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Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 5. Les poètes ouvriers des premières années 1840

dimanche 2 août 2020, par René MERLE

René Merle, Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise, de la pré-Révolution à la Seconde République, GRAICHS [1], 1986, 222 p.

Suite de Inventaire du texte provençal de la région toulonnaise 4. La mutation des années 1830

5 - Les Poètes-Ouvriers des premières années quarante

1. Échos de la condition ouvrière.
A la charnière des années trente-quarante, la généralisation du terme de poète- ouvrier recouvre une équivoque : la plupart de ces « prolétaires » passant à la publication dans un effet de mode française sont des artisans, voire des petits bourgeois.
L’originalité du foyer toulonnais, précoce et presque initiateur en ce domaine, est de présenter des poètes véritablement ouvriers, et véritablement partagés entre l’expression occitane et l’expression française. Le lecteur doit évidemment se garder de tout anachronisme : le monde ouvrier d’alors est fort différent de celui du XXe siècle : l’Arsenal emploie des milliers de travailleurs, mais les métiers modernes du fer, de la vapeur, en plein développement, sont encore minoritaires en rapport des métiers traditionnels du bois, de la corde et de la voile.
Autour de la rade, et tout particulièrement à La Seyne, de nombreuses
entreprises, petites et moyennes, vivent de la construction et de l’entretien des navires, de la fourniture de matériel (cordages par exemple).
Il est difficile de parler de spécificité ouvrière, encore moins de culture
ouvrière spécifique. Les ouvriers et leurs familles sont immergés dans cette sociabilité populaire dont Pelabon est un bon reflet, et que Sénès, dit La Sinse, mettra en scène, dans les années 1870, avec le succès que l’on sait (Le Théâtre de Besagne, qui donnera Les Scènes de la Vie provençale)
Ainsi, en 1840, Pelabon écrit une chanson qui a un grand succès, Lou Mai (qu’il publie en 1846 dans Un Coou de Draguo, recueil de chansons sur lequel nous reviendrons) - Il s’agit naturellement du célèbre et traditionnel pèlerinage, familial et festif, des Toulonnais, Seynois, etc., à la chapelle de Notre-Dame du Mai, qui domine le cap Sicié. Un des rites majeurs de la sociabilité et de la dévotion populaire (nettement inscrite dans la perpétuation de rites païens ici).

Lou Mai - Air : Amis chez nous la gaité renaîtra -
L’aoubo déjà pounchegeo à l’hoourisoun,

Et lou vapour balanço sa machino ;

Nouastre armiraï qu’en tiran soun canoun,
Fa rallia chaloupo et barquettoun ;
Portas leis ueis su la marino
Un pople eimable embarquo per lou maï
O l’an que ven naoutre l’anaren maï
Ooou maï, oou maï
Ségu l’anaren mai

Chacun s’empresso à demarra doou port,
Lou ciel promette uno bello journado,
La joua dins l’amo abandounan lou bord,
Dins leis bateoux chacun voguo d’accord ;
De chants s’entounoun su la rado,
Et per refrin tout repeto lou maï ;
O l’an que ven...


Dès qu’à La Seyno aven mes pet oou soou,
Si fen rampli lou frascou, leis boutillos ;
Desuito aqui partagean coummo foou
Gouarbo, Carnié (noun rampli de fayoou).
Saben pas souffri que leis fillos
Deis prouvisiens s’embarrassoun d’un faï ,
O l’an...


Que pople gaï que vuas su lou camin ;
Si dirigean doou cousta deis Mourièro ;
Dins lou louenten l’echo doou tambourin
Repeto Fer doou champêtre festin.
De nouastro Viargeo marinièro
En verita lou roumeirage plaï
O l’an...


Lou proumie souin doou sexo douçourous
Es d’ana rendre un hooumage à la Viarge
Moougra la peno àqueou vu l’es tant dons,
Qu’a lou rampli s’appliquoun eme gous ;
Et lorsqu’an fa brûla soun ciarge / Souto leis pins venoun canta lou maï.
O l’an...

Quand l’houro ven doou champêtre repas,
O ravissen tableou de la naturo ;

Chaqu’aoubre alors de soun large ramas,
Curbe partout leis rayouns doou grand gaz.
Mangean, buven senso mesuro,
Enfans, vieillards aqui sian touteis gaï
O l’an...


Quand lou repas arribo su sa fin,
De cents tribus forman qu’uno famillo,
Lou veire eis man chacun vuege de vin,
Trinquan, buven oou son doou tambourin,
L’un roumpe, espesso la boutillo,
L’aoutre oou valla va faïre boire l’aï,
O l’an...

Quand tout anfin a rampli lou fanaou,
Lou ménestrié coumenço la musiquo ;
Deis estrumens lou bru fa toujours gaou,
Quand foou soouta lou sexo es pas maraou ;
Quand meme aguesse la couliquo
L’arquet li dis : fillos, vous gariraï.
O l’an...


Champêtre lué ; delicious séjour
Coumben de fes as vis din toun bouscage,

La fouligaoudo et l’amant 5eductour,
Souven guida per un perfide amour...
Ben que coumprengues moun lengage,
Tout ce qu’à vis jamaï va vous diraï.
O l’an...

Quand l’astre beisso en s’approchan doou souar
Minte amourous engageon
sei mestresso
A si choousir uno baguo, un vantouar,
Puis aoutre ooubjet que poou souhata soun couar ;
La fillo eme delicatesso
Duou qu’accepta l’humble present doou maï
O l’an...

Doou tambourin en piccan su la peou,
Dien de parti que l’houro si fa bouano ;
Alors chacun décoro soun capeou,
Tout en marchant si canto d’er nouveou ;
Un pavailloun dis à la douano
Nous fouilles par, car revenen doou maï
O l’an que ven...

