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À propos d’Accents

mardi 7 juillet 2020, par René MERLE

Quelques refléxions à ce sujet, après les polémiques suscitées par l’accent du nouveau premier ministre, qui me renvoient à un événement qui m’avait révulsé, l’agression contre l’accent méridional de monsieur Mélenchon [1].

En Juillet 2007, j’ai eu le plaisir d’être convié à participer (bénévolement, cela va sans dire) comme « témoin » au tournage de « Drôle d’accents », qui brasse en 52 minutes informations et témoignages sur le passé, le présent, et l’avenir des accents français. Ce film du réalisateur Marc Khanne est passé en 2008 en salles, festivals, sur des antennes régionales du grand Sud. On peut aussi naturellement en commander le DVD. 
J’ai eu ainsi le double plaisir de découvrir très sympathiquement Marc Khanne, ainsi que le mythique réalisateur Paul Carpita (décédé peu après), puisque le tournage avait lieu au domicile de ce dernier, sur les hauteurs d’une tranquille banlieue périphérique marseillaise. Comme toujours dans ces entretiens à l’emporte-pièce, où le réalisateur sollicite la spontanéité de son interlocuteur et non le laïus, il fallait répondre à chaud, sans préparation, à des questions sur les accents, (particulièrement, en l’occurrence, sur l’accent dit marseillais, dont Carpita et moi étions en quelque sorte intronisés les représentants). D’où a posteriori le sentiment de n’avoir pas exprimé la totalité de son point de vue sur un sujet plutôt complexe, en dépit des apparences.

