La Seyne sur Mer

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Mon intérêt pour le francoprovençal

samedi 25 juillet 2020, par René MERLE

Cf. les textes de la rubrique :
Francoprovençal : France, Italie, Suisse

J’ai souvent été interrogé à propos de la simultanéité, a priori surprenante, d’intérêts linguistiques différents, en dehors de ceux portés à la langue et la culture d’Oc.
Je voudrais seulement aujourd’hui répondre à des questions sur la place que tient sur ce site le francoprovençal (arpitan).
Passe, me dit-on, que vous sacrifiez à la langue d’oc : elle fait partie de votre patrimoine personnel, familial, provençal, vous la parlez, vous l’écrivez ; mais pourquoi diable vous intéresser, du Forez à la Suisse, de la Bresse à Aoste, à des parlers qui ne sont pas vôtres, et que vous seriez bien en peine de parler ?
Voici donc à nouveau quelques explications.
J’ai commencé à m’intéresser à l’occitanisme, de façon active, au lendemain de 1968. À partir du début des années 1980, cet "activisme" tous azimuts s’est converti (rétréci ?) en travail de recherche historique. Je butais sur la cohabitation difficile d’une revendication culturelle d’oc avec une revendication politique "occitane" dans laquelle je ne me reconnaissais pas. D’autre part, en ce qui concerne "ma" région provençale, la sacralisation exclusive d’une production littéraire post- mistralienne me devenait insupportable. J’ai été ainsi amené à comparer ce présent avec ce qui avait pu se passer "avant", à revisiter la langue d’oc avant qu’elle ne soit défendue par des organisations structurées, la première étant le Félibrige (né en 1854).
Ainsi a débuté une recherche appuyée d’un travail d’inventaire du texte : qu’a-t-on publié dans une langue en situation essentiellement d’oralité ? Et ce dans tous les domaines (interventions religieuses, politiques, distractives, etc., et pas uniquement « littéraires »...

Le cadre de cette recherche était la zone de "mon" parler d’oc, le provençal, et ses zones de contact avec d’autres parlers d’oc (niçois, languedocien, vivaro-alpin).
Très vite, ce travail ne s’est pas limité au domaine occitan et a
« débordé » sur l’écriture en francoprovençal (arpitan) : parlers des régions stéphanoise, lyonnaise, grenobloise, parlers de la Suisse romande. Le déclencheur a été d’une part la préparation du bicentaire de la Révolution, et d’autre part, et dans le même temps, une réflexion sur les "poètes ouvriers".
Il a pu alors apparaître étonnant qu’un « spécialiste » de l’histoire du texte en langue d’oc s’intéresse à ces textes en francoprovençal. Rien de plus logique en fait. Les "écrivants" dans les deux langues se trouvaient dans la même situation diglossique par rapport à la langue dominante, langue "haute" qui, après les avoir chassés presque totalement des registres de l’écriture, les chassait dorénavant de l’oralité quotidienne.
Mais la comparaison des deux familles d’écriture me montra vite une différence fondamentale. Écrire en langue d’Oc avant la naissance du Félibrige, et a fortiori après, c’était, même pour les plus localistes des “écrivants”, au-delà du cadre étroitement local et régional, assumer peu ou prou la vision d’une vaste espace d’oc façonné par l’Histoire, espace géographique, et pour d’aucuns ethnique et/ou nationalitaire. Et se justifier de cette appartenance à cet espace. Langue des Troubadours. Langue d’un Peuple.
Écrire en “patois”, à un moment où les linguistes n’avaient pas encore baptisé francoprovençal, et encore moins arpitan, cet ensemble de parlers, c’était, par définition écrire en focalisant sur le lieu d’écriture, et dans le parler spécifique de ce lieu : parler de Lyon, Saint-Étienne, Grenoble, Genève, etc., sans se soucier de ce qui pouvait s’écrire dans les parlers voisins. C’était, à la différence de la zone d’oc, écrire sans la vision d’un ensemble géographique francoprovençal, et encore moins d’un ensemble nationalitaire arpitan. C’était écrire pour soi et seulement pour soi. Langue du peuple, du petit peuple...
Or, plus j’avançais dans la comparaison des deux familles de textes, plus m’apparaissait évidente la proximité des registres d’écriture, du rapport à l’écriture française, du rapport à l’actualité locale et nationale... Ce qui de plus en plus me montrait le rôle équivoque de la vision nationalitaire d’oc, "fille des Troubadours", plaquée en justification sur des productions tout aussi localistes ou étroitement régionales que les productions en francoprovençal. M’apparaissait aussi plus clairement que la vertu de protestation sociale (Gelu en provençal, Roquille en "patois" francoprovençal de Rive-de-Gier) était d’autant plus forte et efficace qu’elle se dégageait de toute justification nationalitaire.
C’est dire qu’au-delà de la découverte des textes, dont certains sont magnifiques dans un océan de médiocrités, par ailleurs significatives d’une époque, cette recherche en "écriture comparée" m’a permis de mieux comprendre, par mise en abyme, ce qui s’était joué dans la seconde moitié du XIX° siècle autour de l’identité occitane, ce qui relevait d’une fin de comète mystificatrice et ce qui relevait d’un processus novateur...