Un autre écho de la condition ouvrière, et patronale, nous est fourni par une pièce tout à fait oubliée, que nul renaissantisme n’a jamais revendiquée, et pour
cause. L’auteur, Gastinel, connaît le milieu qu’il évoque :
« Avis. M. Gastinel prévient Messieurs les Amateurs que s’ils veulent jouer Lou Cordié maou counten, il se charge de fournir les outils nécessaires, et de les mettre au courant s’ils se trouvent embarrassés ».
Par cette note en fin d’ouvrage, l’auteur donne le registre de sa pièce : écrite par un « connaisseur », pour les sociétés d’amateurs répandues dans l’agglomération.
« Siou neissu à la Segno », dit un des personnages, Tonan, comme 
preuve d’authenticité. Etouffant reportage en tout cas que cette pièce décousue, plus que mal ficelée, mal écrite, mais qui nous fait vivre une journée dans une fabrique de cordage de La Seyne, sur le littoral proche de Balaguier.
Lou Cordié maou counten, comédie en deux actes et en vers provençaux, mêlée de vaudevilles, dédiée aux Toulonnais, par Joseph Gastinel, Toulon, imprimerie Duplessis Ollivault, 1839.
« La scène se passe à La Seyne. » « Le théâtre représente le bord d’un rivage,
une maison à droite appartenant à maître Rabaïé une cabane à gauche appartenant à maître Galachou. »
Deux intrigues se mêlent, dont l’une ultra-conventionnelle : un capitaine marchand et un pâtissier se disputent la nièce de Rabaïé, « maître de la fabrique ». L’autre
 est sociologiquement plus intéressante : Rabaïé (il y a dans son nom l’idée de
tout ramasser) est en difficulté avec des ouvriers paresseux. Le contremaître Galachou, le premier ouvrier Tonan, se lamentent sur la désinvolture des uns, qu’il faut constamment inciter au travail, et la malhonnêteté de l’autre, qui fraude sur la qualité et paye mal (mais ils fraudent aussi). Toute la pièce se passe ainsi en récrimination réciproques, ouvrières et patronale. Seul un compagnon du Tour de France, un « franciot », parle français. Il n’inspire guère la sympathie ; on chante de lui : « es arriba din la Prouvenço un qu’a lou nas ben applati, / Per sousteni ben leis mésongeos din lou nord n’anéroun choousi... »). Le patron, qui lui répond en français, l’utilise contre ses ouvriers et ses clients. Gastinel, dont la conscience linguistique et graphique est des plus courtes, se fait plaisir à simplement reproduire ce monde médiocre le nez sur la vitre. Rien, dans ce vérisme le plus immédiat, qui puisse exalter la condition ouvrière, ou la provençalité. La pièce est pourtant imprimée, et, à sa façon, montre les limites d’une culture « populaire authentique ».
Négligeons, dans cette succession de scènes sans véritable lien, les amours de la jeune fille, et les tentations « pistachières » du patron, toujours galant avec les femmes de ses employés, les quémandeuses d’emploi, etc. Il est peut-être plus intéressant de retenir les scènes où les deux camps en présence se disent leur fait. D’un côté, Rabaïé le patron, ancien ouvrier lui-même, et ses acolytes, Galachou le contremaître, Tonan le premier ouvrier. De l’autre, le groupe des ouvriers, solidaire dans la résistance passive, qui reçoit véritablement comme un corps étranger le compagnon « franciot », « complice » du patron. La langue du travail est le provençal, facteur d’intégration pour des ouvriers qui peuvent être d’origine locale, ou méridionale (Martigues, Pézenas), ou étrangère (lou Ginouves). Mais elle n’entraîne aucune connivence conviviale entre les ouvriers et la maîtrise !

Acte 1 - scène première - Mestré Galachou seul.

Ooujourd’hui senti ben qué lou tem es gaï,
Et, sé Diou voou, nous manquara pas dé travaï.
Lou mestié dé cordié ma garga ma counscienço,
Et dei capitanis ai perdu la counfienço ;
Si serviçoun deis cheinos, et per bouanno raisoun
Croumpavoun dé cordagés ren qué d’estoupioun.
S’aven gés dé travaï, va si sian ben cerqua,
Senso lei capitanis n’a d’aoutré dé troumpa.
Aven vendu dé couardos en fouasso paysans,
Qué senso troou tira, li pétavoun eis mans ;
En travayant ensin aï plus gés dé pratiquo ;
Sé li songi maï, metti fué à la fabriquo.
Aï un cable à fairé, voou croumpa dé quitran,
Dounnaraï meis ordrés, et lou faren déman.
Air : la Cambo mi fa maou
 :
Quand un bastiment
Ven à faïré nooufrago,
S’appren pas eis mariniers,
Souvent es eis cordiés ;
Quand un cablé petto
Qu’es fa émé d’estoupetio,
Lou du rien fa paga
En d’aqucou qué la fa.
Aven toujour fiéra
D’estoupetto
En cachetto,
Va fasians tout passa
Per dé bouanno qualita.
Aven fouasso d’ouvrier qué fan toujour pécaïré,
Dien souven ei vésins qu’oou chantier gagnoun gaïré,
Van à la guinguetto, pouartoun un croustoun dé pan.
Aco l’arribo souven din lou couren dé lan.
Miégeo portien, un mouceou dé bouan froumagé
En fen ensin fes toujours qu’un marri méïnagé.
Piquoun su la taouro, fan véni miégéto,
A la fin dooumés fan creida seis frumettos
En sortent d’oou travaï buvoun un soou dé vin,
Et quand li fa plési van pui mangea un lapin
Aco fa de bouan sang, dé civié ou à la brocho
Lou pu pouri es quan mettoun leis mans ei pochos,
Un li manquo d’argen, l’aoutré dis qués troou sarra ;
Foou pas ana à la guinguetto quan vourés vous gounfla.
Aven oou chantié uno dougèno dé groumands
Qué soungeoun pas souven à seis paouréis enfans ,
Un’a gés dé vesto, l’aoutré tirasso patin,
Per la groumandiso dé tasta lou jus doou rin.
Sé va disian tout, fénirian pas d’un an ;
Foou en paou travaïa, voou creida mestré Tonan.

Scène dixième : Dous fiéraires et lou pignairé - Les deux fileurs venant tous les deux en filant sur le théâtre, le fil tient en dedans de la coulisse.
Lou fiérairé :
T’amusés pas, viro en paou pu vité, moun ami,
Si despachen per qu’estout soir aguen leou fini.


En filant, il chante le couplet et s’arrête au milieu de la scène (air : Lou martégaou din Marsio).

Jamai sero vis de la vido, tant dé souffran din loou bésoun.
An tant escuma la marmito, an léva lou proumié bouyoun ;
Cé qué resto m’a tant tréboura,
ô moun Diou qué dé marri sang qu’ai fa
Per gagna la jiournado moyenno fourrié faïré un fieou dé cadé man
Per countenta mestre Rabaïé et si procura en paou dé pan,
O qué mestié diguo men paou coupaïré, s’aven d’enfant leis [faguen pas cordié.
L’aoutré fiérairé, en regardant le public :

Arrégardas leis estoupos es dé canubé tout gasta,
Rabaïé a fa seis affairés leis louis d’or leis an partagea
loou pécaïré siou un paouré ouvrier, pouadi pas mi croumpa dé camié, Rabaïé plumavo la poulo, buvié ben, mangeavo dé pan blanc
Fasié courno aqueleis rastélaïrés prénié tout cé qué vénié davant,
O qué mestié
 diguo men paou coupayre s’aven d’enfant leis faguen pas cordié.

Lou pignaire :

Cé travayas din lou pignagé sias gounflé coumo dé baroun,
A trente ans à la flous dé l’âgié toussias crachas leis poumouns.
Buvés d’aïgo en fen lou cordié, avés un estouma dé papié,
Lou mié jiour anas à la balanço pésoun lou carbé qu’avés pigna,
Sé n’a pas per cargua une carretto, vous dien qu’avés pas proun travaya.
O qué mestier... etc.


Chœur : Sian matinié d’estré counten ô frairé
l’a quarant’ans qué fen aqueou mestié.

