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Les provençalistes dans la vie culturelle et politique du Toulon de la “Belle Époque”. Bulletin de la Société des Amis du Vieux Toulon, 2005

mardi 18 août 2020, par René MERLE

En 1996, une recherche approfondie sur l’utilisation du provençal par la presse varoise de la seconde moitié du XIXe siècle [1] m’avait amené à étudier le Félibrige toulonnais, à en préciser des aspects peu connus, voire inconnus, et à les présenter (en provençal) dans une conférence donnée à l’Escolo de la Targo [2]. C’est en effet avec la naissance de l’Escolo de la Targo, en 1898, que l’on peut vraiment parler d’une présence provençaliste organisée et active à Toulon.

Avant de prendre sa “vitesse de croisière”, ce provençalisme a connu une brève phase de bouillonnement, dont j’ai pu exposer, en l’accompagnant de nombreux documents, le déroulement chronologique [3]. Je voudrais seulement ici examiner les formes d’interventions de ces provençalistes, et situer leur écho dans la vie culturelle et politique du Toulon de la “Belle Époque”.
Paradoxalement, la naissance d’un vrai foyer de provençalisme toulonnais, en 1898, intervient à un moment où l’influence du Félibrige varois [4], essoufflé, semble insignifiante au regard des quelques succès antérieurs, (dont le point d’orgue a été, en 1885, la “Santo Estello” “nationale” des Félibres, à Hyères, en présence de Mistral).
Cet effacement ne signifie en rien que le provençal (dont la défense et illustration est la raison d’être du Félibrige) ait disparu. Toujours ancré dans le terroir, il vit encore en ville, dans le peuple comme dans la petite et moyenne bourgeoisie. Mais ce parler, dont la transmission aux enfants commence à ne plus se faire, ne vit que dans l’oralité quotidienne. Et les rares apparitions qu’on lui concède dans la presse, sur les registres du divertissement ou de l’agression politique, n’ont rien à voir avec la poésie mistralienne. Le provençal n’apparaît vraiment dans la vie publique que dans les populaires pastorales calendales.
Symbolique de cette défaite est le choix de langue de Senès, dit La Sinse. Depuis les années 1860, Senès avait amusé Toulon par ses “Scènes” en provençal. Sa savoureuse mise en spectacle du petit peuple de Besagne compensait l’acceptation résignée de la francisation du provençal, et bientôt de sa disparition. Or, c’est maintenant en français que le vieux Senès, pourtant félibre, tient chronique sur la Provence dans le très répandu Petit Var, journal radical de Toulon. L’autre vieille gloire de la publication provençale de Toulon, “le poète-voilier” Louis Pélabon, vit de ses souvenirs : théâtre des années 1830 [5], poésies des années 1840-1850. Il est le doyen des Félibres de Toulon, mais son engagement conservateur, ses enflures de parvenu littéraire ne correspondent plus aux nouvelles sensibilités toulonnaises.
Dans ce contexte déprimant, les quelques notables toulonnais (magistrats, médecins, rentiers) qui avaient adhéré au Félibrige peuvent donc se sentir bien seuls. L’Escolo félibréenne du Var, qui les avait regroupés à partir de 1880, a pratiquement cessé ses activités [6]. Son organe, le Franc Prouvençau, (rédigé tout en provençal) a disparu depuis cinq ans. Et si, à l’occasion, les saluts à Mistral ne manquent pas dans la presse de Toulon [7], qui a vraiment lu le Maître ? De l’autre côté de la rade, à Tamaris que l’on lance en station mondaine, s’était constitué autour du journaliste Coffinières un cénacle félibréen qui se voulait rassembleur de “l’élite” culturelle de Toulon. En fait cette Escolo de Tamaris végète et son journal, Les Echos de Tamaris à Monaco a disparu en 1894. C’est l’échec d’un Félibrige littéraire, mondain, décentralisateur proclamé, mais coupé de la réalité locale et populaire. En témoigne l’ennui que reflète la presse après la soirée en l’honneur du Toulonnais Etienne Pelabon, auteur de la célèbre pièce Lou Groulié Bel-Esprit (1789) [8], organisée par Coffinières à l’Hôtel de ville en 1898.
