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Du bon usage de la provençalité (à propos de l’école dignoise de peinture)

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

Préface à F.Blaise, L’école dignoise, F.R.A.H.P. 2006

Du bon usage de la provençalité...

Le visiteur, même pressé, qui passerait à Digne, aurait bien tort de ne pas donner un peu de son temps au Musée Gassendi, et notamment à la grande salle du quatrième étage consacrée à la mise en peinture du paysage provençal, dans la très parlante différence - complémentarité entre les œuvres locales “traditionnelles”, essentiellement celle des deux Martin, père et fils (à l’origine du musée, inauguré en 1889), et celles des tendances provençales “modernistes” d’alors (collection Martin). 
Ces deux Martin, Paul et Étienne, ont récemment été honorés à Marseille par une exposition qui voulait mettre “en parallèle deux villes antagonistes, l’une industrielle [Marseille], l’autre rurale [Digne]”... 
Exposition qui donnait magnifiquement à voir, et en même temps, quelque peu paradoxalement, renvoyait en quelque sorte ces créateurs dans les rangs, fournis, des “presque peintres”, voire des “non peintres”. 
Exposition qui montrait aussi combien, dans le monde de la critique artistique, semble établi le consensus selon lequel c’est à travers l’incontournable filtre mistralien que les Martin auraient traité Digne et le terroir natal, Paul porteur de l’utopie d’une Provence éternelle, Étienne, ancré dans le mythe d’une Provence immobile, défenseur de la nature, de la ruralité et des traditions provençales face à l’essor de l’industrialisation. Et ce d’autant plus clairement que la réussite professionnelle et culturelle des Martin à Marseille ne leur laissait rien ignorer de la modernité urbaine et des courants artistiques nationaux.

Voire. Ce n’est pas offenser le génie de Mistral que considérer combien, loin de susciter un engouement pour la ruralité arcadique en cette seconde moitié du XIXème siècle, c’est en s’inscrivant dans ce courant général, et national, que tant de félibres ont alors cherché la reconnaissance. Les collections des musées de France attestent que toutes les provinces, y compris les plus dépourvues de revendications linguistiques à la provençale, ont vu naître des œuvres mettant en scène ce qu’on attribue ici à l’influence mistralienne. 
Pour autant, c’est bien à la Provence que les Martin dédient leurs productions. Mais quelle Provence ? Celle dont le conservatisme maurrassien fait un rempart contre les vents mauvais des temps nouveaux, fils de 1789 ? Certes, les Martin sont en politique des conservateurs, et ils ne s’en cachent pas. Pour autant, faut-il lire leur peinture en conséquence directe de cet engagement ? Le rapport d’une création à l’idéologie du créateur est une donne complexe, qu’il convient de manier avec la plus grande précaution. Ceux qui ont étudié le Marseillais Gelu en savent quelque chose. 
C’est sans doute dans un enracinement géographique et humain spécifique qu’il faut situer l’originalité provençale des Martin. 

