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Popre & Cie - La Marseillaise
jeudi 23 octobre 2025, par
"Poupre et Compagnie", Compagnie André Neyton, Centre Dramatique Occitan, Toulon, 1976. Première représentation : 14 février 1976
Article paru dans La Marseillaise - 4 août 1976 - Pages spécial magazine
(Poupre : le nom local du poulpe)
“Anem, zo, metem taula, qu’ai lo ruscle. Porge mi lei coteus, lei forquetas, lei culheras. Doblides pas la sau...”
Curieuse école que celle-là ! Elle est installée au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble, rue Beaussier à La Seyne. Curieux élèves eux aussi ; il y a là un marin pêcheur en retraite, plusieurs instituteurs, une ménagère, des employés de bureau...
Il s’agit du cours de langue provençale que dirige René Merle.
À mon arrivée, celui-ci cède la chaire magistrale (en l’espèce, une vieille chaise) à un répétiteur improvisé. Et nous gagnons la pièce voisine, où nous attend André Neyton.
Seynoise et “Panoccitane” :
Écrire et créer une pièce, dans la société actuelle, c’est toujours une aventure. Quand la pièce est en langue provençale, l’aventure prend des allures de gageure. Il faut beaucoup de courage pour la tenter. Heureusement, René Merle et André Neyton n’en manquent pas.
“Au départ, dit René Merle, il y a eu le Centre dramatique occitan de Provence, que dirige Neyton. Nous avons travaillé en commun au niveau de l’Institut d’études occitanes. Nous avons élaboré ensemble un cours de provençal. Comme je m’intéresse au théâtre, nous avons échangé quelques idées. Ainsi est né le projet de cette pièce - de cette farce - Pourpre et Cie, qui a été créée au début de l’année à Toulon, et vient d’être donnée à La Seyne avec quelque succès”.
René Merle a écrit la pièce en un mois. Mais en vérité, la rédaction proprement dite était l’aboutissement d’une longue gestation : depuis longtemps, Merle “mijotait” ce qui se passe dans la pièce. Quant aux personnages, mis à part ceux qui sont des allégories, ils existent dans la réalité quotidienne.
“J’ai voulu, dit René Merle, faire quelque chose qui parle vraiment d’ici, quelque chose qui soit typiquement varois, et même seynois. Quant au contenu... De toute évidence, en écrivant cette pièce, je n’ai pas fait abstraction de mes opinions politiques, c’est en communiste que j’ai conçu mes ‘héros’ et mon ‘intrigue’ - pour employer des termes peut-être un peu désuets. Cette réalité varoise que je reflète, je lui donne aussi, donc, un certain éclairage, sans pour autant faire la leçon aux spectateurs, ni prétendre leur fournir des conclusions toutes mâchées”.
André Neyton : “Quelque seynoise qu’elle soit, la pièce a également un caractère “pan-occitan”. Malgré les clins d’œil pour initiés locaux qu’elle comporte, elle est audible dans toute l’Occitanie. À preuve : nous l’avons jouée à Millau (Aveyron) devant trois cents personnes, parmi lesquelles de nombreux ouvriers et des responsables syndicaux. Poupre et Cie leur a tellement plu que les syndicats m’ont demandé de venir la rejouer, non seulement à Millau, mais à Saint-Affrique”.
Parmi les “clins d’œil” auxquels se réfère A. Neyton, il faut citer cette allusion (très appréciée des Seynois et des Toulonnais) au légendaire - et introuvable - Molinari.
Aborder tous les sujets
René Merle : “Nous refusons le statut de “culture régionale” dans lequel on voudrait nous cantonner. Nous sommes les porteurs d’une véritable culture, susceptible d’aborder tous les sujets. D’ailleurs, c’est de propos délibéré que j’ai situé l’action dans une ville, et non dans la campagne, comme le font beaucoup d’auteurs : l’occitan (donc le provençal) est une véritable langue, un moyen d’expression pour toutes les couches sociales, et non pour les seuls paysans. D’autant plus qu’étant donné la rapidité avec laquelle les campagnes se dépeuplent, dans le Var notamment, la bataille pour l’occitan ne pourra se gagner que dans les villes”.
La Marseillaise : Bataille difficile ?
