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Raynouard, à Brignoles
jeudi 23 octobre 2025, par
Conférence donnée à Brignoles le 4 septembre 1996, à l’invitation de la Municipalité.
Texte de l’invitation :
F.M.J. Raynouard. Homme politique engagé dans les grandes mutations de son temps (Révolution, Empire), auteur de théâtre à succès, académicien, pionnier des études romanes et provençales, Raynouard est un personnage marquant, mais mal connu, des débuts du 19e siècle. Si son action et son œuvre l’ont fixé à Paris, c’est dans son rapport à la Provence et à Brignoles qu’elles prennent tout leur sens. Raynouard de Brignoles, une évocation vivante et novatrice de ce personnage contradictoire, par René Merle, Professeur agrégé, docteur ès-Lettres.
Raynouard, de Brignoles
Mesdames, Messieurs, c’est un grand plaisir et un grand honneur pour un historien, et tout particulièrement pour un historien des usages linguistiques, de parler de Raynouard en son pays, à Brignoles.
Je ne vais pas vous infliger une longue dissertation sur Raynouard et son œuvre, simplement vous dire en quelques mots pourquoi j’ai été amené à m’intéresser à Raynouard, et en quoi sa vie et son œuvre me sont apparues comme susceptibles de nous concerner encore, en cette orée du vingt et unième siècle.
J’ai été amené il y a quelques années à présenter une thèse sur l’écriture du provençal entre 1775 et 1840. Or voyez les dates de naissance et de décès de Raynouard : 1761-1836. Dans ce travail, qui s’efforçait de mettre en perspective historique le biliguisme de nos anciens, j’ai donc souvent été amené à rencontrer Raynouard, particulièrement à travers la lecture de correspondances non éditées, dispersées dans les archives provençales. Et ainsi j’ai été conduit à donner chair à une biographie bien connue, celle proposée en 1936 par le docteur Jaubert, un Seynois de Brignoles ou un Brignolais de La Seyne, un grand provençaliste devant l’éternel.
Le Raynouard que j’ai ainsi rencontré m’est constamment apparu sous le signe d’une logique paradoxale, d’une contradiction fructueuse et paralysante à la fois.
Voilà un homme qui passe une grande partie de sa vie à Paris, mais qui depuis Paris signe toujours “Raynouard du Var”.
Voilà un homme qui siège à l’Académie française, propagatrice du français et ennemie des patois, mais c’est le même homme qui révèle la littérature provençale médiévale et qui rend sa dignité à la langue d’oc !
Raynouard est entre deux patries, la Provence et la France, entre deux langues, le provençal et le français, entre deux aspirations politiques, la démocratie locale, le pouvoir centralisé...
François Marie Just Raynouard illustre ainsi, et illustre bien, l’entrecroisement identitaire de tant de notables qui vivent le passage de la Provence au Var. Le Comté de Provence, jusqu’en 1789 uni à la France comme un principal à un principal. Le Var, enième partie d’un état-nation fondé sur l’adhésion citoyenne et l’effacement des vieilles nationalités, dont la nôtre.
Dans la formation du notable Raynouard apparaissent ainsi une succession de données, imbriquées comme des poupées gigognes.
La donnée première, c’est l’enracinement dans le petit pays : la famille paternelle à Sainte-Anastasie, Ste Anastasie où vivent toujours aujourd’hui des parents de Raynouad, l’enracinement c’est la maison bourgeoise du père (procureur) place St-Pierre à Brignoles, la propriété La Pességuière aux confins de Garéoult et Rocbaron, la propriété de Flassans...
Deuxième donnée, la conscience provençale. Cette conscience nait des études (le petit séminaire, les études de droit) que Raynouard suit dans la capitale provençale, Aix. Elle se renforce avec ses débuts d’avocat, entre le Parlement d’Aix et la cité de Brignoles. Il faut, pour bien la comprendre, mesurer quelle était la puissance et l’autonomie relative de ce Parlement, que le Roi de France avait institué au XVIe siècle pour contrôler la Provence, après l’annexion, mais qui s’était transformé en organisme de domination des privilégiés provençaux. Comme beaucoup de jeunes gens éduqués du Tiers-Etat, Raynouard est hostile au pouvoir des privilégiés, mais il est attaché aux grandes libertés des communes provençales.
Provençaliste politique, Raynouard est aussi précocement un provençaliste culturel. Il est attaché à la gloire passée de nos troubadours, qu’il défend devant l’académie de Marseille à la veille de la Révolution. Il faut mesurer là encore la contradiction. La langue des Troubadours, que tout un courant érudit etudie au XVIIIe siècle, c’est aussi, c’est encore la langue d’oc de Raynouard et de ses contemporains. Que faire de cette langue que tous parlent encore, bourgeois ou hommes du peuple, quand les bourgeois ont accès au français et le peuple demeure enclos dans sa langue maternelle. Que le peuple reste à sa place, donc dans sa langue ... Comment relier la gloire passée desTroubadours et le mépris généralisé dans les élites pour cette langue du peuple que l’on baptise patois ?
