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Presse varoise 1859-1910 : Années 1859-1861

dimanche 4 octobre 2020, par René MERLE

René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910. S.E.H.T.D 1996, 416 p.

Années 1859-1861

Les chiffres entre crochets [ ] renvoient aux textes, consultables dans Presse varoise : textes 1859-1864

1859

Saluée par C.Poncy, la voie ferrée arrive de Marseille, avec le printemps. Pour fêter le premier train, les Toulonnais quittent la vieille ville où ils s’entassent, franchissent le boulevard neuf et vide qui la borne. La gare est plus loin, solitaire, au-delà des terrains nus où poussent quelques immeubles bourgeois. Derrière, les reliefs pelés coiffés de forts.
Au-delà des glacis, à l’ouest et à l’est, les faubourgs populaires croissent : le Pont du Las, les Maisons Neuves (St Jean du Var). Bientôt viendront les chaleurs, les puanteurs, les fièvres. Pour le 15 août, fête nationale, les Toulonnais massés sur les quais applaudiront la joute, les tambourinaïres joueront le traditionnel, “Qu’a gagna la targo”... Devant eux, l’escadre, et, en face, les premières cales des chantiers navals de La Seyne. Métal et vapeur chassent la voile et le bois. Le passé et l’avenir cohabitent, dans une extraordinaire mutation.
Il serait légitime, mais schématique, de situer dans ce bouleversement le rapport des langues : provençal du passé, français de la modernité. C.Poncy en témoigne à sa façon. La modernité qu’il célèbre en vers français est hésitante : le théâtre projeté sur le boulevard regardera la vieille ville, comme l’auteur français regarde désormais du côté du provençal. Le “poète-maçon” a connu la célébrité dans les années 40. Puis la mode est passée des prolétaires maîtrisant le français et Poncy, secrétaire de la chambre de commerce, expert géomètre, spécule sur les terrains et s’enrichit. Paradoxe : dans ses Mémoires le marbrier Rossi dit de Poncy qu’au temps du succès national,“quoique parlant assez correctement le français, il avait l’accent provençal très prononcé”. Sous l’Empire “il perdit peu à peu cet accent provençal, qui est si désagréable aux personnes qui ne sont pas nées dans la Provence ... Mais sa muse l’abandonna”. Muse française s’entend, car s’il perd l’accent, il est tenté par l’écriture provençale. Comme si le jeune prestige félibréen pouvait relayer la reconnaissance française. L’Armana de Mistral publie de lui des vers familiers (bien plus agréables que ses vers français guindés), opportunément terminés par la condamnation de la Révolution de 48 et l’apologie du “Sauveur”[1]. Qu’en pensent son frère Alexandre, ses amis Piétra, Mouttet, les démocrates dont la passion perdure ?
On trouve l’Armana dans les librairies de Toulon, mais pour les Toulonnais Poncy est chroniqueur français de la cité, signataire dans la presse du bulletin météo ! Poncy ne publie à Toulon que des vers français. Car Toulon bourgeois se veut tout français. Le gouvernemental Toulonnais, (trihebdomadaire, 1000 ex.), est pratiquement vide de provençal [2]. Je ne sais pour son rival, gouvernemental aussi, La Sentinelle Toulonnaise (pas de collection conservée avant 1863).
En février paraît Mirèio, à qui Lamartine donne un écho national. Le Toulonnais de Paris Jourdan la salue [3]. Mais qui à Toulon croit en une “vraie” écriture provençale ? Dauphin sans doute, qui publie deux beaux poèmes, en provençal fluide et vibrant [4]. La ville pue, matériellement et moralement, il la fuit dans la solitude des forêts de son Lorgues natal. Son provençal est naturel, mais sans vulgarité : Dauphin condamne “l’école qui cherche le bruit dans une orgie de gros mots” [5]. Il n’obtient du Toulonnais (15-2-59) qu’une brève mention sympathique : “Madéloun et Lei Pins, deux gracieux petits poèmes provençaux, par M.Casimir Dauphin, que Gueidon vient d’éditer”, cependant que le journal défend “le caractère de notre belle Provence que la centralisation tend chaque jour à effacer davantage”. Mais Dauphin a ses lecteurs dans le cercle des démocrates. B.Piétra écrira (La Sentinelle, 20-4-64) : “Une des plus jolies créations provençales que j’ai lues, je veux parler de "Paul", de ce délicieux poème qui reste, à mon avis, avec tous ses défauts, sinon le plus remarquable, au moins le plus charmant poème provençal” .
En janvier 59 le Piémont mobilise contre l’Autriche. Le “patois” tenu à distance à Toulon pointe en incidente mobilisatrice dans les nouvelles de Turin [6]. En mai, le Var acclame les troupes partant aider le Piémont. A cette occasion un recueil de chansons donne à Toulon une clé du bilinguisme : français “noble” pour la mobilisation patriotique, provençal familier pour l’amusement [7].
Ce n’est pas la conception de Thouron. “Ce petit monsieur à figure fine, à teint rougeaud, vêtu d’un ample paletot, coiffé d’un chapeau bas comme devaient en avoir les anciens de l’Institut, roulant sa tabatière ou son étui à lunettes entre le pouce et l’index, marchant gravement” (Le Carillon, 17-4-70) c’est le respectable V.Thouron, qui dignifie, sans emphase, le provençal familier. En janvier, recevant un académicien français à l’académie du Var, il a lu “une très heureuse et très originale traduction en vers provençaux d’une ode d’Horace”(Le Toulonnais, 29-1-59).
Elu président de l’académie en mai, “M.Thouron a lu, dans une des dernières séances de la Société des sciences, arts et belles-lettres du Var, un chant provençal rempli d’à-propos. C’est la traduction d’une ode à la fortune, composée par Horace, il y a dix-neuf siècles, à l’occasion du départ de l’empereur Auguste pour l’armée. On dirait vraiment que le poète parle des événements qui ont quinze jours de date quand il annonce que l’Empereur vient de se mettre à la tête de ses soldats, et que les oppresseurs de l’Italie fuient à grands pas. Et ne croirait-on pas entendre le discours du président du Sénat, que le Moniteur nous a apporté hier, lorsque, faisant un appel aux sentiments de fraternité si nécessaires en un pareil moment, il s’écrie : Soyons tous unis et gardons notre épée pour dompter l’ennemi sauvage. Voici cette remarquable traduction qui cache, sous le laisser aller de l’idiome provençal, un véritable talent de poète” (Le Toulonnais, 31-5-59) [8].
Le nationalisme français brouille la donne. Le Var acclame l’armée qui l’a châtié en 1851. Thouron le libéral salue l’Empire. Le Toulonnais s’autorise le “laisser aller” provençal. Qui se sert de qui ? le journal adulateur faisant feu de tout bois, le lettré sortant du provençal de ses tiroirs (la pièce date en fait de 1854) ?
Mais passé l’enthousiasme de la victoire, le provençal disparaît.

