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Une mort qui n’en finit pas (5) - 1848-1854, de la fin ou du recommencement ?

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

René Merle, Une Mort qui n’en finit pas ? L’écriture de l’idiome natal de la fin de l’Ancien Régime à la naissance du Félibrige, (Sud-Est français de langue d’Oc, zone francoprovençale de France et de Suisse), MARPOC, 1990
5 - de la fin ou du recommencement

Suite de Une mort qui n’en finit pas (4) - 1815-1848, les expériences décisives

DE LA FIN, OU DU RECOMMENCEMENT ?

Si le salut à la République est français, (la démocratie marseillaise ne publie du patois que pour le renvoyer à son arriération), il réanime le provençal des démocrates Desanat, Bonnet, de l’opportuniste Bellot, qui tiendra pour Cavaignac.
Mais c’est moins l’enthousiasme initial que la radicalisation d’après 1849, l’espoir de la Bòna, la république démocratique et sociale, qui relance le cycle par une écriture politique abondante. À Marseille, le plus que modéré vérisme (qui peut se réclamer formellement de Gelu absent) de rimailleurs, comme Clément, Caillat, est loin du réalisme. Les plébéiens de Benedit ridiculisent leur cause, et Chichois, parvenu, prêche la paix sociale.
En 1849, les légitimistes, puis les démocrates avancés, proposent dans leurs journaux du Var et de Vaucluse, une prose politique argumentative dans l’idiome, reprise de la parole paysanne.
La réduction sociologique est efficace quand une part importante de la paysannerie bascule vers les "rouges".
1848 interrompt quelque peu la publication littéraire que Roumanille relance prudemment, en 1850, dans son journal conservateur d’Avignon, La Commune (où il accueillait une prose dialectale bassement anti-socialiste) Dans cette feuille sectaire, peu suspecte d’œcuménisme, Roumanille présente les auteurs provençaux, (le jeune républicain Mistral n’accepte d’y figurer que sous un pseudonyme) puis méridionaux alors rassemblés (certains malgré eux) dans le recueil-manifeste Li Prouvençalo : la "Cause" réunit des hommes divers dans leurs choix littéraires, graphiques, politiques. Roumanille tient au rassemblement, dont il se veut le chef, en tenant sur l’essentiel : niveau littéraire, harmonisation graphique conforme à ses principes. Saluée malgré son titre provençal en renaissance nationalitaire méridionale, l’entreprise réunit les plus "littéraires" collaborateurs du Bouil-Abaisso, et quelques grands isolés, comme Bellot.
Apparemment indifférent aux agitations du temps, ce regroupement ne témoigne que pour la Langue, par la Lettre. Mais la montée des espérances démocratiques, l’inquiétude des conservateurs, occupent plus l’opinion que les ambitions contradictoires de cette Pléiade.
L’écrasement de la gauche par le coup d’état de décembre 1851 ouvre indirectement la voie à une entreprise qui piétinait. Les poètes provençaux se réunissent à une trentaine, à Arles, en 1852, pour un modeste congrès. Au congrès d’Aix, (dont le démocrate Gaut est maître d’œuvre) en 1853, la participation double, l’accueil officiel est chaleureux, l’écho dans la presse réel. L’affirmation littéraire, le rassemblement, esquissés avant l85l, se réalisent donc dans le reflux politique qui suit le coup d’état. Mais le cycle d’écriture ira à nouveau vers une déréliction que masquera la gloire de Mistral.
Les congrès semblent témoigner d’une montée non négligeable du sentiment nationalitaire : la fracassante préface du Roumavagi deis Troubaires , ouvrage collectif publié par Gaut après le congrès de 1853, est un véritable manifeste pour la langue d’oc.
"La langue provençale n’est pas morte. Les Troubadours n’ont jamais cessé d’exister. Ces deux propositions, qui semblent paradoxales au premier abord, sont pourtant d’une exactitude rigoureuse. Une langue n’est pas morte, lorsqu’elle est parlée usuellement par une population de plusieurs millions d’individus, et qu’il y a même des races rustiques, évaluées, sans exagération, à plusieurs centaines de milliers d’individus, qui n’ont ni l’usage ni la compréhension d’aucun autre idiome.
Telle est la destinée de la langue romano-provençale, qui embrasse du réseau de ses dialectes toute la France méridionale, de la Méditerranée à la Garonne, des Alpes et du Var aux Pyrénées.
Une littérature est vivace lorsque, pareille à un arbre antique, elle enfonce profondément ses racines dans le sol, et laisse échapper, avec chaque flot de sève annuelle, des jets de verdure et des corymbes de fleurs variées.[...] La langue française a pour auxiliaires puissants la religion, le gouvernement, la politique, la législation, les sciences, les arts, les lettres, l’armée, la magistrature, le barreau, l’instruction primaire et secondaire, les Facultés, l’enseignement agricole et manufacturier, des millions de livres et des milliers de journaux et de revues. La langue romano-provençale n’a pour autorité que la tradition, pour véhicule que la population agricole et une fraction de la population industrielle.
