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Le premier Félibrige et Balaguer

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

Cf. le mot clé "Balaguer" : Balaguer

Depuis sa naissance en 1854, parallèlement à l’entreprise qui se voulait au départ populaire de son Armana, puis à l’organisation du mouvement aux plans locaux et régionaux, le Félibrige [1] a misé principalement sur une renaissance littéraire pour défendre et promouvoir la langue d’Oc.
Cette floraison de publications offrit évidemment de belles réussites, à côté de textes plus quelconques ; la plus belle des réussites étant sans conteste celle de Mistral, dont la réputation nationale fut assurée dès 1859 avec la publication de Mirèio.
Pour autant, Mistral le poète était aussi Mistral l’idéologue.
Dans un article récent, j’évoquais sa prise de position "nationaliste" provençale, au sens large, (avant le "tournant" nationaliste français et conservateur clérical, effectué lors de la crise nationale de 1870-1871) : nationalisme provençal tout verbal (mais qui lui valut de violentes critiques, y compris de la part des siens, comme celle d’Eugène Garcin, un des premiers félibres [2]). Et, à l’impuissance de ce nationalisme sans retombées concrètes, j’opposais l’affirmation de l’aspiration nationalitaire catalane.

La photographie [3] présentée ici est fort intéressante à cet égard. Nous sommes en 1866. Mistral termine l’écriture de son second grand poème, Calendau. Autour du Maître [4], l’air inspiré dans la pose, sont regroupés quatre des six compagnons avec lesquels il avait fondé le Félibrige en 1854 : Théodore Aubanel [3], Jean Brunet [5], Anselme Mathieu [9], Joseph Roumanille [13], auxquels se sont joints d’autres auteurs et félibres : leur aîné Antoine Crousillat, de Salon [10], l’Irlandais (mais oui !) William-Charles Bonaparte-Wyse [2], le Comtadin Félix Gras [1], le Nîmois Louis Roumieux [12], ainsi que le peintre avignonais Pierre Grivolas [11]. Mais le personnage central en l’occurrence est sans doute, l’air farouche, le Catalan d’Espagne Victor Balaguer [6].
Exilé en France pour des raisons politiques, ce militant libéral fut accueilli à Avignon par Jean Brunet [5], peintre décorateur et verrier d’art, républicain fervent et franc-maçon comme Balaguer. (À noter sur la photo la présence de Mme Brunet [8], qui, plus encore que les autres Félibres, était liée au couple Mallarmé). On le constate, à côté du très réactionnaire et royaliste Roumanille, et du pieux Aubanel, le petit groupe des amis de Mistral compte des républicains convaincus comme Brunet et Gras [1], alors que l’opinion des autres, y compris celle de Mistral, s’en tient plutôt au placide ralliement à l’Empire.
Balaguer est vite adopté par le groupe des Félibres, et ce partisan décidé de la "Renaixença" politique et culturelle catalane [4] fait profonde impression sur Mistral. C’est à Balaguer que Mistral dédie en août 1866 son superbe poème La Coumtesso, véritable hymne à l’indépendance de la Provence et du Midi conquis par les "Franchimands" (on en trouvera facilement le texte sur le Net). Et c’est dans la même optique que le début de Calendal exalte la résistance des Méridionaux (et des Catalans), à l’envahisseur français lors de la Croisade des Albigeois (ce qui valut à Mistral un refus de publication par deux éditeurs d’Avignon).
Ce nationalisme, tout verbal répétons-le, et converti dans un fédéralisme plus en rapport avec les débats français du temps, ne durera qu’un temps, même si les Félibres conserveront en hymne le fameux Coupo santo qui témoigne de cette rencontre avec le catalanisme... Avec la guerre de 1870, et ses suites, nous retrouvons un Mistral converti totalement au nationalisme français, à l’idéologie conservatrice et cléricale, à l’exécration de la Commune de Paris (et de Marseille) (Cf. sur ce site).
Tout en se défendant de faire de la politique et de choisir entre Bleus, Rouges et Blancs, Mistral demeurera jusqu’à l’affaire Dreyfus et au-delà un conservateur affirmé, sans que, pour autant, le Félibrige abandonne son apolitisme de principe...