Mais à travers la provençalité affirmée du jeune avocat, perce déjà une troisième donnée. C’est la francisation culturelle et la fascination de Paris. Paris où à 23 ans Raynouard part pour se faire un nom dans les Lettres. Ce sera l’échec, et le retour au pays.
Quand la grande tempête révolutionnaire se lève, le jeune avocat est pleinement dans le mouvement. Il salue 1789, il préside à Brignoles la Société des Amis de la Constitution en 1790. Il est élu suppléant à l’assemblée législative, en 1791. Un bourgeois partisan de la Révolution, mais méfiant devant la poussée populaire. Faut-il rappeler les puissantes émeutes paysannes de notre région, entre 1789 et 1792, émeutes qui s’attaquent aussi bien aux nobles qu’aux riches ?
Quand le mouvement révolutionnaire se scinde entre modérés et montagnards, puis quand les modérés toulonnais pactisent avec les Anglais et les royalistes, Raynouard hésite. Inculpé (un peu vite) de contacts avec les rebelles toulonnais, il est emprisonné à Paris en 1794. Il est libéré après Thermidor, il demeure à Paris, écrit une tragédie. Echec.
De retour à Brignoles, administrateur, Raynouard cautionne, comme tant de modérés, la terreur blanche de l’an III.
Le retour à l’ordre bourgeois est aussi pour Raynouard retour des ambitions littéraires françaises. Il se fixe à Paris sous le Directoire. Sa tragédie Les Templiers triomphe en 1805, en réconciliant le classicisme et l’histoire de France.
L’Empereur fait de Raynouard un académicien, et un représentant du Var au corps législatif. Raynouard est de ceux qui voient en l’Empire le prolongement des Lumières, de la Révolution bourgeoise et la consolidation de ses conquêtes. Mais sa ferveur tiédit devant les guerres incessantes.
Aussi, le député du Var qui n’a pas hésité à critiquer l’Empire déclinant, va saluer la Restauration des Bourbons. Mais il n’est en rien partisan d’un retour à l’Ancien Régime. Il défend les viticulteurs, condamne l’impôt sur les boissons. Il exalte les libertés de l’ancienne Provence, librement unie à la France à condition de ne pas être subalternée.
Déçu du refus royal devant ces revendications, il salue le Napoléon des Cent Jours. Sa carrière politique s’arrête en 1815, avec la seconde Restauration. Elle témoigne d’un engagement prudent et d’un opportunisme certain, qui caractérisent tant de notables varois.
En 1815, la royauté s’installe pour longtemps. Echaudé par la politique, conscient que le succès théâtral est révolu, Raynouard commence à publier ses recherches sur la langue romano-provençale. Recherches qu’il poursuivait depuis des années. Depuis son installation à Paris en effet, il a eu accès à des manuscrits inédits, il a rencontré de nombreux érudits. La capitale, dans laquelle il vit, et où il mourra, lui offre des possibilités de travail qu’il n’aurait pas trouvées à Brignoles et à Aix.
Le propos de Raynouard est double. D’une part, il veut montrer que, lors de l’effondrement de l’empire romain, le latin vulgaire a donné naissance à la langue romane, matrice de toutes les langues néo-latines, et dont la langue d’oc, qui en nait également, est restée très proche. Raynouard est ainsi de ceux qui fondent la linguistique comparative et évolutionniste moderne. Mais d’autre part son propos est de remettre en circulation publique les textes médiévaux en langue d’oc, ceux des Troubadours au premier chef, et de témoigner de la grandeur de la civilisation occitane médiévale. Paradoxe toujours, c’est ainsi de Paris que vient la réhabilitation de la langue d’oc.
En 1816 paraît donc son Choix des Poésies originales des Troubadours. C’est le premier ouvrage d’une série placée sous patronage officiel et royal. Raynouard commençe ainsi à rendre accessible le monumental corpus des textes médiévaux en langue d’Oc. Traité de “patois” par les francisateurs, la langue d’oc apparaît avec Raynouard auréolée d’un passé de culture et de civilisation humaniste. Civilisation d’un Midi restitué dans sa totalité linguistique, de Bordeaux à Nice, des Pyrénées au nord du Massif central. Civilisation que le lecteur de l’époque voit qualifiée de romano-provençale par Raynouard, ou, néologisme qui sera mal compris en Provence, d’occitane.