Quoi qu’il en soit, cet entretien à trois voix m’a incité à poursuivre la réflexion sur ce sujet au-delà du tournage.
Ce qui m’amène à présenter, dans ces quelques lignes, moins que ce que j’ai pu dire que ce que j’aurais pu dire encore. Passons rapidement sur quelques considérations qui devraient être évidentes, mais dont l’expérience montre qu’elles ne font cependant pas consensus.
Tout le monde a un accent. Dire que l’on n’a pas d’accent revient à affirmer que la façon dont on prononce ses mots, dont on module sa phrase, est la seule normale, et que les autres, « ceux qui ont un accent », s’en différencient. Différenciation qui peut être appréciée péjorativement, sympathiquement, qui peut amuser (ah, le pittoresque régional) ou franchement irriter…. L’accent (celui des autres) est ainsi marqueur d’altérité par rapport à une norme jugée évidente. Ainsi, le maire de Marseille ou l’ex-secrétaire d’État aux sports Bernard Laporte ont un accent, mais le présentateur de la télévision n’en aurait pas… Ou plus exactement, le présentateur a le « bon accent », l’accent de nulle part. « L’accent de nulle part », puisque, dans l’expérience séculaire des Français, les accents sont d’abord régionaux, voire micro régionaux. Les cordes vocales des locuteurs vibrent plus ou moins encore, même s’ils l’ignorent, de la même façon dont vibraient celles des prédécesseurs, proches ou lointains, qui s’exprimaient au quotidien dans d’autres dialectes, d’autres langues que le français officiel : de la même façon que les cordes vocales d’un Italien, d’un Espagnol, d’un Russe, d’un Anglais ou d’un Arabe donnent à leur français cette coloration sonore immédiatement reconnaissable.
Il est frappant de constater combien est grande l’ignorance sur cette origine des accents. Mais après tout, on peut vivre, et bien vivre, sans se soucier des origines. La vraie question étant le statut de ces accents au présent…
Jusqu’à une époque récente, il était évident qu’à l’intérieur d’une même zone d’accent dit régional, une différenciation sociologique séparait et hiérarchisait les couches populaires et les milieux aisés et « éduqués ». À Marseille ou à Lyon par exemple, l’accent « bourgeois » (en lente mutation vers l’accent français standard, celui des milieux bourgeois de la capitale) connotait encore une différence pour des oreilles parisiennes, mais se démarquait de celui des milieux populaires, conservatoire (accent mouvant lui aussi) de l’accent « authentique ».
Cette différenciation sociologique à l’intérieur d’une zone d’accent renforçait dans ces milieux bourgeois l’infériorisation de l’accent populaire. Infériorisation qui est devenue encore plus nette quand les couches aisées et « éduquées » ont réussi à parvenir enfin à un français (presque) « sans accent ». Abandonné au seul peuple sociologique, l’accent devient alors un marqueur de classe, bien plus qu’un marqueur régional ou nationalitaire.
Pour autant, sauf rares exceptions, il n’est pas devenu un élément d’auto valorisation, voire une arme dans ce qu’il est pudiquement convenu aujourd’hui de ne plus appeler « la lutte des classes ». Tout au contraire.
Pas plus arme du peuple que ne l’était la langue du peuple. Mais signet de la non entrée dans la normalité.
Sur le long terme du siècle passé, la lente dilution des accents s’inscrit dans le même processus que celui qui aboutit au déclin, voire à la mort des langues dites régionales. Les couches aisées ou « éduquées » avaient abandonné la langue, que le peuple ne conservait que par pesanteur sociologique, et non par fidélité assumée. Jusqu’à ce que le processus d’auto correction par imitation des couches supérieures, processus à l’œuvre dans la jeunesse, amène à son tour le peuple à abandonner sa langue. Tout autant que les nécessités administratives et scolaires, ce processus, dans lequel les classes « supérieures » des régions de langues non françaises ont un rôle majeur, ont fait que le prestige de Mistral et les appels des Félibres n’ont pu enrayer le déclin d’usage réel de la langue d’Oc et l’indifférence populaire à l’égard de ce déclin. La péjoration de la langue, (et aujourd’hui de l’accent), abandonnés au peuple (sociologique) des provinces, émanait certes des locuteurs du « vrai » français, celui des milieux aisés de la capitale. Mais elle émanait aussi, et peut-être surtout, des milieux aisés ou cultivés du lieu (et ceci autant dans la capitale qu’en région). Double péjoration, non formulée, non théorisée, mais de plus en plus intériorisée dans ce peuple, et particulièrement chez les jeunes,. Le désir de ne plus en participer de cette péjoration, qui a scellé jadis la fin des parlers régionaux, scelle aujourd’hui la fin des accents régionaux, quels qu’ils soient.
Aujourd’hui, avec des différences notables selon les aires géographiques, les âges, les fonctions, etc., malgré la persistance résiduelle (assumées ou pas) de poches d’accents, la tendance évidente est à l’adoption complète par le plus grand nombre de la norme valorisante du parler médiatique. Le revival relatif de "l’accent marseillais" grâce à quelques groupes musicaux, comme le revival Ch’ti au cinéma, ne sont que paravents identitaires et de plus en plus nostalgiques pour dissimuler cette réalité.
En tout cas, chez les jeunes, (malgré répétons-le des différences notables selon les régions et les milieux sociaux), et particulièrement chez les enfants, la tendance à la substitution d’accent est un phénomène général. Il suffit d’entendre parler dans un repas de famille ou à une sortie d’école les représentants de trois générations pour s’en rendre compte. Et ce dans tout le pays. L’accent de Raimu, celui de Guignol comme celui d’Arletty sont totalement étrangers à l’immense majorité des élèves de maternelle de Marseille, de Lyon ou de Paris. Qui plus est, mimétisme générationnel bien connu, l’accent dit « des banlieues » tend à gagner la totalité de la jeunesse populaire des « quartiers », comme on les appelle gentiment.
Dans les années 1970, nombre d’occitanistes ont pensé possible une récupération par la jeunesse scolaire d’une langue d’Oc qu’elle ne parlait pas, mais dont elle avant conservé l’accent et une partie du lexique. Le francitan apparaissait coomme un vecteur de reconquête de la langue. Aujourd’hui, ce « francitan » est de plus en plus délaissé, voire inconsciemment méprisé, par cette même jeunesse. Ce qui n’est pas sans poser des problèmes pour la partie de la jeunesse scolaire et universitaire qui veut retourner à la langue d’Oc, mais n’en possède plus directement la clé phonétique.

René Merle

DROLES D’ACCENTS
Film documentaire de 52 minutes de Marc Khanne. Une coproduction "les films de la castagne, Stella production, France 3 Sud et Télépaese.
Avec la participation : de Maryvonne Barillot, Paul Carpita, Fernand Carton, François Louche, René Merle, François-Henri Soulié, Henriette Walter...

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