René Merle : “Certes, mais moins sans doute que certains l’imaginent. Car si la langue provençale a cessé d’être véhiculaire, elle reste comprise, jusque dans ses nuances, par la grande majorité des populations, à la ville comme à la campagne”.
Personnages réels... Allégories....
“Nous avons constaté un phénomène assez curieux, dit A.Neyton, certains Toulonnais, certains Seynois, sont venus voir Poupre et Cie, qui, auparavant, n’étaient jamais allés au théâtre. Ils ont été attirés par le contenu provençal de la pièce, laquelle a donc joué auprès d’eux un rôle d’ouverture à la culture en général”.
La Marseillaise : En écrivant cette pièce, René Merle, as-tu poursuivi un but précis ?
René Merle : “J’en ai, à vrai dire, poursuivi plusieurs. D’abord, prouver qu’en Provence, il y a place pour un théâtre où la langue d’oc domine. Ensuite, pour poser un certain nombre de problèmes, dont plusieurs sont politiques, mais pas sous forme de tracts, et en évitant d’autant plus de proposer des solutions toutes cuites, que, dans certains cas, ces solutions n’ont pas encore été traitées de façon absolues. Par exemple, y a-t-il un lien entre la lutte des classes et l’occitanisme ? Si oui, lequel ?
Le sujet, en gros, est évidemment facile à définir : quelle est la place de la langue occitane dans l’horizon d’une fille de 20 ans vivant en Provence aujourd’hui - une fille qui a été très “sécurisée” par l’école, puis qui se voit contrainte de chercher désespérément un travail ?
Autour d’elle, gravitent le grand-père, fidèle à son “biais de viure”, les parents pour qui l’abandon de la langue provençale n’a jamais fait problème, et divers autres personnages (relativement) allégoriques, qui permettent une confrontation générale des attitudes à l’égard du provençal. Chacun de ces personnages, même s’il est un peu caricatural (c’est la règle pour une farce), parle son propre langage. Le spectateur a donc toute liberté pour choisir”.
La Marseillaise : Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans l’ensemble des représentations qui ont eu lieu ?
André Neyton° : “Avant tout, c’est la complicité presque immédiate avec le public populaire que nous avons retrouvé. J’ai également noté une chose assez curieuse : des gens qui ne comprennent absolument pas le provençal s’intéressent à la pièce ! Un de ces “non-Provençaux” m’a expliqué pourquoi : “Je bénéficie, m’a t-il dit, d’un double spectacle, celui de la pièce (même si je n’en saisis que les aspects superficiels), et celui que me donnent les gens qui, autour de moi, connaissent le provençal !”
René Merle° : “Grâce à nous, en somme, nombre de Varois, de Provençaux, d’Occitans, retrouvent à la fois la dignité de la langue et celle de leurs origines”.
La Marseillaise : Après Poupre et Cie, envisagez-vous de collaborer à nouveau ?
André Neyton et René Merle° : Oui, bien sûr... Malheureusement, ce sont les moyens financiers qui nous manquent. Ah ! Si nous avions les moyens !
La langue dénominateur commun
Authentique homme de théâtre, André Neyton n’a fait aucune concession à la facilité. Pourtant, le public (le public populaire) “mord” à sa mise en scène. Si bien que le fameux (et dans une large mesure faux) problème “théâtre d’avant-garde, théâtre de masse, ne se pose pas à propos de Poupre et Cie.
Il faut donc dire que ce spectacle est le fruit d’une étroite collaboration entre l’auteur, le metteur en scène et toute une équipe composée du groupe musical Montjoia, du musicologue Joël Meffre, des décorateurs Michel Privat et Gérard Moschini, de Magali Bizot (qui a fait les costumes) et, bien entendu, de tous les acteurs et actrices.
Pour sa mise en scène, André Neyton a successivement utilisé plusieurs conceptions théâtrales : la farce traditionnelle d’abord, un certain esthétisme ensuite, enfin une méthode quasi brechtienne : dans la dernière scène, ce n’est pas l’héroïne, Mirelha, qui s’adresse au public, c’est “l’actrice-qui-a-joué-Mireille”. Elle invite donc les spectateurs à prendre conscience du fait qu’il s’agissait d’une représentation et ré-examiner d’un point de vue critique, mentalement, l’ensemble de ce qu’ils viennent de voir et d’entendre.