Cependant, la langue française est encore l’exception, et la langue provençale la généralité parmi nos races celto-romaines, francisées par les mœurs, la géographie et la politique, mais non encore nationalisées par l’idiome".
Le Roumavagi ne peut donner à la Langue d’autre moyen de renaissance que l’affirmation littéraire nationale. Aussi utilise-t-il en dignité la graphie nationale d’Honnorat (sans assumer cependant le a en finale féminine atone). Sa préface donne le sentiment d’un bond de conscientisation, dont la conquête des poètes-ouvriers semble la preuve majeure. On a pu l’affirmer de l’Athénée ouvrier de Marseille, qui souhaitait élever le peuple par les œuvres, poétiques, musicales, de ses membres, artisans et ouvriers. Son premier recueil, en 1846, est tout français, hormis une pièce de Vire, déjà publiée dans Lou Bouil-Abaisso. (Le provençal conserve ici sensibilité et bons sentiments chers aux premiers poètes-ouvriers). Dans le second recueil, en l851, l’idiome a une place plus large avec les pièces familières des troubaires Bibal, Granier, Roman, Senes, Vire, les échos de 1848 procèdent plus de la mise en œuvre burlesque des clubs que d’un idéal politique. Le recueil de 1852, plus ouvert encore au provençal, marque l’entrée de Roumanille et des "poètes provençaux" réunis cette même année. Cette poésie n’est donc plus seulement "ouvrière". Roumanille, fils du peuple attentif aux préoccupations et aux souffrances des siens, dignifie la langue populaire, mais sait tenir le registre du troubaire . Le recueil de 1855, Athénée de Provence, s’ouvre largement à la poésie d’oc, mais n’est plus "ouvrier". Peut-on recevoir en conscientisation populaire, entre 1845 et 1855, l’élargissement de la place du provençal dans une publication populaire, investie par des poètes en mal de publication ?.
Le "paoure meskin forgeaïre" André Louis Granier témoigne de la rencontre du renaissantisme et de la poésie ouvrière. Né à Marseille en 1821, ouvrier, puis artisan dans sa ville natale, (il fabriquait des marteaux), il débute dans la poésie de troubaïre avant 1848, et la perpétue dans l’Athénée ouvrier. "Ma seule intention étant d’écrire pour mes amis seulement et me délasser un peu de mon travail manuel [...] je sais parfaitement qu’un ouvrier ne sera jamais, quoiqu’on en dise, qu’un fort médiocre écrivain" (2).
Cet homme de progrès restera jusqu’à sa mort fidèle aux idéaux socialistes. En 1852-1853 sa pastorale laïque, A Bethléem, fait quelque bruit. Dans Un Loupin (3), sa poésie se pénètre de conscience linguistique : il attaque les franciseurs, les tenants de l’orthographe phonétique. Décisive est la rencontre de Mary Lafon, "lou noble défensour / Deis nacieounalitats mourentos doou miejour". Le "probe artisan à la negro figuro" chante la réconciliation du peuple travailleur et de la nationalité vaincue, exalte la langue romano-provençale : "jamais langue de peuple a-t-elle chanté l’indépendance de son pays comme elle !". Il oppose le Nord barbare et conquérant au Midi civilisé, reprend les titres de la fierté érudite dans un senti de fierté populaire : "Malheureusement, c’en est ainsi : écrire le parler de nos pères ou se vouer au mépris d’une certaine classe de gens est, à peu de choses près, synonyme. Aujourd’hui, chacun veut franciser et franciser quand même, n’importe à quel prix et comment !" (ce sont les arguments de F.Laugier (4), compagnon autodidacte devenu régent). Un long exposé grammatical montre que le provençal est une vraie langue, non un patois. Reprenant les arguments de C Bousquet, de la Gazette du Midi (5), il demande donc que la graphie du provençal soit grammaticale. Les parlers de la montagne sont évoqués en justification historique de cette conscience en dignité. Il écrit alors de ses premières productions : "malheureusement, suivant le principe existant, qui admet que le provençal doit s’écrire tel qu’on le parle, j’étais loin de le supposer grammatical comme les langues d’où il dérive, de là mes erreurs".
Granier termine par un cri d’optimisme volontariste : "Que répondront maintenant les encroûtés de la langue d’oïl ? oseront-ils encore insulter à ce patois que leurs pères ont parlé, qu’ils lui (sic) ont transmis, extérieurement défiguré, il est vrai, mais dont l’ignorance dans laquelle était tombée la classe laborieuse peut être considérée comme en étant la seule cause [...] Le génie qui guida la littérature provençale à nos grandes époques cesserait-il d’éclairer les enfants de ce siècle ? et cette riche langue devrait-elle périr abandonnée de ses plus fidèles adeptes ? Non ! malgré que tout finisse en ce monde, elle restera comme le plus beau monument de notre nationalité".
