Accueil > Thèse. René Merle, L’écriture du provençal de 1775 à 1840, inventaire du (…) > Thèse - Révolution > Thèse, la période révolutionnaire (2)

Thèse, la période révolutionnaire (2)

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

René Merle, L’écriture du provençal de 1775 à 1840, inventaire du texte occitan, publié ou manuscrit, dans la zone culturelle provençale et ses franges, Béziers, C.I.D.O. 1990, 1030 p. Texte intégral et corrigé de la thèse soutenue en 1987.
La période révolutionnaire (2)

suite de Thèse, la période révolutionnaire (1)
De la préparation des Etats-Généraux à la victoire du Tiers

La pré-Révolution provençale.

1789, Carpentras. Le temps immobile.

On connaît plusieurs versions, toutes manuscrites, du Marca de Carpentra [1], donné en 1789, au début de l’année sans doute, par le boutonnier Jean-François Fiel, de Carpentras.

Au sortir de l’hiver 1788-1789, “l’an dei grossou jaladou”, Fiel de Carpentras excuse sa pièce patoise d’une pirouette qui évite l’antagonisme des langues, quand la création bute sur l’impossibilité ou le refus, pour les élites, de traiter en dignité la langue de nature qui les traverse encore, et donc de lui faire affronter le français.

“Aï suivi l’usage deïz ancien troubadour, paçouqué moun ignourençou mé la fa esrcieoure din l’idiomou de ma patriou, et lou lengagé dé moun païré” [2].

Lou pau qu’ai de capacita

M’empachou de parla francé,

Se me l’aguessoun enseigna,

Lou praticarieou voulountié. [3]

L’idiome n’a pas d’autre sens que d’exister, de préexister, quand le français, même en terre papale, porte les Lumières : le domaine du français n’est pas, à l’évidence, celui d’un état, il est celui d’un espace de civilisation. Le français n’est pas un intrus à Carpentras, l’intrus est, d’une certaine façon, le patois. “Din lou sièclou vounte viven oujourd’hui leiz espri soun telamen escléra, que l’on poou pas sé produiré sensou caouquou risquou” [4].

Ce long poème (117 pages ! ), texte en langue d’oc, notes françaises, citations latines, est couvert de la traditionnelle excuse sur l’incompétence dans l’écriture française. On retrouve ici la couverture habituelle du petit lettré de petite ville, même si l’argument n’est pas à ignorer dans une ville où il faudra traduire en provençal les textes officiels dans les assemblées de citoyens actifs. Pour connu qu’il ait été des amateurs de l’idiome [5], le poème de Fiel pourrait sans dommage être laissé aux oubliettes de l’histoire de l’écrit provençal.

Son véritable intérêt, outre l’aspect documentaire de la description des marchands venus parfois de bien loin, et des produits rassemblés sur le marché du vendredi, nous apparaît tenir à une contradiction intéressante entre son localisme, qui d’une certaine façon est fermeture à tout ce qui n’est pas l’horizon carpentrassien, et un enracinement, moins évident mais réel, dans une tradition d’écriture provençale, et donc d’une ouverture.

Le prologue est tout à fait significatif à cet égard :

“Prologue : Sarié ti la divinou Calliopou qué mourié inspira lei pensadou qu’ai agû dins la coumpousitioun d’aques pichot ouvragé ou ben quouqunou de sei savantous Soeurs ? Lignoré. ï a quaoquouren de si singulier dins eou qué savé pas din que reng lou metrai : censuré, badiné tour à tour, melé lou sacra emé lou prophanou, concilie la Religioun emé la fablou, en un mot moun plan eis estendu et porte unicamen que sur lou marca, ay suivi l’usagé deis anciens troubadour, perçou que moun ignourençou ma fa escriouré din l’idiomou de ma patriou, et lou lengagé de moun pairé, moun intentioun na pas istadou de m’immourtaliza en lou mettent ou jour : n’ay agu ou countrari dautrou vistou que d’amusa lou public. Si poudieou me flatta de li plaïré, aqueou memé public ei trop resounablé per reffusar de li rendre justiçou. Si per controu li desplai, ourié beou fairé touttei ses effort lou rendra jamai agreable, ainsi mé taisé, et nén parlé plus”.

Emouvante déclaration d’un homme du peuple, autodidacte, rattaché en dépit de toutes les ignorances à la lointaine tradition troubadouresque, etc ? Non, beaucoup plus simplement la traduction presque littérale de la préface, vieille de quarante ans, du Délire de l’Arlésien Coye [6]. L’imitation de Fiel est donc une pièce à verser au dossier de la diffusion de la littérature dialectale au 18e siècle. Coye est suffisamment connu pour qu’un Fiel s’en empare, mais peut-être ne l’est-il pas au point que le plagiat soit évident ? Le chant trois du poème de Fiel, en tout cas, est amplement inspiré de la “descente aux enfers” de l’Arlésien.

Fiel s’adresse ensuite aux autorités de la ville, dans un texte long de neuf pages :

“Ouvragé dedia eis Respectables Conses de la villou de Carpentras. Quand ai pres, Messieurs, la resoulutioun d’entreprendre aques pichot ouvrage moun uniquou intentioun eis istadou d’emusa meis chers lectours, & qu’en memé temps countribuessé a mattira vostrou benvaillençou de la qualou sarieou trés flatta si mé trouvaria dignié de nen estré hounoura, vesè qué din lou sieclé vounté vivent, leis esprit sount talamen esclara qué lon paou pas se prouduiré sens courre lou risquou d’estré mourdu per leis outours sublimes ou per certaines amous bassous que soun iniourençou lei deshonore”. Il a donc longuement hésité avant d’écrire et de présenter cet ouvrage qui n’a pas d’autre but que de divertir ses concitoyens et “de remedia a naqueou tumulte, fracas et embaras que le trovou touttei lei divendrés sur tout depuis lou pialoun rouge jusquous a la fouan coumumunamen dichou de langé ansin apelladou depuis long temps per rapport que lei caretous, leis bestis a dos que van & que venoun podoun pas circula talament la Carrierou se trov’estrechou, et la grandou quantita des estrangié qué venoun se li plaça laissoun qu’un modiqué passagé”. Et dans les querelles de quartiers, d’emplacements, auxquelles Fiel va donc se mêler, il prend bien soin de se placer sous les auspices de l’intérêt général, sans reculer devant la métaphore : “oubserva se li voule ben qué sian toutteis enfants de la memou patriou & que devent sucça nostou part dou lait que coulou dei mamellous daquellou tendrou merou qué dins aquellou counsideratioun deven toutteis avé part à soun heritage et jouï dé seis prerogtivous”.

La discorde civile, qui nourrit depuis Brutinel et sa Pate enlevade [7] une certaine création carpentrassienne, si elle ne fournit pas matière à développement, comme dans des oeuvres ultérieures, à tout le moins fonde le poème. Le microscosme carpentrassien n’autorise ces divisions intestines que de cette unité fondamentale de la cité, dont le dialecte en définitive est un des signes. La francisation du registre de Fiel est telle qu’il aurait pu sans problèmes passer au français, mais sans doute le français n’aurait pu marquer de la même façon cette connivence ambiguë.

L’introduction, qui reprend cette fois directement Brutinel [8], à sa façon dit cette adéquation :

Ven’entreprendre de canta,

din nosté lengagé vulgari,

l’embarras de nosté marca,

lou fait n’ei pas trop ourdinari

lou pau qu’ai de capacita,

m’empachou de parla france ;

si me l’aguessoun enseignia

lou praticarieou voulountié.

coum’avieou la testou tant durou,

jamai retenieou lei liçoun ;

dei musou nimai d’apolloun,

vite quittére la verdurou,

dou parnass’et de l’helicoun

memanderoun piei a l’ecolou,

d’aqueou qu’appellavoun gros jean,

nei pas ren qu’unou parabolou,

n’en prené que cinq saou per an.

(un mestre d’aquellou naturou,

ourieou-ti pousqu proufita ?)

m’appuiant sur vostr’indulgençou,

é moun pau de capacita

car apres tout si sçavé gairé,

disé m’un paou qué sieu per faire ?

escupirai mé moucharai,

me gratarai debutarai ;

per lou lengagi de moun pairé,

tacharai de vous satisfaire :

lou patois mé ven de naturou

ou men ! graci de la censurou.

Cette profession de foi d’ignorance est suivie d’une présentation du chant 1er qui clairement veut la démentir :

“Chant 1er : sub lucem exportans calatis adit opida pastor. Le villageois peu avant le jour prépare les corbeilles pour venir porter des provisions à la ville le jour du marché. Virgile Géorgiques III.

din carpentras chaquou semanou,

de tout cousta chacun se rend ;

dei vill’amai de la campagniou,

aco durou depuis long temps”

La confusion des langues, et des registres, renvoie au plaisir dialectal, enfin dégagé des pompes françaises, mais constamment tenté d’y revenir. Le sujet même du poème, description du terroir et de ses produits, tohu-bohu du marché, etc, n’arrive pas à inspirer Fiel au point de sauver la pièce par un véritable enracinement dans l’authenticité dialectale. Il lui est très difficile de s’en tenir au registre réaliste auquel manifestement le patois lui semble convenir. Ainsi, au chant VI, qui succède à une longue description du marché.

“Chant VI : oh ! mihitam longæ maneat pars ultima vitæ, spiritus & quantamfat erit tua dicere facta. Vir. eglog.IV. prenés maintenant Déesse de l’élicon votre instrument à trois cordes, & je chanteray les belles actions du grand homme qui fait le sujet du sixième chant de mon poème”.

Il s’agit de décrire la célèbre bibliothèque Inguebertine :

Cequé metrai sur lou papier,

meritou ben un chant entier ;

vesé ben qué lei criticaire

vendran per m’estrassa pecaire :

me disent qu’un tant bel oubjet

n’ei pas du tout de moun sujet ;

ni mai de ma capacita

d’entreprendre de lou trata,

quoique cresoun d’ave resoun

volé en li demandant pardoun,

lei prega que sa grandou sciençou

fague graç’a moun igniorençou,

qu’attribuoun pas a moun paire

ce que me ven de la naturou,

sai lou melheur de saupre gaire

ei qu’avieou la testou trop durou

lou paour’hom’a ren oublida

per me douna d’educatioun ;

li sieou pas men oubligea,

rend’houmag’a soun intentioun ...

Ainsi parle celui qui se qualifie de troubadour, dont une note précise : “c’est le nom que l’on donnoit aux Ecrivains en langue vulgaire”. Le patois n’est plus que la couverture, véritable tunique de Nessus, d’un désir de reconnaissance, dans la fausse modestie.

Le long poème de Fiel situe l’intervention dialectale dans un hors-temps qui, en cette veille de révolution, prend toute sa valeur de refuge. Si l’emploi du dialecte est justifié, la plupart du temps, par un souci de vraisemblance (la tournée au village de deux paysans, venus passer leur journée sur le marché, et le décrivant), il ne l’est plus, lorsque Fiel s’obstine à intervenir, que par la prestigieuse et dérisoire appellation de troubadour. Comme dans l’oeuvre alors naissante de Fabre d’Olivet, dont le sens et la portée n’ont évidemment d’autre lien avec celles de Fiel que cette quête de statut d’écrivant, le mot troubadour fait ricocher sur un passé imaginaire, et chez Fiel à proprement parler inimaginable, faute d’aliments [9], une définition de la poésie dialectale qui lui permette d’être enfin reconnue.

Du chant I au chant VIII, Fiel passe la revue du macrocosme (relatif, il s’agit du Comtat, état dont Carpentras est capitale) au microcosme de la cité, de la convergence pittoresque des campagnes comtadines, provençales, dauphinoises, vers la ville, et de la réappropriation conviviale de la ville. Le poème ne peut prendre sens que de cette double ouverture-clôture : ouverture sur l’extérieur géographique, clôture sur la ville qui fait converger vers elle cet extérieur et lui donne sens. Ouverture sur une culture constamment mise en scène, par les citations de Virgile au début des chants, par les notes françaises, clôture sur l’expression dialectale. Mais, à la différence de Brutinel, Fiel ne peut, par insuffisance personnelle sans doute, mais aussi parce que les temps le veulent, mettre en oeuvre une discorde civile (burlesque) à la source de son inspiration. Au moment où les craquements dauphinois, provençaux, puis nationaux, révèlent l’avènement des temps nouveaux, c’est dans le réconfort de la revue rassurante des lieux et des proches familiers que Fiel se tient à l’abri.

Le chant VIII, aboutissement de cette réappropriation de la ville et des siens, ne mentionne l’imprimeur Proyet (auquel Fiel aura bientôt recours, les premiers troubles éclatés,pour un autre poème), que dans le salut à l’honnête artisan sans même envisager, apparemment, que les feuillets de son Marca puissent y passer à l’impression.

Sans doute, le succès non démenti à travers tout le siècle de l’Embarras de la fieiro de Beaucaire, réédité à Beaucaire en 1783 plus d’un siècle après sa première impression nîmoise, est une des sources d’inspiration de Fiel le boutonnier. Mais la reprise du Carpentrassien, signe de la perpétuation d’une tradition scripturale identitaire, est, dans sa médiocrité même, la preuve d’une inadéquation de la “langue du peuple” carpentrassien aux temps nouveaux.

Les Juifs.

Fiel décrit aussi, au chant VII, son passage dans le ghetto de Carpentras : jeu de la connivence dans l’exclusion [10], du familier étrangement rompu par l’altérité des mots hébreux.

Intren dedin la jutarié,

Li trouvaren la friparié,

De vies habits de redingotous,

De vestous tant ben de capotous,

Faou s’en prouvesi per l’hiver ;

Car fai bon se mettr’a couver,

Dou fre coumou de la gealadou ;

Quan saren a la proumenadou /.../

Trouven eici ce que nous faou

Coumpaire jean veguen un pau

Faou nous accoumouda dou mieou,

Respond lou vesin bourthoumieou,

Té prendraï aquelou culotou,

Et piéi ensuitou la capotou

Nen deberoun lou saracové

Mai ou men ce qu’ei lou plus drolé ;

Jacassuïou fils dé naquét

Sens cessou vous tent lou caquét

Coumencent de counta l’histoirou,

Per engusa lou caffeli

Sonou jacob alphanderi

(Les marchand juifs veulent duper le paysan, le cafeli). Et, après un long passage parsemé de mots hébreux, Fiel conclut :

Qu’un diablé dé barragouin

Menas eici toutei vous autreis

Countrefasés lei galoupin ;

Cresé qué vous mouqua dé n’autreis.

Dé cé qué vaou cinquantou saou,

Nous ne demanda quatre franc ;

Jusiaou sara toujou jusiaou

Anaren veiré lei chrestian

Vous tratarian leou dé canailliou ;

Dirian qué sia qué dé guzailliou.

A la familiarité de la vie quotidienne répondent, à l’occasion, les grandes mises en scène de l’exclusion cérémonielle, où, remarquons-le, l’oralité est occitane, et fixée par une lettre : “Le Sermoun deï Jusiou attribué à l’abbé de Matteï était récité le 1er jour de Carème la nuit, avec un cortège de masque et devant un immense public.Ce sermon déclamé avec l’accent si chanté des juifs produisait un rire inoui dans l’auditoire” [11].