Lou pignaire :

Ooujourd’hui siou gaïré décida dé travaya.

Lou fiérairé : Ion lou couar mi manquo véni anen déjiuna.

Ils sortent tous les deux.

Lou fiérairé seul : Viro fénian.


Sc. XII .- Galachou et lou Fiéraire.
G - Récuéro et serro la man,
Poou pas tant t’amusa quand vourés gagna dé pan,
Sé touti leïs fiéraïrés fasien dé fiou ensin
Dé lontem pourriou pas faïré dé cordagé fin ;
lou quand travayavi avion aoutro tournuro
Régardo, fas un fiou qué n’és pas dé mésuro. (Il le prend dans ses mains.)
Va pas ben, la dé grousseiroros coumo lou poun ;
Siés un maladroit et un fiéraïré d’estroupioun,
Sé à l’avénir travayés pas coumo foou
A counta d’ooujourd’hui ti lévaraï cinq soou.

Acte Il - sc. 1 - Galachou, seul :
Es douas houros passados, leis ouvriés si pressoun pas,
Ooujourd’hui fan taouro longo, an panca dina,
Qué restoun tant crési qué mangeoun dé limaçoun.
lou, quand siou pressa, préni ren qué dé bouyoun.
N’en a quand an dina qué liégeoun la gazetto ;
Leis jouinhommés souvent van véiré leis fiettos ;
Leis vieyards émé lou couteau si cuérount leis dents.
Leis vouari bouléga, déman séra différent,
Quand vourés gagna d’argent si foou un paou maï despacha.
Ven pueis leis créanciers : Mestre Tonan m’a pas paga.
Din la fabriquo souvent aï de travali pressant,
Eleï va saboun pas , voou creida mestré Tonan.

Sc. 2 - Galachou demande à Tonan de mettre en place les ouvriers.

Sc. 4 - Galachou, Tonan avec les trois ouvriers, le quatrième reste dans la coulisse jusqu’à ce qu’on l’appelle Martégaou. Les trois premiers s’appellent Capiténo, Manori
et Magloire.

Capiténo :
Es toujours leis mémés per ana vira davant.
Tonan
Tu t’aï déjà dit des coous qué charrés pas tant,
Vénés leou, marchen en paou plus vité, meis amis,
Oourés jiés dé reprochés, lou faren pas langui.
Mestré Galachou, nous vaqui touteis arriba.

Galachou :
Bon, diguès ren, leissa-mi fairé, lei voou plaça.
Un, dous, très, et lou quatriémé mount’és ? Es maraou ?

Tonan : Es eici qué ven ; m’ounté siés, o lou Martégaou (il entre).

Galachou :
Lou Martégaou duou avé soun noum, vieyo besti,
Li mettés dé faoux noums, aco va détesti.

Tonan : N’en sériou ben facha, seis noums leis sabi pas.

Galachou :
Foou pas juga ém’éleis, si foou fairé respéta ;
Un carpouraou, d’habitudo, duou téni soun rang
Veirés alors qué leis ouvriés vous respétarant.

Tonan : Capiténo, plaço ti, ti mettras lou prournié. (il le place).

Galachou :
Qu’és aco Capiténo, eici és tout d’ouvriés
leis Capiténos coummandount à seis coumpaniés.
Et d’animaoux bestis coummo vous sount cordiés
Sé vous disiou brulo banno pourrias vous facha.

Tonan : Aco és un prouverhi qué si disié temps passa
Dé ma souvénenci dégun n’a jamaï brula.

Sc. 5 — Tonan et les quatre ouvriers placés à leur poste.
Tonan :
Meis enfants, Galachou a fa la prédicatien,
Sencuoou coummenças à vira, fé-li ben attentien,
Aquel hommé, aymo lou travaï fa coummo foou.

Capiténo :
M’avié déja més la testo coummo un gros bouyoou.
En virant lou 
ferré senço si léva d’aqui, (il le remue),
Dégun créirié leis résouns qué foou enca souffri
A cinq houros agantas aquel amusament, (il le remue)
Foou l’avé passa per veiré seis agramens ;
Dins l’estiou bagnas la camiso ooumen des coous,
Souvent gagnas unéis misérablé trento soous.
S’en travaïant vourrés diré quoouquéis véritas,
Alors sias dé rébellé, vous mettoun eis travaïs foucas.
A la fabriquo aven quaouqueis sans soucis,
Facilamen fan dé maou en quu li fa plési.
Mestré Rabaïé, es eou qué ten la balanço,
A fa lou malhur dé fouasso cordié en Franço.
Din la fabriquo chacun oourié mangea dé pan ;
En forçant lou travaï gairé dé moundé va fan
Aco és uno modo presso per long-tems ;
Mestré Rabaïé a fa qué dé maou counten.
Foou vira roundamen, jamaï vous dirien arresto, (il le remue)
Sé va disiou tout vous fariou perdré la testo.

Tonan :
Vaoutrés crégnés pas leis reprochés sias dé lurouns.

Martégaou : Puisqué sian countens anan diré uno cansoun. Capiténo, air doou Martégaou din Marcio.
Es arriba dins la Prouvenço
un qu’as lou nas ben applati,
Per sousténi ben leis mésongeos
din lou nord l’anéroun choousi ;
Quand ségué rendu m’ounté fourié s’embarqué, partè per Baraguier ;
Aqui si plumé quoouqueis voulaios, dé bouan vin si mouquéroun charman.
Oou dessert li dounérount la listo dé péssuga touteis leis souffrans.
Le vin est bon, dit père la Violette, je le ferai ou je perdrai 
mes épaulettes
Le vin (bis).

Martégaou :
Parlen en paou deis vieis cardaïrés, saboun plus mounté leis plaça,
En leis déminissen dé pago, fan leis travais plus força.
Mestré Rabaïé et soun ségoun
es d’hommés qu’entendoun pas résoun :
Foou qué leis vieis fassoun leis corvados,
viroun lou tour carrégeoun lou quitrant,
Sé foou faïré pueis un coou dé forço
tamben soun eis ferrés dé davant.
Le vin est bon, dit père la Violette, je le ferais ou je perdrai mes épaulettes
Le vin (bis).

Capiténo :
L’avié uno mécho à la fabriquo
qué brulavo despuies des ans,
Metté fuè à uno barriquo,
lou diablé sorté doou quitrant,
Ané mascara aquéleis moussus
qué s’espragnavoun leis sacs d’escus.
Si diguéroun touteis d’un à l’aoutré, lou diablé n’és vengu mascara
Li foou faïré gagna la vidasso, veirés qué lou fué s’amoussara.
Le vin est bon, dit père la Violette, je le ferai ou je perdrai mes épaulettes,
le vin (bis).

On siffle dans les coulisses en criant viro ! viro ! viro

Tonan :
An sibla viro ! viro ! partès leis amourous ;
En travaiant avés la vesto oou més d’aoust, (ils tournent ensemble)
Semblas oou cabaré, v’amusas qu’à canta,
Vous pagoun la journado, duvès ben travaïa.
Alo, alo, Manori, sias maï en retard.