Venons-en maintenant à la rencontre physique de Victor Balaguer et des Félibres, lors de son long exil politique en France, en 1866-67. Après quelques errances, c’est à Avignon que le député libéral et franc-maçon Balaguer trouvera refuge, sans doute initialement sur l’invitation du félibre et franc-maçon Brunet, que nous avons déjà rencontré. Ce sera le coup de foudre politique et idéologique entre l’exilé et Frédéric Mistral, avec lequel il effectuera même un voyage (politique ?) à Paris.
Sur ce séjour en Provence, les hispanophones liront avec intérêt l’étude de M.-Ángeles Ciprés : "Víctor Balaguer, su exilio en Provenza"
Balaguer exil

Au moment de son retour à Barcelone en 1868, Balaguer publie une nouvelle édition, considérablement augmentée, de son ouvrage de 1861 : El trovador de Montserrat. Poesías catalanas completas de Víctor Balaguer con la traduccion en prosa castellana à la vista, La Bisbal, 1868. Avec en exergue le fameux "Patria, Fides, Amor. Divisa del Consistorio Catalan de los Juegos florales".
Et c’est tout naturellement que Balaguer dédie cet ouvrage à Frédéric Mistral, au moment où il quitte Avignon pour retrouver Barcelone :
"A Frederic Mistral
Havia vingut aqui pera passar quinze dias ; fá quinze mesos que, à excepció d’un viatge fet al Nort [à Paris] en ta companyia, m’hospedo en eixa hermosa terra de Provensa.
Pobre oreneta arrabassada de mon niu per la tempesta, he trobat aquí un niu d’amor y de flors.
Provensa ha estat pera mi lo que un jorn fóu Catalunya per’ aquells trovadors provensals que sobrevisquéren à la cayguda de la dinastia Tolosana y à la mort de la pátria independéncia. Al peu de Montserrat trobáren un refugi, y ab ell nova llar y nova pátria.
En paregudas circunstáncias vingui jo aquí, y als peus del Ventour trobi també, pobre trovador errant, una pátria, un refugi y una llar.
Lluny de ma terra estimada, escriguí algunas composicions poéticas, que aplegadas en un petit llibre volia dedicarte ; mes un amich també, - s’ha ofert en esta ocasió á estampar mas poesias completas, las publicadas y las inéditas, y al acceptar sa generosa oferta, creuria faltar à un deber sagrat si no las dedicás totas als trovadors provensals, y en representació sua á tu, á tu, Frederich Mistral, mon germá y mon mestre, á tu, la veritable, la pura y genuina personificació de la Provensa literária.
Accéptalas donchs, mon amich, y que de ta má las rébian eixos nobles trovadors, mos germanos, que avuy s’agrupan á tos costats com en torn de un símbol, de un mestre y de una bandera.
Victor Balaguer

Avinyó, (Provensa), 22 de octubre de 1867.

Je traduis littéralement :
"À Frédéric Mistral
J’étais venu ici passer quinze jours ; cela fait quinze mois que, à l’exception d’un voyage effectué au Nord en ta compagnie [le voyage à Paris, clairement politique pour Balaguer qui cherchait contacts et encouragements, politique aussi peut-être, je dis bien peut-être, pour Mistral alors tenté par le fédéralisme proudhonien, et à la recherche de contacts], j’ai séjourné dans cette belle terre de Provence.
Pauvre hirondelle arrachée à son nid par la tempête, j’ai trouvé ici un nid d’amour et de fleurs.
Provence a été pour moi ce qu’un jour fut Catalogne pour ces troubadours provençaux qui survécurent à la chute de la dynastie toulousaine et à la mort de l’indépendance de la patrie. Au pied de Montserrat ils trouvèrent un refuge, et avec lui nouveau foyer et nouvelle patrie.
En pareilles circonstances je vins ici, et au pied du Ventour ["Ventour", le mot provençal pour le mont Ventoux] je trouvai aussi, pauvre troubadour errant, une patrie, un refuge et un foyer.
Loin de ma terre chérie, j’écrivis quelques compositions poétiques, que, recueillies en un petit livre, je voulais te dédier ; mais un ami alors s’est proposé à cette occasion d’imprimer mes poésies complètes, les publiées et les inédites, et en acceptant son offre généreuse, je croirais manquer à un devoir sacré si je ne les dédiais toutes aux troubadours provençaux, et personnellement à toi, à toi Frédéric Mistral, mon frère et mon maître, à toi, la véritable, la pure et authentique personnification de la Provence littéraire.
Accepte les donc, mon ami, et que de ta main les reçoivent ces nobles troubadours, qui aujourd’hui se groupent à tes côtés comme autour d’un symbole, d’un maître et d’un drapeau.
Victor Balaguer
Avignon (Provence), 22 octobre 1867"