Lou Sermoun deis Jusiou ou lou Saloun alaran est de fait un long et véritable sermon, en langue d’oc marquée de l’accentuation hébraïco-comtadine, ch pour j par exemple, et parsemé d’expressions et de mots hébreux. A la différence des textes où le langage des juifs du ghetto apparaît dans le cadre plus général des contradictions diglossiques, le sermon semble bien ne fonctionner que dans la connivence-opposition de la ville, à la fois univers totalisant refermé sur lui même, enkystant le ghetto dans une contradiction interne, et un univers retourné, où les Juifs de Carpentras sont représentation de tous les Juifs, et les Carpentrassiens chrétiens la représentation de tous les gouins. Aussi bien, dans la dérision carnavalesque, l’orateur peut conclure, après avoir longuement commenté les textes bibliques qui fondent le peuple juif en peuple élu :

“Aco voou dire encaro, per uno pu grando coumparitudo, que se nosteis ancetro et naoutreis fuguessian esta sache, Accados Balarra nous oourié chamai leissé. Mais aqueou queis per naoutreis venchara tout. Un chour, lou desordre boutara l’ordre. Leis gouin nous bequetoun coumo la machoto ; piquè d’eici, piquè d’eila ; n’aven per tout que refronsaro ; nous metrien coumo d’herbeto. Fan mai que tout aco ; nous roumpoun lampo e violo, e n’oouyen pas parlé de poou de leis faire empourté ; sembloun leis diable que saoutoun dins l’infé ; nous voudrien fayre quitté lou quissarro é lou pelacoun e sé y avié pa de Santeis Chen, nous chaplarien coumo d’herbeto que donoun eis galino. Mai un chour Acados Balarra nous recoumpensaré, parce qué sian soun pople. Alor nous rendré mestre dei gouin que segu poudran plus nous ligoutié” [12].

Ce jeu cruel de la légitimation de la plainte mais aussi de la légitimation de l’exclusion s’opère dans la langue de la quotidienneté, devenue, le français étant hors-jeu de ce règlement de compte sado-masochiste, langue de la dominance absolue et en même temps de l’insurmontable différence [13].

La préparation des Etats-Généraux.

Les archives des Communautés témoignent de l’explosion de publications et de leur circulation. Cette explosion, sauf exception où la langue témoigne des droits [14], est toute française [15]. L’extraordinaire quantité de textes produits et échangés par les élites bourgeoises, est la preuve matérielle, et mesurable, de leurs capacités à s’exprimer en français : les provençalismes sont fort rares.

Fait curieux, il arrive que le dialecte, absent, fonde pourtant une vérité que le français légitime : ainsi, cette feuille volante, Apologue traduit du Provençal [16], dont le texte a manifestement été écrit en français. Il reste que le provençal, transmuté en lettre française, marque le bon droit populaire, droit de nature revendiqué dans la langue de la culture. Mais la riche tradition de la fable dialectale n’est pas réactivée en Provence.

Dans cette explosion d’écriture politique l’idiome est absent. En Provence, le débat sur la Nation provençale ignore totalement la langue provençale. Les privilégiés identifient, en français, leur cause à celle de la Constitution provençale. “Ils ont voulu nous donner à croire que nous ne devions prendre aucune part à ce qui doit se traiter aux Etats Généraux, que la Provence étant un Co-Etat, & non un pays subalterne, nous devions nous borner à y envoyer des Ambassadeurs”, déclare le maire de Sisteron devant les chefs de famille assemblés [17].

Pour le Tiers, Tiers élargi (nobles non fieffés, ecclésiastiques de second rang), la Nation provençale signe au contraire l’unanimisme contre la mince caste dirigeante. Mais ce patriotisme tout différent, qui exige au contraire l’application à la Provence des dispositions électorales du reste du royaume, se dit aussi et exclusivement en français.

Paradoxalement en apparence, c’est après la suspension des Etats de Provence, en février 1789, que certains représentants du Tiers vont utiliser le dialecte contre les détenteurs abusifs de la provençalité. L’objectif est d’obtenir du pouvoir royal qu’il oblige les privilégiés provençaux à admettre pour la Provence les mêmes conditions que pour toute la France : élection des députés, doublement du Tiers. Les privilégiés ont voulu la bataille en bloquant les Etats de Provence, ils l’ont : l’initiative vient d’un microcosme bien relié à Grenoble et à Aix, Sisteron, où dès l’automne, les notables s’étaient dotés comme un peu partout d’un lieu d’intervention, l’assemblée traditionnelle des chefs de famille.

Que devant cette assemblée, la communication efficace appelle le dialecte n’étonnera personne. La pratique est courante. L’assemblée est bien représentative de la dichotomie culturelle de la plupart des communautés : prudence ou analphabétisme, et dans ce cas probabilité d’une mauvaise compréhension du français, plus de 200 présents “ont déclaré ne pas savoir signer”. 150 chefs de famille signent la délibération du 19 février, notables et artisans, plus quelques travailleurs [18].

La nouveauté absolue est l’envoi à Aix de la délibération “avec prière de la faire imprimer incessamment dans tout son contenu au nombre de quatre cens exemplaires”. Sisteron inscrit donc très volontairement dans la lettre, à des fins de diffusion auprès de toutes les communautés provençales, une oralité dialectale commune [19].

Au creux du long discours français de l’assemblée, la parole dialectale traverse l’insurrection légale des notables sisteronnais, leur premier et décisif refus de l’arbitraire officiel. Elle charge la communication efficace d’un alibi fusionnel, légitime affectivement le mandat collectif donné aux notables en vue de l’affrontement, d’une extrème gravité, qui les attend. Cette relation descendante notables - peuple n’avait nullement besoin d’un passage à l’impression.

La publication vise le pouvoir, auquel elle délivre un message sur le sens duquel De Caraman, commandant militaire en Provence, et responsable, avec l’archevêque et l’intendant, du soutien aux privilégiés, ne se trompera pas : “Je joins ici, Monsieur, écrit-il à Necker, un exemplaire de la délibération du conseil de ville renforcé de Sisteron, qui vous paraîtra d’autant plus remarquable que l’on s’adresse actuellement aux paysans et aux ouvriers dans leur langue habituelle pour leur faire prendre intérêt aux affaires présentes. Vous jugerez mieux que personne de l’importance de cette nouvelle marche qui aura beaucoup d’imitateurs et dont les effets peuvent être sérieux”.

Mais Caraman se trompe, car déjà le pouvoir a cédé sur le mode de représentation provençale aux Etats-Généraux. Le seul effet du passage à l’acte de Sisteron sera sans doute d’autoriser plus encore l’oralité habituelle des notables, doublet de celle des prêtres, dans les assemblées locales. Mais sans plus passer à l’écrit, tout au moins à l’impression. Le message au pouvoir ayant porté ses fruits, on se borne à la communication efficace descendante.

A l’intersection donc de la relation descendante ordinaire, des notables au peuple, et de la relation ascendante (traditionnelle délégation de parole populaire au notable s’adressant au pouvoir, hommage ici mué en avertissement), le discours de Sisteron témoigne d’un rapport au peuple mis en spectacle pour le regard des Siens, les autres représentants du Tiers, et pour le pouvoir. L’ont lu, sans doute, puisqu’il fut distribué à Aix aux représentants des communautés de Provence, Bouche l’avocat aixois bientôt représentant du Tiers, futur traducteur de la Constitution, et Rolland, alors prêtre près de Sisteron, et bientôt député du Clergé, futur auteur d’un ouvrage de correction du langage.

Ce rapport au peuple, tel qu’il est ici noté, est sans vulgarité ni faux pittoresque. Mais les commentateurs se trompent qui en placent la bonhommie dans le dialecte. C’est que, et ils ont pu trébucher sur cette évidence, le propos français de l’avocat Teissier a un ton de solennité et d’emphase que le discours dialectal de l’avocat Hodoul [20] n’a manifestement pas.

C’est, nous semble-t-il, plus une différence de destinataires qu’une différence de langue qui crée ici cette surprenante distorsion de registre qui ne peut bien se percevoir qu’à la lecture intégrale des deux discours.

Teissier s’adresse aux notables, l’avocat Hodoul s’adresse aux analphabètes, à ceux qui ne comprennent guère, ou pas, le français. La bonhommie familière de son ton procède de ce rapport. On la retrouve, parfois calquée sur les mêmes formules, dans l’adresse française de Mirabeau, Avis au peuple Marseillais, et à celui des villes voisines de la Provence, du 25 mars. Au lendemain de l’émeute marseillaise, Mirabeau oublie sa brillance pour une bonhommie diadactique tout à fait proche de celle de Hodoul, à cette seule différence qu’elle se dit en français.

Double langage ? L’avocat, mieux que personne, doit savoir user du double langage sous les apparences du même propos. Il est évident que la comparaison du texte dialectal et du texte français dont il est censé être la traduction donnent de précieuses indications sur ce qui peut être dit au peuple francophone, et ce qui peut être dit au peuple dialectophone.

La bonhommie dialectale d’Hodoul fait plus qu’arrondir les angles du propos français : les privilégiés ne sont attaqués que pour ne pas vouloir participer, par l’impôt, aux dépenses communes. Mais la tonalité à proprement parler révolutionnaire du discours du maire, la dénonciation en termes très forts, très dignes, de l’esprit de caste, de la morgue des privilégiés, celle de leur appropriation de la provençalité politique, sont évacuées du discours en dialecte [21].

Les connotations idéologiques du débat, dites en français seulement, élargissent dans l’affrontement notables du Tiers-privilégiés, une revendication populaire fondamentale de justice, que le propos dialectal cantonne à l’aspect fiscal, important certes, mais qui ne met pas fondamentalement en danger les structures politiques et la vision du monde qui leur est liée.

Le texte provençal rétrécit donc l’ampleur du discours français, il le tronque. Mais, à la fin, il ajoute au propos du maire une longue série de remerciements, à Mirabeau, aux notables d’Aix qui ont accueilli les délégués du Tiers chassés de l’Hôtel de Ville par les privilégiés, au notaire qui a accueilli leur protestation. Comme pour montrer au peuple de Sisteron que les notables du Tiers dans leur audace aixoise, ne sont pas seuls : il faut donner confiance à une masse peut-être encore indécise, effrayée même, devant l’irréparable qui risque de se produire.

Le peuple dialectophone est clairement traité en mineur, tout en étant, pour la première fois sans doute, interpellé dans ses responsabilités : le mandat qu’on lui demande semble de toute évidence acquis aux notables du Tiers, mais encore faut-il le demander.

De Caraman donnera immédiatement “les marques de l’improbation la plus décidée”. On lui répond, en français, qu’on ne se considère ni téméraire, ni séditieux, en persistant dans le même demande, mais le rôle du dialecte est terminé [22].

Cependant, une interrogation demeure, qui n’a pas effleuré les éplucheurs du texte, maniaques détenteurs de la provençalité : pourquoi le passage à l’acte de l’impression dialectale s’est-il produit ici, alors que d’autres villes provençales, plus importantes, auraient pu en prendre la responsabilité et le justifier d’une pratique d’écriture et d’édition bien plus évidentes qu’à Sisteron, comme d’une pratique orale du dialecte au moins aussi forte ? Car, on le sait, la pratique et la compréhension du français étaient sans doute bien plus communes dans les villes de la Haute-Provence qu’en bien des lieux de la Basse-Provence. L’utilisation du dialecte ne saurait être interprétée dans un rapport direct et mécanique à la situation dialectale.

En dépouillant l’enquête sur les patois menée en 1807 sur ordre du ministre de l’intérieur, j’ai pu constater que Sisteron est la seule ville provençale qui donne, en témoignage de langue, un texte administratif médiéval en graphie classique.

Hodoul, intervenant dialectal, participe de ce bien commun inscrit en grande dignité dans les archives de la communauté. Il est ici, par cette filiation concrète, affective, avec les prédécesseurs lointains de son administration municipale, dans un rapport à la langue autrement plus charnel et fort que celui suscité par la restitution des textes médiévaux par Bouche, par exemple.

Le sentiment d’une continuité administrative et politique provençale, donc aussi en provençal, perdurera dans ce petit monde des notables sisteronnais ; il produira bientôt des travaux sur l’écrit administratif en langue et graphie classique dont l’influence sur Honnorat, proche voisin, sera très importante.

Un mois après, la bataille de la représentation aux Etats-généraux remportée par le Tiers, les assemblées locales choisissent leurs députés. Le second texte que nous connaissions, le discours d’Auriol [23], petite communauté de l’arrière-pays marseillais, peu éloignée d’Aix, aux pieds des premiers reliefs de la Sainte-Baume, est trace d’une oralité ordinaire, close sur la communauté. Seules des éditions ultérieures ont pu aligner, sans précautions, ce texte demeuré manuscrit dans les archives communales, avec des textes effectivement imprimés et diffusés en leur temps. Le souci de témoigner pour la langue l’emporte sur l’étude des conditions de production et de réception du texte, extrèmement proches à certains égards, tout à fait différentes pour d’autres, du texte de Sisteron.

La communication efficace est ici indispensable : les émeutes éclatent dans toute la Provence, la veille à Marseille, le jour même à Aix [24]. Il est tout à fait nécessaire d’être bien compris de la petite communauté, bien représentative de cette Basse-Provence encore profondément dialectophone, et ignorante.

136 ménagers, 136 travailleurs, près de 70 artisans sont assemblés, mais seulement quelques bourgeois.A la différence de Sisteron, lieu de passage, d’étape, petit centre artisanal et commerçant pour tout un pays, Auriol offre l’image d’un partage quelque peu inégal entre les trois couches fondamentales du peuple rural provençal [25].

L’intercession du notable médiateur fonctionne en information nécessaire : elle se justifie du discours de Sisteron dont le début est repris, mais surtout elle établit un lien affectif entre l’orateur et ses auditeurs. Auzière, avocat en la cour de Provence, à Aix, bien que propriétaire à Auriol, relève d’un autre monde. Il sera élu député aux Etats de Provence par ces rugueux chefs de famille auxquels il s’adresse avec respect : “Messies”.

Sans doute le peuple est-il ici plus explosif qu’à Sisteron, plus proche des plèbes urbaines en ébullition. Aussi le discours est-il plus percutant, les revendications plus nombreuses et plus immédiates qu’à Sisteron. Ce sont des revendications concrètes, sur la réforme de l’impôt, des droits d’entrée, de la justice, que l’on salue d’un “oui, oui ! ” général, et non, comme à Sisteron, l’évocation du Roi. Mais, tout comme Hodoul, l’avocat Auzière ne fait pas référence à la provençalité politique ou linguistique.

Les rares commentateurs de ce discours d’Auriol ont tout à fait occulté ce rapport au français de la “traduction” dialectale. Son découvreur, l’abbé Barges, publie le discours provençal [26] comme une pièce curieuse, digne d’intéret à cet égard linguistique seulement. Du discours du maire dont le propos provençal se veut la traduction plus ou moins fidèle, il dit simplement, après avoir donné tout le début : “Nous arrêtons ici la citation de cette harangue qui est fort longue et remplie, d’ailleurs, de lieux communs, afin de donner plus de place à un autre discours plus curieux, parce qu’il fut débité en provençal, langue plus agréable aux gens dont se composait l’assemblée, et qui, en général, comprenaient médiocrement ou aimaient fort peu le français”. Image bien peu dialectique du choix linguistique antithétique, le français pour les uns, le provençal pour les autres.

En 1892, les félibres de l’Armana Marsihes, feignant de découvrir le texte et sans aucune référence à l’abbé archiviste, écrivent : “L’ami Astruc, que chasque estiéu va escouta lei cigalo vers Auruou, Sant-Zacharié e d’autre endré benesi de la Prouvènço, noun a trouva aquest an que de cansoun e de sounet, e veici la trobo qu’en furnan a facho travès deis archivo de la gènto viloto d’Auruou. Es un flame discours plen de tron, tout en l’ounour dei revendicacien loucalo, e que sian urous de publica eici per moustra que nouesto lengo n’es pas soulamen un juguet artistique, mai que, quand fau, saup peteneja pèr la causo poupulàri. N’en a tant que creson pas à l’Agi-Mejan que poudran pas renega, plus poupulari, la grando Revoulicien”. On le voit, le discours français n’est même pas présenté, on ne dit pas qu’il s’agit d’une traduction provençale, l’essentiel, pour les républicains que sont ces Marseillais, est de prouver, même au prix d’un contre-sens historique, que la langue a joué un rôle, et un rôle positif, dans la Révolution.