Manori :
Faou cé qué pouadi, sabès qué siou pas gaïard.

Tonan :
Avanci, Magloiro, mi faras avé dé réprochés.


Capiténo :
Aquo n’és ren ; avanço souréou et piquo rélogé.


Tonan : Arresta-vous, mettès la couardo ben en ordré. (ils s’arrêtent).

2 - Charles Poncy, le poète maçon.

En 1840, la presse toulonnaise, et bientôt nationale, salue un jeune poète, un maçon de dix-neuf ans, le Toulonnais Charles Poncy.
L’accès de Poncy à la notoriété est le fait des notables de Toulon, tout particulièrement des libéraux de la société académique. Milieu ouvert qui, depuis 1830 on l’a vu, s’interroge dans sa pratique culturelle sur trois données nouées mais distinctes :
La curiosité devant la différence populaire, et le souhait d’une " peinture de mœurs ", sociales et domestiques, " au milieu desquelles vivent encore les populations de certaines provinces qui paraissent résister opiniâtrement à la fusion générale ", la Provence au premier chef.
Le souhait de réhabiliter une langue déchue au rang de langue du seul peuple, mais qui vit en eux comme une part de l’enfance.
Le souci de ne pas laisser " les vingt-cinq millions de prolétaires qui vivent péniblement du travail de leurs bras et sans droits civiques ", sans espérances et sans intégration véritable.
Aussi bien, quand les deux premières préoccupations s’estompent avec l’enlisement des entreprises de Dozoul et de Gourrier, modestes tâcherons à la limite de leur monde, la promotion du jeune maçon à la gloire nationale répond parfaitement à la troisième. Sa muse, " partout sérieuse, patiente et résignée ", " jamais ne s’exhale en reproches contre l’injustice des hommes ". Mais cette promotion du poète-maçon entraîne l’abandon du dépaysement romantique devant la différence populaire et surtout l’effacement du parler populaire : Poncy n’est grand que parce qu’il a conquis, spontanément, le langage de la vraie poésie. Il le sauve, même, de la dureté du bourgeois consacré au veau d’or, ou de la sécheresse du savant. Ainsi le présentent les notables de la société académique en 1840. Les prolétaires de Toulon ne démentiront pas, qui se cotiseront pour payer à Poncy le voyage dans. la capitale.
Voyons cela d’un peu plus près
À la société académique, Gourrier le présente et Layet lit ses oeuvres, il y dit son amour de la poésie et de la nature. " Applaudissons le jeune Poncy de ce qu’il n’a pas à sa lyre cette corde aux sons aigres que tant de poètes naissants aiment à faire vibrer et qui fatigue plus souvent l’oreille qu’elle ne touche le cœur ", écrit 
Gourrier. " Jamais elle ne s’exhale contre l’injustice des hommes. " Poncy n’est pas un révolté, Il dédie une pièce à la mémoire de son ancien professeur à l’école supérieure communale, une autre aux écoles chrétiennes de Toulon... Et Gourrier ne s’étonne pas que ce maçon dont le provençal est la langue maternelle choisisse d’écrire en français. Le provençal, passée la flambée d’intérêt des années 1830, semble démodé. Gourrier dédie à Poncy des strophes élogieuses, mais marquées par la mort de sa fille : " Charles, quand tu jetas à la foule ravie / Les timides essais de ton noble génie / Et ton âge et ton nom / Dans la foule un seul cri soudain se fit entendre / Hommage glorieux qu’on s’empressait de rendre / Au Poëte-maçon / ... / Seule peut-être alors ma muse fut muette / Mais elle était en deuil... / ".
Un autre académicien, Pellicot, dans un article intitulé " Quelle est la cause de la tendance qu’a actuellement la poésie à se manifester dans les classes inférieures ", où il classe sans mentionner son expression occitane Jasmin avec les autres " poètes- ouvriers ", ne cherche pas du tout un ton nouveau dans cette poésie émanant du peuple, mais plutôt une véritable compréhension de ce qu’est la poésie. " Oui, dans cette ère de positivisme cupide, d’égoïsme ambitieux, ce n’est plus au doux culte des muses, c’est au veau d’or que la plupart des hommes, et surtout ceux qui ont vu le jour dans les catégories supérieures ou moyennes de la société, offrent leur encens... Mais si cette douce émanation de la sensibilité quitte les cœurs insensibles, si cette mère des illusions ravissantes et des rêveries suaves, délaisse les égoïstes positifs, et ceux qui ne rêvent que l’or, ou la puissance, ou de chimériques honneurs, elle viendra trouver Reboul le boulanger, le menuisier Durand, les perruquiers Tiébaud et Jasmin, elle viendra trouver le tisserand Magu et le maçon de Toulon. Elle viendra trouver celui qui, tandis que son corps fléchit sous le faix du labeur, peut lui offrir néanmoins un esprit dégagé de cupides idées, et où elle pourra commander sans rivaux, elle semblera enfin vouloir délaisser le noble et le bourgeois pour se révéler à l’artisan. Car à cette heure, ceux qui se disent savants dédaignent la magie des vers. Sur ces cœurs glacés la cadence harmonieuse de la pensée n’a plus d’influence, ils ne la comprennent pas. Les poètes font les délices des nations dans leur jeunesse, mais quand une civilisation trop avancée a imprimé sur le front de ces nations les stigmates de la vieillesse, les chants du poète sont méconnus, et il se fait peuple
parce que de cet édifice social le peuple se trouve encore la partie la plus vitale et la plus jeune. "
Ainsi, c’est du peuple que viendra le salut de la poésie traditionnelle, de la poésie française.

