Accueil > À propos du catalanisme > Le cas catalan dans l’enquête impériale sur les patois, 1807

Le cas catalan dans l’enquête impériale sur les patois, 1807

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

Extrait de René Merle, Visions de l’Idiome natal sur l’enquête impériale de 1807 sur les patois (texte sur ce site).

La statistiqu dressée en 1801 et adressée en 1802 au Ministre de l’Intérieur Chaptal par le secrétaire général de la préfecture des Pyrénées Orientales, Delon, présente les Catalans du Roussillon comme un peuple encore non intégré à la Grande Nation. Jusqu’à l’avènement de la République, « Le Roussillon, quoique réuni à la France depuis près d’un siècle et demi, lui étoit presque étranger ». Les Catalans ne se sentent pas français et ne veulent pas l’être.
« Cette opinion trop favorable qu’ils ont d’eux- mêmes, et les préventions injustes qu’ils nourrissent contre les Français, sont un reste des mœurs espagnoles. Ils les désignent sous la dénomination de gavaches, qu’ils croient injurieuse, et lorsqu’ils veulent se faire valoir, ils disent avec une gravite risible : je suis catalan ».
Naturellement, la langue intervient dans ce particularisme, langue que notre secrétaire présente avec le plus grand mépris :
Essai sur la statistique du département des Pyrénées orientales, pour le citoyen Chaptal de l’Institut national et de la part de l’auteur, M.Debon, secrétaire général de la préfecture, 27 prairial an X. Bibliothèque municipale de Rouen, ms 82. L’ouvrage n’a pas été imprimé.

« Dans tout l’ancien Roussillon, on parle l’idiôme catalan qui est un espagnol très grossier. Les gens bien élevés savent le françois, mais, en général, dans l’intérieur des familles, et dans presque toutes les sociétés, on fait usage de préférence du catalan ».
Nous ignorons ce que le Languedocien Chaptal a pu penser de la formule péjorante du Lozérien Debon.
Mais on peut douter qu’elle soit partagée par la conscience cultivée ordinaire des départements proches. Dans la proximité immédiate, on relève naturellement les attitudes de différenciation, appuyées d’un renvoi d’hostilité des « Gavaches ». Il n’en va pas exactement de même dans les départements plus lointains. Ainsi, en Tarn-et- Garonne, quand le ministre interroge sur le rapport de la langue d’Oc et de l’espagnol, c’est un sentiment de claire différence qui s’exprime, mais également un sentiment de proximité.