Plus récemment [27], la présentation du discours provençal a été simplement introduite par cette rapide mention : “Les circonstances sont alors dramatiques puisque l’émeute gronde ici ou là, notamment à Aix et à Marseille, mais, curieusement, les orateurs n’en disent pas un mot. Deux discours sont prononcés. Le premier, en français, par le premier consul Marie-Philibert de Séguier, est, comme d’habitude, une vague déclamation contre les privilégiés, accusés de tous les maux, et en faveur de l’initiative royale. Le second, en provençal, est dû à Jean-Antoine Mathurin Auzière, né à Auriol en 1761, avocat au parlement d’Aix ...”

Or, les propos du maire, loin d’être lieux communs, vagues déclamations contre les privilégiés, témoignent clairement de l’idéologie des élites du Tiers provençal :le retour à une antériorité mythique élargit à la Nation un thème propre à la Nation provençale : “La nation va reprendre ses droits et sa liberté, depuis longtemps humiliés sous la verge tyrannique de quelques usurpateurs des premiers ordres”. La nation se cristallise dans l’unanimisme du Tiers. Dans la dramatisation, on refuse de payer pour les privilégiés : “était-ce donc à nous seul, tiers état /..../ à tout sacrifier jusqu’à ce pain arrosé de nos sueurs et assaisonné d’amertume” ! Le Roi, en permettant une élection provençale équitable, redonne au Tiers “ses droits naturels, /.../ la liberté naturelle de l’homme”. Aussi bien, pour le traducteur, cette audace bourgeoise ne peut passer au peuple sans adoucissements : comme si ces arguments étaient encore susceptibles d’impressionner les paysans, et peut-être l’étaient-ils, il réfute longuement des thèmes aristocratiques sur l’utilité sociale de la noblesse, son rôle militaire, etc, que le maire ignorait tout à fait dans son discours français.

Mais, conscient peut-être de la fragilité idéologique de ce peuple, il est sans doute aussi très conscient de sa force autonome. Les émeutes viennent effectivement d’éclater. Le commentateur de 1986 peut s’étonner qu’elles ne soient pas évoquées. En fait, les revendications des émeutiers sont prises en compte dans le discours provençal, alors qu’elles sont absentes du discours français. Leur prise en compte dans la parole commune vise clairement à un contrôle de la force populaire : à quoi bon se révolter si une bonne élection peut faire avancer, voire triompher, vos revendications ?

Sans vouloir, à partir de ces deux discours de Sisteron et d’Auriol, dégager une philosophie de la langue des notables patriotes, on peut cependant affirmer que le dialecte apparaît à la fois parfaitement contournable et tout à fait incontournable : incontournable dans la relation vécue, au ras du sol, il ne peut fonctionner dans un rapport ascendant, sauf en arme absolue pour faire sauter un verrou. Les couches populaires n’étant pas une force autonome, leur langue naturelle ne peut être une arme efficace.

Astier ou le retour de la pulsion d’écriture.

La langue commune n’est pas la langue de l’affirmation culturelle du Tiers, ni celle des communautés assemblées pour la préparation des Etats-Généraux, ni celle des notables médiateurs. L’oralité ordinaire est toujours, ou presque, entérinée de Lettre française.

Il appartenait à un des rares lettrés provençaux qui aient, avant 1789, tenté l’aventure de l’écriture dialectale, de réinvestir cette pulsion de plaisir dans l’événement, au risque de s’y perdre, ou de s’y affirmer autrement. Entreprise sans opportunisme, car Astier est bon exemple de ces petits notables patriotes : il est de longue date partisan des idées nouvelles. M.Bonnet montre [28]combien le milieu des notables de Saint-Rémy a été porteur des grands thèmes de la réforme, et comment l’avocat Astier, depuis Avignon où il s’est installé, et où il milite pour le rattachement à la France, n’a jamais perdu le contact avec sa ville natale.

L’Epitro à Madamo Chansaû est publiée anonymement, sans indication d’auteur et d’imprimeur. Une de ses éditions porte la date et le lieu : “A St Rémy, le 18 Mars 1789”. Le poème aurait donc été composé au moment où se réunissent les communautés pour élire leurs représentants, et juste avant les émeutes provençales de la dernière semaine de Mars.

Avec l’intervention d’Astier, l’écrit dialectal, situé enfin hors des territoires piégés de l’identité, investit d’un engagement collectif l’épître familière. Comme alors plus tard Mistral, Astier chante per, au double sens provençal, pour et par le peuple méprisé et révolté. Sans doute l’avocat patriote ne demandait-il qu’à saluer l’événement : d’autres le font à Saint-Rémy, mais en français [29]. Le problème est qu’Astier rédige son salut en vers provençaux : peut-être a-t-il été stimulé par le texte grenoblois que Servan, Grenoblois de Saint-Rémy, et maître à penser de la réforme, avait pu recevoir : Astier place son texte sous l’égide des oeuvres de Servan :

Veirès lou resto din sei Libre ;

Servan n’a fa quaûquei paréou

Que soun claffi de bon counséou

Per nou leva doû pequinage,

Et pesqu’eissot din seis Ouvrage.

La transgression de la dominance du français ne se justifie pas comme dans l’Epitro à Mounseignour lou Comte de Prouvènço, frero dou Rey, que le Troubadour adressait au Prince lors de son passage à Saint-Rémy en 1777, d’un salut de la Provence des Troubadours et d’une provençalité déjà ethnotypée.

C’est au nom du Tiers-Etat, national, et pas seulement provençal qu’écrit Astier : la langue du peuple, dégagée des investissements ethniques imaginaires, porte l’unanimisme du Tiers en tant force sociale homogène, intervenant sur l’ensemble du territoire national. Les enjeux, le cadre, sont français : la langue utilisée est le provençal, sans doute, mais cela n’est pas dit parce qu’elle est la langue “naturelle” de ce Nous qui parle au nom de tous [30].

Mais, cependant, l’auteur ne disparaît pas derrière la délégation de parole du Tiers : il écrit personnellement à une dame qui lui avait sans doute écrit en provençal, ou demandé des vers provençaux, ou loué ses essais provençaux, il y a déjà quelque temps. Dame de la bonne société, que Astier prend à partie en représentante de tous les privilégiés [31] ? Il commence abruptement :

Lou savé, Madamo Chansaû,

Leis un soun bén, d’aûtrei soun maû ;

Et beléou que din vosto Villo,

Sur douge cen n’y a maï de millo,

Qu’an forço peno & gis de bén.

Quelle est cette petite ville ? Astier ne le précise pas, la furieuse diatribe qui suit est essentiellement dénonciation de l’égoïsme des privilégiés et des souffrances, matérielles et morales, du peuple. Il ne refait allusion à sa correspondante que dans les derniers vers :

Adessias, Madamo Chansaû,

Vous deviou de Vers prouvençaû

En responso à la poulitesso

Que sur lou papié m’avias messo :

Vous pague tard, lou vese proun ...

L’identification de l’auteur à un Tiers national, dont les problèmes et les aspirations sont les mêmes partout, fait donc que Astier ne prend plus à partie, comme en 1784 par exemple dans son épître à Morel, la dominance diglossique du français, le blocage linguistique de ses compatriotes, le mépris dans lequel est tenue la langue du peuple, et, par contre-coup, sa tentative d’écriture. Nul besoin ici de se couvrir d’une dignité troubadouresque. Sa seule référence à un choix linguistique, qui ne se donne pas la peine d’être une explication vraie, est donc l’allusion à la pratique familière du provençal entre gens de bonne compagnie. Il devait des vers provençaux à Mme Chansau. Ce qui est aussi une manière détournée de respecter la dominance diglossique, car la prise de parole, dans la langue du peuple et au nom du peuple, est en fait incidemment présentée comme la conséquence indirecte d’un jeu de société.

La popularité assumée du langage, qui n’est en rien vulgarité, justifie, dans ce cadre épistolaire “individuel”, la parole collective dont Astier se fait comptable. Sa lettre à Morel, de 1784, l’engageait au nom de la langue. La langue dans laquelle il s’adresse à Mme Chansau l’engage au nom du peuple, et il est évident que le plaisir de langue s’en renforce. Son écriture n’est pas un choix populiste de circonstances : plus nourrie encore qu’en 1784 de substance populaire (lexique à la fois francisé et regorgeant de mots “authentiques”, syntaxe tout à fait préservée), l’écriture d’Astier se différencie des autres textes provençaux du moment. On notera l’utilisation systématique des proverbes, qui scandent la véhémence du propos d’une connivence impérieuse. Une des sources d’Astier est sans doute dans le traditionnel discours en proverbes, dont il détourne le sens burlesque. Astier investit ainsi le discours du Tiers des évidences de la sagesse populaire. Les emprunts à Gros, ainsi que les ressemblances de ton, et d’images, avec certaines pièces archaïques [32] présentées en 1815 par le libraire marseillais Chardon dans ses Facéties Provençales, montrent que la parole “populaire” d’Astier est celle d’un lettré, qui connaît son patrimoine.

Sans doute, sauf de rares exceptions [33], la francitude assumée des textes provençaux contemporains en fait de meilleurs documents que l’oeuvre d’Astier sur la situation réelle de la langue. Mais Astier ne se situe pas au niveau du document, du reflet linguistique passif : comme chez V.Gelu plus tard, le purisme ici ne vise pas à l’élimination des francismes tranquillement acceptés. Il procède de la condensation voulue des idiotismes intraduisibles, du sel de la langue qui ne peut se confondre avec le faux pittoresque. La force du texte relève d’un véritable travail d’écrivain, non d’un enregistrement ethnographique.

La revendication langagière, implicite dans le texte de 1784, était refus du bon ton français, elle se légitime enfin ici d’une pratique sociale réelle : voyez, semble dire l’anonyme, c’est ainsi que Nous nous exprimons. La légitimation ne procède pas non plus de l’autorité mythique des écrivains d’antan, du naturel des troubadours. Le génie de la langue, enfin mis en oeuvre sans complexe, procède d’une accession du Tiers, de tout le Tiers, à la prise de parole et à l’intervention politique efficaces.

Ainsi est débloquée, provisoirement, l’impossibilité d’écriture soulignée par la remarque de Bérenger, en 1786 [34], à propos de la langue d’oc et d’un sonnet de Goudoulin : “Comme elle n’est usitée que par le peuple, elle n’a ni expressions triviales, ni images ignobles, bien différente de la langue Françoise, que les Grands appauvrissent tous les jours, à force de vouloir la rendre polie & circonspecte comme eux. Une langue, où le peuple donne le ton, sera toujours plus riche, plus forte, plus pittoresque, plus hardie que celle qui sera sujette au caprice des Cours et des Académies”.

L’usage par l’avocat Astier de la langue populaire n’est donc pas une descente vers la vulgarité et la popularité, au mauvais sens du mot : l’usage poissard du français populaire, alors commun dans les interventions politiques au nord de la Loire, est tout à fait impossible dans le Midi, où ce français populaire n’existe pas encore vraiment, balbutie à peine (les pièces de Bonnet Bonneville en témoignent). Mais le provençal ne peut pas y être substitué : à la différence du français poissard, le dialecte est encore langue commune, inter-classiste, gorgée de substance populaire et de connivences, de familiarité bourgeoise et de souvenirs littéraires. Son passage à l’écrit peut convenir à la pulsion d’écriture du lettré, que le bon ton français ne satisfait pas entièrement. L’adéquation de la langue et du peuple efface les distinctions de classe que l’usage du français porte cruellement : elle isole les privilégiés et soude, dans l’imaginaire du notable patriote, et provençaliste, un Tiers dont les divisions de classe sont provisoirement occultées.

La réconciliation du génie de la langue, et du peuple que l’histoire a fait seul porteur de ce génie, passe par la médiation du lettré, mais le Je écrivant s’efface derière un Nous revendiquant. Encore que, pour les amateurs de lettres provençales, la coquetterie de localisation, Saint-Rémy, accompagnant la date, suffit à faire apparaître la signature absente. Il reste, signe d’un blocage fondamental, que le lettré ne s’autorise pas, dans l’événement où il est pourtant personnellement, et publiquement, engagé, à utiliser clairement la langue, en son nom personnel et pour son plaisir personnel.

La fulgurance de l’épître d’Astier est celle d’un impossible révélé, quelques jours plus tard, par les émeutes de Mars. La violence du ton d’Astier est à cent lieues de la parole bonhomme de son confrère sisteronnais, l’avocat Hodoul, traduisant à sa façon le discours du maire aux chefs de famille. Il est tout à fait possible, même probable, que Astier a dû lire ce texte, diffusé dans les derniers jours de février auprès de toutes les communautés provençales. Or, que constate-t-on dans cette délibération sisteronnaise ? Les grands thèmes de l’exploitation du peuple par les privilégiés inutiles, de l’insupportable mépris dans lequel le Tiers est tenu, etc, sont développés, en français emphatique, par le maire. Alors que, pour ceux qui ne comprennent guère le français, Hodoul ramène le propos à une querelle entre le Tiers et les privilégiés au sujet de l’impôt, sans autres développements. Le dialecte servait, on l’a vu, à arrondir les angles, à dédramatiser. On contrôle un peuple qu’il faut bien pousser à l’action sans pour autant lui proposer la totalité des enjeux.

Or l’intervention dialectale d’Astier retourne très exactement les problématiques sisteronnaises : c’est en provençal qu’il reprend le propos, maximaliste, du maire. Le véritable traducteur n’est pas Hodoul, mais en quelque sorte Astier [35].

Mais cette audace n’est évidemment possible que dans la mesure où Astier, par ailleurs très engagé dans les affaires d’Avignon, n’est pas pris à Saint-Rémy, comme Hodoul à Sisteron, dans le rapport réel à une communauté. L’investissement de la totalité du discours bourgeois, de sa violence implicite (puisqu’il faut bien dorénavant faire tomber l’obstacle, majeur, des privilégiés provençaux), ne peut se réaliser dans une parole populaire que dans la mesure où celle-ci n’intervient que dans l’imaginaire. Astier écrit à une dame, et fait publier sa lettre à Aix, probablement.

Il se trouve que le brûlot est lancé la veille des émeutes. Sans doute, leur déclenchement, qui ne semble pas le fait du hasard, ne doit rien à ces quelques pages. Mais l’avocat va se taire après les journées de mars, comme dépassé par la prise en compte populaire de son cri, et le passage à l’acte.

Aï toujou vis din la naturo

Que quand la patienço ès maduro,

Lou fèble esqicha per lou for,

A soun tour lou poud’à la mor ;

Maï Dieou-marci la Prouvidenço

Mettra sa man sur la Prouvenço ;

Veirèn pas l’espaso lusi,

Ni tira de cop de fusi.

écrit-il le 18 mars. On connaît la suite.

Jusqu’à sa mort, en 1792, il semble qu’Astier n’ait plus écrit en provençal : son passage à l’écrit dans l’Epitro à Madamo Chansaû satisfaisait, et son engagement politique, et sa pulsion d’écriture. La véritable intervention politique semble les renvoyer au plaisir solitaire honteux.