3. L’entreprise de Louis Pélabon.
La gloire de Charles Poncy frappe de plein fouet Pelabon.
Une des premières retombées de l’effet-Poncy est la publication du premier livre de Pelabon - Le Chant de l’Ouvrier, poésies diverses, par Louis Pelabon, Draguignan, P.Garcin, Imprimeur-libraire, 1842. L’ouvrage est dédié à l’avocat Isnard, Conseiller municipal légitimiste, connu pour ses activités charitables en direction des milieux populaires les plus défavorisés. Il est imprimé chez le fils du vieux poète poète légitimiste Etienne Garcin, alors à Toulon. L’environnement idéologique de Pelabon, traditionnaliste et conservateur politiquement, est celui de beaucoup d’ouvriers des antiques professions de l’Arsenal. Le poète-voilier décrira plus tard (Moun ate de neissenço, 1896) ses conditions de travail d’alors : présent de cinq heures du matin à sept heures du soir dans la grande salle des voiliers. Mais il ne sera jamais un révolté. Il travaille pour gagner son pain, en acceptant sa destinée, et la possibilité d’écrire en français, dont le succès de Poncy est preuve évidente, lui permet de transcender la routine quotidienne d’une fierté nouvelle. Certes, le provençal est encore présent, mais il est largement minoritaire : 126 pages en français, 54 en provençal. Le Chant de l’Ouvrier, loin d’indiquer, comme des études sur la « poésie ouvrière » ont pu l’affirmer, un passage à l’expression dialectale, en marque la rétractation. (Ce n’est qu’après l’apparition du Félibrige, en 1854, qu’un certain nombre d’anciens « ouvriers-poètes » passeront du français à l’occitan.)
« Presque tous nos poètes célèbres ont chanté dignement le Dieu de la religion de leurs pères. Quelques autres versificateurs, ont marché sur les traces de ces maîtres mais avec plus de goût que de génie. Le poète Voilier désirerait vivement imiter ces derniers, mais la langue française lui fait quelquefois défaut. Pelabon est semblable à une fleur suave qui a manqué de culture, mais que l’étude est (sic) le travail y pourront remédier (sic). Il possède d’abord toutes les qualités du poëte, surtout lorsqu’il écrit en son idiome primitif, il est burlesque, passionné, il passe avec facilité du plaisant au sévère, et, après avoir lu quelques-unes de ses productions provençales on ne saurait douter que ce fût le même auteur qui a dit, en fixant les ruines d’une antique chapelle... », etc. On le voit, le choix linguistique est fait : « Les idées de Pelabon sont trop grandes aujourd’hui pour être placées dans le faible cadre d’un patois ; s’il s’est déterminé à les révéler au publie en idiome tant difficultueux pour lui, c’est qu’il songe qu’un humble ouvrier, qui n’eut autre précepteur que la nature, pourra mériter, de la part de ses lecteurs, l’indulgence due à son obscure condition ».
Méfiant devant l’ordre nouveau, froid et calculateur, Pelabon ne voit cependant pas dans le provençal un moyen de s’en détourner, et dans la provençalité une valeur refuge, en nostalgie. Tout au contraire. A l’encontre des données diglossiques habituelles, c’est dans le même registre d’intégration culturelle qu’il écrit en français comme en provençal. La fierté d’être français anime par exemple ce morceau d’anthologie qu’est la Benedictien oou drapeou de l’infantarié de marino, lou 9 Fevrier 1840.
Un courtege brillant vers l’egliso marchavo,
Lou vesent defila tout lou mounde badavo ;
Quand uno repetiero en vendent seis naveous,
Dit d’un ton de soun art - vant béni lou drapeou
Doou nouveou regiment fourmat per la marino,
Vegues coumo chacun vers lou temple camino ;
Subit mi pousso avant d’un coou de soun panier,
En mi disent galopo, arribo lou proumier.
Coou d’hueil majestuous, ceremounie celesto,
Meis chevus de plesir dreisseroun sur ma testo
La musiquo jugavo à vous ravir lou couar,
L’effet de l’harmounie, l’ooudour de l’encinsoir,
Coummunicavo à l’âme uno joua parfumado ;
Davant Diou et drapeou la troupo prousternado,
Proumettiet per serment, respect, fidelita,
A la Franço et surtout oou Diou de verita.
Un discour doou pastour faguet courar de larmos,
A touteis leis sourdes meme souto leis armos ;
Lou fifre, lou tambour, oou moument solannel,
Disiet : laousa siech Diou, vivo lou colonel.
Vesias l’amour de Diou, l’amour de la patrio,
Camina de councert, très divino harmounio
Pouadi citat tamben per l’endret lou plus beou,
Lorsqu’ayent termina de beni lou drapeou,
Lou cura presentet aqueou preciou gage,
Seis doux embrassamens doubleroun lou suffrage.
Lou drapeou quand doou ciel aguet la proutectien,
S’enclinet humblament lors de l’elevatien.
Siguet oou bout d’un paou la messo terminado,
Qu’anet rejoindre alors sa demoiro fixado.
O ! trioumphe divin aqueou noble drapeaou
Des coumo avie intra sortet dex fes plus beou.
Aviet reçut d’oou ciel lou plus haut privilege,
Va ligias dins leis ueis de soun noble courtege,
Lou lieutenent pourtur d’oou gage precious,
Sourtet d’oou temple sant, enflat, tout orguillous.
Iou que coumo un enfant suivieu la bello troupo,
Ero l’houro pourtant d’ana mangea la soupo,
La joua que ressentiou, l’affectien, lou plesi,
M’aviet totalament suspendu l’appetit.
Si la ceremounie duresse jusqu’oou sero
Oouriou senso menti mes meis gens à l’espero,
Trouvas pas tous leis jours de pariero ooucasien
Hounnour a moun drapeou, gloiro à ma religien.

La poésie de Pelabon ne dépasse pas la chronique localiste même dans l’ambitieux Naufrage doou Brick marchand Lou Quirin, de Touloun, et l’étalage larmoyant de bons sentiments. Mais, curieusement, on la voit s’organiser en fonction de deux références contradictoires.
D’un côté, l’inévitable salut à Charles Poncy, qui fonde son entreprise
audacieuse d’écriture française. Or ce salut est en provençal, comme si Pelabon signifiait à son compatriote, qui n’écrit qu’en français, la nature réelle de leur convivialité, ("A M. Charle Poncy, su soun tirage d’oou sort"), et témoignait en même temps de son statut provisoire de poète patoisant, en attente d’un meilleur sort ("Vers provençaux anonymes à Poncy"). Le salut provençal à Poncy est la porte ouverte vers l’écriture française.

"Vers provençaux anonymes adressés à M. Ch. Poncy" :
Favouri d’Appouloun, proutegea deis noous musos,
De teis citables vers Touloun s’en trouvo glout,
Teis acçans passionnas rétentissount pertout,
Rendoun per ti Joua meis qualitas counfusos.
Pouas mettre de cousta la tiblo, lou martéou,
Ti halant sus un pouont as gagna lou Parnasso
De toun pouint de depart s’es escafa la traço,
As pres per l’arriba toun vol drech oou courdeou.
Souffriras qu’aujourd’hui ma muso prouvençalo,
Ti témoignes l’excès d’un noble sentiment,
Es vraï qu’à toun égard s’en poou pas faire men,
Moun lengage es troou plat, ma pensado inegalo.
Vagues pas t’arresta sur la coupo d’eis vers,
Per pousque leis poulir siou faible de memoiro,
Songeo qu’un toulounen que pren part à ta gloiro,
En ti felicitant flechira leis experts.

Mais en même temps, contradictoirement, Pelabon est fasciné par la réussite du poète marseillais Bellot, auquel il dédie une pièce. Il est plus qu’intéressé par le succès du journal marseillais de Desanat, Lou Bouil-Abaisso, (dont nous étudions plus loin les rapports avec le foyer toulonnais). Prudemment, Pelabon ne s’est pas manifesté aux débuts de cette expérience toute nouvelle. Il saisit l’occasion de la publication par Bellot du texte de Désanat (qui lançait l’idée du Bouil-Abaisso en citant Pelabon dans le Parnasse provençal), pour offrir sa participation tardive. Ce n’est plus ici le poète-Voilier, le prolétaire dignifié par son passage méritoire dans le monde des Lettres françaises, mais le petit-fils de Maniclo, le poète chargé d’un destin provençal.