C’est dans ce climat morose que quelques étudiants, fils de bonne famille (André Boyer, Joseph Bourrilly, Fénelon Revest, Marius Pélabon), pétris de culture française, mais amoureux du provençal, se regroupent autour du jeune Antoine Esclangon, employé à la mairie de Toulon (et enfant d’une lignée d’employés municipaux), pour créer l’école félibréenne de la Targo. Esclangon, (reprenant quelque peu le mythe du repas fondateur du Félibrige) en date la fondation d’un repas (provençal !) pris en commun le 20 octobre 1898, dans la bastide familiale à Six-Fours. Mais il va de soi que ces jeunes gens s’étaient déjà rencontrés, au point de monter, pour leur plaisir et celui de leurs parents, des comédies de Louis Pélabon et le Groulié de l’aïeul Étienne. Admirateur de Mistral, Esclangon était alors dans une sorte d’écartèlement : son plaisir de langue procédait de la parole locale, familiale, populaire, celle-là même d’un Gelu, dont Senès écrivait en 1898 qu’il n’avait “aucun lien de parenté avec les lymphatiques joueurs de flûte” félibréens, ce Gelu dont Esclangon, qui adorait chanter, popularisera les couplets. C’est pourquoi Esclangon compte parmi les collaborateurs du journal marseillais La Sartan. Il apprécie la langue populaire de cette feuille, qui a pris ses distances avec l’écriture félibréenne “officielle”, trop souvent convenue et compassée. Pour autant, Esclangon ne trouve pas dans La Sartan l’idéologie qui pourrait l’enthousiasmer. Et c’est dans un néo-Félibrige qu’il va la rencontrer. La défense du provençal apparaît inséparable d’un projet politique : garder aux “petites patries” leurs forces vives vampirisées par Paris, gagner l’autonomie politique régionale dans une France à rénover. Cette idéologie, (à laquelle depuis Paris le peintre toulonnais Mange, royaliste compagnon de Maurras, essaie de sensibiliser l’intelligentsia toulonnaise), avait déjà pénétré le cénacle mondain de Tamaris. Mais Coffinières, on l’a vu, pensait que le moyen pour la faire aboutir était de gagner les “élites”. Les jeunes gens qui créent L’Escolo de la Targo, sans négliger les élites, voudront aussi, et peut-être surtout, “aller au peuple”. Le choix du nom était à cet égard significatif : “faire targo”, faire face, comme les guerriers d’antan, comme les jouteurs protégés par leur écu de liège, la “targo”. C’est donc aussi bien défendre la langue et le pays que se réclamer de son peuple, en faire le garant et le soutien de la Cause. Les deux premières années de l’Escolo de la Targo, 1899-1900, années de bouillonnement juvénile, affirment les directions dans lesquelles ce jeune provençalisme veut s’orienter. Le principal souci est de ne pas constituer un ghetto, mais d’être un ferment provençaliste dans la “société civile”.
Ainsi les jeunes Félibres investissent un lieu de rencontre et de divertissement de la jeunesse éduquée, La Cheminée. Fille du parisien Chat Noir, elle est créée en 1895 par deux jeunes journalistes du quotidien de la droite toulonnaise, La République, Henseling et Amouretti. Il n’y a pas place pour le provençal dans les soirées littéraires, musicales, satiriques, que La Cheminée propose dans des cafés, de 1895 à 1898. Mais avec la complicité d’Henseling, désormais journaliste aux Coulisses, (journal “culturel et mondain” lancé par Le Petit Var), La Cheminée accueille en 1899 les jeunes de La Targo qui dorénavant participeront en provençal. Cet “entrisme” est un bon vecteur pour remettre le provençal (oral) en représentation festive. C’est La Cheminée qui organise, avec subvention municipale, le centenaire du Groulié. Le gala réunit une foule élégante et choisie, salle Marchetti (16-3-99) : officiers, médecins, élus, familles des poètes et chansonniers de La Cheminée, tous de vieille lignée toulonnaise. La presse locale rendra compte favorablement de cette soirée où les jeunes fondateurs de la Targo joueront le Groulié.
