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Une mort qui n’en finit pas (1) - Avant propos. Table des matières
jeudi 23 octobre 2025, par
René Merle, Une mort qui n’en finit pas, l’écriture de l’idiome natal, des Lumières à la naissance du Félibrige, (sud-est français et Italie de langue d’oc, zone franco-provençale de France et de Suisse), Nîmes, M.A.R.P.O.C, 1990, 216 p.
1 - Avant propos et table des matières
AVANT-PROPOS.
D’Henri IV à Louis XVI, la monarchie bâtit l’état dont procèdera la Nation : sur ce long terme, l’idiome natal est langue de l’oralité commune, le français, acquis ou à acquérir, langue du pouvoir, de la culture. Bilinguisme ? Le terme implique l’égalité, celui de diglossie hiérarchise socialement, langue haute ou basse, mais valorise l’idiome en parler de l’intimité, de l’affectivité, etc. Les travaux de P.Gardy révèlent la difficulté du choix d’écrire dans l’idiome, l’ambiguïté de ses légitimations. Pourquoi, comment écrire un parler par définition barré d’écriture ? Le texte, justifié de l’opposition -complémentarité des langues, ne se veut pas salvateur d’une parole : le Felibrige naîtra seulement, après 1854, quand le français, maître de l’écrit, envahit l’oralité.
Du tournant des Lumières, autour de l770, à cette naissance, une écriture figée par les contraintes diglossiques est confrontée à des mutations socioculturelles décisives. Pré-Félibrige ? Au-delà du sens chronologique la situation est pré-félibréenne dans son paradoxe majeur : si rien ne structure encore l’éparpillement des auteurs, à la défaite de l’idiome correspond une poussée d’écriture et d’ambitions qui fonde avancées et désastres ultérieurs, impasses et ouvertures qui nous engagent : s’interroger sur cette période laboratoire importe à notre action présente.
Certains ont privilégié, dans cet écheveau un peu vite démêlé, les brouillons du Grand Oeuvre, Lettre salvatrice, célébration d’une ruralité baignée, comme la langue, de noble simplicité antique. En réaction, le constat de l’indifférence méridionale au renaissantisme interroge sur ce qui aurait pu advenir, à poser le pré en contre-Felibrige, Gelu contre Mistral, modernité urbaine contre ruralisme passéiste, etc. Il semble pourtant, quelque opinion que l’on ait des choix félibréens, que la partie était perdue d’avance : Mistral a l0 ans, Aubanel 11, en 1840, quand les méridionaux préfèrent Chichois au Dictionnaire d’Honnorat, monument nationalitaire.
Cet essai s’autorise de la patience de l’inventaire, provençal au départ. Il est vite apparu que, pour faire sens, l’inventaire devait s’élargir aux textes du Bas-Languedoc oriental : l’identité de production-réception assurant l’homogénéité (relative) du corpus. Fallait-il au-delà totaliser des productions éparses, qui souvent s’ignoraient ? A la différence du texte français, ce texte dialectal procède du foyer local d’écriture, persistances et ruptures d’un axe diachronique rencontrant l’événement et la culture française. Son occitanité tient plus de cet éclatement que d’un champ de culture d’oc qui aurait supposé une interaction de ses foyers, transcendée de textes à diffusion nationale, dans un rapport d’altérité-rivalité à l’écriture française : en 1803, depuis Paris, la fulgurance de Fabre d’Olivet en annonce l’impossible avènement .
L’espace d’oc transcende cette aire géo-linguistique, triangle fondateur, mais le plaisir d’auteur y est, contradiction féconde et légitimation nouvelle, réconciliation fantasmatique entre Langue de ce qui fut un Peuple, et parole abandonnée au peuple. La dilatation de cette écriture définira pratiquement l’espace de Langue dont l’érudition posait déjà l’extension maximale.
Cette dialectique qui fonde la Lettre salvatrice de l’axe Provence-Languedoc s’éclaire d’une coupe sud-nord : Dauphiné nord-occitan et francoprovençal, laissé pour compte, Forez, Lyonnais, francoprovençaux, où pointe, dans le recours dialectal, une conscientisation ouvrière. Dans ces zones, si l’idiome est parole du peuple, hier encore parole commune, il n’a pas été Langue d’un Peuple, ne peut s’autoriser d’une gloire passée. Mais son écriture existe : au regard de la renaissance méridionale, l’infortune des lettres nord-occitanes et francoprovençales ne saurait occulter, dans la période considérée, leur évidente affirmation.
Le statut contradictoire, identitaire et sociologique, de l’idiome est aussi éclairé par les productions de foyers francisés mais non Français : terres papales, Comté de Nice de langue d’oc, Savoie, Genève, Fribourg, Vaud, francoprovençaux. L’idiome demeure, malgré le prestige du français, langue commune où peut s’investir le sentiment micro-nationalitaire.
Le corpus fourni par les bibliographes du l9e siècle est considérable mais beaucoup de textes ne subsistent qu’à un petit nombre d’exemplaires, voire un seul, (quelques-uns apparaissent introuvables). Certes, la production inventoriée ne représente pas tout ce qui a été publié entre 1750 et 1855. Mais ces amateurs-salvateurs ont ratissé large. Leur patience conservatrice relevait moins du renaissantisme que du patriotisme provincial et du plaisir collectionneur. Leur intérêt pour des textes sans statut littéraire a pu susciter l’ironie alors que le statut ambigu de cette écriture imposait pourtant une collecte non-discriminante . Les renaissantistes, quand ils ne l’ont pas ignorée, ont posé cette production en esquisse de la Cause finale, rachat littéraire de la langue déchue. L’inventaire exhaustif apparaît alors inutile. Ripert, qui proposa une première synthèse, le juge répétitif, fastidieux. Inversement, des attentions pointilleuses mettent la litanie des titres au service de la Cause : Le texte "littéraire" témoigne pour une Lettre distincte de la Lettre française, le texte d’intervention, signe du déchirement des "occitans" dans les luttes françaises, ne témoigne que pour la Langue ! Mais, même dans ces attentions suspectes, le texte d’oc n’a pas fait l’objet d’un recensement chronologique d’ensemble aussi exhaustif et utilisable que celui des textes francoprovençaux.