Une semaine en effet après la date signant le texte d’Astier, soit sans doute au moment même où commence sa diffusion, les derniers jours de mars voient s’embraser Marseille, Toulon, Aix, et nombre de villes et bourgs provençaux : émeutes au premier chef économiques, contre la cherté de la vie, contre l’accaparement des grains, contre les impôts de consommation, et parfois aussi, plus rarement, émeutes anti-seigneuriales, partout placées sous le patronage d’un Bon Roi que l’on proclame du côté du peuple.

A cette occasion, une nouvelle manifestation de l’écrit en provençal ne laisse pas d’intéresser et d’interroger.

L’idiome natal dans les émeutes de Mars.

Le provençal officiel, absent depuis des générations, surgit brusquement lors des émeutes de mar pour disparaître aussitôt. Dans l’urgence d’un situation qu’il contrôle mal, le représentant du pouvoir central, De Caraman, commandant militaire de la Provence, retourne dans une affiche l’arme dialectale de Sisteron [36],.

Tous les témoignages attestent l’angoisse des privilégiés, et des autorités, devant le fait que cette “guerre déclarée des pauvres contre les riches” [37] soit présentée par les paysans comme conforme à la volonté du Roi. On conçoit que De Caraman ait facilement trouvé des plumes provençales dans ce milieu des parlementaires aixoix, un Fauris de Saint-Vincent grand provençalisant au premier chef, pour rédiger des textes appelant au retour de l’ordre.

Il reste de cette affiche deux traces, l’une aixoise, l’autre toulonnaise. Mais on mesure à la fragilité de ces témoignages quelle prudence est nécessaire dans le traitement de la situation linguistique : si la manie collectionneuse des érudits n’avait pas joué, nous ne connaîtrions pas cette intervention officielle en dialecte, dont les historiens ne semblent pas avoir eu connaissance.

Ainsi, à Toulon où l’affiche de Caraman a été reprise par le commandant de Coincy, l’historiographie locale retiendra surtout l’intervention dialectale des notables du Tiers présentant les grands thèmes de la réforme : “On entendit alors des bourgeois expliquer ces énigmes en idiome provençal à ce pauvre peuple, devant qui on les posait pour la première fois, et sans s’en douter, ils réchauffèrent les serpents engourdis de la foule, les envenimèrent contre les aristocrates” [38].

En réponse, le pouvoir use du dialecte pour réclamer le retour à l’ordre, il s’agit avant tout d’infirmer le “légalisme” de l’émeute : au nom du Roi, dont se couvrent les révoltés, et de révéler le péril social qui menace le Tiers éclairé. Véritable retournement de l’opération de Sisteron, l’affiche déplace intelligemment l’enjeu du terrain politique au terrain social, dans la brutale révélation de la prise en compte de l’idiome.

Le pouvoir investit sa Majesté dans la langue commune, traitée en dignité graphique et stylistique. Le message de communcation efficace, en relation descendante, sera délivré aux illéttrés par ceux qui savent lire. La parole restituée passe par la médiation de la Lettre. On comparera cette démarche à la communication horizontale et ascendante d’un Astier, enraciné par là même dans sa tradition de simplification graphique.

Mais, le péril écarté, le pouvoir abandonne aussitôt le dialecte et son ton de fermeté bienveillante, de compatriote à compatriote, pour revenir à la diatribe française et à la menace [39].

L’affiche provençale disait au peuple qu’il se trompait. Le texte des parlementaires d’Aix, dont la répression sera impitoyable, le renvoie à des manipulations extérieures.

Mais c’est sans doute dans ce milieu qu’est née l’initiative d’un long texte provençal, reprenant et développant les thèmes de l’affiche officielle. Première intervention du dialecte dans un texte d’argumentation, d’exposition et de débat d’idées.

Lettro d’un paisan Prouvençàou à seis amis.

Cette brochure de 15 pages [40], non signée, imprimée en gros caractères sur les presses de Gibelin-David et Emeric-David, est manifestement une intervention à chaud, pendant ou après les émeutes de Mars-Avril.

La Lettro sort du même atelier de fabrication que l’affiche de Caraman : même traitement graphique [41] et stylistique en dignité, même ton condescendamment familier, mais sans populisme, même argumentation.

N’est-il donc qu’initiative marginale ? Est-il le fait d’un ecclésiastique épouvanté [42] ? Nous penchions pour une intervention officieuse d’un des Messieurs du Parlement [43].

Mr.Bardet vient d’apporter la preuve de l’officialité de la démarche [44] : le texte de la Lettro a été demandé par Caraman à d’Eymar de Montmeyan, qui le fait imprimer à Aix à la mi-avril à 1200 exemplaires par Gibelin-David et Emeric-David. L’initiative de la brochure est donc le fait de la plus haute autorité de la province, et de l’avocat général au Parlement, qui va requérir durement contre les révoltés.

L’arme choisie est-elle efficace ? On retrouve en 1793 des ballots de la lettre chez Eymar. Les 1200 exemplaires n’ont donc pas tous été diffusés [45]. Il est vrai que, déposée chez l’imprimeur le 15 avril, la lettre est sans doute arrivée quelque peu après la bataille.

“Qu’es eisso, meis bouens amis ? Es-t-i quàouquo maladie d’aquelleis que lou printem fa venir quàouqueis fes, que vous fa revoultar ? Entèndi dire que per tout se fa de pillàgis, de ravàgis, de vols, & que menàssoun de tuar & de mettre fuech ; & àoujoun dire qu’es lou bouen tem qu’es vengut ; que lou règno doou pople es arribat ; & qu’aquo es la voulouta doou Rèi”.

La description est bonne : les révoltés s’attaquent aux biens, menacent les personnes, sans tuer, sauf exceptions, et partout l’émeute s’accompagne du cri de : vive le Roi. Le peuple, on l’a vu, estime agir conformément à la volonté de justice du Roi, “nouestre bouen Rey”. Ce peuple est ici justement et clairement désigné comme le monde des pauvres, des paysans, c’est-à-dire de ceux qui n’atteignent pas au niveau d’aisance et d’indépendance des ménagers.

Est-ce vraiment à cette plèbe rurale déchaînée que l’on s’adresse ainsi en gros caractères, dans la seule langue qu’elle connaisse souvent en Basse-Provence ? Sans doute, et pas seulement.

Ce véritable sermon du supposé paysan à toute la communauté provençale investit d’une parole laïque les vieux prônes de résignation. Il sonne le tocsin aussi pour les apprentis-sorciers du Tiers : en déclenchant la révolution politique, ils ont mis en route une révolution sociale qui les menace également. L’atteinte généralisée aux biens est l’annonce de la guerre des pauvres contre les riches, y compris ceux du Tiers. Et de fait, il n’est pas dit que l’argumentation de la Lettro n’ait pas eu d’effets, dans les bourgs et les gros villages où les bourgeois jouent alors un rôle plus qu’ambigu, pour modérer leur élan réformateur et leur faire mesurer que le péril qu’ils pensent conjurer, ou utiliser dans leur commune, peut les balayer s’il enflamme toute la province. Le recours au provençal, dans une communication efficace manifestement souhaitée, témoigne ici sans doute, à partir des Pères de la Nation Provençale, des élites aixoises (parlementaires et haut-Tiers), des premiers décrochements dans le Tiers jusque-là unanime, et des premiers acoquinages entre cette partie alarmée du Tiers et les privilégiés. Les vrais destinataires du texte, bien plus que les paysans analphabètes à qui, de toute façon, on aurait traduit oralement en provençal le même texte s’il avait été écrit en français, sont donc les notables des bourgs et des villages angoissé par les émeutes ; la parole paysanne, dialectale, ne retourne la diglossie dans un monolinguisme enfin assumé que pour mieux avaliser le retour d’un ordre où le paysan, et donc le dialecte, ne peut qu’être infériorisé.

Le texte retourne donc contre les notables qui s’adressaient au peuple en dialecte cette arme encore bien mal maîtrisée. Les apprentis-sorciers sont mis devant leurs responsabilités.

Aussi bien, plus naturellement qu’au paysan incapable de lire du provençal comme du français, le message est délivré aux intercesseurs naturels, notables locaux, ecclesiastiques, auxquels il fournit l’outil de la conviction, le dialecte, et le registre de la démarche, la communication orale calquée sur celle du sermon.

“Se n’escoutas pas leis bouens counséous de vouestreis Curas & de vouestreis veritableis amis, attirares sus vaoutres la coulero de Diou & doou Rèi”.

La colère du Bon Père serait terrible si on le poussait à bout : “Lou Rèi se facharà ; mandarà uno Armàdo entiéro que dagayo tout, per vous punir de li aver desooubeï ; leis maoufatans & leis vouluers, anaran pèr tout, vous rooubaran tout ce qu’ooures, & seres leis plus malhurous hommes de touto la tèrro”.

Le message est également destiné aux agitateurs, mais qui sont-ils ? La Lettro ne les désigne pas :

“Foou dounc plus escoutar aquelleis que vous an dich que lou Rèi voulie plus que paguessias ce que la lèi vous ooubligeo de pagar./.../ Paoureis Poples ! Braveis & fidelles Prouvençaous, abusoun de vouestro ignourenci pèr vous seduire ; car se vès ben que vous counduisoun à vouestro pèrto”.

Premier texte d’argumentation véritable, cette prose provençale développe en adresse directe, ouvertement prédicatoire, les thèmes de l’affiche : le roi ne peut pas vouloir ces troubles, qui ruinent son royaume, le roi veut le bonheur de tous, et pour cela réunit les Etats-Généraux.

“La voulounta doou Rèi ! Quinto messonjo ! Lou Rèi pourrie-t-i vouyer lou desordre & la ruino de soun Rouyaoume !”. Le texte est un véritable discours, il est fait pour être dit, pour être crié. Il sait aussi, comme la parole du prêtre dans le sermon, se faire posé, amical, compréhensif, pour mieux retourner l’adversaire :

“Vous foou saupre que nouestre bouen Rèi assèmblo leis Etats-Generaous de soun Rouyaoume, pèr serquar, eme un Counsèou bèn sagi & plen de bouen sens, leis mouyèns de vous rèndre touteis hurous”. Ne croirait-on pas entendre ici l’avocat Hodoul, de Sisteron. On ne s’adresse pas vraiment à des adultes majeurs, mais plutôt à de grands enfants auxquels il faut parler calmement, clairement, de façon rassurante, comme on parle aux animaux surexcités pour les pacifier. Ce n’est qu’après cette passe anesthésiante que l’orateur, voire le prédicateur, se hasarde au reproche, à la critique : “Mai de boueno fe, cresez-t-i de lou devenir, en coummettèn de desordres ? Et fasez-t-i pas, oou countrari tout ce que foou per vous rendre leis plus miserables de touteis leis hommes, en devenant leis plus crimineous ? Disez que vouestro counditien es trop dùro, qu’es questien de la changear ; qu’avez istats trop long-tem oouprimas, & que foou que siegues mèstres à vouestre tour”.

Le texte résume avec une force que les documents émanant des notables du Tiers ne laissent guère filtrer la revendication sociale fondamentale des paysans pauvres. Et c’est sur ce plan qu’il va argumenter.

Au plan pratique, comme l’affiche, il renvoie les émeutiers aux instances d’intercession normales : “Se vous an fach quaouqu’injustici, se vous an demandat oou noum doou Rei ou de vouestreis Seignours, (car foou creire que lou Rèi & leis Seignours souvènt n’en saboun rèn) mai que noun devias pagar, leis pouertos vous soun dubertos pèr vous faire rèndre justici. Lou grand avantàgi deis Assemblàdos de touto la Natien es que leis plaintos deis febles & deis pàoures seran escoutàdos eme la memo favour quaquelleis deis riches ; se counouissez quaouquo persouno, homme de ben dins vouestreis Villos ou Villàgis que merite vouestro counfianço, que counèisse leis torts que pourrien vous faire, pourtas li vouestreis agreoujos & vouestreis doulenços, segur que leis fara passar à vouestreis Deputas, per que pouescoun venir oou grand Counséou de la Natien & d’aqui oou Rei ... ”. Et de même, à la fin du texte, les habitants sont priés de faire rédiger par leurs “Consous” un mémoire où les “enfans que s’eroun esgaras” transmettent leurs plaintes mais promettent de ne plus jamais désobéir, et s’en remettent entièrement à l’autorité : “Respectaren nouestreis Evesques, nouestreis Seignours, nouestreis Curas, nouestreis Consous, & s’avian de justeis pleintos à pourtar contro elleis, s’adreissarian à nouestre bouen Rèi, senso nous faire justici naoutreis memes”.

C’est là tout le registre de l’affiche officielle.

Par contre, la lettre développe un thème que l’affiche n’aborde pas, celui de la distinction de classe, de l’opposition des riches et des pauvres. Alors que les textes émanant du Tiers, l’Epitro à Madamo Chansaû (à laquelle d’une certaine façon la lettre répond) s’emparaient de l’immémoriale misère et l’humiliation des paysans pour en faire le signal de la révolte du Tiers, dans son ensemble, contre les privilégiés, le texte aixois retourne en quelque sorte, en le reprenant, l’archaïque texte “partageux” de Paupo-Eissado. Voici venu le temps où les pauvres ne veulent plus l’être, et pour cela vont détruire les riches. “Se tout poudie revenir dins lou premier etat de la naturo ..”. C’est sur cette origine première de la distinction des classes, origine que le texte, comme Paupo-Eissado, revit religieusement, dans une création mythique du partage social, interpelle le paysan révolté : “Sias paures, mai tout lou mounde poou pas estre riche/.../ Voules saoupre ce que a mes dins lou mounde la distinctien deis grands & deis pichots, deis riches & deis paoures ?”. Qui l’a voulu, sinon Dieu ?

Puis, très habilement, le texte retourne contre les “partageux” leurs arguments égalitaristes. Il s’empare du sentiment de propriété qui peut motiver tout paysan possédant un bien, fut-il infime. Nous découvrons ici des arguments que l’offensive anti-socialiste des polémistes dialectaux de 1848-1851 resservira tels quels, ainsi Maquand dans le Var, Roumanille à Avignon.

“Sias paoures ; mai enfin avetz pourtant quaouqueis pèssos de tèrro, quaouqueis prouprietas ... Li a fouesso gens parmi vaoutres que an meme quaouqueis prouprietas founcieres : demandas li se counsentirien oou partagi de tout lou mounde, oou risquo d’aver fouesso men que ce que an ooujourd’hui. Leis plus paoures de vaoutres troubarien-t-i jùste & resounable de travaillar en pùro pèrto pèr leis fenians, leis ibrouignos, leis libertins que voueloun ren faire, & que pourrien pourtan demandar de vioure sus vouestre trabail, eme autant de justici que demandas vaoutreis memes a vioure sus lou ben deis aoutres ... & se touteis leis bèns eroun à partagear eme tout lou mounde, foudrie faire trop de parts, & aquo prouduirie necessariment la famino, & uno misèri generàlo. /.../ Aquello égalita chimeriquo & dangeirouso, que degun n’a lou drech d’ourdounar, que lou Rèi éou meme poou pas vouyer, parço que voudrie pas l’injustici ; degun meme de vous aoutres dèou la souhetar”.

L’accent est donc mis, dès les premiers mouvements populaires autonomes, sur un aspect des affrontements de classes qui n’apparaîtront clairement, dans l’écrit des temps révolutionnaires, qu’en 1792-1793. L’utilisation du dialecte permet sans doute de poser cette problématique publiquement, alors que les notables alarmés s’en tiennent à l’esquisser dans leurs lettres, leurs mémoires, sans en faire vraiment état publiquement dans le grand débat public, et politique, en français. Le passage à l’occitan dans des formes culturellement hors-jeu, comme dans les sermons ecclésiastiques, ou dans Lou mariagi de Margarido, assez répandue comédie provençale [46], assure ainsi une possibilité d’inventorier une des facettes du processus révolutionnaire que le français du Tiers ne peut assumer, parce qu’elle ne s’inscrit pas dans sa problématique.