Profitant de cet “entrisme” en milieu cultivé, les jeunes Félibres investissent la vieille Académie, qui ignorait le provençal, et dont les activités se réduisaient pratiquement à celle du poète (français) Armagnin. Désormais le provençal a sa place dans le cénacle (au point qu’Armagnin adhérera à l’Escolo de la Targo). Pour le centenaire de l’Académie sera même lancé un concours de poésie française et provençale. Puisque le théâtre en provençal a permis de toucher la Bonne Société, pourquoi ne pas essayer aussi de toucher le peuple ? Dans la foulée, les jeunes de la Targo jouent Lou Groulié à La Seyne et La Valette, où ils ont leurs entrées [9]. Les Coulisses présentent l’entreprise comme “une œuvre de patriotisme local et de démocratisation littéraire, tel que le proclame le félibrige, dans son ardent idéal”.
Autre tentative d’intervention publique, le Carnaval. En 1899 déjà, reprenant la vieille tradition de transgression linguistique, depuis longtemps disparue, les jeunes Félibres font une tentative semi-réussie. En 1900, présents dans le comité d’organisation, ils obtiennent que l’entrée du Roi Pluton s’accompagne des Jeux du Diable, repris des anciens Jeux de la Fête Dieu d’Aix. L’entrée du Roi est annoncée en provençal par affiches, elle est lue par Mercure à la foule. Avancée proclamée encore, en septembre 1900, quand, à l’occasion d’une réunion de la Maintenance félibréenne de Provence, la pose d’une plaque rue des Boucheries, où naquit Étienne Pelabon, s’accompagne de force discours provençaux. Au-delà de ce recours à l’oralité, les jeunes félibres tentent, avec un succès inégal, de trouver une place dans l’abondante floraison de petits magazines toulonnais à prétention humoristique ou littéraire. Plus délicate est la participation à des feuilles engagées politiquement. Ne va-t-elle pas marquer l’Escolo dans une vie politique locale fort rude, où l’affrontement entre la droite nationaliste et anti-dreyfusarde et le radicalisme se double d’une poussée socialiste ? Revest signe des poèmes dans Le Passe-Partout, marqué à droite et très anti-socialiste. Le quotidien de droite, La République publie en 1900 des pièces plaisantes et politiques du Faron (Aubert), qui a rallié la Targo. Par contre, c’est sous le pseudonyme transparent de Tonin qu’Esclangon donne des pièces provençales plaisantes au fugitif Petit Fifre. Cette feuille socialisante (ses locaux sont ceux du socialiste Petit Provençal) propose des scènes connues d’un Besagne populaire : constat d’un bilinguisme déséquilibré, où le français conquiert la jeunesse populaire. Cette ouverture à gauche de certains jeunes Félibres, les appuis qu’ils trouvent dans l’irrévérencieuse Cheminée et ces Coulisses qui condamnent les nationalistes antisémites, expliquent peut-être une certaine réticence de la municipalité de droite, peu empressée en 1900 à soutenir l’initiative de la plaque Pelabon, et à y participer. Ou faut-il ne voir là que conflits personnels ? Pour autant, le grand journal de gauche, Le Petit Var, s’il informe des initiatives de la Targo au même titre que de celles des autres associations, ne relaie en rien l’idéologie félibréenne. Et quand il lui arrive de publier du provençal, à l’occasion d’une polémique électorale par exemple, il le fait sans égard pour les normes graphiques félibréennes.
Le souci d’être pleinement dans la société civile entraîne aussi les jeunes Félibres à créer de nouvelles structures de convivialité. En décembre 1899, suivant l’exemple marseillais, Esclangon fonde avec M.Pelabon les Excursionnistes Toulonnais, dont la finalité proclamée est de faire découvrir et aimer le proche terroir par les citadins. Dans la foulée, Ginouvès anime en provençal les réunions de la société musicale La Seynoise et les excursions des Touristes seynois. Plus étonnant, Esclangon suscite la création des Targaïre toulounen (6-7-1900) : société sportive de joutes ancrée dans le milieu encore bien provençalophone des pêcheurs.
Comment apprécier les retombées des bouillonnantes initiatives de l’Escolo de la Targo dans ses deux premières années ? Certes, elles ont fait connaître la Targo et les Félibres. Ont-elles pour autant convaincu, entraîné ? Pendant ces deux années, les jeunes Félibres ont participé aux soirées de La Cheminée, le plus souvent en contrepoint amusant du programme français : Esclangon est le “diseur” de service, “Brancaï de la Targo”. Dès la fin 1899, on sent dans les comptes-rendus des Coulisses une lassitude devant le répertoire répétitif des Félibres. En fait, on reste ici entre jeunes gens de la “Bonne Société”, dont la tolérance sympathique n’a pas grand effet d’entraînement.