A Moussu Desanat, Poèto Tarascounnent
Certo ma moudestio s’est trouvado counfuso,
Quand ai vist, Desanat, que ta jouyouso muso
Mi plaçavo d’apes d’esprits d’un grand renoum.
Cresiou de pantayar, quand l’aoutre souar oou lume,
En ligen de Bellot lou tresieme voulume,
Dechiffreri moun noum

Moun noum, noum que bessai fa touto ma scienço,
Ooutours pourtessias pas sus vouastro counscienço
Lou peccat de m’oouffrir d’incens mai que m’en foout
La pouesio n’est pas un titre de nonblesso...
Nouastr’ encêtro poout ren senoun nouastro cabesso,
Fa souri meriti noou.

T’avisi que ma vervo est luen d’estre sublimo,
Per fes en ben usan aganti vuno rimo,
Per pousquet satisfaire à toun noble projet ;
Afin de faîte hounnour à ta grando entrepriso,
M’oouries mai que d’un coou fa bagnar la camiso
Per ti pouarge un sujet.

Doou noum de toun journaou la pensado est fouar bouanno,
Mai sabes, dins meis vers pet fes l’angelus souanno,
Li parli mai de Diou que deis grandours d’un rey ;
Pensi que meis sujets, dins lou pious systemo,
Per certeneis lectours, meme en temps de caremo,
Serient un marri pey.

Quaouqueis moumens pourtant de vervo generouso,
Moourien pousqu fournir uno hemisticho hurouso,
Un proudige semblable est paou frequant chez ion,
Siou pas Barthelemy que toutis leis semanos,
Poou de l’alexandrin n’en rampli quatre mannes,
Et plus beoux et plus viou.

Desanat, per pousquet t’adreissar sieis strophos,
Ai dejà deis noou soeurs souffert millo apostropho
Ti souati coummo à iou fouasso prosperita,
T’en revent mai qu’acot, mai genat pet la rimo,
Pelabon jusqu’eici ven t’assura l’estimo
Qu’as tant ben merita.
(La pièce paraît dans Lou Bouil-Ahaisso le 8 avril 1842, et Pelabon la donne dans son livre.)

Desanat répond sans se troubler : "Oou Pichaun Fiou de l’Ooutour de Maniclo",
et quelque peu ironique :
Ai reçu, l’aoutre jour de Stanço en manuscrit,
D’un parent de l’ooutour doou Groulie bel Esprit,
Habitant de Touloun aqueou digne counfraire,
N’es gaire matinier per fa tasta de praire,
L’a quasi qienze mes pourtant que fen boui... »

Et Desanat de citer la liste impressionnante des localités où son journal est lu, dans le Midi comme par les Méridionaux dispersés un peu partout. Pour le Var, il a des lecteurs à Ollioules, Cuers, Sollies, La Seyne, Toulon... Puis, fraternellement, il offre l’hospitalité au Toulonnais :
« Adoun de temps en temps lou BouilAbaisso espero
Que li faras passa per qu’aouqui numeros
Uno gouarbo de pei fres piquant et ben gros :
L’arsenal et leis forts, leis galeriens la rado
Ti n’en procuraran. Adiou cher camarado. »

Un peu plus tard, Pelabon reçoit même la visite de son grand père !
" A Moussu Jousé Désanat - Lou Bouillabaïsso, 29 avril 1842 -
... / Dins moun humble foyer, dins ma chambro escoundudo,
Ta muso docto et simplo ero jamai vengudo
Mi preluda toun chant ;
A coumpta d’ooujourd’hui : vourri chaque divendre
Qu’un factour diligent s’empresse de mi vendre
Leis vers d’un taou marchand.
Aimi ben, Desanat, ta redactien intimo
Que semblo presida sans cesso à teis escrit ;
Eme qu’unto bounta m’as temoigna l’estimo
Que gardes per l’ooutour doou Groulié bel Esprit ;
Aqueou noura prounounça per tu sense irounio,
Ti diou vrai, ma seduit lou timpan de l’oourio,
Et despui lou moument,
Eri su l’Hélicoun, invoqui l’interpreto
Que Diou mi revela per t’escrioure en poèto
Lou pu beou sentiment.
Anarai d’un ancetre interrougea leis cendre,
Dins de soumbres pensa reflechirai seis trait ;
Et se ma feblo voix parven à si fa entendre,
Pintarai dins meis vers soun fidele pourtrait.
Se soun oumbro cherido à meis hueis si presento,
Li redemandarai, desfidant touto crento,
Ce qu’oou found doou toumbeou,
Oou sinistre moument que la Parquo fatalo
Jalouso, interroumpen sa muso prouvençalo
Portet enca de beou.
Un fantomo, grand Diou ! m’apparei su sa toumbo
Uno lugubro voix electriso meis sen !
Generouso visien, d’estrai ma plumo toumbo
Es un deis Pelabon... es grand- pèro... Escouten :
« Rassuro-ti, moun fiou, descendi doou Parnasso ;
Se desires un jour adamoun prendre plaço
Persévèro dins l’art,
Jusqu’eici, moun enfant, de meis manos sies digne,
Mai foou per l’arriba que de chant plus insigne,
S’entounoun dins lou Var,
Diras que t’ai lega lou plus triste heiretage ;
Musos, pardouna-mi, s’oouffenci l’Helicoun ;
Lou siecle d’ooujourd’huei m’inspiro un taou lengage,
Qu’a tu, moun pichoun fiou, ti serve de liçoun.
Mai persisto toujours per toun grand caractèro
A celebra toun noum et lou nourri de toun pèro... », etc. !
4. Alexandre Poncy.

Trois ans après la publication de son ouvrage bilingue, Pelabon est passé entièrement à la " poésie " française.
A-t-il participé à la première grève générale de l’Arsenal, du 2 au 9 mars 1845 ? En tout cas, ses amis légitimistes et catholiques, qui patronnaient son livre de 1842, se sont entremis entre les ouvriers et les autorités. Mais le procureur accuse les militants de l’Union Ouvrière, fondée en 1844 après le passage à Toulon de Flora Tristan, d’avoir déclenché et dirigé le conflit. Parmi eux, Alexandre Poncy, maçon, frère de Charles.
En tout cas, cette première action d’envergure des ouvriers de Toulon n’a pas d’échos dans l’œuvre de Pélabon.
Le ler août 1845, le stock de bois de l’arsenal du Mourillon brûle dans un terrible incendie. La presse locale accuse les Arabes du bagne (c’étaient en fait des prisonniers de guerre, soldats algériens luttant contre la conquête coloniale, que l’on traitait en bandits de droit commun) et aussi les " communistes ", les membres de l’Union Ouvrière. Dans les milieux ouvriers, on murmure que l’incendie a été allumé par des cadres prévaricateurs pour couvrir des malversations sur le point d’être découvertes. Le journal provençal de Marseille, Lou Bouil-Abaisso, publie l’information suivante, qui ne le mouille pas, mais a au moins l’élégance de ne pas accuser formellement les Arabes ou les " communistes ", sans évidemment les disculper en rien.

