La Seyne sur Mer

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Lamartine, la Bourgogne et le Midi

mercredi 6 mai 2020, par René MERLE

Un des critiques littéraires les plus en vue du temps, André Thibaudet, salua Mistral dans le numéro spécial de La Nouvelle Revue Française, (n°200, mai 1930), publié à l’occasion du centenaire de la naissance du poète. Dans "Lamartine et Mistral", Thibaudet évoque bien sûr la rencontre parisienne de 1858 : le jeune poète provençal de 28 ans, encore inconnu, et le poète de 68 ans, déjà quelque peu oublié, mais dont un article va assurer à Mirèio de Mistral une renommée nationale.

De cet article, j’extrais ce passage qui sera peut-être inintelligible aujourd’hui à l’usager de l’autoroute, qui traverse les régions sans les appréhender. Inintelligible aussi peut-être à qui n’a jamais entendu un mot de ce "patois" francoprovençal, qui se parla en rive droite de Saône, aux portes de Mâcon, en courte extension des parlers bressans de l’autre rive de la Saône (Milly, qui s’honore de la maison familiale des Lamartine, est dans le canton de Mâcon - Nord). Inintelligible également à qui n’a jamais entendu l’accent des anciens Bourguignons parlant leur patois d’oïl, à l’ouest de cette zone "francoprovençale".
Que les amoureux du francoprovençal, et encore plus ceux du "patois" bourguignon d’oïl, ne voient pas ici la moindre tentative d’annexer leurs parlers à la langue d’oc. Ce n’était ni le propos de Thibaudet, ni le mien.

"Il est très curieux de voir Lamartine, dans le Quarantième Entretien [1], s’envelopper, devant Mistral, du patois bourguignon, comme un chef d’État porte le grand cordon des ordres du souverain qu’il reçoit. Il dépeint ainsi sa première lecture de Mireille : " Mon habitude des patois latins, parlés uniquement par moi jusqu’à l’âge de douze ans dans les montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible." Il va sans dire que c’est une galéjade. On ne parlait pas le patois mâconnais chez Mme de Lamartine, et personne ne croira que les quelques mots qu’a pu en grapiller son fils lui aient servi de clef, soixante ans après, pour ouvrir avec cette facilité de gentilhomme la langue complexe de Saint-Rémy de Provence et de Mistral. Mais Lamartine déforme rarement la vérité : il la transforme et la transpose et l’idéalise. La Bourgogne du Midi, celle de Lamartine, n’est pas seulement la Bourgogne du Midi : c’est une Bourgogne et c’est un Midi. On y est sur les limites des patois latins, affiliés à la langue d’oc, au moment où ils cèdent insensiblement la place aux patois français d’oïl. Le Lamartine du Quarantième Entretien en même temps que le Lamartine de Jocelyn, voyons-y le Lamartine à la grande imagination géographique du discours sur les chemins de fer, celui qui appelait sa Saône natale un Bosphore d’occident, qui, dans la Marseillaise de la Paix, amenait de son fonds le plus lointain la poésie même du fleuve conciliateur :
Roule libre, et bénis ces deux sangs dans ta course.
Et le rôle du Bosphore de l’Occident, entre Châlons et Arles, c’est encore, pour Lamartine, de bénir deux sangs, d’unir deux langues, d’associer deux poètes, de créer une fédération. Cette société qu’il imagine entre son prétendu patois mâconnais et la langue de Mireille (linguistiquement d’ailleurs elle serait vraie) il n’y faut voir que le symbole d’une nature indivise lamartino-mistralienne, et, dans le tableau de la poésie française, l’équivalent de cette coupure droite, de cette vallée-route qui ne fait de la Saône et du Rhône, comme du Nil, qu’un méridien visible. Le long de ce méridien visible on voit bien, d’un geste ample, dans le Quarantième Entretien, le long bras de M. de Lamartine, par ce couloir d’eaux, de cités, de vignes et de croissante lumière qui descend vers Arles, renvoyer l’ascenseur".

Notes

[1De 1856 à sa mort, en 1869, Lamartine publie une revue mensuelle, Cours familier de littérature. Un entretien par mois. Il s’agit ici du Quarantième entretien. Paris, 1859.

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