Plus inquiétant est l’accueil à l’initiative carnavalesque. La presse quotidienne l’ignore. Selon Les Coulisses, le bilan est piteux : la mort du maire (nationaliste) Pastoureau a gâché la fête, mais même sans cela elle était tristounette : “A chaque carrefour le maigre cortège fait halte et les diablotins exécutent une danse historique ( ?) puis le dieu de l’éloquence - et des voleurs - prononce du haut de son char, un discours auquel la foule ne comprend goutte, non point qu’il ne soit nettement articulé ou que la voix soit couverte par le brouhaha de la rue, bien au contraire, mais parce que le discours fut écrit en un provençal si littéraire que les affiches murales où il fut reproduit demeurèrent énigmes. On sait en effet que le provençal littéraire se distingue en cela qu’il n’est intelligible que pour son auteur, et encore...”. On le voit, l’indulgence d’Henseling a fait cette fois défaut aux Félibres. Même mésaventure pour la pose de la plaque Pelabon, et l’hommage à Puget. Les commentateurs ne sont pas tendres : interminables discours provençaux du représentant de la Maintenance félibréenne de Provence, devant un maigre public composé essentiellement de non-Toulonnais : Excursionnistes Marseillais, et rallyemen de La Jeune France. Et ce ne sont pas le banquet où la Targo sera “officiellement” admise comme école félibréenne, ou la ènième représentation du Groulié, qui bouleverseront les foules toulonnaises.
Sur ces deux années, une publication des Félibres toulonnais témoigne de leurs efforts et de leur stérilisation : leur modeste journal multigraphié, La Targo, paraît le 6-1-1899 [10]. Réalistes, les jeunes Félibres écrivent en provençal et en français (à la différence du défunt Franc Prouvençau). Et ce français veut proposer au plus grand nombre l’idéologie du Félibrige d’action. La “politique” provençale, dite en français, l’emporte sur le divertissement en provençal. C’est que les fondateurs de la Targo ont de grandes ambitions : leur Félibrige veut “réconcilier tradition et révolution”. Mais si Mistral salue ce sang nouveau, les vieux Félibres toulonnais semblent circonspects. La rédaction doit préciser qu’elle n’a rien à voir avec un séparatisme à la catalane. Une tension apparaît cependant avec les instances du Félibrige. En effet, le désir d’être lu localement explique que les normes orthographiques et lexicales félibréennes rhodaniennes ne sont pas scrupuleusement respectées par ces Toulonnais (qui continuent d’ailleurs à publier dans La Sartan). Leur journal a sept numéros en 1899, parus pour les grandes fêtes (les Rois, Chandeleur, Paques, etc). En 1900, il est désormais imprimé. Mais il n’aura que trois numéros et cesse de paraître en fin d’année. Signe évident d’un manque de public, mais aussi de tensions internes. Un déséquilibre grandissant est apparu entre l’exposé des grands thèmes nationalitaires, historiques, littéraires, et l’avalanche de textes du cru, pièces plaisantes à la portée des lecteurs non avertis ou pièces plus prétentieuses des vieilles ou nouvelles plumes. Ce retour de l’expression provençale aux traditionnels registres de défaussement marque l’échec relatif de l’entreprise de conscientisation “politique”.
Après ces deux années d’activisme, L’Escolo de la Targo prend sa vitesse de croisière. Les forces manquent. Les études ont provisoirement éloigné André Boyer, futur pharmacien, Joseph Bourrilly, futur juge... En 1902, une élection partielle fait entrer au conseil municipal cinq socialistes, dont Escartefigue. En 1904, les socialistes gagnent la municipalité. Le Maire Escartefigue, son adjoint Reymonencq n’hésitent pas à prendre vigoureusement la parole en provençal. C’est le début d’une lune de miel entre la municipalité et la Targo. D’autant que la place d’Esclangon, secrétaire à la mairie, facilite bien des choses. Pour autant, le journal de gauche, Le Petit Var, auquel collabore M.Pelabon, n’est pas plus ouvert à l’idéologie félibréenne. Et si les petites feuilles de gauche continuent dans le registre du dialogue populaire provençal, la greffe mistralienne ne prend pas. D’autres Félibres se mouillent à droite : le trésorier de la Targo, Ginouvès, distrait les lecteurs du journal du maire nationaliste de La Seyne, H.Petin. L’avocat R.Andrieu amuse ceux de Je-dis-tout, très hostile à la municipalité socialiste. Revest persiste dans Le Passe Partout. D’aucuns portent dans la presse catholique, très marquée à droite, un provençalisme exacerbé.