Contradiction majeure là encore. Depuis la révolution, le français citoyen n’est plus l’apanage des élites. Le peuple accède au français, langue de la loi et de la promotion sociale. La bourgeoisie diffuse le français, corrolaire de la constitution d’un état centralisé et d’un marché national unifié. Quelle place dans la France nouvelle pour la langue des troubadours, demeurée vivante dans la bouche du peuple, mais de plus en plus combattue, péjorée...
Autre contradiction : la lecture des textes médiévaux montre que, avant le rattachement à la France, le provençal avait une graphie spécifique bien différente des graphies patoisantes à la française. Comment écrire le provençal moderne ? Raynouard à vrai dire ne s’était pas posé le problème d’une écriture du provençal. Mais ses disciples le lui posent. Ainsi font les jeunes varois venus étudier à Paris, et qui aimaient se regrouper autour de leur protecteur académicien. Thouron de Toulon, Reymonenq de La Roquebrussane, etc. Ainsi fait surtout Diouloufet d’Aix, premier poète provençal de ces années 1820. Raynouard est ainsi le réintroducteur en Provence d’une partie de la graphie classique dite occitane, une graphie qui dominera dans les milieux cultivés provençaux jusqu’à la naissance du félibrige, et au delà.
A ces différents égards, c’est donc un Varois, un Brignolais, un bon pratiquant du parler local, qui initie la renaissance provençale. 40 ans plus tard la gloire de Mistral la déplacera vers les bords du Rhône (en complexant les paysans varois qui croiront parler “le patois” et pas le “vrai provençal”).
A noter que cette réévaluation de la langue provençale s’accompagne d’une intervention politique (au sens large) : en 1829, Raynouard donne une Notice sur Brignoles et une Histoire du Droit municipal en France, où il demande le rétablissement des libertés communales chères au Provençaux. Il renforce ainsi un sentiment “communaliste” vivace dans le Var, et qui s’affirmera tout au long du siècle.
Raynouard est ainsi doublement aux racines de ce que sera, dans ce qu’elle a de meilleur, de non-passéiste, la renaissance d’oc contemporaine :
– conscience d’une unité linguistique des régions occitanes, inséparable d’une unité de civilisation et de valeurs humanistes.
– conscience du lien entre ce passé de dignité et les aspirations modernes au respect de l’individu, au respect des groupes humains structurés par l’histoire, à ce qui deviendra bientôt la grande aspiration démocratique du siècle.
L’homme qui disparaît en 1836 a donc doublement marqué la conscience varoise comme la conscience nationale. Profondément français et profondément provençal, profondément attaché à l’unité nationale et profondément partisan des libertés communales, il a vécu dans un écartèlement que les conditions de l’époque ne permettaient pas de solutionner équitablement.
Pour m’en tenir à sa postérité varoise, je m’appuierai sur cette étude récente, que je viens de publier, sur le texte provençal dans la presse du Var à partir du Second Empire, et jusqu’à la guerre de 14.
Vous ne serez pas étonné, passée la terrible répression de l’insurrection républicaine varoise de 1851, de voir combien la revendication communaliste de Raynouard est occultée chez nous par le Second Empire autoritaire, mais prise en compte par la jeune opposition républicaine. Par contre vous ne serez pas étonné de voir les premiers félibres, partisans de l’Empire, le saluer comme un primadier en matière linguistique.
Quand à partir de 1870 le Var s’engagera puissamment dans les combats et les conquêtes républicaines, vous ne serez pas étonnés de voir les radicaux varois, et tout particulièrement ceux de la région de Brignoles, pris dans une inextricable contradiction. La république dont ils se réclament est celle qui doit instruire le peuple, mais en français. Vous trouverez dans cet ouvrage nombre de textes de chansonniers du pays brignolais, et tout particulièrement ceux de Richier, qui défendent en provençal populaire la cause de la république, et du français.
Paradoxe majeur qui renvoie Raynouard à la seule gloire des troubadours, et non à la possibilité d’un bilinguisme populaire accepté. Les efforts du félibrige varois, dans lequel Brignoles aura une place importante, ne pourront malheureusement pas renverser la vapeur.
Vous savez tous comme moi combien les saluts à Raynouard, répétés de génération en génération, accompagneront le lent déclin, l’interminable agonie de notre belle langue populaire, et ce malgré les efforts tenaces des associations de défense de la langue. Un déclin qui n’est peut-être pas vraiment une mort . Langue morte "pas tant morte"...
Qu’il me soit donc permis, en conclusion, de souhaiter que la France accepte enfin de considérer sa diversité linguistique et culturelle non comme une tare qu’il faut extipercomme une richesse, mais comme un atout précieux, comme un gage d’avenir.
René Merle