1860

Le Piémont cède à la France le Comté de Nice, qui avec l’arrondissement varois de Grasse forme les Alpes Maritimes : entre Draguignan, préfecture décentrée et contestée, Brignoles, Toulon, le Var cherche une unité. Trois villes, trois façons de prendre en compte le bilinguisme.
Le Var n’atteint pas 300.000 h, Toulon en a moins de 80.000, la Seyne, Hyères, Draguignan 10.000, Brignoles 6.000. La majorité des Varois sont des ruraux.
Comment apprécier la part de l’écriture provençale pour cette majorité de la population des petites villes et des villages ? L’oralité laisse peu de traces. Il en demeure cependant. Ainsi les cahiers de F.Barthélémy, “Chois doou Four”, le boulanger de Saint-Zacharie. Parfait exemple du déclamaïre de village, qui versifie et récite à l’occasion de tous les événements de la vie locale [9]. Il serait facile de multiplier les exemples. Mais ces versificateurs de village ne publient pas, et la plupart de leurs manuscrits ont disparu. C’est en ville que l’on publie.
En matière d’expression provençale, Brignoles semble hors-jeu : son journal n’est qu’une feuille d’annonces (pas de collection consultable avant 1862). Pas de société savante. Peu de publications françaises, et pas de provençales. Qui s’y risquerait ? La bonne société s’est émue qu’un sous-préfet parle aux paysans dans leur langue !
La reconnaissance ou le rejet du provençal se jouent-ils entre Draguignan et Toulon, leurs sociétés savantes, leurs vrais journaux ?