En 1807-1808, le Ministre sollicite Delon, toujours secrétaire général de2 la préfecture, pour son enquête sur les patois . En janvier 1808, Delon entame une série d’envois [1] concernant les mœurs et la langue des gitans qui ravissent le ministre, lequel lui promet de faire imprimer son mémoire qui dort depuis 1802 (il ne le sera qu’en 1993 !). Puis il part en vacances au Pompidou, en Lozère. Le ministre le rappelle alors à l’essentiel en lui demandant une traduction en langue catalane de la parabole, que Delon lui envoie le 11 mai. Il ne s’agit plus cette fois d’idiome catalan et de mauvais espagnol, mais bien de langue :
« Monseigneur,
J’ai l’honneur de faire passer à Votre Excellence la traduction en langue catalane de la Parabole de l’enfant prodigue, que vous m’avez demandée par votre lettre du 22 février dernier. Elle a été faite par un des hommes de ce département qui passent pour entendre le mieux cette langue [2] ».
Mais la « Guerra del Francès » vient de débuter en Catalogne espagnole, et Delon ne peut ignorer le rôle politique que le pouvoir français envisage de faire jouer à la langue catalane, afin de s’attirer les sympathies de la population [3]. Aussi porte-t-il ses regards de l’autre côté de la frontière :
« J’ai cru, Monseigneur, entrer dans vos vues en y joignant une série de questions sur le même objet, et la réponse qui m’a été procurée par Mr.Viot, notre consul à Barcelone.
Questions sur la langue catalane - Demandes
1 °. Est elle en usage hors de la Catalogne ; et, dans ce cas, quelles sont les provinces (le Roussillon non compris) où on la parle ?
En lo Regno de Valencia, en las islas de Mallorca, Menorca, Ibissa, Sardeña, Corcega, y molta part de Sicilia, en la Vall de Aran y Cerdaña, se parla catala
2°. L’enseigne-t-on dans les écoles ? La classe du bas peuple a t’elle un jargon différent du langage des gens bien élevés ?
Se enseña en las escolas, se imprimeix y se parla, no sols ente lo baix poble, si que també entre las personas de primera calitat, aixo en tertulias, com en visitas y congressos.
3°. Est-elle employée dans les tribunaux, dans les administrations, au barreau, en chaire, dans les sciences et les arts ? Ou bien n’est-elle plus qu’un idiome de la société domestique et familière ?
A excepcio dels tribunals relas, se parla en los tribunals ecclesiastichs, en los capitols de catedrals, en los Pulpits, en las juntas de collegis, gremis &c.
4° Les personnes du premier rang en font-elles habituellement usage comme dans le Roussillon ? Affectent-elles de la parler préférablement à l’espagnol et rarement ?
Las personas de primer rang parlan habitualament lo catala, y se precian de parlar lo correctament ; y si se dedican a la llenga catellana no es per la préferencia que hi conneixen, sino per ser llengua de la Cort que convé saber per la correspondencia.
5°. Les Castillans affectent-ils de la dédaigner ? La différence du langage n’est-elle pas regardée comme un obstacle à la bonne intelligence entre les deux peuples ?
Com cada qual estima lo seu, los Castellans no se aplican comunment a aprender lo catala, pero los que estan domiciliats en Cataluña procuran aprender lo, y se alegran de saber lo parlar.
6°. Imprime-t-on des livres en catalan, tant pour le peuple que pour les personnes instruites ?
Se imprimeixen en catala tota especie de llibres aixi per lo popble (sic) baix com per la gent instruida.
7°. A quelle époque a t-on cessé de faire usage de cette langue, dans les tribunaux, les administrations, les écoles, &c ?
Desde lo any 1720, à poca diferencia, se comensà à fer üs de la llengua castellana en los tribunals y administracions reals de Cataluña. Pero en las escolas &c se continua conforme que se dit en lo n°3.
8°. La bibliothèque des livres catalans est-elle bien considérable ?
Dels llibres catalans, aixi historichs, com mistichs, doctrinals, poetichs, retorichs, gramatichs, nautichs, y de altres facultats, se podrai formar una copiosiisima biblioteca.
9° La littérture catalane est-elle cultivée ? A-t-elle des poëtes, des orteurs, des historiens ?
La literatura catalana ha estad molt cultivada especialment en los sig les quatorse, quinse, setze, y disset, no sols en poetas, si que tambe en oradors, historiadors, &c.
10°. Cette langue ne dégénère t’elle pas ? Les Catalans ne font-ils aucun effort pour la conserver, l’épurer &c ?
La llengua catalana se procura conservar, y se conserva com a cosa propria del paÿs ; pero desde la guerras de Successio no se te tan cuidado en perfectionnar la com se tenia quant era llengua de cort ".`
une parabole en catalan : traduite directement du latin au catalan.
Voir aussi pièces d’origine espagnole dans pièces non identifiées.

Visions du catalan par des occitans :
Tarn et Garonne
Réponses des maires des arrondissements de Castelsarrasin et de Moissac à la question ministérielle [4] « sur le rapport qu’il peut y avoir entre cet idiome (l’idiome local) et le dialecte espagnol ».
Valence : « La Catalogne est la province d’espagne dont le langage offre le plus de rapport avec l’idiome gascon ».
Moissac : « En effet, nous savons par l’histoire que les armées de l’empereur Charlemagne conduites par le prince Louis son fils, reprirent sur les Maures Barcelone et la plus grande partie de la Catalogne en 801 ». Charlemagne peuple la Catalogne de Français du Sud « et de là vient que la langue catalane ressemble si fort à celle du pays de France, appelée anciennement la langue d’oc ».


[1] Cette correspondance du Ministre et du secrétaire général est consultable dans le dossier manuscrit Bibliothèque Nationale N.A.F. 5912.

[2] Il s’agit sans doute de l’érudit Jaubert de Passa, qui sera bientôt conseiller de préfecture à Perpignan. Il signe la traduction publiée dans C[oquebert] de M[ombret fils], (abbé Jean de la Bouderie), Mélange sur les langues, dialectes et patois, Paris, 1831.

[3] En 1810, le Maréchal Augereau fera publier le journal Diari de Barcelona en catalan et en français.

[4] B.M.Rouen, ms 183