Il se confirme ainsi que le thème de la paysannerie pauvre, inquiétante [47] et “partageuse” est une donnée ancienne de l’imaginaire bourgeois provençal, que l’atelier d’écriture dialectale d’Eymar utilise pour mettre en scène ce peuple. Eymar, moderniste, franc-maçon, libéral même à certains égards, est-il victime d’une cécité de classe ou déchiffre-t-il volontairement l’événement en ces termes pour mieux séparer des couches populaires révoltées la bourgeoisie réformiste ? Il est frappant de constater que l’affiche comme la lettre insistent sur la nécessaire médiation des élus municipaux : si le peuple a de légitimes motifs d’instisfaction, qu’il le fasse savoir aux autorités par l’intermédiaire de ses représentants naturels, les “Consous”. La fugitive allusion aux manipulateurs du peuple n’est pas suffisamment précise pour mettre en cause des notables du Tiers, dans le déclenchement des troubles ou la participation aux émeutes.

Les études récentes montrent de fait que la participation des bourgeois à l’événement est rarissime [48]. Les émeutes sont bien un mouvement populaire autonome, qui effraye tous les possédants ?

A cet égard, le texte provençal peut nous offrir une piste d’interprétation intéressante.

On ne connaissait pas de trace de chanson en provençal sur 1789. L’oralité populaire semble ne pas avoir laissé de traces [49]. Nous avons retrouvé un fragment d’une de ces chansons de révolte : dans la contagion de l’émeute toulonnaise, la communauté du Puget connaît les 28 et 29 mars une émeute de subsistance, mais aussi anti-seigneuriale, et anti-notables. Le 29 mars, Martin de Pontevés, maire, “pour tenter d’apaiser la populace émeutée, fit publier à son de trompe le prix du pain à deux sols la livre” [50]. La relation officielle de l’émeute ne fait pas allusion à des couplets dialectaux.

Après l’amnistie survenue en août [51], le Maire écrit à Caraman [52] que “la partie remuante composée de tous les coupables des troubles qui nous ont agités”, les “ennemis de la paix” ont envahi l’hôtel de ville en chantant “une chanson qu’on a fait et qui se rapporte aux désordres, dont ils sont les auteurs, dont un couplet exprime le regret qu’ils ont de n’en avoir pas fait davantage.

Vive lou Rey et Caraman,

va cantaren jusqu’a deman,

avien surprès leis ordrés,

per nous fa emprisouna,

n’en pouadoun plus ren mouardré

n’aguessien pa mai fa

qau aura maou va si gardé

qau aura ben autan ben [53]

Ces deux derniers vers sont le refrein (sic) de chaque couplet de la chanson qu’ils chantoient surtout, au devant de la maison qu’ils avoient dévastée, où ils criaient aussi : Nous ne le voulons plus, qu’il s’en aille, qu’il s’en aille [54]. Nous nous rappellions l’époque du 28 mars où les cris de Vive le Roy furent le signal de toutes les horreurs qui se commirent, nous n’avions pas tort de craindre de nouveaux troubles”.

Ainsi le texte provençal confirme la thèse du caractère exclusivement populaire des émeutes : ceux que le Maire appelle la “populace” du Puget se couvrent du nom du Roi pour agresser seigneurs et notables, dont certains sont rançonnés, les analphabètes ont chanté en mars dans leur idiome la haine de classe, et en août leur regret ironique de ne pas avoir plus fait de dommages.

Mais la lettre du Maire précise aussitôt que les meneurs principaux sont Meissonier, ancien notaire royal, Rossolin, notaire royal. Appuyées par nombre des principaux habitants du Puget, artisans, agriculteurs, auxquelles elles sont liées par des relations personnelles et familiales, “ces personnes dangereuses & qui se rendent si peu dignes de la clémence du souverain et desquelles il y a encore tout à craindre” sont dénoncées à Caraman comme prêtes à tout. Meissonier vient en effet de déposer une motion devant le conseil, motion que le maire commente ainsi : “il avance dans sa motion que ces cris n’étoient pas du goût du parti auquel il donne l’épithète d’abominable et qui est sans contredit le parti des notables du lieu, des Magistrats, des innocens & des opprimés, hélas ! ” [55]. Le Maire exclut donc de la catégorie des notables une partie des bourgeois du lieu, qui se posent en chefs de la révolte et en couvrent les atteintes aux biens : Meissonier “considère les délits commis en ce lieu comme un acte de justice !” [56]

Le Puget offre ainsi l’exemple, classique [57] dans la Provence du XVIIIe siècle, de deux factions bourgeoises, opposées par leurs choix politiques et idéologiques. L’affrontement de 1789, dans sa nouveauté radicale, est aussi celui de clans municipaux de longue date rivaux. Le cas du Puget est à cet égard presque caricatural : il aboutira à l’épidode tragi-comique de la double municipalité de 1790.

L’exemple de la chanson dialectale du Puget, pour isolé qu’il soit dans l’état actuel des recherches, semble donc bien indiquer que le notable révolutionnaire, qui maîtrise naturellement le français, n’hésite pas à recourir à l’oralité populaire, parfois la plus triviale, pour assurer son audience populaire. Après avoir dénoncé la chanson patoise, le Maire insiste dans sa lettre à Caraman sur ce jeu linguistique de Meissonier : “Me Meissonier requiert Me Rossolin d’aller prendre sa main courante, disant alle (sic) nous ne craignons plus la corde nous saurons qui a écrit à M. de Caraman et ils n’auront pas beau jeu ceux qui auront fait cette lettre et nen craignen pas lou cabestre [58] en patois ; mais voyant qu’ils auroient resté seul (sic) dans l’hotel de ville, l’acte qu’ils vouloient faire ne fut fait que le soir chez le dit Me Rossolin ou ils firent signer un grand nombre de personnes” [59].

Ces notables “meneurs” de la révolte n’ont pas été inculpés après les émeutes. Sans doute tout simplement parce que, s’ils les avaient utilisées pour asseoir leur prestige de chefs de clan, ils s’étaient gardés d’y participer autrement que par l’incitation. A cet égard, pour discutables que soient ces témoignages a posteriori, les tournées des “missionnaires jacobins” de Marseille dans cet épicentre des émeutes provençales [60] fournissent matière à réflexion. Citons simplement cette remarque relative à l’émeute de Salernes des 25 et 26 mars 1789 [61] : Les commissaires sont envoyés à Salernes “comme arbitres entres les cultivateurs et les bourgeois de ce canton, sur la demande de la Société Populaire. Il n’y a a pas de désagrémens, que la classe bourgeoise ne nous ait fait essuyer. /../ Nous disons la classe bourgeoise, car il y a encore des classes dans ce canton, où l’égalité n’est pas connue. /.../ Les cultivateurs de Salernes, au nombre de 28, se plaignoient que le 25 mars 1789, les ci-devant bourgeois, les avoient sollicités de détruire les titres de Gallifet, ci-devant seigneur, en leur promettant de les payer, et de ne jamais les trahir auprès du seigneur ; qu’ils les avoient fait énivrer de liqueurs que la Municipalité d’alors paya. Il en fut livré cent bouteilles. Que chaque bourgeois désignant son ennemi, avoit engagé ces crédules cultivateurs, à se porter chez ceux qui avoient été Consuls, pour leur faire rendre compte des deniers qu’ils avoient volés à la Communauté ; que le nommé Lambert, homme de loi, les avoit même sollicités pour se défaire de quelques Citoyens qu’il n’aimoit pas”, etc. Puis, après “cette insurrection provoquée”, les bourgeois “appelèrent dans leur sein, l’infernale commision parlementaire, /.../ pour aller déposer contre des malheureux qu’ils avoient eux-mêmes induits”.

Les émeutes du printemps 1789 ont été à l’évidence populaires, et très rares sont les cas de notables impliqués par la répression. Mais les exemples du Puget, de Salernes, etc, montrent que les notables sont loin d’être unanimes, et hors de cause. L’apparente popularité du cri ou de la publication dialectale peut même cacher leur intervention, qui s’inscrit dans la démarche bien connue de l’intermédiaire culturel.

Il est significatif que le texte de la lettre provençale appelant au calme soit venu d’Aix, et non pas de Marseille. Ville de la supériorité aristocratique, mais aussi de l’écho attentif à tout ce qui vient des campagnes. La supériorité, paradoxalement, peut plus facilement s’investir dans l’identification provisoire, et paternaliste. La bourgeoisie marseillaise n’a pas de ces états d’âme, et de ces nécessités.

On lit, dans un libelle de mars 1789 [62]., cette comparaison entre Aix et Marseille : “A Aix, on a le prétendu bon ton, à Marseille on a le vrai bon ton. A Aix, on a plus de politesse, à Marseille plus de bonhommie. L’égalité de Marseille fait honte à l’inégalité d’Aix”. On conçoit que “deux villes aussi disparates par leurs moeurs, leurs habitudes, leurs goûts” n’aient pas produit le même type de texte dialectal en temps de révolution. “A Aix, tout ce qui luit n’est pas d’or /.../, à Marseille tout ce qui est de l’or ne luit pas”. Cette affectation aixoise s’inscrira dans le texte français. Le texte provençal procède de l’autre versant : “A Aix, beaucoup de gens se donnent les airs d’être populaires, familiers même”.

De fait, la familiarité condescendante de la Lettro n’a rien de populiste, tout en étant effectivement populaire, au bon sens du mot. “Tout aro se descendi” criait de sa loge le fils du Président de la Cour des Comptes de Mazenod au parterre tapageur [63]. Il faut sans doute mettre ici en rapport la conception commune que l’on se fait du “génie” de l’idiome, “énergie et naïveté”, et le choix ponctuel de son utilisation : Mazenod crie parce qu’il est irrité, excédé, hors de lui, et son interjection provençale se poursuit aussitôt en français. Ne peut-on pas ainsi comprendre, métaphoriquement, le passage au provençal des notables aixois ? Il procède d’une situation émotionnelle de peur viscérale, et le recours à l’idiome, pour contrôlé et argumenté qu’il soit, n’en est pas moins à situer dans une implication exceptionnelle, et personnelle, où la langue de nature, encore commune à tous, ressoude un instant, fut-ce dans le cri et l’affrontement, une communauté.

La menace, implicite, n’en est que plus forte, quand le recours au dialecte court-circuite la distance sociale de la diglossie, c’est un terrible châtiment paternel qui menace les mutins qu’ils ne se reprennent pas : “Ah ! pèrque counouissez tant maou nouestre bouen Rèi, creignez que noun vous mescounèisse tant maou nouestre bouen Rèi, creignez que noun vous mescounèisse à soun tour, & vous repousse eme hourrour. Lou fources pas à se repentir d’aver agut la noblo pensàdo de regenerar soun Rouyaoume, en vous moustran trop courroumpus per pousquer estre regeneras. Lou fources pas nimai à aver de proujets de coulèro & de vengeanço, à la plaço de seis benfachs & de soun amour per soun pople./../ Dementes pas la counfianço qu’a à soun pople, & soungeas que se lou desordre countinue, vendra un jour que recounneissires la necessita de lou faire cessar, & destournares leis boueneis vistos que lou Rèi a pèr faire lou bèn de touteis seis Sugets”.

Les campagnes et villes provençales auront bientôt l’occasion de réaliser ce que signifiait, confiée aux parlementaires d’Aix, la colère du Roi.

Ce texte est d’autant plus intéressant qu’il s’adresse à tous les Provençaux, à toute la Provence : il ne s’agit plus de textes à caractère plus ou moins local, suscités par des événements dont l’importance ne dépasse pas la localité. C’est le cas de Marseille, par exemple. Dans une véritable réponse au texte à diffusion totalement provençale des notables de Sisteron, et sans doute aussi en réponse au texte largement répandu d’Astier, la Lettro est vraiment une intervention en normalité à l’échelle de toute la Provence : le cadre, remarquons-le, n’est pas affectif ou linguistique, mais administratif. Pour la première fois donc, la langue usuelle des Provençaux est devenue langue d’intervention publique, mais seulement dans la mesure où nombre de Provençaux, recrutés avant tout dans les couches les plus populaires, et les plus occitanophones, ont eu recours, non à leur langue, mais à leur force.

Ainsi, le premier texte d’argumentation dans la langue dominée, exclue des débats de la préparation des Etats-Généraux qu’il annonce à son début, est un texte émanant des milieux privilégiés : son destinataire apparent est la couche la plus démunie de la paysannerie, celle que désignait communément le mot “paysan”. Son destinataire réel est sans doute le notable du Tiers auquel on montre que ses intérêts de classe sont menacés par la révolution politique qu’il a lancée. A ce second égard, il est bien réponse au texte de Sisteron (“nous sommes tous frères et enfants de la même famille”) ou au texte d’Astier, qui pose une égalité civile. La Lettro, dans l’évidence même du dialecte, qui signe la condition sociale du travailleur, pose en nécessité fondamentale l’inégalité sociale. Le texte de Sisteron, fausse traduction bonhomme d’un discours politique français des élites bourgeoises pour les élites bourgeoises, gommait les oppositions de classes. Elles sont ici mises en avant, et l’utilisation du dialecte est partie prenante de cette démonstration.

Terres papales, 1789.

A la veille de 1789, on l’a vu, les amateurs des terres papales s’en tenaient à l’écrit dialectal familier, sans risquer la publication. Astier, avocat à Avignon, dont les “prouvençaladou” de 1784 n’étaient en définitive légitimées que de la reconnaissance française, et non de l’aval de ses compatriotes, avait dénoncé tout le poids de ce blocage diglossique [64].

Exception de taille, et intéressée, au refus éditorial : Avignon, qui imprime le théâtre provençal de la décennie 1780-1790, dont les circuits de colportage diffusent fort loin l’oralité figée en lettre, au creux du discours français de la littérature populaire. Reconnaissance ambiguë pour la langue, profit réel pour les éditeurs.

Le brûlot d’Astier de mars 1789 n’est pas imprimé à Avignon : refus des Avignonnais peu motivés, ou effrayés ? tolérance éditoriale plus grande à Aix ? recentrage sur le pays natal, sur Saint-Rémy, et sur la France en mouvement ? en donnant à l’expression dialectale une dimension nationale française, tout à fait extérieure à Avignon, où il oeuvre pour le rattachement au royaume, Astier retourne en signifiant de la force immense du Tiers ce qui était jusque là signe d’enfermement, de clôture culturelle. L’intervention du dialecte dans les affaires d’Avignon aurait-elle brouillé les cartes et consacré une vision trop locale de la situation ? On polémique en français, au moment où Astier réintroduit le provençal dans la vie politique française de Provence.

Le texte d’Astier anticipait, à sa façon, sur les émeutes de Mars. Les terres papales sont alors, elles aussi, touchées par l’agitation populaire [65]. L’émeute d’Avignon entraîne, avec la constitution de la Garde bourgeoise, la fin pratique du pouvoir papal. Le salut à l’événement sera tout français. Pourrait-il l’être dans l’idiome, qui pour l’imaginaire bourgeois, bien plus que l’ordinaire parole commune, et quotidienne, est l’apanage des barbares qui campent aux portes même de la cité, ces paysans de Morières par exemple, dont la force brutale et fruste se range dès les débuts du côté de la Révolution, et qui battent à plusieurs reprises les portes de la ville de leurs démonstrations.

Est-ce un hasard si l’écho dialectal aux troubles vient de Carpentras, la rivale conservatrice et papaline d’Avignon ? Fiel à nouveau prend la plume [66].