L’inventaire chronologique nous a permis de mettre en évidence un rythme ternaire renouvelé par les scansions de l’histoire. Alors que l’écriture de l’idiome, raréfiée, désabusée, assure l’échéance de la mort, l’événement national la relance en délégation de parole populaire. Ainsi en 1789, 1814, 1830. Aventurée sur un terrain peu porteur, elle ne marque que le début du processus politique et se raréfie dès 1792, 1820, 1835. Sans être vraiment sollicitée, cette écriture sert, dans des registres identiques, tous les courants politiques. Nombre d’intervenants sont novices, les anciens boudant une pratique dont ils ont mesuré le peu d’impact. Puis sa relative reconnaissance redonne confiance aux Amateurs, l’atténuation des tensions autorise la publication désengagée. Les lettres d’oc pointent dans le retour à l’ordre consulaire, s’affirment après les retrouvailles royalistes, autour de l820, s’organisent après l835. Ces poussées éditoriales n’affaiblissent pas les contraintes diglossiques, les espérances s’achèvent en déréliction, comme si la stabilité (Empire, Restauration d’après l820, Monarchie d’après 1835) consolidait les barrières un moment mises en cause. L’inanité de cette écriture est proclamée, jusqu’à ce que d’autres voix s’élèvent, inattendues, dans la relance par un autre événement. Mais l’édition est la pointe d’une somme manuscrite révélant un blocage, voire un auto-blocage éditorial.
Ces textes interrogent sur les hommes, rarement les femmes, qui ont risqué cette écriture de la marge, intervenants modestes et occasionnels souvent, anonymes parfois. Cette écriture est faite d’occurrences inattendues ou répétitives, d’infléchissements de destin, de passades, comme d’engagements qui donnent sens à une vie. L’écrivain n’est rarement qu’écrivain dialectal, il peut être aussi pratiquant obstiné d’une écriture sans public, Fou de la langue. Certes il échappe à la péjoration par la tolérance d’une sphère autonome d’écriture. Mais la société accueille cette écriture sans s’y reconnaître. L’écrivant, socialement intégré, (malgré la bizarrerie de certains profils), demeure original de poser son plaisir dans la parole “basse”, le public le mieux disposé ne pouvant surmonter une péjoration surmoïque. L’écrivain se justifie par un discours sur la Langue. Il est alors troubadour de service, doux maniaque, ennuyeux démarcheur de souscriptions. Fou de la langue, il l’est, de façon plus obscure, de prendre socialement la place du fou : il représente l’occitanité que l’on refuse de léguer à ses enfants, tout en souhaitant, quelque part, sa reconnaissance. Aussi supporte-t-on, aux deux sens du mot, l’écrivain dialectal, s’il sait tenir sa place, et s’y tenir, dans l’assomption des contraintes diglossiques. Mais si sa Lettre dérange, on le renvoie à la raison. Inventaire et traitement des sens posent le problème du difficile accès aux textes sur lesquels se fonde l’analyse. Certes, le spectre rassurant des Lettres d’oc cautionne une création essoufflée, (l’écriture francoprovençale ne supportant pas semblable démarche). Mais la restitution souffre de lacunes signifiantes dont pâtit singulièrement la période pré-félibréenne. Il serait vain de n’imputer qu’aux renaissantistes ces blancs de connaissance : la France, indifférente à cet héritage national, n’a jamais sollicité un Trésor du texte occitan et francoprovençal. Les structures régionales renforcent la tendance aux restitutions réductrices : ainsi des anthologies départementales de textes parus avant la naissance des départements.
Le lecteur trouvera ici une double approche. La première partie, mise en perspective chronologique, présentation des problématiques d’interprétation, renvoie à une seconde partie qui présente les foyers d’écriture et justifie d’études précises les généralités initiales.
Table des matières
— Avant-propos - p.7
— Première partie
L’écriture de l’idiome à la fin de l’Ancien Régime. p. 15
La mutation révolutionnaire. p. 39
1815-1848, les expériences décisives. p. 63
De la fin, ou du recommencement ? p. 107
— Deuxième partie
Foyers d’écriture. p. 125
Foyer aixois. p. 125
Foyer marseillais. p. 128
Foyer toulonnais. p. 146
La nébuleuse rhodanienne. p. 149
Montpellier et Nîmes, les deux foyers du Languedoc oriental. p. 155
La Montagne de langue d’oc. p. 162
Le Piémont de langue d’oc. p. 166
Foyer grenoblois. p. 167
Foyer lyonnais. p. 173
Foyer Bresse-Bugey. p. 178
Foyer forézien. p. 179
Genève et Savoie. p. 185
Vaud et Fribourg. p. 192
En guise de non conclusion. p. 203
Paris. p. 203
Nice. p. 205
Les articles de cette seconde partie sont dispersés dans plusieurs rubriques. Pour les consulter, cf. : Une mort qui n’en finit pas
suite : Une mort qui n’en finit pas (2) - L’écriture de l’idiome à la fin de l’Ancien Régime