La lecture de l’ouvrage est tout à fait intéressante quant à ce qui peut nourrir réellement les rapports catalanistes - provençalistes.
Au plan historique, certes Balaguer utilise à fond dans l’ouvrage le souvenir de l’antique fraternité catalano-toulousaine, celui de l’intervention catalane contre la croisade française qui mit à bas l’indépendance des pays d’Oc. Mais pour l’essentiel, ses poésies célèbrent l’expansion catalane refoulant les Sarrasins et victorieuse en Méditerranée. Sans oublier la lamentation sur la perte des terres aujourd’hui françaises de la Catalogne Nord. Il n’est pas évident que cette tonalité intéresse, voire enthousiasme, nos félibres provençaux, mais bien français...
Au plan linguistique, on ne peut que constater l’étonnante dichotomie graphique. Balaguer utilise une graphie pour lui phonétique, mais dans laquelle l’érudit Mistral ne peut pas ne pas reconnaître l’antique graphie occitane dont il condamne la résurgence chez les disciples d’Honnorat. Pour autant, il maintient fermement sa graphie initiée en 1854, qui coupe radicalement avec l’étymologie et les signes grammaticaux, si visibles chez Balaguer.
De son côté Balaguer considère comme tout à fait naturelle et convenable la graphie des félibres. Il l’a d’ailleurs apprise et donne plusieurs poèmes en provençal félibréen, par exemple en juin 1867 "La morto vivento (poesia escrita en parla provensal)".
On comprend d’ailleurs que Balaguer n’ait eu aucune envie de titiller ses hôtes sur ce point, hôtes qu’il ne cesse d’encenser. Cf par exemple dans "Viva Provensa ! Avinyó, 19 de juliol de 1866" (à son arrivée donc), ce salut à la Provence et aux félibres « les modernes poetas provensals se titulan felibres, qu’es lo nom que en provensal se dòna als doctors engarregats d’ensenyar la lley al poble » !
Par ailleurs, le lecteur ne peut que s’interroger sur la langue de communication effective entre Mistral et Balaguer. L’étude de M.-Ángeles Ciprés montre que Mistral écrit le plus souvent en français à Balaguer. Et ce parler catalan que les félibres considéraient en 1861 comme un rameau du provençal, et que désormais Mistral considère plutôt comme une langue sœur, offre quand même pas mal de difficultés aux Provençaux. Mistral demande d’ailleurs à Balaguer (de retour à Barcelone) de lui envoyer un dictionnaire catalan, afin de compléter son Dictionnaire de la langue d’oc qu’il commence à mettre en œuvre.


[1Lecture indispensable : Philippe Martel, Les Félibres et leur temps. Renaissance d’oc et opinion (1850-1914), Presses universitaires de Bordeaux, coll. Saber, 2010

[2Eugène Garcin, Les Français du Nord et du Midi, Paris, Didier, 1868

[3J’emprunte cette photo au site :
http://tybalt.pagesperso-orange.fr/...
Elle a été publiée dans l’hebdomadaire Annales Politiques et Littéraires, n°1558, 4 mai 1913.

[4Cf. : Balaguer trovador.