Toulon. Il faut la visite de l’Empereur pour que des vers apparaissent dans Le Toulonnais, et ils sont provençaux : selon l’usage, les autorités font saluer le souverain en provençal par les poissonnières [10] (compliment dû en fait à Thouron et Pelabon, qui reçoit sa troisième indemnité officielle). Napoléon aurait répondu en provençal ! Flagornerie de journaliste ? La tradition provençale attribue au souverain la faculté de répondre au peuple dans sa langue. Ce Bonaparte a assez bourlingué pour connaître quelques mots provençaux. Et pourquoi bouderait-il la langue dont Roumanille scelle l’union du trône et de l’autel ? Mistral gauchit le récit [11] : sur les “rives félibréennes” de la France civilisatrice, tradition et modernité, peuple et monarque, sont unis dans une simplicité complice et une provençalité rêvée. Ce compliment assigne au provençal une sympathique place résiduelle : “Nous reproduisons ces vers que beaucoup regretteront de ne pouvoir comprendre” (Le Toulonnais, 13-9-60) ; la mise en spectacle du ghetto provençal de Besagne souligne la francitude du Toulon moderne, bourgeois et ouvrier, dont les délégations saluent l’Empereur en français. Le bilinguisme que met en évidence la parole des poissonnières est un bilinguisme déséquilibré : le français est vainqueur, d’avoir pour lui l’officialité et l’éducation. Victoire “descendante”. En ricochet, il est souhaité par un peuple dont le provençal est le parler quotidien.
Victoire “ascendante”. En témoigne le répertoire théâtral des sociétés d’amateurs, au recrutement largement populaire, d’autant plus nombreuses que depuis 1859, elles jouissent d’une liberté relative. Elles anticipent la victoire du français. En 1859 s’est créé au Pont du Las “lou téatré deï Buoùs” (il est situé en face d’un bouvier). C’est en provençal que le public interpelle les acteurs. Mais, du vaudeville au drame, le répertoire est français. Que reste-t-il à l’expression publique provençale ? Chansonnettes, déclamations marseillaises amusent : la presse signale le succès de Venel (dessinateur au génie maritime) à la fête donnée en l’honneur de l’Empereur, carré du port : il donne “Lou Mortié senté toujou l’ayé”, et “Lou Méjé jua vo la patastropho (sic) de la comèto dé 1857”. Mais, le dépôt légal en atteste, les imprimeurs toulonnais délaissent ce type d’écriture à partir de 1860. La pastorale bilingue, venue aussi de Marseille, allie déclamation et chant pour saluer la Nativité. Des sociétés d’amateurs la donnent au théâtre (bien sommaire) de la Fontaine, porte d’Italie [12]. Et même au théâtre de la ville : “la crêche pastorale de Bellot n’est pas précisément un chef d’œuvre. On y relève cependant quelques scènes bien réussies, et bon nombre de vers provençaux d’excellente facture”. La salle était pleine et la pièce a eu “beaucoup d’effet” (Le Toulonnais, 29-12-60). Ces retrouvailles annuelles ne sauraient empêcher le triomphe du français.
Dans ces conditions, quelle place, quel statut pour l’écriture du provençal ? Les lettrés toulonnais ne s’engagent pas dans l’Armana des félibres. Seul C.Poncy s’y risque : son provençal ne veut qu’amuser, et fait basculer dans la moquerie une anecdote six-fournaise que d’autres reçoivent en dignité [13]. Il n’apparaîtra plus dans l’Armana avant plusieurs années. Alors que les Félibres proclament la Renaissance, c’est le sentiment d’une fin qui prévaut à Toulon. Le provençal s’en va...
Toucas édite son étude, qui dormait à l’académie [14] : salut au provençal et inventaire avant disparition. Dauphin le démocrate publie ses nostalgiques Vieils camins [15] : grands routes et voies ferrées remplacent les chemins d’enfance, l’égoïsme glacé du monde de l’argent efface la joyeuse simplicité populaire, et le français chasse le provençal. Entre passé et modernité, cœur et raison, Dauphin ne peut qu’accepter le “progrès”. Mais son plaisir d’écrire est un hommage à la langue vaincue. Le curé Richard n’a pas ces états d’âme. Il dirige une société de secours mutuel, en homme d’Ordre : “Il nous a fallu traverser des époques critiques, pendant lesquelles la bonne foi des pauvres ouvriers était exploitée par des meneurs intéressés”, écrit-il dans le n°1 (janv.60) de son bulletin (600 ex.), qui, donné aux adhérents, vendu aux notables, prolonge