L’action félibréenne se manifeste désormais urbi et orbi. À Toulon, les Félibres sont toujours présents à La Cheminée, notamment avec M.Pelabon qui tient deux registres : galéjades ou littérature (Aubanel). Ils poussent toujours l’Académie à soutenir la création provençale. Ils participent aux concours de tambourins, aux pastorales (en 1906 la Targo joue une nouvelle pastorale, Betelèn, de l’abbé Debergue). Avec des hauts et des bas, la société de joutes des Targaïre fait sa vie. Mais, comme l’a montré J.C.Gaugain [11], sa réussite ne peut occulter le fait qu’en cette période de création intense de sociétés sportives, rares sont celles qui prennent un nom provençal, même dans les sociétés boulistes.
Mais s’affirme de plus en plus un déplacement de la Targo vers le terroir. Les Félibres traversent une localité au son des tambourins, banquètent, discourent, lisent leurs vers... Aussi sympathique que soit l’accueil des autorités et de la population un peu étonnée, il s’agit plus de retrouvailles entre convaincus que d’une propagation de la cause. L’osmose avec les Excursionnistes permet également de mêler discours en provençal et aubades à leurs visites, où parfois, comme au Revest, le Maire les reçoit en provençal sur la place.
Fin 1904-début 1905, les Félibres de la Targo participent à la création de la fédération des écoles félibréennes de Provence, la Freirié Prouvençalo. La Freirié persiste dans les traditionnelles festivités (comme en témoigne son premier congrès dans l’été 1905, à Toulon). Mais elle veut porter une conscientisation “grand public”. La Targo est preneuse, et accueillera force conférenciers à la mairie de Toulon. Cette conscientisation réjouit le jeune Pierre Fontan, venu à la Targo en 1904. Issu d’un milieu bourgeois, fils d’un médecin connu, il ne parle pas un provençal “de nature”. Ses lectures l’amènent à apprendre et écrire avec passion un provençal très pur. Son purisme linguistique affiché ne plaît pas toujours aux Félibres locaux d’origine populaire, d’autant que la mort de La Sartan en 1905 les laisse quelque peu orphelins.
En mars 1907, Roman, secrétaire de la Freirié, traite de “L’amour dans la littérature provençale” à l’Hôtel de ville. À la tribune, le bureau de la Targo, (Esclangon, Blanc, Fontan, M.Pelabon, Jourdan, président du tribunal civil). La salle est pleine, malgré le mauvais temps. Roman évoque la “formidable trombe des barbares du Nord que le Pape déchaîne sur le Midi sous prétexte d’hérésie”. Il stigmatise les Dominicains qui “livrent aux bûchers les défenseurs de la patrie méridionale. Le Midi est vaincu. Sa nationalité est perdue, sa civilisation abolie, sa langue harmonieuse et savante menacée. Les grands seigneurs l’oublient, mais le peuple, pêcheurs, paysans et ouvriers, la conserve : les troubadours ont disparu, les troubaïres arrivent”, (Le Petit Var, 5 mars 1907).
Le conférencier pouvait-il se douter que le Midi allait se lever dans la formidable crise viticole du printemps 1907 ? Dans cette crise [12], Mistral essayera de cimenter la protestation par la langue d’oc et la conscience identitaire [13]. Les Félibres de la Targo voient dans l’événement la possibilité de donner enfin à l’action félibréenne un support social. Ils envoient au maire de Besse Noël Blache, membre de leur Escolo, une lettre de soutien qui désignait l’adversaire : Paris [14]. Mais Mistral calme le jeu. Malgré les prières d Capoulié Dévoluy, il refuse de présider l’énorme manifestation de Montpellier le 9 juin, (jour où les Varois manifestent à Brignoles). Le 9, les Félibres toulonnais sont avec Mistral à Avignon pour une fête provençale. Certes, les “Patriotes de Provence” envoient aux manifestants un message de soutien. Mais l’événement se déroule sans eux.