Incendio doou Mourioun
Uno vasto incendio, afrouso espouventablo,
Sourdo machinatien, horriblo et lamentable,
Souto man enmanchado, obro d’un mounstrioun,
Ven d’englouti leis boués, qu’avian oou mourrioun.
L’amo de l’arsena, l’espoir de la marino ;
Si leis bouens citouyens, nen an l’amo chagrino,
an resoun, l’a dequé faire de sang bouients,
D’avé vis counsuma, dins de fuech maouvaients,
D’immense materiaous, amassa per counstruire ;
Leis infames bandits, qu’an vougut tout destruire,
Devount ave fa pache emé qaouqué satans,
Mai l’enqueto es entrin, garo leis maoufatans,
Aqueleis, en plen jour, l’an brava lou suplice.
Pouesquessount destraouqua, la traço d’un coumplice,
Ses oou noumbre dei gus, que treinount lou boulet,
Parlara, car aqueou deou pas estre soulet.
La sourço d’oou coumplot, existo et si l’encapount,
Deis patos doou bourreou, cresi pas que n’escapount,
Per de taous scelerats, es troou poou d’un bouloun, /
Que l’esclapount leis oues, oou mitan de Touloun.
(Lou Bouil-Abaisso, 5 août 1845.)

Or c’est en cette difficile année 1845 que " l’agitateur " Alexandre Poncy publie son recueil Pouesios Prouvençalos, suividos de trés moucéous dédias à l’ooutour.
Poncy frère avait déjà publié quelques pièces dans le quotidien de Toulon La Sentinelle, rivale aussi gouvernementale mais un peu plus à gauche,
 du Toulonnai. La Sentinelle écrivait : " Plusieurs fois déjà, et, à l’occasion de comptes-rendus des productions artistiques toulonnaises, nous avons publié, avec un véritable plaisir, quelques fragments de poésie provençale, dus à la plume heureuse et nouvelle d’un jeune ouvrier de Toulon... ". Une épître au peintre toulonnais Coste témoigne de ce goût pour une autre technique de recréation de la réalité dans le milieu populaire : Lemaire donne des cours gratuits de dessin aux ouvriers, (le fils de Pélabon sera peintre...), et une épître respectueuse à son frère, où Alexandre ajoute aux éloges " extérieurs " un regard venu de l’intérieur du monde ouvrier : on
est fier de Charles parce qu’il dignifie la condition ouvrière et permet de redresser la tête.

À moun fréro
As tant canta leïs baous, leïs rocs sounbrés, leï cheinos,
Leïs océans mounté l’ouragan si deschaïno,
As deï vens, coumo dé la flour,
Tan ben tradui chaqué lengagé,
Qu’en ligen toun ouvragé,
Doou mounde fés lou tour.
Souven créses oousi, din dé certins passagés,
L’agilloun en furour que trouasso leï cordagés,
Qué déchiro la vuéro et roumpé oou pé leïs mâts
De nouastréïs bastimens qué vouaroun su léïs mas.
Souven l’inspiratien qué verso lou génio,
Douno à teïs vers brulans uno taro harmonio,
Qué dirias qué leïs flots, léïs niouros é léïs bouas,
Per pinta seïs tourmens ti prestéroun seïs vouas ;
Epui, lorsqué doou poplé as pinta leïs miséros,
Dugun a resta sourd - as rajouini teïs fréros,
E maï d’un m’agu di, en pichoun coumita,
Qué si sentié pu grand quand éro à toun cousta.
Sé ma muso ooujourd’hui ajusto quaouqueï rimo,
Es qu’aï suivi dé luen ta carriéro sublimo,
Es qué, parié à tu, mi sioou coucha dé tar,
Per pousqué m’accampa uno ben maïgro par
D’aquéou talen esquis qué t’a carga dé gloiro
Méou qué couaro doou ciel, é qué cearqui dé bouaro.

Publier en provençal peut n’être, comme on le soulignait déjà à propos de Pelabon dans la préface de 1842, qu’une impossibilité d’écrire vraiment en français.
La Sentinelle est incapable de théoriser autrement que par les idées déjà reçues :
" Notre jeune ouvrier poète-provençal, M. Alexandre Poncy, qui comme son frère, est obligé de consacrer toutes ses journées au rude travail de la maçonnerie, n’a pu vivre à ses côtés, comme il le dit lui-même, avec une si douce naïveté, dans sa langue maternelle, n’a pu l’entendre à chaque heure du jour, et lire et relire ses belles poésies, sans se sentir ému d’un besoin instinctif de marcher sur les traces de son frère, notre poète admiré. Lui aussi, comme le poète italien, a entendu cette voix qui, du fond de son âme, lui disait : " Comme ton frère, tu es poète ! " La langue française si élégante, si harmonieuse, si facile sous la plume de celui-ci, est encore pour notre nouveau poète un idiome rétif, mal aisé, insoumis. La langue provençale, la seule qu’il ait bégayée dans son enfance, dans laquelle il a été élevé, lui sied mieux ; elle est sa langue de tous les jours ; elle est sa langue favorite, son parler bien aimé ; elle devrait donc avoir la préférence dans les études que ses courts loisirs lui permettaient ainsi que dans l’expression des sentiments et des idées si heureuses rendues dans ses poésies.
Nous, qui connaissons la plupart des œuvres inédites d’Alexandre Poncy, nous à qui, par une faveur spéciale, il a été donné d’apprécier tout le parti qu’il a su tirer de la langue provençale, qui, quoi qu’on en ait dit, n’est point encore une langue usée, une langue qui ait fait son temps, nous osons le féliciter de s’en être servi... Car cette langue, bien que féconde et vieille mère de la plupart des langues du midi de l’Europe, n’ayant rien perdu de son antique simplesse et de sa plaisante naïveté, n’en possède et n’en conserve pas moins toute la fraîcheur, tout le coloris, toute la vivacité et toute la douceur de la langue française, son héritière... "

Dans l’été 1844, Flora Tristan est venue à Toulon. Elle y a trouvé des hommes prêts à l’organisation et à la lutte, bien différents des travailleurs de Marseille ou d’Avignon, hommes d’un temps révolu, prisonniers des structures corporatistes et ambiguës des organisations de portefaix, trop engagés dans le clientélisme politique des partis bourgeois, libéraux ou carlistes, pour avoir le recul de l’analyse sociale. À Toulon, le français n’a guère plus pénétré qu’ailleurs, mais les esprits sont, pour les plus combatifs, prêts à recevoir le message de l’Union Ouvrière. Alexandre Poncy est un des premiers. On retrouve dans son recueil Pouësios prouvençalos, Toulon, 1845), discrètement, trace de son engagement. Flora Tristan est morte en septembre 1844, juste après son passage à Toulon. Mais son passage a porté ses fruits, et la grève de 1845 en est le plus évident.