Le père Fiel donne de l’évènement une version unanimiste : après le dur hiver, “la populaçou” ameutée a réclamé du pain. Les consuls, pères de la patrie, et l’archevêque ont résolu de marcher sur Sorgues, pour ramener du blé et pour éviter que les troubles ne s’aggravent. La marche des cinquante Carpentrassiens devient une épopée patriotique, qui efface le pillage de quelques greniers carpentrassiens par des compatriotes surexcités, le 27 mars.

“Au lecteur : A l’imitation de ce sage de la Grece qui, dans la ville de Corinthe, fit rouler son tonneau par toutes les rues, dans le tems où les habitans étoient en mouvement pour se prévaloir contre l’attaque des ennemis qui étoient prets à les assiéger, j’aurois cru manquer au patriotisme, si, ne pouvant seconder mes concitoyens que par l’affection d’un coeur patriotique, je m’étois tenu dans une lache indifférence, sans chanter à tout le moins la sage prévoyance de MM les magistrats et les bons arrangements qu’ont pris conjointement avec eux tant l’abandance dans une pareille conjoncture a un peuple désolé, jusqu’a l’age le plus reculé la postérité s’en ressouviendra, et leurs hauts faits seront placés, dans le livre de l’éternelle mémoire”.

Ce texte d’enfermement local est fidèle décalque du discours français dominant :

O Musou de Sicilou, Chastou soeur d’apouloun,

Canta aquestou aventurou dessu lou plus haut toun,

Rappellou-nous lou temps quand l’humainou naturou

D’un funestou deluge subigué la tourturou ...

Pourquoi patoiser ces alexandrins de grande fadeur ? Cette fois, Fiel n’argue même pas de sa difficulté à manier le français, comme il le faisait dans son Marca. L’idiome, que ses utilisateurs des terres papales n’osent pas aligner sur le vrai provençal, est immersion-refuge : l’émotion populaire est par lui décentrée du mouvement général, renvoyée à l’émotion locale, à la fermeture loyaliste rassurante, et le passage à un registre noble connote d’importance close le remous du microcosme-isolat carpentrassien. Nous sommes ainsi, dans la description pompeusement ridicule de cette marche des troupes carpentrassiennes sur Sorgues, aux antipodes de la démarche de l’abbé Fabre dans son fameux Siège de Caderoussa [67], qui lui aussi décrivait une entreprise de ce type.

Nous sommes aussi aux antipodes des frémissements d’espérance et de peur qui peuvent secouer les citoyens clairvoyants.

1789-Marseille.

L’émeute marseillaise des 23 et 24 mars entraîne, de fait, la défaite de l’oligarchie municipale et la prise du pouvoir local par les couches nouvelles et patriotes du Tiers. Evénement capital que cette ville de plus de 100.000 habitants se dotant d’une administration autonome, soutenue par les couches populaires, au grand dam des oligarques locaux dépossédés, du Parlement, et d’un pouvoir central prudent certes, mais bien décidé à reprendre l’initiative [68].

Il est intéressant de constater que le texte provençal n’intervient pas dans cette prise de pouvoir. De mars à mai, les jeunes patriotes ne sentiront pas le besoin de recourir à une propagande écrite dans l’idiome natal, en direction d’une population grandement acquise à leur cause. Parmi eux, pourtant, si besoin s’en était fait sentir, se rencontraient des spécialistes de l’écriture dialectale, comme Blanc-Gilly, auteur de l’hommage cérémoniel bilingue de 1783, ou de l’impression du texte provençal, comme l’imprimeur Mossy.

Par contre, le texte apparaît au moment où la victoire du Tiers est remise en cause par le représentant du pouvoir, De Caraman, qui entre à Marseille fin mai et entreprend prudemment le retour à l’ancien ordre de choses. Il n’est pas inintéressant de relever que les prud’hommes pêcheurs, perpétuateurs de l’idiome, s’étaient associés, plus ou moins convaincus, au groupe de privilégiés et de riches négociants qui avaient appelé De Caraman.

L’entrée du représentant du Roi dans la ville, et ses premières décisions, sont saluées d’un énigmatique texte dialectal, apparemment unanimiste. Le peuple s’adresse au pouvoir : Lou Pople de Marsillo à Monsignour lou Comte de Caraman [69]. Texte de circonstance, mais qui mérite un examen attentif, car il semble impliquer une démarche tout à fait différente de celles rencontrées jusqu’à présent. Il ne s’agit pas d’argumentation, encore que le texte propose, à sa façon, une analyse de la réalité marseillaise ; il ne s’agit pas vraiment d’un texte d’exultation, on n’ose pas encore se féliciter ouvertement de la victoire. Plutôt un texte de soulagement et de diversion, qui tente de retourner ou de maintenir une opinion populaire peut-être encore indécise, hésitante, au nom de qui on est censé parler.

“Estello benfasento ! Angi tutelari de nouestro Villo ! escouto la déclaratien & leis souhaits doou Pople que ta presenço es vengudo retira de la servitudo dins laqualo gemissié despuei longtemps, que ta prudenço a deffendu contro leis desirs sanguinaris deis Mechans, que ta counfianço ven de justifia eis ueils de l’Univers”.

Ce texte a pu être donné en témoignage de langue, mais sans référence véritable à son sens. Et, de fait, que recouvre ce pathos ? Veut-on témoigner à Caraman, pourtant bien au fait des réalités marseillaises, d’un unanimisme auquel il ne peut guère croire ? Veut-on le détourner de l’inquiétude qu’il avait manifestée dans sa relation au pouvoir de l’incident de Sisteron, où l’usage du dialecte lui semblait pouvoir mettre en mouvement des masses jusqu’alors peu éclairées ?

En tout cas, il nous semble que le texte ne peut émaner que des couches supérieures de la bourgeoisie marseillaise, proches de l’oligarchie dominante. Nous lisons par exemple, dans le Te Deum dédié à la Jeunesse de Marseille [70], un Oremus dont le ton est tout à fait comparable à celui du texte provençal. Par exemple : “Monarque, dont le coeur toujours porté à la clémence, & qui ne punissez qu’à regret vos enfans coupables, nous vous remercions de nous avoir envoyé un Ange Tutélaire en Caraman”. Texte ambigu, qui dénonce l’aigle, le vautour, les méchants menaçant Marseille, mais salue Mirabeau. Texte évidemment anonyme. Tout se passe comme si, au delà du salut formel à l’événément, les notables voulaient, et c’est bien ce qu’ils vont faire pratiquement en reprenant en main la garde bourgeoise, la “Jeunesse marseillaise”, la vider de son sens. Etait-il besoin d’utiliser le provençal pour cela ? Sans doute non. Les adresses sur ce ton à Caraman sont relativement nombreuses, pour peu qu’on se donne la peine de les chercher, et nous n’en connaissons qu’une en provençal. Remarquons que l’oligarchie dominante, et menacée, s’y engage résolument. Laflèche, porte-enseigne de la Milice, salue De Caraman en “IdoleTutélaire de Marseille” [71]. Son père est l’échevin Laflèche, que la foule ameutée le 19 août, après que les Bleus de la garde bourgeoise au service de l’oligarchie, aient ouvert le feu sur elle, veut mettre à mort. Sa maison est pillée. Les soldats de l’Angi Tutelari brisent l’émeute. Le provençal avait retenti rue de Noailles, sous les fenêtres de Laflèche. La foule criait, depuis les premiers coups de feu, “à la m.... leis habis blus, n’en voulen plus ! n’en voulen plus !” [72].

Toujours sur le même registre de l’ambiguïté : qui sont les ennemis, qui fomente l’intrigue, la calomnie et la mort ? le texte continue à encenser Caraman :

“Déclaran publicament que jamai Chef a representa tan naturallamen la majesta, la clemenço & l’amitié de nouestre Rey envers soun Pople ; que nous as meinagea coumo la prunello de teis ueils, coumo Sa majesta v’avié recoumanda, & qu’as counserva en tout pouint leis intentiens de soun couer paternel ; l’equita que t’es tan naturello, guidado per la vigilenço, a penetra leis plus proufounds abime doou cahos, deis intrigos, deis cabalos & de la caloumnio, que nous envelouppavo de touto part ; nous as counsoula din nouestreis chagrins ; as escarta de nouestreis testos la vengenço & la mouert, & nouestre bounheur a commença doou jour que t’aven pousseda parmi naoutreis”.

Soulagement populaire ou avertissement des notables : “vous voyez ce qui aurait pu arriver si nous avions été méchants”.

Qui parle, derrière ce nous, sinon la parole de l’oligarchie se couvrant de la parole d’un peuple volontairement confondu avec les plus marseillaises de ses composantes : les pauvres, les gens de mer, les revendeuses... La traditionnelle délégation de parole ascendante, du peuple au notable pour saluer les grands personnages, est ici assumée en détournement de revendications par les notables. Qu’on en juge :

“Receben eme joyo leis leys que nous dictes, que soun aqueleis de la Justici ; voués plus que lou paouré gémisse de manqua doou plus urgent necessari ; degun pagarà plus oou dessus de seis mouyens, & aquello assuranço nous fara faïre leis plus grands sacrificis per ajuda oou pagamen deis deoutes de la natien”.

Première indication que le nous, pour populaire qu’il se veut, ne l’est pas autant qu’il le dit.

“La classo la plus utilo oou Coumerço & à la Marino, toujour abandounado quan poou plus servi, si veira plus reduito à tirassa uno vieilleso miserablo ; leis Invalidos deis paoureis Matelots seran vis d’un ueil de benfasenço ; & seis darniers momens seran adoucis, quaouqueis uns pouedoun estre encaro utiles à la gardo deis pouertos de la villo, & à la perceptien dei drés d’intrado sur lei vins de defouero : li seran plaças de préférenço à tout estrangié & vagabound proutegea”.

Le bref salut aux propos de Caraman (qui à son entrée dans la ville avait, d’un côté rétabli l’ancienne municipalité, mais de l’autre demandé que le système fiscal frappe plus les citoyens aisés que les démunis), est donc suivi, sans véritable développement, d’une revendication infiniment plus “catégorielle” et moins mise en avant par les foules en ébullition. Le Conseil municipal avait aussitôt décidé, sans enthousiasme particulier on s’en doute, de ne pas imposer les denrées (décision qui ne pouvait qu’agréer au peuple) mais de frapper “le luxe, l’industrie et les propriétés”.

Les deux paragraphes suivants consacrent la fermeture dans la revendication étroitement locale et “catégorielle” : tout l’aspect citoyen de l’émeute de mars et de ses suites, entraînant une modification fondamentale de la vie municipale, des impositions, du rapport entre citoyens, est écarté au profit d’une prise en compte de revendications, réelles ou supposées, des catégories les plus “marseillaises”, gens de mer et revendeuses.

“Aquelleis que pouedoun mena de pichouns bateoux aouran soulets lou drech de naviga dins nouestre Port ; n’en chassaras touteis leis estrangiers que li venoun pareisse tout l’estieou eme de gros Bateoux ; aquello engeanço maoudito, lou jour nous levo nouestre pan, & la nuech enfounço nouestreis pouertos, & raoubo nouestrei meisouns ; & aqueleis mêmes bateoux que li siervoun per nous coupa nouestre travail, assez fouerts per teni la mar, receloun & fan dispareisse leis vols & leis voulurs. Leis paoureis Peissounieros & Repetieros que pouedoun pas acapara lou pei & la fruchaillo, seran plus fourçados de leis paga plus chier a la segoudo man, parço que tout acaparramen, touto speculacien sus leis coumestibles seran très-expressamen deffendus”.

Ces deux voeux, qui ne peuvent d’une certaine façon qu’agréer à beaucoup de Marseillais, n’en sont pas moins tout à fait démagogiques dans la mesure où ils sont coupés du mouvement général, qu’ils tentent de détourner contre les “étrangers” dans le premier paragraphe. Faut-il voir ici une allusion à la contrebande dont on accusait volontiers les Catalans [73], et une attribution aux seuls étrangers des vols et pillages qui avaient accompagné l’émeute de mars, et entraîné la constitution de la “Jeunesse citoyenne” en garde bourgeoise ? Il est difficile de le dire. Le paragraphe, comme l’a remarqué une note dans l’ouvrage Textes politiques [74], est assez énigmatique.

Il est remarquable en tout cas qu’apparaisse ici, discrètement mais nettement, le thème de “Marseille n’est plus Marseille”, du Marseille des Marseillais pur-sang, dépossédés par la domination insolente des étrangers. Le mot “estrangié” pouvait être reçu dans son acception commune dans le paragraphe consacré aux “Invalidos deis paoureis Matelots”, étranger à la commune, non-Marseillais. Mais ici, “aquello engeanço maoudito”, semble bien désigner les non-français. Thème commode, qui dédouanera Marseille de sa réputation de ville intrinsèquement dangereuse. Marseille n’est dangereuse que de la présence des autres, les non-Marseillais.On comprend mieux l’utilisation du dialecte, qui, tout en satisfaisant un intérêt de Caraman, partisan désormais de l’usage efficace de l’idiome, signe en quelque sorte une identité revendiquée en démarcation de l’étranger, plus qu’il n’implique une communication efficace.

Une brochure, un peu postérieure [75], présente ainsi la situation de la ville : “La singularité des événemens, leur importance, leur liaison apparente avec ceux qui viennent de nous affecter si profondément, tout nous engage à jeter des regards attentifs sur la situation critique de Marseille, de cette antique Cité, célèbre & florissante dès son origine, rivale bientôt après de Carthage & d’Athènes, long-temps libre & indépendante ; aujourd’hui une des premières de l’Empire François, & sans doute une des plus remarquables, par son commerce, sa population & ses richesses.

Avant la révolution générale du mois de Juillet, le Peuple de Marseille, si ce n’est plutôt cette horde de Matelots étangers qui, des Ports de toutes les Nations, y abordent, s’étoit soulevé contre le prix excessif des premiers comestibles. Mais, au milieu même de son insurrection, contenu dans ses mouvements par les Citoyens amis de l’ordre, il n’y eut pas une goutte de sang de répandu. Une seule maison, celle du Directeur des Octrois, fut pillée & dévastée, & le calme se rétablit aussitôt.

Trop légèrement alarmés d’une émotion qui n’avoit pas eu d’autres suites, environ trente Citoyens, des premières Maisons de Commerce rédigèrent, signèrent & adressèrent au Ministre un comparant, où, sous le prétexte que les rues étoient inondées de sang, ils réclamoient des forces suffisantes pour arrêter des excès aussi coupables.

Malgré le secret de la dépêche, le bruit se répand dans la Ville qu’on a demandé des Troupes, & qu’elles sont en marche. Aussitôt l’alarme devient générale, on s’assemble, on renforce le Conseil de Ville, on met sur pied une Milice Bourgeoise, & l’on expédie en Cour pour arrêter les Troupes. Un premier courrier étoit parti ; on l’attend inutilement, il ne revient pas. Un second, plus heureux ou plus fidèle, revient,& rapporte pour réponse le comparant lui même.

M.de Caraman, Commandant de la Province, s’avançoit à la tête de quelques Régimens. Les Marseillois ferment leurs portes, se mettent en état de défense, & députent vers M. de Caraman pour lui signifier qu’ils ne consentiront point à l’introduction des Troupes.

Sur la parole du Commandant, qu’elles camperont seulement dans les Faux-bourgs pour veiller de plus près à la sécurité de la Ville, Marseille change ses dispositions menaçantes en arcs-de-triomphes. M. de Caraman, se présentant seul à la porte, entre au milieu des acclamtions d’un peuple immense bénissant son nom ; & au lieu du tableau de désolation qu’on lui avoit annoncé, il ne voit partout que l’image de la paix & des fêtes”.