En septembre la Freirié prouvençalo “qui forme une solidarité nouvelle pour la délivrance de l’âme de la race”(Le Progrès républicain de Brignoles, 21-7-07) se réunit à Toulon sous l’égide de L’Escolo de la Targo. À première vue, rien de nouveau : on appose une plaque commémorative, Escartefigue salue en provençal et annonce l’achat de volumes provençaux pour les nouvelles bibliothèques de la ville, puis banquet... Mais le capoulié Devoluy affirme ses thèses, qu’il réaffirme à Toulon en décembre dans une conférence : le salut social ne viendra pas des luttes politiques, les écoles félibréennes en seront les forces vives : elles enseignent le sens profond de la race, du foyer, du terroir, réveillent la fierté de notre langue, de nos usages, de notre histoire, du travail dans son cadre naturel. Les remèdes sociaux viendront de la reconstitution des cellules du corps social : les hommes, les familles, les régions, et non de l’engagement politique. La doctrine de Devoluy enthousiasme Esclangon et Fontan. Elle ne bouleverse sans doute guère Ginouvès, trésorier de la Targo, qui publie fin 1907 ses Toulounenco dont l’en-tête dit : “Tout ço que diéu / Es que per rire”. Il se veut anti-politique (“La poulitico encuei ! ... vous diéu qu’es que de merdo !”), mais ridiculise les socialistes : ainsi du soldat solidaire des grévistes, sur lesquels il ne tirera jamais car ... il est musicien.
En 1908, forte d’une cinquantaine de membres (où l’on compte bien peu de manuels : une poignée d’artisans et de pêcheurs), la Targo est relancée sur la base de réunions hebdomadaires et la création d’un petit foyer-musée, présentant outils et objets du pays, à l’image du Museon Arlaten que prépare Mistral. La grande affaire est la Santo Estello de 1908 : on se réunit à la mairie, on inaugure à la poissonnerie le buste de la Sinse, on donne des pièces provençales varoises, le capoulié Devoluy prononce un important discours sur le sentiment national méridional, à la lumière des événements de 1907. Le contraste est grand entre l’estrambord félibréen et la réalité. Le Petit Var salue Mistral, mais sans vraie réflexion sur la renaissance provençale. Pour le journal, le grand poète demeure Jean Aicard, dont on connaît les réticences devant l’écriture provençale. Le jeune Fontan est un ardent militant de la cause. Il a lu à la Santo Estello une fière “Rampelado dei Jouvènt”, il prépare un ambitieux Flourilege prouvençau. Mais en fait, la partie semble perdue. Il écrit dès 1910 des vers d’un nationalisme désespéré, qu’il ne publie pas : son rêve est celui d’une galère de Provençaux, aidée par le peuple, trahie par les bourgeois, qui guerroie contre les maîtres du Nord. Il ajoute prudemment que l’action se passe au 17e siècle. Ce nationalisme de compensation s’accompagne d’une grande lucidité, que ces quelques lignes de 1912 peuvent résumer : “Le Félibrige - De tous les courants d’idée qui sollicitent l’attention, s’il en est un encore mal connu, sur lequel le public, le public méridional surtout, est peu et mal renseigné, c’est assurément le Félibrige. Il est admissible sans doute que la foule, souvent difficile à pénétrer, lente à s’émouvoir, ne soit point encore instruite de ce que sont et de ce que veulent les Félibres, mais on peut s’étonner que l’ensemble de la bourgeoisie, dite intelligente et cultivée, demeure ignorant d’un mouvement qui, par son seul côté littéraire au moins, devrait l’intéresser avant tout autre, puisque se produisant et se perpétuant au milieu d’elle. Après soixante ans, ou presque, d’existence, on peut dire que le Félibrige est vraiment inconnu de tous ceux qui ne participent point à son œuvre. Hors des quelques milliers d’hommes qui composent son effectif, il serait impossible d’obtenir une définition, même très vague, d’un phénomène social dont on peut attendre les conséquences les plus importantes pour la Patrie française. Et nous sommes entourés d’ennemis ou d’indifférents souvent hostiles”. [15]