A Mmo Flora Tristan (Elegio)
Aqueou jou qué fearmé sa popiéro,
Nouastré beou soureou luminous,
Jusqu’eou sabié qué nouastro mèro
Avié toumba su seï ginous.
Lou destin a lança sa foudro,
Partout lou tounerro a grounda.
Sa couléro a réduit en poudro
L’angé qué Diou avié manda.
Qué dé fes, dé vérita puro,
L’avié din seis noblés discours
Qué dé grandour din sa figuro,
E din soun âmo qué d’amour !
Quand nouastro glouriouso mèro
Passo dins la nué doou trépas,
Duven s’uni toutei en frèro
E pas s’abandounna d’un pas.
Meï frèros moustren dé couragé
Foou qué chacun counprengué ben
Qu’aven reçu per héritagé
Leïs progrès doou sièclé qué ven.

Et cependant, quand cet autodidacte baigné de gloire fraternelle choisit, à la différence de Charles, l’expression provençale, que chante-t-il ? L’amour bien sûr, les plaisirs amicaux de la guinguette et de l’excursion, la religion, et aussi le Roi René et la Provence unanimiste, pacifique, quand le peuple et le Roi ne faisaient qu’un. Flora Tristan et le Roi René, le couple est inattendu et mérite sans doute quelque réflexion.
La page de garde du livre que je consulte porte : " Souvenir d’amour, à mon fils Edmond, son père, A. Poncy, 1845 ", et à gauche, " Je prie mon fils de considérer ce livre comme une folie de son père, Toulon, le 18 janvier 1857, A. Poncy ". Défaite politique, et défaite d’une langue ont sans doute leur part dans ce jugement. Mais l’ambiguïté était déjà dans l’entreprise de 1845. Poncy donne “Lou bouan Réné, tradui pear Alexandro Poncy d’uno cansoun dé Charlé Marchand” ; pénétration en milieu ouvrier du thème renaissantiste du Bon Roi René, mais sans la moindre nostalgie " nationalitaire " : René aimait la paix, les simples gens, la vie. Mère Provence est oubliée, au profit du réel de l’existence. " Tan dé candour ooujourd’hui nous estounno, / N’espéren plus trouva lou rei eima. " Marchand répond par une pièce que Poncy, fièrement, intègre à son recueil : “La Toulonnaise, chanson prolétaire, réponse à une pièce de vers en langue provençale” :
La chansonnette a déserté Le salon ; son léger bagage
Amour, franchise et liberté Sont montés au dernier étage ;
[...]
A quoi sert de crier si fort :
Messieurs je suis propriétaire !
Eh mon Dieu, nous sommes d’accord,
Non, vous n’êtes pas prolétaire ;
Quand de chez vous on repoussait
Un pauvre, avec dure manière
Un apprenti, de son gousset,
Tirait une pièce derrière.
O chanson, mes amours,
Reste avec nous toujours.
[...]
Le dimanche tu descendras
Leste, joyeuse et bien parée,
Entre deux amis tu viendras :
Nous ferons la noce carrée ;
Chansonnette tu comprends bien
(Des fées on n’a pas la baguette)
Que nous, sans argent et sans bien,
Nous irons droit à la guinguette...

Poncy publie aussi une pièce mélodramatique que lui envoie Pélabon, où le voilier est égal à lui-même dans l’imitation provençale d’un français " poétique " boursouflé : Il est frappant de constater combien cette poésie " ouvrière ", authentique celle-là, à la différence des entreprises à la Victor Gelu, ne répond justement pas à une conscience de différence de registre. On sent que pour ces gens privés d’instruction initiale, le meilleur hommage à rendre au provençal est de lui faire imiter le français, sans se soucier du " génie " de la langue.
Or, en publiant ses poésies capitalisées depuis quelques années, Poncy révèle en quelque sorte un aspect mal connu, presque dichotomique, de ces militants qui vont tellement payer de leur personne jusqu’à l’écrasement de leurs espérances en 1851. Et Poncy, à la différence de son frère Charles, prudent et égocentriste, en sera jusqu’au bout.
Leur attachement au provençal est manifestement, sinon un choix de classe, à tout le moins un attachement sociologique. Pélabon s’en est défait dès qu’il en a eu les moyens. "Une voix de l’âm"e (1846) est en français. Alexandre Poncy s’y maintient, sans doute au premier chef parce qu’il n’en a pas les moyens. Mais il y a chez lui une sorte de fierté timide à revendiquer sa langue en disparition.
A Mmo F...
Lou patois prouvençaou es lou pu doux lengagé
Qué lou fripoun d’amour, pear si faïré escouta
Deïs jouineïs bellos dé vouastré agé, agué enventa.
Hélas ! d’aqueou parla n’aven perdu la souco,
La filleto oousé plus la lengo deïs amours,
Qué mettié dé méou su la bouco Deïs troubadours.
Pourtan m’a resta d’ello un parfun qué m’enflamo,
E din sa méloudio voudriou vous louangea,
Sé la sabiou, pourido damo, Mies manégea.

Mais Poncy apparaît de ce point de vue isolé parmi les premiers militants ouvriers de Toulon, liés aux métiers nouveaux du fer, de la vapeur. Beaucoup de ces " mécaniciens " ne sont pas des locaux, les techniques nouvelles viennent d’ailleurs. Et même pour les autochtones, le provençal n’est ni la langue du cœur ni celle de l’émancipation ouvrière. Ainsi, un des militants les plus proches d’Alexandre Poncy, Langamazino, né à Saint-Tropez d’une mère provençale et d’un père italien, et renvoyé de l’arsenal après la grève, animera jusqu’en 1848 l’Athénée Ouvrier de Marseille, foyer idéologique et culturel important : l’expression provençale est inexistante avant la Révolution de 1848. Et quand Langamazino doit se réfugier dans les Basses Alpes où il anime le militantisme démocratique et social, il n’a que mépris pour le docteur Honnorat, légitimiste et provençaliste. Nous renvoyons à notre étude sur Honnorat parue dans Amiras / Les Fous de la langue, 1986.
Le choix linguistique d’Alexandre Poncy interroge : il s’inscrit en marge d’une dominante idéologique, sinon contre. Comme si la marge politique dans laquelle il est amené à se situer, la situation très minoritaire et fragile de son groupe militant, et sa solitude à l’intérieur de ce groupe, le sensibilisaient plus au destin régressif, sans avenir, de la langue populaire. Cet homme de l’avenir est traversé de cette bouffée d’irrationnel qui touche les purs : " Je prie mon fils de considérer ce livre comme une folie de son père... "

Notes

[1Groupe de recherche action sur l’identité des habitants de la Seyne sur mer

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