Ce texte, émanant comme beaucoup d’autres du parti du mouvement, met bien l’accent sur la tranquillité de la ville, c’est-à-dire sur l’efficacité de la milice bourgeoise, soigneusement démarquée de la tourbe des vagabonds, des gens sans aveux, et des étrangers. En niant cette efficacité, en insistant sur la menace constante que fait peser sur la vie du peuple marseillais cette pression de la concurrence et de la délinquance étrangères, le texte adressé à Caraman, tout en flattant certains notables du monde populaire maritime, réduit les affrontements à une opposition entre gens de mer marseillais [76] et étrangers, et les vide implicitement de tout contenu de classe. Le dialecte sert donc ici de piment à une opération idéologique amplement développée en français : le passage d’une expression française, tout à fait dominante et normale dans l’écrit politique d’alors, à une expression dialectale, anormale dans son exceptionnalité, et plus encore dans son registre, est corrolaire d’une réduction de la population de la ville, où d’autres catégories, comme les artisans, etc, ont joué un rôle des plus importants, à la seule population “marseillaise” qui sera bientôt la partie folklorisable de cette population.

Le texte entérine ensuite la disparition du régime honni des Fermes. L’oligarchie sait lâcher le lest qu’il faut pour essayer de conserver son autorité : “Naouren plus gés de Fermos, ni de Fermiers, ni sei Gardos ; encaro mens touto aquello negro engeanço, que leis proutegeavo, & que nous devouravo toutei vieous : Diras à nouestre Boun Rey que la miseri dins laqualo nous an ploungea per seis vexaciens, es à soun coumble coumo seis depradaciens, & preferan touteis la mouert à l’affroux esclavagi dins louquaou nous avien reduit ; qu’esperan de sa Justici royalo que voudra ben escarta per toujours de sa boueno Villo de Marsillo touteis aqueleis maoufatans, & nous douna d’hounestis gens, per nous rendre uno justici plus prounto & men devouranto”.

Thèmes qui sont alors effectivement communs dans toutes les déclarations du Tiers, y compris celles du Haut-Tiers auxquel appartiennent les élites oligarchiques marseillaises. La force du passage, en dépit de quelques préciosités, emprunte ici plus à l’énergie dialectale tant vantée qu’aux politesses françaises.

Le texte se clôt par un salut, ambigu encore une fois, à la milice bourgoise que Caraman, dès son arrivée, vient de dissoudre, et remplacer par une nouvelle garde aux ordres de l’oligarchie. Seul le nom est conservé, et toute l’ambiguïté du passage fonctionne sur cette identité de nom. “Que noustro bravo Jouinesse a laqualo aven tan d’aoubligaciens, & de laqualo pourrent recounouisse leis servicis, continuara de counsacra seis veillos à la gardo de nouestro villo, souto l’autourisatien & leis ordres immediats de sa Majestà, en pourtan lou noum ben merita de Corps rouyal e la Jouinesso de Marsillo ; l’hounour sera toujours la baso & lou moutif doou zelo de seis Sourdats, coumo de sieis Oouficiers, l’admiracien de l’univers, & la vivo recouneissenço de la Patrio sera toujours sa digno recompenso”.

Le texte est donc clairement daté de ces journées de fin mai où la milice marseillaise est reprise en main par l’oligarchie et le pouvoir royal. Quel sens peut avoir, dans ces conditions, une prise en compte dialectale de cette décision ? S’adresse-t-on ici aux portefaix, nombreux dans la garde bourgeoise, aux côtés de la jeunesse à proprement parler bourgeoise ? Portefaix dont bien souvent, effectivement, la seule langue était le provençal ? Ou plus simplement tente-t-on une opération d’avalisation populaire d’une mesure qui ne rencontrera dans les faits que très peu d’échos populaires : les officiers nommés par les notables ne trouveront dans les maigres troupes qui voudront bien les suivre que bien peu de “vrais” Marseillais, et beaucoup plus de ces étrangers que l’on accusait, par ailleurs, de tous les maux.

Il faut remarquer d’ailleurs qu’en ce qui la concerne, la Jeunesse Citoyenne ne sentait nullement dans son entreprise la nécessité d’un recours à l’écriture du dialecte. Son arme est le français. Ainsi de sa déclaration du 14 mai [77], qui précède immédiatement l’entrée de De Caraman : “L’excessive cherté des comestibles et l’extrème misère du Peuple avoient excité dans Marseille des mécontentemens & des murmures. Le Fermier établi par une Administration forcée, devenu suspect & même odieux par son ambition démesurée & ses exactions, étoit l’objet de la haine publique. Dans un premier mouvement de trouble & d’indignation, des vagabonds & des gens sans aveu, abusant de la circonstance, se portèrent à des voies de fait pour satisfaire leur propre cupidité. Marseille étoit en danger. Pour arrêter le cours de ces projets désastreux, la Jeunesse-Citoyenne se présenta, & Messieurs les Officiers Municipaux l’invitèrent & l’autorisèrent à se réunir pour veiller à la sûreté de la Patrie. Telle est la cause & le principe de la Garde-Citoyenne.

La Jeunesse s’est acquittée de ce glorieux emploi & des engagemens qu’il entraînait avec autant de zèle que de prudence. Les brigands ont disparu. Marseille a ressenti les bons effets & reconnu la nécessité d’une Garde-Bourgeoise, à laquelle on doit le rétablissement du calme & de l’ordre. Mais ce dévouement héroïque a donné de l’ombrage & des craintes à des hommes puissants, intéressés à propager les abus ; on s’est efforcé de le peindre comme un pas vers l’indépendance ; on a voulu persuader au Souverain qu’au lieu de pacifier les troubles, la Jeunesse-Citoyenne les fomentait ; qu’elle usurpait un pouvoir arbitraire ; enfin, qu’on sollicitait des ordres prompts & rigoureux pour réprimer ces prétendus attentats aux droits de l’autorité suprême”.

Les signataires, parmi lesquels on relève quantité de noms de futurs et importants participants aux différents épisodes de la Révolution à Marseille, attestent donc que Marseille “jouit encore aujourd’hui, d’une paix profonde”. Ils dénoncent les calomnies et font confiance au Monarque et à ses représentants.

Il n’y a pas, dans cette force bourgeoise, de tentations populistes qui peuvent la pousser à un recours à l’écrit dialectal. La transgression d’une diglossie unanimement acceptée ne pouvait venir que de ceux que le nouvel ordre des choses dérangeait. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, que l’oralité commune ne soit pas dialectale : Lieutaud, un des chefs de la milice bourgeoise, est un jeune bourgeois aisé, fils de mercier, qui se plaît à s’entourer d’hommes du peuple et se taille en ce domaine une réputation ambiguë. Nul doute que le rapport aux portefaix, par exemple, qui constituent les troupes de choc de la jeunesse bourgeoise, ne soit un rapport dialectal. Mais l’image que la jeune bourgeoisie patriote marseillaise tient à donner d’elle même est celle de la francitude : tant pour se laver du moindre soupçon d’indépendance, de particularisme, que pour respecter son propre imaginaire, ses propres valeurs culturelles où le dialecte n’avait aucune raison d’accéder à l’écrit.

Sa provençalité est à peine évoquée. Ainsi, dans des vers adressés à De Caraman [78] on peut lire :

Victor fut saint, & fut guerrier :

Vous êtes l’un, vous serez l’autre :

Car vous unissez au laurier

Les douces vertus d’un apôtre.

Vous gouvernez les Provençaux

(Bons par le coeur, vifs par la tête),

Comme les Bergers leurs troupeaux,

Avec le bout de la houlête.

M. de B... [79] qui lui adresse ces niaiseries utilise un ethnotype déjà bien en place, qui a ici le mérite à ses yeux de dédramatiser la situation.

Dans les vers adressés à la Garde Bourgeoise, au contraire, bien plus que la provençalité ethnique c’est la galanterie toute française qui est mise en avant.

Honneur aux bataillons bourgeois.

Je célébrai, dans son aurore,

Ce corps ressuscité, que l’on vit autrefois,

Sous mille noms que l’on ignore,

Faire d’admirables exploits.

Un peu de chaleur Provençale

De ce dernier, décida quelquefois

La marche légère, inégale.

(C’est toujours tard qu’on accepte des lois).

Mais bien moins pétulant qu’habile,

(Malgré quelques gaietés, quelques petits abus)

Et toujours à l’honneur docile,

A son service très utile,

On doit le souvenir qu’on accorde aux vertus. /.../

Ainsi formés, Messieurs, en cohortes nouvelles,

Prompts à vous rassembler, prompts à tout prévenir,

Vous succédez très bien à vos premiers modèles,

Et vous aurez comme eux un nom dans l’avenir.

Vous prévenez le bruit, vous fixez des querelles,

Vous happez les voleurs. Nous vous devons beaucoup,

Mais vous feriez encore un plus beau coup,

Si vous happiez aussi les beautés infidèles [80].

Dans ces conditions, le paragraphe final du texte dialectal adressé à Caraman peut prendre une signification qui dépasse la rhétorique facile : “Aprés aco, souhetan que vives assez per veire teis enfans & seis descendens, toutei l’hounour & la gloiro doou Rouyaoume de Franço, coumo lou soun de ta famillo. Que noustre bouen Rey counouisse ben à foun toun zelo & ta proubita, & que lou recoumpensé de touto sa counfianço & de soun amitié ; & qu’enfin, la Prouvenço hurouso, & Marsillo sauvado deis piegis abouminables deis Ennemis doou Trône & doou repaou public, elevoun à ta gloiro un mounumen que publie teis vertus à la pousterita la plus reculado”.

Si donc le dialecte ne sert, dans le salut formel à la rénovation entreprise, qu’à nier le mouvement, on conçoit que la jeunesse citoyenne, dont la liste propose le nom de bien des amateurs de l’idiome natal, laisse à l’oligarchie discréditée cet usage pervers. C’est en français qu’elle mène son combat [81], tout au long de l’année 1789, jusqu’à sa victoire assurée début 1790.

La brochure déjà évoquée, Quès-à-Co ? ou histoire des Troubles et révolutions modernes de Marseille, 1789, situe bien la place des deux langues dans la bataille politique. Seule référence provençale, mais éclatante, l’expression toute faite du titre (d’ailleurs retombée de Paris, où elle est utilisée dans les polémiques), renvoie à l’interrogation lassée d’une ville qui a fait la révolution sans encore en recueillir les fruits.

Les textes dialectaux, officiels et semi-officiels, du printemps 1789, témoignent d’une utilisation défensive de l’idiome. Et, du côté du Tiers-Etat, il semble que l’intervention réelle des masses a coupé net la pulsion d’écriture d’un Astier, par exemple. Il n’y a pas d’usage offensif du Tiers. La scène est vide.

suite : Thèse, la période révolutionnaire (3)


[1] Lou marca de Carpentra capitalou dou Coumta Venaissin, pouemou coumiquou coumpousa per un troubadour inconnu, l’an dei grossou jaladou (1789). Cf. infra, “Bibliographie, 1789”. Leis embarras dou marca dé Carpentras, etc. Les graphies des différents manuscrits diffèrent, et la graphie des mêmes mots peut grandement varier à l’intérieur du même manuscrit.

[2] Fiel, Lou Marca de Carpentra, prologue.

[3] Fiel, Lou Marca de Carpentra, chant I.

[4] Fiel, Lou Marca de Carpentra, prologue.

[5] Le jeune Anres, de Carpentras (Cf.infra “Consulat”), écrit en 1803 au début de Lou Pés énléva : “D’ooutour n’en counéissé unou armadou : / Y a qu’un moumén qu’ai rescountra / Lou pèrou Fièl, qué déclamavou / Soun bèou Marca dé Carpéntra ; / Mémé lou moundé s’acampavou ! ”

[6] Coye, Le Délire. Arles, 1749.“Est-ce la divine Calliope qui m’a inspiré dans ces vers, ou quelqu’une de ses doctes soeurs ? Je l’ignore. Il y a quelque chose de si singulier dans la conduite de ce Poëme, que je ne sais dans quel genre le placer : je me plains, je censure, je moralise, je badine tour-à-tour, je mêle le sacré et le profane, je concilie la religion et la fable ; en un mot, mon plan est vaste et ne porte, pour ainsi dire, sur aucun sujet. J’écris dans l’idiome de ma patrie, parce qu’on ne m’a jamais enseigné d’autre langage ; et je mets mon Délire au jour, non pour aspirer aux fastes de l’immortalité, mais parce qu’on me l’a demandé. S’il est bon, le public est un Juge trop équitable pour le trouver mauvais ; et s’il est mauvais, toutes les raisons du monde ne le feraient pas trouver bon : ainsi je n’en dirai plus rien”.

[7] La Pate enlevade, poueme coumpousa per un troubadour qu’ei revengu exprés de l’autre mounde, per celebra l’histoire que fai lou sujé d’aques poueme , Carpentras, 1740. Inspirée de l’affrontement burlesque de deux quartiers de la ville au sujet d’une fontaine, la pièce est le plus souvent attribuée au médecin Brutinel. Elle a suscité une réponse de même registre. La pate enlevade est rééditée dans les Pouemos Carpentrassiens, Carpentras, Devillario, 1857. Fiel, jugé sans doute insignifiant, ou peut-être oublié, puisque non publié en son temps, n’a pas cet honneur.

[8] On lit au chan premié de la Pate enlevade : “Quu es aqueu pouëte enrouma, / Cridou certain apouticari,/ Qu’auzou entreprendre de rima,/ Din noste lengage vulgari,/ Un fait que n’ei pas ourdinari,/ Din louquau de gén distingua/ An fa glori de s’emplega ?/ Fau que siegue ben temerari !/ D’un bon francé poudié-ti pa/ Enlumina sei persounage ?/ Semblou que voou nou mespresa ...”. A quoi l’auteur répond : “Mé coundané pa sén m’entendre./ Din dous mo vau vou désarma ; /Cessa doun de vous allarma,/ Car ieu farieu tout per vous plaire ;/ Mai sieu ben aise que saché/ Que l’ignourence de moun paire/ Fai que sabe pa lou francé”. Mais il s’en réfère aussitôt à des écrits provençaux répandus, et appréciés, “L’aï de Paulé, Lou pourtrait de l’abbé de Brante, libre ben escri, / Dequu la lecture poou plaire”. Fiel, un demi-siècle après, pose pleinement son acte d’écriture en fait d’inculture, et de nature, sans référence à un texte provençal compensateur.

[9] Sa description de l’Inguebertine passe en revue les écrivains de l’antiquité grecque, latine, les classiques français du 17e siècle et les auteurs du siècle, mais n’évoque pas les troubadours. Par contre, Fiel se désigne comme le troubadour qui inspecte la bibliothèque.

[10] Fiel est auteur de diverses pièces satiriques contre les juifs, dont une est datée de 1779.

[11] Présentation du texte dans le manuscrit communiqué, par Anres sans doute, à Requien. B.M.Avignon, ms 2715. Ce manuscrit attribue le sermon au cardinal Sadolet, évêque de Carpentras.

[12] Ainsi se conclut le Sermon. On comparera cette version avec celle, quelque peu différente, qu’en donne l’Armana Prouvençau pèr lou bèl an de Diéu 1875, adouba e publica de la man di Felibre, Avignon, Roumanille, 1875.

[13] Sur les communautés juives, on se reportera à R.Moulinas, Les Juifs du Pape, op.cit. Sur la littérature judéo-comtadine, Cf.P.Gardy, l’Ecriture occitane, op.cit. p.296 sq.

