La Seyne sur Mer

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« La Dóutrino mistralenco »

mardi 18 août 2020, par René MERLE

J’ai relu avec grand intérêt la conférence prononcée en 1907 devant l’Escolo de la Targo de Toulon par le capoulié Pierre Dévoluy, « la capoulié de l’action » : La Dóutrino mistralenco.

Il est intéressant d’en comparer les thèmes à ceux grandement diffusés par l’occitanisme contemporain.
Résumons les.
L’histoire que l’on enseigne dans les écoles n’est que celle de Paris. Elle veut ignorer qu’au Moyen Âge le sud de la Gaule, le Midi, était radicalement différent du Nord en ce qui concerne la situation sociale et politique. Au Nord la liberté politique est quasi inconnue, elle fleurit au Sud dans l’organisation des Cités et des républiques commerçantes. La loi règne et non pas l’arbitraire, et les seigneurs, grands et petits, pratiquent un patronage libéral qui semble issu de la Terre Mère. Cette civilisation d’Oc porta dans sa langue une grande culture et fit fleurir une poésie qui l’éleva au dessus de la barbarie universelle.
Pareille civilisation ne pouvait que susciter envie et appétits, et, sous un faux prétexte religieux, la barbarie du Nord déferla sur la Midi qui fut vaincu au terme d’une longue résistance nationale. Le Roi Saint Louis imposa l’Inquisition, les libertés traditionnelles furent abolies, et l’inspiration des Troubadours tarie. Ayant perdu « sa royauté de langue littéraire », la langue d’Oc se réfugia dans le peuple, dans « la forêt sauvage et vigoureuse de ses dialectes ». Peu à peu s’effaça le souvenir de la gloire passée, malgré les efforts ininterrompus d’une lignée de poètes.
Mais enfin, avec Mirèio, Mistral sortit la langue de la nuit, il pénétra la forêt touffue des dialectes, et y réveilla la Princesse endormie. Le Félibrige en naquit.
Mais ce Félibrige ne peut se résumer à une doctrine poétique. Mistral lui a donné une leçon de réalité sociale et de réalité vivante. Le salut social ne peut venir des luttes politiques. En nous enseignant le sens intime et profond des choses de la race, du foyer, du terroir, en réveillant la fierté de notre langue et de notre histoire, Mistral nous montre que les remèdes sociaux ne peuvent venir que du développement bien adapté à nos conditions de vie de toutes les initiatives « particularisto », de la reconstitution de ces cellules du corps social que sont les hommes, la famille, la région, du triomphe, en un mot, « de la vido e de l’enavans priva sus la vido e li manifestacioun publico ». Pour les Félibres donc, la question du pouvoir est une question secondaire. Changer l’étiquette du flacon ne changera rien tant qu’on n’aura pas changé le vin. Les gens qui s’enferment dans un parti « se restregnon d’autant la cabesso ». Alors que les partis politiques se proposent de changer l’étiquette, le Félibrige s’est donné la tâche d’améliorer le vin, en propageant la conscience et l’amour d’une langue que l’on pousse les Provençaux à l’abandonner au nom du Progrès et de la Démocratie. Or on ne peut faire vivre et se développer une race dans une langue et une civilisation qui n’est pas la sienne…
Le Félibrige n’est en rien séparatiste. Son véritable patriotisme français est de demander aux gens de la terre de ne pas changer sa libre vie de paysan contre une vie d’employé derrière les guichets de la ville, de ne pas laisser le terroir se dépeupler alors que, par une loi invincible et fatale, arrivent les Piémontais, les Gênois, les Italiens, remplacer en Provence les gens de la terre qui ne veulent plus la travailler…
Une instruction incolore et uniforme fait d’avance de nos écoliers les agents interchangeables de l’autorité centrale. Dépaysés chez eux, on les voit déserter sans peine une commune qui n’est pas plus la leur que les trente mille communs de France, et il n’y a guère que l’administration et l’armée qui puissent désormais leur servir de patrie.
Faire respecter le provençal, et d’abord dans les écoles, n’est pas une idée d’arriération ou une idée antifrançaise. Elle est au contraire la seule façon de conserver et d’étendre dans chaque canton de la France, cet attachement provincial et communal qui seul peut apporter la vie à la province, comme il a apporté jadis la liberté à la Suisse, l’indépendance à l’Amérique, la Renaissance à l’Italie et toute la gloire humaine à la merveilleuse Grèce.
Pour bien faire comprendre encore l’abîme qui sépare le Félibrige de la politique courante, il suffit d’envisager la question de la décentralisation, que tout le monde estime nécessaire tant l’excès de centralisation parisienne est un mal mortel. Depuis l’avènement du despotisme de l’État, tous les organismes du terroir ou régionaux ont été abattus, et l’individu se trouve, comme au temps de la décadence romaine, sous la tutelle immédiate de l’État.
Ce n’est pas à Paris et au Pouvoir qu’il faut s’adresser pour faire la décentralisation, c’est à nous-mêmes, « en nous enaurant dins la glòri de nosto raço, en recounquistant noste èime regiounau dins lou culte de nosto lengo e de nosto istòri, en perdènt ansin mai que mai lou fetichisme de Paris. » C’est la famille qu’il faut recimenter, c’est la cité qu’il faut rebâtir « en dounant i vertadié ciéutadan que sourtiran di famiho recimentado » la fierté des gloires locales, le culte des libertés municipales et du « libre gouvèr de nòsti rèire independaènt ». C’est enfin la région qu’il faut raviver en lui donnant conscience de sa personnalité nationale et de sa mémoire historique.
Et de conclure par la fameuse citation de Mistral :
« Car, de mourre-bourdoun qu’un pople toumbe esclau ;
Se tèn sa lengo, tèn la clau
Que di cadeno lou deliéuro ».
On mesure la déconnection de cette doctrine avec la réalité politique et sociale du Midi de 1907, ce Midi qui connaît alors la formidable vague de protestation des vignerons, dont Mistral refusa le parrainage…
On mesure surtout l’utilisation qu’ont pu en faire les doctrinaires maurrassiens et le Maréchal Pétain en 1940, qui plaça sous l’égide de Mistral sa « rénovation nationale ».

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