Il est frappant de constater, dans l’Athénée ouvrier, que cette profession de foi nationalitaire est reprise par des manuels, comme Soliman Moscow le corroyeur, et non par le petits-bourgeois Roumanille et ses épigones.
Granier et ses amis, suivant en matière provençale (seulement) C.Bousquet et la légitimiste Gazette du Midi, sont-ils plus représentatifs des travailleurs que Langomazino, un des pères de l’Athénée : l’ex-ouvrier de l’arsenal de Toulon, chassé par la répression, animait à Digne le journal de la démocratie socialiste ; il y raille cruellement le réactionnaire Honnorat et sa défense des "patois".
Le congrès d’Aix, en 1853, reçoit cette élite populaire acquise à la défense de sa langue, mais consciente que les travailleurs ne la revendiquent pas. Le significatif compte-rendu à chaud, que donne la Gazette du Midi, est sans doute dû à la plume de C.Bousquet (qui fera ensuite éditer le maçon de la Grand-Combe, Mathieu Lacroix, découverte du congrès) :
"Ainsi que nous l’avions annoncé, le deuxième congrès des poètes provençaux a été tenu à Aix, dimanche 21 août, sous la présidence de M.le docteur d’Astros père, qui a prononcé en langue provençale un discours d’ouverture plein d’esprit et d’à propos. Un public nombreux et choisi, composé en grande partie de dames élégantes, se pressait dans la grande salle de l’Hôtel de Ville, qui avait été mise à la disposition des troubadours, et décorée avec goût. M. le Maire d’Aix, député au corps législatif, assistait à cette brillante réunion, dans laquelle la Société chorale dirigée par M.Lapierre, a exécuté avec beaucoup d’ensemble, plusieurs morceaux composés pour la circonstance.
L’élite de nos poètes méridionaux avait répondu à l’appel des prieous, ou membres de la commission du Congrès. Parmi les soixante troubadours réunis, nous avons remarqué plusieurs ecclésiastiques, qui cultivent avec succès la muse provençale. D’intéressants récits, de piquantes lectures, ont été faites successivement par MM.Roumanille, (de St-Rémy), Crousillat, (de Salon), Aubanel, Gaut, (d’Aix), Mistral,( de Maillane), Garcin, (d’Alleins), Lacroix,( de la Grand-Combe), Chalvet, (de Pontias), Tavan, (d’Arles), Cassan, (d’Avignon), l’abbé Aubert, etc, etc.
Le beau sexe était représenté à ce tournoi littéraire par Mlle Hortense Rolland. Mlle Reine Garde s’était excusée par une lettre lue en séance.
Notre pléiade marseillaise y figurait avec avantage : MM.Pierre Bellot, Bénédit, Laidet, Bourrely, Bousquet, Lejourdan, Granier, Ferraud, Gall, Aubert, Garcin, Arnaud, Fouque et quelques autres dont les noms ne nous reviennent pas en ce moment.
En dépit du règlement qui prohibait toute lecture en français, M.Roumanille a été autorisé à communiquer à l’assemblée une pièce de poésie due à la plume habile d’un barde de Bretagne, M.A.Brizeux, l’auteur de Marie , des Ternaises et de plusieurs autres ouvrages non moins remarquables.
Commencée à midi, cette séance a fini à cinq heures.
Le soit, un banquet a eu lieu dans la même salle et a terminé dignement cette poétique fête, qui laissera de beaux souvenirs dans la ville d’Aix et dans l’esprit de ceux qui y ont assisté.
On a remarqué que les lectures les plus applaudies étaient celles d’ouvrages dus à la plume de gens de la campagne et de bons ouvriers forgerons, bouchers, etc. On a remarqué surtout les vers d’un maçon de la Grand’Combe nommé Mathieu, dont le talent a été comparé à celui de Jasmin. Un garde champêtre figurait aussi avec honneur parmi les troubadours.
À quatre heures de l’après-midi, force a été de suspendre la séance, car l’entassement des auditeurs avait rendu la chaleur intolérable, elle n’était pas moindre de 40 degrés. Les dames qui n’avaient pas quitté la place jusqu’à ce moment se sont alors retirées pour la plupart.
À quatre heures et quart, on a repris les lectures ; elles ont duré jusqu’à huit heures. Alors les soixante-sept troubadours se sont mis à table, après avoir congédié les spectateurs. Ce repas, malgré la délicatesse des mets, n’a pu arrêter le flot des lectures au nombre de plus de cinquante, et la réunion n’a fini qu’à deux heures du matin".
L’article dit à chaud quel statut a le peuple dans l’entreprise renaissantiste. Le peuple ne ferait-il plus peur ? Sans doute, la proclamation nationalitaire, reprise des thèmes de Mary Lafon par les ouvriers conscientisés de Marseille ou par la Gazette du Midi, comme la découverte concomitante de la parole populaire, procèdent du même mouvement de reflux politique, du même défaussement. L’écrasement de l’espérance messianique de la bòna , ouvre un nouveau champ idéologique dans lequel le renaissantisme va déployer ses espérances vaines, et le jeune Mistral le travail pratique de son écriture.

Suite : les articles de la seconde partie, "foyers d’écriture", sont à consulter en utilisant le mot clé Une mort qui n’en finit pas