs orgueilloux et vans,
Semblas justament dé pipados,
Qué soun lou juguet deis enfans.
Lou fard es la prove evidento
Qué dounas dé vouestro leidour
Et qu’uno fillo es moou coutento,
Dei traits qu’a fourma lou Signour.
La coulour un poou may qué bruno
A besoun qué la blanchissez ;
Qu’auqué creis qué vous impourtuno,
A besoun qué lou crespissez.
Si mettez de rougé oou visagi,
Per pudour, ah ! nous troumpas ben
Si dé hounto es un témoignagi,
Ah ! dins aqueou sens, vous counven.
Après avé més plusieurs couchos,
Ou dé blanc, ou dé vermilloun,
Mettez per-dessus qu’auquei mouchos,
Per veni suça lou pouisoun.
Es presquo toujour sur Pourduro,
Qué lei mouscos van si plaça ;
En sentent qu’auquo pourrituro,
Es aqui qué van si pausa.
Si poou fayré qu’estent blessados,
Lei mouchos servoun dé taçeou :
Cépendant soun ben maou plaçados,
Car la blessuro es oou cerveou.
Emé la manièro immoudesto
Qué dins l’Egliso vous tenez,
En tournant leis hueils et la testo
Dize-nous, perqué l’y venez ?
Lorsqu’intras la testo lévado,
D’un hueil fier, d’un pas mesura.
L’on dirié qué fasez l’intrado
Oou bal, ou ben à l’ooupéra.
Vous plaças en formo d’idolo,
Sur un banc, d’un air ben fatal
May d’un couar à vaoutrei s’immolo
Elevas Autar contra Autal.
Emé lou fouar désir dé playré,
Et lou grand soin qué vous dounas,
Doou démoun fasez ben l’affayré
Per tant d’amos qué l’y gagnas.
Qu’aqueou corps, ah ! qu’auqueou visagi
Per ley vermes siegoun roungeas !
Ah ! que perto ! ô lou grand dooumagi
May noun vous respectaran pas
0 moun Dieou la bello paruro
Qu’un jour dins lou toumbeou prendrez
La pooussiero et la pourrituro,
Sérant leis ournamens qu’aurez.

En réimprimant ces textes déjà anciens, l’Eglise leur conservait une orthographe qu’elle voulait à la fois grammaticale (on note des lettres non prononcées : pluriels, marques des conjugaisons, etc.), et simplifiée : on ne s’embarrasse pas de lettres étymologiques, Il s’agit à la fois d’être pris au sérieux et d’être lu par le plus grand nombre.
Ces textes s’adressent aux femmes et jeunes filles, moins instruites que les hommes, et bien plus sensibles aux conseils de l’Eglise. En contrepoint de cette démarche mortificatrice, beaucoup d’hommes développent un scepticisme railleur. Mais pourtant, le passage d’un texte libéral de 1831, (voir plus loin, Aux Provençaux, sur leurs projets de Séparation ... ) montre le souvenir qu’un jeune bourgeois toulonnais pouvait garder de son enfance sous l’Empire : le réveil des religiosités populaires est réel, et le provençal s’y inscrit en adhésion tripale. La génération romantique, en dépit qu’elle en ait, en restera marquée.
“ Hélas, dans mon matérialisme fieffé, à présent que jepuis défier le plus ergoteur de me prouver l’existence de Dieu, je regrette, oui je regrette ces belles journées de fête-dieu, quand, sur les quatre heures, au son des cloches en branle qui remplissaient de leurs vibrations cet horizon de Toulon, couronné d’un réseau d’or et de lumière, la procession sortait de Saint-Louis ; je me rappelle (ô jours de mon enfance !) ces rues jaunies de genêt, ces jeunes filles riantes, folâtres, sur des rangées de chaises dans ces rues tapissées ; et ces reposoirs, la grande affaire de tout le voisinage, sous des pavillons, avec des parfums, des fleurs et du commérage ; et ces cannonades de l’escadre qui partaient sous la bénédiction de la dextre de M. Brun, sur le port, et ces croix et ces bannières qui s’avancent lentement, et ces flots de genêt qui s’épanchent des fenêtres sur le dais, et sous ce dais, ce paillard de M. Brun qui, le Saint-Sacrement dans les mains, lorgne en bienheureux les jolies dames, et surtout mademoiselle Pauline, qui nous distribuait si économiquement les fruits de notre déjeuner au pensionnat de son frère M. Rambert, autre prêtre de mœurs si faciles ! et ces cantiques d’enfans ! et ces forêts de palmes ! et ces foules d’encensoir mus avec tant d’ordre et de solennité ! ”

Le provençal écrit à Toulon, c’est aussi l’édition toulonnaise du Groulié, en 1810 - la seule -, chez Curet. (Le Seynois Curet avait racheté une partie de l’imprimerie Mallard, lorsque celui-ci avait été arrêté après la reprise de Toulon par les soldats de la Convention en 1794.) Curet imprimera essentiellement des textes “ sérieux ”, pédagogiques, religieux. Le fait qu’il donne un Pelabon est sans doute indice d’un publie réel. Pelabon est mort en 1808. Y a-t-il un lien entre cette disparition et sa première impression dans sa ville ? Mais le provençal demeure avant tout la langue de l’oralité. On en trouve dans Letuaire ("rues du Vieux Toulon") un écho intéressant concernant le célèbre chanteur des rues Barry (cf. notre article dans Cahiers critiques du Patrimoine, Révolution, 1986). Barry est chanteur bilingue, français et provençal.
Letuaire se rappelle avoir entendu Barry, le chanteur aveugle, posté “ en face de la patache, sur le quai, pour y chanter avec l’accompagnement de son violon ses chansons patriotiques qu’il composait, et vendait aux matelots et soldats qui l’entouraient. Le nombre de ses auditeurs ne désemparait pas, et chacun d’eux suivait, les quelques feuilles en main, pour apprendre l’air de ce que ce brave vieillard leur débitait. Il gagnait de l’argent avec ces expédiens, car les matelots qui dépensent assez facilement leur argent ne manquaient pas à cette époque où Toulon possédait dans sa rade une si belle escadre. On avait dit que le Père Barry était un patriote réfugié de Marseille dans nos murs, et que c’était dans les massacres révolutionnaires de 1793, ou les diverses réactions qui en découlaient et se succédaient alors qu’il avait perdu la vue [ ... ] il avait avec lui la manière de s’y prendre avec ses nombreux auditeurs pour leur faire acheter, tout en leur débitant quelques plaisanteries, quelques bons mots patriotiques [ ... ] Ses chansons inspiraient toujours une ardeur patriotique, et c’était toujours aussi quelques bons mots à l’adresse de nos escadres, à l’encontre des anglais, ou quelques allusions au Grand Capitaine, l’Empereur. ”

Aussi, quand Napoléon doit abdiquer au printemps 1814, devant l’avancée des troupes ennemies qui ramènent les Bourbons dans leurs fourgons, Toulon, à la différence des campagnes provençales et de Marseille, n’exulte pas.

SUITE : Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 3. La Restauration

Notes

[1Groupe de recherche action sur l’identité des habitants de la Seyne sur mer

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