[14] Il faut tout l’embarras d’une communauté, comme celle de Mazargues, près de Marseille, barrée dans ses droits par la réaction nobiliaire, pour que le provençal des vieilles chartes affleure : “Les Terres, Bosques de Seguin, avec les Possessions, Terres & Bosques des heoirs de Jean & Monet de Pontevés. La terre de fantin Balin & le Valla de Canferme. L’affart de Luminée qui est la Montagne de la Maucaussade, laquelle est Aigue pendante vers la dite Bastide del dich Mr.Vivaud Boniface, embé la Colle de Sormiou aussi Aigue pendante vers ladite Bastide”. Doléances des Habitans de Mazargues.

[15] Rares sont les traces d’une oralité dialectale dans les assemblées : Aux Pennes, près d’Aix, ’ledit cahier n’a été dressé qu’après avoir entendu tous ceux qui composent le conseil général, au nombre de 253, et après avoir fait lecture de chaque article en français et en provençal, ouï unanimement, approuvé par acclamations à cris redoublés à chaque article le contenu dudit cahier’.

[16] Cet Apologue, qui semble avoir été assez répandu, présente deux champs, “Feu”, le champ utile, et “Fief”, le champ inculte et son colombier dont les pigeons vont piller le voisinage. La justice met à bas le colombier.

[17] Délibération du Conseil Général de tous chefs de famille de la ville de Sisteron, du 19 février 1789. Aix, Gibelin-David, Emeric-David. p.8.

[18] Le décrochage des études provençalistes avec les données élémentaires de la recherche historique s’exprime bien dans le fait que les rares présentations provençalistes du discours provençal de Sisteron n’ont jamais mentionné la liste des présents, qui termine le texte. Bonne image de la petite ville, cette liste donne, pour les signataires, 2 seigneurs, 2 consuls, et pour le groupe des élites acculturées et de leurs satellites, 3 officiers de l’armée, 2 conseillers du roi, 3 procureurs, 2 notaires, 7 avocats, 1 fidélier, 2 greffiers, 2 ecclésiastiques, 3 médecins, 1 praticien, 3 huissiers, 1 receveur des domaines, 1 receveur des fermes et son brigadier, 3 régents ; 16 bourgeois, 13 négociants, 10 marchands, 2 ss.ind. constituent un groupe culturellement intermédiaire. Les artisans, dont les statuts sont évidemment fort différents, sont pour la plupart maîtres : ils constituent la majorité des signataires : 3 aubergistes, 1 apothicaire, 1 azinier, 2 bâtiers, 4 boulangers, 1 boucher, 4 bourreliers, 1 cafetier, 2 cardeurs, 4 chapeliers, 16 cordonniers, 1 couvreur, 1 droguiste, 1 hôte, 5 maçons, 4 maréchal-ferrants, 5 menuisiers 2 muletiers, 1 pharmacien, 1 peigneur, 2 orfèvres, 7 perruquiers, 1 portefaix, 1 revendeurs, 2 selliers, 5 serruriers, 7 tailleurs, 3 tanneurs, 1 traiteur, 3 tisseurs, 1 tonnelier. Plus ou moins acculturés en français, ces artisans sont en tout cas à même de signer leur nom. 7 travailleurs, 4 ménagers seulement sont signataires : les autres constituent sans doute le gros des analphabètes, et sans doute aussi de ceux qui comprennent mal le français : “Les autres particuliers, présents à la Délibération, au nombre de plus de deux cents, ont déclaré ne savoir signer”.

[19] Délibération du Conseil général de tous chefs de famille de la Ville de Sisteron. Aix, des imprimeries de Gibelin-David & Emeric-David, Imprimeurs du Roi & de la Ville de Sisteron, 1789.

[20] Noël-Paul Hodoul, Sisteron, 1746-1809.

[21] Nous donnons de longs extraits des textes français et ocitan in “L’intervention publique en dialecte”, Cahiers critiques du Patrimoine 1986-2, pp.33-110.

[22] Délibération du Conseil Général de la ville de Sisteron. 5 mars 1789. Aix, Gibelin-David,Emeric-David.

[23] A.C.Auriol BB21 fol.78-79.

[24] Cf. la récente mise au point de M.Cubells, “Les mouvements populaires du printemps 1789 en Provence”, Provence historique, 1986, fasc.145, pp.309-323.

[25] Le compte-rendu de l’assemblée générale d’Auriol est lui aussi terminé par la liste, non des signataires, mais des présents : nous avons ici une image plus fidèle de la composition sociologique de la communauté, mais par un reflet fidèle de son niveau d’acculturation. Tout au plus peut-on penser qu’une telle liste implique que peu savent signer. Comme pour le texte de Sisteron, les rares présentations de ce document le dédient à la “langue provençale”, sans référence précise à la composition de la communauté.

[26] J.J.L.Barges, Documents sur l’Histoire de l’Eglise d’Auriol et de son clergé pendant la Révolution française de 1789 à 1804, Paris, 1888.

[27] M.Mauron, Textes politiques de l’époque révolutionnaire en langue provençale, Saint-Remy, 1986.

[28] Marcel Bonnet, Astier, poète-troubadour, Saint-Rémy, Escolo dis Aupiho, 1971.

[29] Ainsi Pellissier, auteur de ce Catéchisme du Tiers-Etat si répandu.

[30] Remarquons que, dans les deux éditions que nous connaissons, la graphie utilisée est la graphie “provençale commune” que le Journal de la Langue Françoise ou l’édition sur feuille volante des chansons d’Astier proposaient déjà, et non sa graphie rhodanienne utilisée dans son épître à Morel, en 1784, par exemple. Le choix graphique est peut-être en accord avec l’ampleur du public potentiel.

[31] Le nom est assez répandu à Aix et dans la région. S’agit-il d’une proche de Chansaud, procureur au Parlement, que nous retrouvons en 1790 substitut, puis procureur de la Commune d’Aix ?

[32] Cf, in Facétie Provençales, Marseille, Chardon, 1815, le Dialoguo De dous paysans d’oou Martegue, habitans lou quartié de Sant-brnabeou, et d’un Barbié d’oou quartié de St.Loup, en si rescountran din la Villo” : “lou moussu fin et troou curieu / Rende lou païsan renadieu ; / Si foou ben lia la jarretiero, / Quand la de pan à la paniero, / Leis païsans soun leou sadoulas ; / Ren et ren fan d’enfans gielas ...”.

[33] Bonnet Bonneville, sans doute, dans un registre différent du registre d’Astier, propose une langue plus “authentique” que celle des textes de communication efficace.

[34] Berenger, Soirées Provençales, Paris, Nyon, 1786.

[35] La Délibération de Sisteron date du 19 février : elle est aussitôt imprimée et diffusée auprès des communautés provençales. Le temps presse, puisqu’il faut faire pression immédiate sur les autorités. Caraman lui répond publiquement début Mars, après l’avoir transmise à Paris. Il est donc vraisemblable qu’Astier, comme tout notable patriote, aura eu un des 400 exemplaires en main. D’autant qu’il est très lié à Bouche. Son texte est daté du 18 mars, les premières émeutes éclatent les 23-25 mars. Il serait intéressant de pouvoir connaître les dates des différentes éditions de l’épître. Certaines datent-elles d’après le 18 mars ? Ou cette date indiquée sur l’une d’elle est-elle une prise de responsabilité, ou inversement un alibi, par rapport aux troubles ?

[36] Sur l’affiche, Cf.bibliographie. Les émeutes éclatent dans la dernière semaine de mars, et l’affiche date au plus tard du 1er avril. Cf.Henry, Histoire de Toulon de 1789 au Consulat, Toulon, 1855 : “Dans d’aussi graves circonstances, le parlement d’Aix crut devoir faire intervenir son autorité, et le 1er d’avril, il rendit un Arrêt, toutes les chambres asemblées, pour défendre les attroupements, déclarant coupables de rébellion et criminels de lèze-majesté tous ceux qui, de quelque état et condition qu’ils fussent, tenteraient d’émouvoir le peuple et de le pousser au désordre, et tous ceux qui se permettraient quelque acte attentatoire à la propriété ou à tout droit quelconque. De son côté le lieutenant-général commandant ce qu’on appelait la 8e division de Provence, c’est-à-dire Toulon et ses environs, adressa, ce même jour, une proclamation au peuple des villages pour leur faire de paternelles représentations, et il la fit rédiger en langue provençale, bien que cet idiôme fut abandonné depuis très longtemps pour les actes publics et authentiques”.

[37] Fauris de Saint-Vincens, ms 1037, f°841, B.M.Méjanes.

[38] H.Lauvergne, Histoire de la Révolution française dans le département du Var depuis 1789 jusqu’à 1798, Toulon, Monge et Villamus, 1839, p.8. Lauvergne, tout à fait hostile à la Révolution, ne donne pas plus d’explications : il semble faire allusion à des faits qui apparaissaient évidents à une époque où les derniers témoins des débuts de la Révolution sont encore vivants.

[39] Cf. Lettres patentes et déclaration du Roi, concernant les troubles de Provence, du 16 avril 1789. Une incidente montre comment le mépris affiché à l’agard de ce peuple que l’on veut dorénavant terroriser se couvre de l’ordinaire xénophobie : “Des esprits inquiets, en s’associant des hommes sans état et sans domicile, dont plusieurs sont étrangers à la province, sont parvenus à abuser de la crédulité d’une multitude toujours facile à séduire”. Quelle différence de ton avec l’affiche paternaliste !

[40] Lettro d’un païsan prouvençaou à seis amis, Aix, imp.Gibelin-David & Emeric David, 1789.

[41] La Lettro applique assez rigoureusement les normes d’Achard (qui lui soutenait les débuts de la révolution), auxquelles elle ajoute, fait inhabituel, une accentuation sur les syllabes toniques.

[42] Hypothèse avancée par les présentateurs du texte, in C.Mauron, Textes politiques en langue provençale de la période révolutionnaire, Saint-Rémy, 1986.

[43] Cf.R.Merle, in “L’intervention dialectale”, Cahiers critiques du patrimoine, Révolution, contre-Révolution, 1986,2.

[44] Jean Michel Bardet Gibelin, Les Gibelin, les David, et quelques autres. Enquête sur une famille aixoise, 1597-1914, Aix, La pensée universitaire, 1897.

[45] Il reste que, le temps d’une grande peur des possédants, le dialecte avait fait irruption dans l’écrit, et y laissera trace. La Lettro est un texte répandu. Elle figurera dans des bibliothèques ultra plus tard. Nous en trouvons mention dans celle de Gariel, le légitimiste beau-frère d’Honnorat.

[46] Lou Mariagi de Margarido, Marseille, Mossy, 1781. Le texte est signalé, avec des visées différentes, par Robert Ambard, La comédie en Provence au XVIIIe siècle, Aix, La Pensée universitaire, 1956, et Maurice Agulhon, La vie sociale en Provence intérieure au lendemain de la Révolution, Paris, S.Et.Robespierristes, 1970. Cf. supra, I.“Le théâtre”.

[47] Cf.Maurice Agulhon, La vie sociale ..., op.cit. note 16.

[48] Monique Cubells relève 4 cas attestables d’une éventuelle participation de notables aux troubles : Brignoles, Besse, Le Luc, Les Mées.

[49] Mistral, bon collecteur, ne peut donner que quelques bribes concernant Mirabeau.

[50] A.C.Le Puget, Conseil général tenu le 3 may 1789.

[51] L’amnistie des émeutiers condamnés a été demandée par le Parlement le 23 juillet et enregistrée le 11 août.

[52] A.C.Toulon, L 326 h3 1 lettre non datée, relative au conseil du 16 août.

[53] Ces deux derniers vers reprennent le refrain d’une chanson à la mode popularisée par Bonnet Bonneville, comédien marseillais. Cf. infra, “1790, le théâtre marseillais”.

[54] Il s’agit de l’émeute du 28 mars. Les cris s’adressent au Maire.

[55] A.C.Le Puget. Conseil tenu le 16 août 1789.

[56] id.

[57] Cf.Maurice Agulhon, op.cit.

[58] “nous n’en craignons pas le licol”. Les dénonciations du Maire ne pouront plus entraîner de répression de la part de Caraman.

[59] A.C.Toulon. texte cité supra.

[60] cette zone est à nouveau secouée par les troubles de l’été 1792, alors les ’Missionnaires jacobins’ parcourent la Provence.

[61] Rapport des Commissaires de Marseille à Salernes, imprimé par ordre de la Société-Populaire de Marseille. Marseille, A.H.Jouve.

[62] J.E.Gabriel, de la Ville d’Aix, Négociant de la Ville de Marseille, à Mgr.le 1er Président et Intendant de cette province, mars 1789.

[63] J.Leflon, Eugène de Mazenod, Paris, Plon, 1957, t.1, p.48.

[64] Cf. son épître à Morel, 1784. A noter que Morel, au moment où Astier diffuse son brûlot de 1789, édite à Aix, Calmen,une pièce patriote unanimiste : “Enfans d’une commune mère,/ Pourrions-nous déchirer son sein ?/ Le frère doit-il dans son frère / Ne trouver que son assassin ? / Mon attente n’est point trompée,/ Non, ces attributs réunis,/ La Crosse, la Bêche et l’Epée/ Ne m’offrent plus que des amis”, par M.Morel, Doctrinaire.

[65] Cf. la dernière mise au point de M.Lapied, “Les mouvements populaires à Avignon et dans le Comtat Venaissin au XVIIIe siècle”, Provence Historique, 145, 1986, pp.325-338.

[66] (Fiel), Eglogue en vers patois au sujet de la révolte qui arriva à Carpentras le vendredi 27 mars 1789, par M..., Carpentras, impr.J.A.Proyet, 1789.

[67] Le texte a circulé abondamment en manuscrit, avant sa première impression en 1797 à Montpellier. Il concerne directement les habitants d’Avignon et du Comtat, dont il relate de façon burlesque un affrontement historique.

[68] Cf. la dernière mise au point de M.Cubells, “Marseille au printemps de 1789, une ville en dissidence”, Annales du Midi, t.99, n°173, 1986, pp.67-91.

[69] Ces quatre pages imprimées ne sont pas datées, et ne portent pas de nom d’imprimeur, comme si aucun des artisans marseillais n’avait voulu s’associer à la manoeuvre.

[70] Musée Arbaud, 187.

[71] Journal de Provence, 15 août 1789.

[72] A.Fabre, Rues de Marseille, Marseille, Babile, 1862, V, p.152.

[73] Barbaroux, futur dirigeant girondin, a été un des hommes de loi de cette colonie de pêcheurs catalans, dont on connaît les démélés avec les Prud’hommes pêcheurs de Marseille. Mais les Catalans, d’origine étrangère, étaient Marseillais depuis fort longtemps.

[74] C.Mauron, Textes politiques de l’époque révolutionnaire en langue provençale, Saint-Rémy, 1986, p.107,.n.2.

[75] Quès-à-Co ? ou Histoire des Troubles et Révolutions Modernes de Marseille, 1789.

[76] D’autant que, on l’a vu, les prud’hommes pêcheurs s’étaient joints aux notables qui avaient fait appel à Caraman.

[77] Déclaration de la Jeunesse-Citoyenne de Marseille, composant la Garde-Bourgeoise. Feuille volante.

[78] “A Monseigneur de Caraman le jour de sa fête”, Journal de Provence, 11 juillet 1789. Reproduit en feuille volante.

[79] S’agit-il de De Borély, chez qui s’étaient réunis les notables et prud’hommes pêcheurs pour rédiger l’appel à De Caraman ?

[80] Vers au Corps utile et respectable de la Milice Bourgeoise, feuille volante.s.l.s.d.

[81] Avec l’appui initial, et tout français, de provençalistes comme Achard, et son collaborateur du dictionnaire et de la Société philanthropique, l’abbé Ouvière, qui célèbre avec l’Heureuse journée, mars 1789, les débuts de la Révolution, avant de prendre ses distances.