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Popre & Cie. Maurice Oustrières

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

René Merle : "Poupre & Cie", première à Toulon - Le Petit Varois La Marseillaise, 20 février 1976
"Poupre et Cie" (R.Merle - A.Neyton) : un drame moderne sous le masque de la comédie.
Est-il possible de faire du bon théâtre avec un sujet social et politique ? Oui, bien sûr, à condition de ne pas renoncer à la qualité de l’expression. René Merle, André Neyton et leur équipe du Centre Dramatique Occitan de Toulon (théâtre de la Porte d’Italie) viennent d’en administrer la preuve.
“Poupre et Compagnie” est d’abord une farce qui fait rire. Elle touche directement son public (ses publics) et de la façon la plus efficace qui soit : bien avant Rabelais on savait que “rire est le propre de l’homme”.
Mais au-delà de ce contact immédiat, la pièce peut se voir et se lire à un autre niveau. À l’instar de ses illustres devanciers, René Merle utilise la farce comme une arme politique, qui lui permet d’avancer et d’expliciter les idées qui lui sont chères. On aurait pu craindre que ses personnages, par les aspects typiques de leur caractère fassent figure d’allégories (et c’est un peu le cas pour Boulegan et pour Gargamelati : si le ridicule tuait, ces deux-là, dans la vie réelle - car ils existent - n’auraient plus qu’à disparaître. Mais René Merle a su donner à ceux d’entre eux qui lui sont les plus chers : la jeune Mireille, son père et sa mère, et surtout le pépé, le poids charnel d’hommes et de femmes tels que nous pouvons les rencontrer au hasard de nos promenades.
La trame de “Poupre et Compagnie” est d’une extrême simplicité. On pourrait la résumer en quelques phrases : une jeune Varoise en chômage est convoquée par le directeur de la grande surface “Poupre et Compagnie” et... Mais à quoi bon ? J’espère bien que le lecteur me fera l’amitié d’aller assister à l’une des prochaines représentations et il verra la suite par lui-même. Je me bornerai à dire que, sans avoir l’air d’y toucher, René Merle pose de façon saisissante et jamais lourdement didactique (sauf peut-être à la fin, j’y reviendrai), le problème de l’aliénation des travailleurs de ce département - aliénation qui affecte d’abord la langue, certes, mais qui va bien au-delà, atteignant en fait tous les domaines de leur existence. Trois générations sont présentes dans “Pourpre et Compagnie” : la jeune fille, qui a totalement oublié le provençal (si totalement, qu’elle n’a même pas conscience qu’il y ait problème) ; ses parents, qui ont vécu l’agonie du provençal et, pour diverses raisons que la pièce clarifie, l’ont acceptée ; le grand-père, enfin, témoin d’une culture beaucoup moins morte que certains ne le souhaitent (à commencer par les “mainteneurs” du style Boulegan : le mot “mainteneur” lui-même vaut son pesant de fossilisation !. L’aventure de la jeune fille chez “Poupre et Compagnie” va permettre aux trois générations de se retrouver pour une prise de conscience qui, à son tour, dépassera de loin le seul aspect de la langue.
Cette prise de conscience c’est justement Mireille, la passive jeune fille, qui l’énoncera dans la dernière scène ! Et, par une étrange rupture de ton, on passera alors de la farce truculente à la gravité. Il m’a semblé que cette conclusion alourdissait quelque peu la pièce, sans nécessité véritable : les scènes précédentes étaient en elles-mêmes suffisamment explicites et le public est assez intelligent pour qu’il soit inutile de lui mâcher les leçons du spectacle. Mais c’est là une impression seulement, que je retire d’une première vision, et qui peut être sujette à modification.
À partir de ce texte (excellent) de René Merle, André Neyton, avec le concours du musicien Joël meffre, de l’ensemble Mont-Joai, de Magali Bizot pour les costumes, de Michel Privat et Gérard Moschini pour les décors, a monté, malgré les difficultés de tous ordres, (et d’abord financières), un spectacle d’une remarquable qualité. Il y a été aidé par le jeu à la fois savant et primesautier des interprètes : Magali Bozot, Josyane Ferrié, Bernard Gassin, Roger Mounin, lui-même tenant le rôle, très difficile, du grand-père.
Tout au long du déroulement de la pièce, on a eu l’impression qu’acteurs et actrices improvisaient collectivement dans un jaillissement aussi spontané que perpétuel. Mais moi, qui ai assisté à l’une des répétitions, je savais que cette improvisation apparente était le fruit d’une longue mise au point sous la direction d’un metteur en scène (Neyton bien sûr) qui ne laisse rien au hasard.
Le résultat ? Il faut l’aller voir à l’une des quelconques représentations qui seront données [suivent les dates du spectacle]. Ceux qui parlent couramment le provençal auront plaisir à entendre - enfin ! - utiliser leur langue dans une salle de spectacle. Les autres s’apercevront, avec un étonnement amusé, qu’ils n’ont jamais cessé de comprendre le provençal.
Et les “non Provençaux” aussi y trouveront leur compte grâce au jeu des acteurs, d’une luminosité telle que la pièce en devient compréhensible même pour qui n’en saisit pas toutes les paroles !
Maurice Oustrières