2 Messages

  • Mon intérêt pour le francoprovençal Le 25 juillet à 08:57, par comte Lanza

    Bonjour Monsieur Merle

    S’agissant du francoprovençal, je vous signale un article récent qui fait le point sur ce qui reste de cette langue (qualifiée de patois même par ses utilisateurs) en Suisse romande

    Quand les Romands ne parlaient pas français
    https://helvetiahistorica.org/2019/05/12/suisse-romande-patois-francoprovencal/

    (avec réponse des lecteurs sur l’intercompréhensibilité des diverses variantes locales, dont l’article disait qu’à quelques kilomètres près, les locuteurs ne se comprenaient pas)

    Comme vous le savez, l’une des manifestations de la survie publique du francoprovençal est l’hymne genevois :
    Cé qu’è lainô (dont on ne chante que 4 strophes sur la soixantaine que comporte l’œuvre originale)

    Je mets le lien avec une interprétation que je trouve émouvante lors des fêtes annuelles de l’Escalade (vidéo sur You Tube) fêtes commémorant l’échec de l’attaque par surprise de Genève par le duc de Savoie en 1602 (ce qui fait qu’attaquants et attaqués parlaient sans doute majoritairement la même langue)
    https://www.youtube.com/watch?v=eLJ8AlNC-7w

    (en espérant ne pas provoquer de bug avec ce 2ème lien )

    L’hymne genevois est encore chanté dans toutes ls circonstances officielles de la "république et canton de Genève" (nom officiel du canton) : installation du gouvernement du canton, des exécutifs municipaux, commémorations diverses..
    Et même en période de Covid !

    J’extrais les lignes suivantes d’un article sur internet relatant la prestation de serment des exécutifs genevois en mai 2020

    " Une prestation de serment historique selon la chancellerie d’Etat. Pour la première fois dans l’histoire de Genève, la cérémonie s’est déroulée à huis clos. Des mesures sanitaires drastiques ont été observées en la Cathédrale Saint-Pierre.

    Une sortie inédite

    Après le « Cé qu’è lainô », la cheffe du protocole adjointe Marion Bordier Büschi s’est adressée à l’assistance pour rappeler les consignes de fin de cérémonie. La sortie par l’allée principale a été remplacée par un itinéraire empruntant les portes latérales, les magistrats ont quitté les lieux par les petites portes les uns après les autres sur la fugue en ré mineur de Johann-Sebastian Bach. Ni cortège, ni apéritif en ville pour conclure cette journée marquant le début des mandats."

    • Mon intérêt pour le francoprovençal Le 25 juillet à 14:41, par René MERLE

      Merci pour ces précisions.
      Genève n’a été vraiment Suisse qu’après le traité de Vienne. La république a mené sa vie, avec son hymne de « parler savoyard », jusqu’à l’annexion française au département impérial du Léman.
      Si vous allez voir dans mon ouvrage sur les patois suisses, vous verrez dans quel climat il a traversé quelques générations.
      Mais le gros des « patois » se trouve ailleurs dans la Confédération, et certains y vivent encore dans d’autres cantons.
      Cf. Patois suisses - Une naissance suspendue (ouvrage en six chapitres).
      Vous y verrez en particulier le rôle de Fribourg.
      Notez bien que le terme de patois n’a rien de péjoratif, à l’encontre de ce qu’il véhicule d’infériorisation en France. La très officielle association qui m’a apporté une contribution précieuse pour la réalisation de mon ouvrage s’appelle Glossaire des patois de la Suisse romande.

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