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Les Hautes-Alpes, des Lumières à l’Empire, un laboratoire national de la francisation. À propos d’une conférence ratée.

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

Texte de l’annonce de la conférence à l’invitation de la Bibliothèque municipale de Gap : Date prévue : Vendredi 27 octobre 1989. Modalités : exposé d’une heure à une heure et demie, suivi d’un débat.
"On sait quelle place les Alpes dauphinoises ont tenue dans la francisation pratique du grand-Sud Est, auquel elles ont fourni tant de maîtres d’école. On connaît moins leur rôle dans le grand débat linguistique de la fin du 18e siècle sur les "patois" et le "français national".

A la fin de l’Ancien Régime, sous la Révolution et l’Empire, avec les publications et interventions des notables locaux (gapençais en particulier) et celles de l’administration, les Hautes-Alpes ont proposé à la France une réflexion sur "l’idiome natal" et sur le français dont les retombées nationales ont été très importantes, tant pour la mise en place de la francisation que pour l’affirmation d’une conscience linguistique d’oc.
René Merle, historien, spécialiste de l’histoire de la langue, évoquera de façon concrète et vivante ce laboratoire haut-alpin, et le climat intellectuel gapençais en particulier, en cette charnière des deux siècles, à travers la personnalité d’intervenants comme Ladoucette, l’abbé Rolland, Farnaud père et fils, Villars, etc."

Oui, vous avez bien lu la date, 1989.
Ce projet, accepté alors, et depuis repoussé, puis oublié, dort dans le purgatoire des communications érudites inédites... Il n’y a pas de quoi en faire une maladie. Pour mon compte, j’ai traité abondamment ce sujet dans des chapitres de quelques ouvrages. Peut les lire qui veut. Et il ne s’agit pas ici de solliciter qu’enfin ce vieux projet aboutisse...
Je ne suis pas frustré de conférences données à Gap. Outre celles faites à l’invitation des amis de la section départementale de l’Institut d’Études Occitanes, je me souviens par exemple d’une belle soirée polar Série Noire, après son Treize reste raide, sur invitation "culturelle officielle", Municipalité, bibliothèque, librairie... Il est vrai qu’en l’occurrence, c’était en tant que "vrai" auteur français, estampillé Gallimard, que je venais parler à la Chapelle...
Mais ce manque d’intérêt pour le croisement linguistique, hautement significatif, que fut l’entreprise haut-alpine interroge.

Peut-être souligne-t-il à sa façon l’écartèlement dans laquelle s’engage trop souvent la vie culturelle de nos villes "de province", dont la population est en total renouvellement, et où les locaux dits "de souche" sont de moins en moins nombreux :
— On laisse les mordus de la chose évoquer, entre initiés, le bon vieux temps où on parlait "patois", ou "gavot", ou "provençal", ou "occitan vivaro-alpin", appelez comme vous le voulez cette langue mise à mort. On les laisse essayer d’interesser des jeunes à une reprise d’usage de ce parler, reprise bien problématique dans un monde où la vie quotidienne et la vie culturelle se vivent en français. On salue bien sûr la culture dite locale ou régionale, mais en l’enkystant le plus souvent (avec l’accord des associations ou à leur corps défendant) dans un cadre patrimonial, passéiste et folklorisé.
— Dans le même temps, on joue le jeu de la "grande culture" : faire "descendre" sur nos préfectures et sous-préfectures, par bibliothèques et fêtes du livre interposées, tout ce que la bonne presse culturelle peut signaler comme réussites et nouveautés. On hiérarchise les productions : on veut respirer l’oxygène de l’ailleurs avec la "vraie" littérature, et se donner à l’occasion une pincée, non pas de tourtons, mais de récits du bon vieux temps, en "patois".
Cette fausse coexistence des deux langues, celle du présent et celle du passé, ne peut guère gagner, en effet, à l’évocation du violent conflit linguistique noué à la fin du XVIIIe siècle, à cet enchevêtrement des deux langues. Et on peut parfaitement vivre sans l’ignorer. Mais on peut aussi penser qu’une meilleure connaissance de ce passé aiderait au développement d’une vraie vie culturelle, y compris (au risque d’étonner les tenants du "tout français") d’une vraie vie culturelle "française".