Notes

[1 ] - René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910. Toulon, 1996.

Cf. - René Merle - "Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910". Présentation,comptes-rendus : "Var matin", "Prouvenço aro", "Lengas" P.Gardy, "Provence historique"J.M.Guillon, "Revue d’Histoire du XIXe siècle", R.Huard R.Huard

[2] - On trouvera le texte de cette conférence sur le site http://www.rene-merle.com/

Cf - René Merle - Lou centenàri de l’Escolo de la Targo, de Touloun. (article en langue d’Oc)

[3] - René Merle, op.cit. pp.311-374.

[4] - Rappelons que le Félibrige, créé en 1854, ne se structure vraiment qu’à partir des années 1860 avec la recherche de l’adhésion de notabilités représentatives, et une vingtaine d’années plus tard avec la constitution d’Escolo regroupant les Félibres au plan départemental, puis local.

[5] - Cf. René Merle, L’écriture du provençal de 1775 à 1840, Thèse, T.II, Lille, 1990.

Cf. - René Merle - Thèse : "L’écriture du provençal de 1775 à 1840", rapport du jury, presse

[6] - Sur le Félibrige varois, cf. René Merle, “Renaissantisme provençaliste et politique, l’exemple du Var”, Mélanges Michel Vovelle, Université de Provence, 1997.

Cf. - René Merle - Renaissantisme provençal et politique : le Felibrige varois 1855-1914

[7] - La plus importante est la consécration de Mistral aux arènes d’Arles, à laquelle la presse toulonnaise donne bonne place en 1899. De nombreux notables toulonnais y assistent, dont Roques, qui dirige Le Petit Var, et Noël Blache.

[8] - Cf. René Merle, “Pelabon citoyen de Toulon”, Bulletin de la Société des Amis du Vieux Toulon, n°112, 1990. cf. - René Merle - "Pelabon, citoyen de Toulon" - À noter que dans la foulée des fêtes, J.Bourrilly publie en 1901 une belle édition du Groulié.

[9] - Ginouvès, auteur de pièces amusantes en provençal, s’est fixé à La Seyne en 1898 après une carrière de commis de marine à Marseille. Icardent, boucher à La Valette, a créé en 1897, les populaires “Tambourinaire de Mirèio”.

[10] - Il n’existe pas de collection complète dans biblitothèques et archives varoises. Je n’ai pu la consulter qu’à la Bibliothèque Nationale.

[11] - Jean-Claude Gaugain, Jeux, gymnastique et sports dans le Var (1860-1940), L’Harmattan, 2000.

[12] - René Merle, “Autour de la crise viticole de 1907 dans le Var. Conscience méridionale et langue d’Oc”, Provence Historique, 188, 1997. Cf. - René Merle - La crise viticole de 1907 dans le Var. Conscience "méridionale" et langue d’Oc - I - - René Merle - La crise viticole de 1907 dans le Var. Conscience "méridionale" et langue d’Oc - II

[13] - En télégraphiant aux manifestants de Béziers, le 12 mai -“Vivo la terro maire e l’abitant que la boulego. Plus de poulitico ! Unioun en lengo d’O ! ”

[14] - Lettre de l’Escolo de la Targo à Noël Blache. (Archives privées), communiquée par le Professeur Jean Marie Guillon.

“Moussu lou Consou de Besso, nouastre ajudaire L’Escolo Felibrenco de La Targo que seguis d’un couar esmóugu la boulegado d’independènci dóu Miejou de Franço ei lèi enganarello dóu Despoutisme Parisen, a destria la marco de freiresso dóu Municìpi de Besso. Estènt que vous, Mèste Blache, n’en sias lou capou e l’empuradou, voulèn eici vous manda nouastre recounfor arderous emai l’afourtimen que coumunian ensèn quouro s’agis d’apara lei dre dóu Païs d’O. Coumo va dias senso cerca d’escampi, dins vouastro letro, tout en gardant prefound l’amour de Franço e de la Republico, cresèn que l’ouro pico de faire ausi au Gouvèr de Paris lou cri dóu sang e de la terro, que pouadon bèn badaiouna mai que jamai estoufaran. Voulèn viéure sus nouastro terro, de nouastro vigno ! Avèn proun endura, aro n’i a proun, lou pese crèbo ! Lou Pople sauvara lou Pople !”

[15] - Pierre Fontan, dans Les Chroniques de Provence, n°2, 1912.

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