C’est de la complémentarité de deux mondes, Provence haute et Provence basse (géographiquement s’entend), qu’est née la Provence historique. La Provence est un espace façonné par les hommes, celui d’une communauté humaine bâtie séculairement sur les solidarités économiques et démographiques du pays bas et du pays haut. Solidarités dont les fameuses transhumances sont emblématiques, tout autant que la lente et massive descente des populations “gavotes” vers le Sud. L’avènement du capitalisme national, puis international, a grandement modifié ces solidarités, quand il ne les a pas inversées ou annulées.
C’est dire que l’Histoire, aussi prégnante soit-elle, n’est qu’une des clés du présent et de l’avenir, et qu’elle ne saurait fonder le culte d’une Provence éternelle et immuable, dont les générations successives ne seraient que les servants.
C’est pourtant ce que font encore quelques provençalistes vibrionnants, qui couvrent du drapeau sang et or leur méconnaissance des diversités régionales, passées et présentes. 
Verser au dossier “Provence éternelle” l’œuvre de ces peintres bas-alpins satisfera sans doute ces provençalistes, mais occulterait cette diversité géographique et humaine, dans laquelle les Martin ont puisé la vérité de leur création. Marseille, où ils ont vécu, et Digne, où ils sont revenus, ne relèvent en rien d’une Provence mythique, identifiée depuis Mirèio à l’Arcadie supposée du “triangle sacré”, entre Alpilles, Arles et Avignon.
Et c’est justement de cette dualité dialectique, Marseille capitale des “bédoins” de l’intérieur (comme la presse des années 1850 aimait qualifier les Gavots) et Digne, chétive préfecture d’un terroir en hémorragie humaine constante, que procède l’œuvre des deux Martin. Ce double décentrement leur permet de se défausser de l’emprise du “triangle sacré”. 
Défaussement sans irrespect et sans drames, mais défaussement marqué par le trauma initial du tir de barrage “provençal” contre le grand œuvre d’Honnorat. Quel érudit bas-alpin d’alors ignore combien le Dictionnaire provençal du docteur de Digne, matrice du Trésor de Mistral, fut combattu et renvoyé aux oubliettes de l’histoire par Roumanille dès les années 1840, puis par le Félibrige naissant après 1854. Et qu’on ne voie pas là opposition politique ou philosophique : Honnorat était tout aussi “Blanc” légitimiste, anti-républicain, que Roumanille. Mais, aux yeux de ces “Sudistes”, Honnorat avait eu le tort, en s’appuyant sur les particularités de son parler de la montagne (raillé voire méprisé en Basse Provence) de revenir à une graphie étymologisante et porteuse des signes grammaticaux, et par là de poser la langue d’Oc en dignité, à l’instar du français. Les saluts posthumes au grand lexicologue ne sauraient occulter l’isolement et le désespoir dans lequel il vécut ses dernières années. 
Honnorat avait été sous la Monarchie de Juillet un des initiateurs de la société savante de Digne et des Basses-Alpes. Les deux Martin reprendront le flambeau. Leur entreprise majeure, comme celle du grand félibre de Forcalquier Berluc Pérussis, sera de donner à leurs compatriotes bas-alpins les moyens de l’auto-connaissance, par la création de la société savante et par celle du musée. Par là même, ils s’inscrivaient en faux devant l’entreprise totalisante du premier Félibrige, qui voulait englober et stimuler la totalité des forces créatrices de la province. Pour ces Bas-Alpins, le Félibrige n’est pas une fin en soi, il n’est qu’un moyen, comme d’autres, pour redonner fierté et dignité au pays gavot. Berluc et les Martin ne sont pas seulement créateurs, mais fondateurs de lieux de transmission, de formation et d’échange. 
Aussi bien, si le premier Martin sera félibre, le second ne le sera pas, tout admirateur de Mistral qu’il était. Plus encore peut-être que pour son père, pour lui, l’essentiel se jouait ailleurs, dans l’œuvre. 
Cette œuvre des Martin est au cœur de l’ouvrage (passionnel, et passionnant) de Francis Blaise.
Cette œuvre, F.Blaise la situe dans une continuité, celle d’un lieu, le pays dignois, tel qu’il est peint et dessiné depuis la révélation Constantin, à l’orée du XIXème siècle, jusqu’à la modeste mais vivante compagnie des premières décennies du XXème. Continuité inscrite dès l’origine dans un des acquis (fugitifs) de la grande Révolution : dans ce minuscule chef-lieu, l’institution d’une école centrale où vient enseigner le portraitiste Constantin, qui y trouve la révélation d’un paysage vierge de tout filtre culturel antérieur et convenu, et par là inaugure une ère nouvelle. Continuité provisoirement rompue dès l’Empire par la fin de l’école, la médiocrité des ressources et de la vie culturelle locales, mais renouée sous la Monarchie de Juillet, puis affirmée, dans la seconde moitié du siècle, avec les Martin. 
Ce qui frappe dans cette production “gavote”, c’est justement l’absence de ce qui a pu caractériser la “provençalité” pour tant de contemporains : violence des contrastes dans les paysages, exotisme intérieur dans la représentation des habitants. Constantin l’initiateur est l’homme du questionnement sur le problème de la lumière, tel que les ciels du pays dignois, ciels de soleil et ciels de pluie le posent, dans des paysages à l’échelle humaine. Le paysage a façonné l’homme comme il a été façonné par lui. 

Ce questionnement est poursuivi par l’aquarelliste Paul Martin, dont la douceur fait plus penser aux maîtres anglais qu’aux rudesses plus méridionales, puis par Étienne Martin dont les huiles reprennent à leur façon cette problématique. Problématique qui évacue tout pittoresque à la mode du temps, tout effet “romantique”, et qui, dans la longue patience de l’œuvre, veut rendre la vérité du petit pays, c’est-à-dire son âme, dans le rapport dialectique des gigantesques puissances naturelles orographiques, et de leur mise en humanité, génération après génération... Communion implicite de l’homme et du paysage apprivoisé. Communion provisoire. Il n’y a pas d’éternité là-dedans. Simplement le constat de ce qui a été, dans cet équilibre générateur de beauté, et de ce qui dorénavant ne pourra plus être. Passéisme ? Est-ce être passéiste et anti-progrès que se désoler de ce que l’égoïsme mercantile a fait de l’entrée de nos cités, quand ce n’est pas de leurs centres. Comment regarder sans pleurer ce qu’il est advenu de tant de nos paysages ? 
La fuite vers l’Arcadie est doublement impossible ici, tant elle est bloquée par le rapport du créateur à la réalité humaine du Haut Pays, une réalité à première vue bien absente dans la prégnance du paysage. On est ici à mille lieues de la mise en spectacle du peuple marseillais, tel que la porta Gelu, initiateur de la modernité réaliste d’un Zola. Ici, pas plus de pittoresque que de sujets socialement engagés. Le peuple “gavot” n’apparaît que dans ce qui est le drame de ces créateurs, installés dans la notoriété bourgeoise : un peuple mis à distance, et pourtant passionnément aimé. Car comment communiquer avec ce peuple énigmatique ? Comment évacuer l’incompréhension, sinon la peur, née du trauma de 1851, qui vit l’immense foule paysanne envahir la préfecture derrière le rouge drapeau de la République démocratique et sociale ? Comment comprendre dorénavant ce silence pesant, cette indifférence résignée d’un monde rural et artisanal fermé à l’initiative culturelle ? Pour Étienne Martin, la peinture est aussi un outil au service de cette communauté dont il est à la fois participant et exclu. 
La lecture des pages passionnées de F.Blaise vous permettront d’approfondir cette thématique, de la confronter aux œuvres contemporaines, et tout particulièrement à celle de Cézanne, à laquelle cet ouvrage consacre un chapitre particulièrement stimulant.
René Merle 
Agrégé d’histoire 
Docteur ès lettres 
Romancier