l’assemblée mensuelle de “causeries sur la Religion et la Morale et de pièces en vers français ou provençaux”. Le bulletin est bilingue, et surtout provençal. “Vous m’avez témoigné le désir d’avoir dans vos mains, soit les pièces de vers, en idiome du pays, soit les instructions morales et religieuses que je vous adressais dans nos réunions de tous les mois. On me donne, d’ailleurs, l’espérance que ce sera un moyen plus sûr de vous faire du bien”. La partie française comporte des dialogues dans un atelier de cordonnier : pas de provençalismes, les compagnons sont “franciots”. La partie provençale est faite de vers que Richard signe, en auteur confirmé : il propose avec fierté (n°6) un texte “bien connu déjà des diseurs”. La langue est populaire, la graphie “savante”. Richard met son plaisir d’écrire au service d’une religion moralisante et des idées conservatrices. Le provençal sert à éduquer le peuple dans sa langue [16]. Le journal officiel Le Var (29-3-60) soutient l’entreprise : “Un de nos prêtres les plus populaires du Var, M.Richard, chanoine, curé de la paroisse Saint-Pierre de Toulon (le bas de l’actuelle rue d’Alger, quartier bourgeois), publie une petite revue mensuelle, destinée à récréer et à instruire les membres d’une société appartenant à la classe ouvrière, dont il est président. Nous ne saurions trop vivement encourager cette publication parfaitement appropriée au public auquel elle s’adresse et qui est bien faite, d’ailleurs, pour plaire aussi aux personnes de toutes les conditions qui savent apprécier l’esprit sans prétention, mis au service de la plus sainte des causes, et les charmes d’une poésie provençale du comique le plus désopilant. Il y a dans les classes ouvrières un fond de bon sens, d’esprit naturel, et même un vague sentiment du beau et du bien, qu’on peut réveiller facilement avec un peu de cœur et d’esprit”. Un extrait du n° 1, “Lou moucadou”, en témoigne. Les notables toulonnais, acquis à la francisation, et quelque peu anticléricaux, sont-ils aussi enthousiastes ?
Draguignan Les deux imprimeurs, Gimbert et Garcin (fils de l’auteur provençal), négligent la chanson provençale à partir de 1860. Ralliement total à la francisation ? Garcin publie Le Var, gouvernemental, Gimbert publie L’Union du Var, légitimiste (longtemps dirigée par Maquan, fixé à Lorgues). Ces bi-hebdomadaires (500 ex. chacun) touchent les notables. L’Union ne s’intéresse plus guère au provençal, elle a d’autres préoccupations : le pouvoir lui fait payer, au sens propre, ses menues indocilités. Par contre Le Var, quasi-officiel journal de la préfecture, est ouvert au provençal. Lors du passage de l’empereur à Toulon, L’Union ignore le compliment des poissonnières, Le Var (16-9-60) le donne “dans cette langue qui exprime si bien l’enthousiasme et la tendresse”. Alors que le conservateur Le Toulonnais ignore le Félibrige, Le Var estime qu’il participe de ses idéaux conservateurs. Il remarque (27-5-60) “les aimables félibres de Vaucluse et d’Avignon” aux fêtes de la Sainte Baume. Il présente La Miougrano entredubèrto. “Voici l’autre élève de Roumanille, Aubanel qui débute aussi par un coup de maître. S’il y a quelque chose à la fois qui sent son Virgile et son Homère dans Mistral, on peut dire qu’il y a dans les veines d’Aubanel, du sang d’Eschyle, et dans son cœur du sang de Petrarque et d’Alighiéri. Tous les trois sont des poètes anciens et nouveaux, des poètes de bonne et fière trempe, unis dans une même pensée morale, sociale, chrétienne ; unis dans le même amour d’un art grand, sérieux, sévère ; unis dans le même culte patriotique et fraternel ; divers d’allure et de physionomies ; Roumanille, l’homme de goût ; Mistral, l’homme d’imagination ; Aubanel, l’homme du sentiment et de la passion. Trois poètes semblables suffiraient pour illustrer une littérature, une époque, un peuple. Ils ne représentent cependant qu’une province, qu’un département et ils ne sont pas seuls ; à côté d’eux et à leur suite sont groupés des hommes d’un vrai mérite, des poètes d’esprit et de cœur. Ces hommes, ces poètes sont jeunes encore, ils peuvent grandir. Ils forment une phalange aux rangs serrés, aux cœurs sympathiques. S’ils sont de plus en plus fidèles à leur programme moral et social, à leurs tendances populaires et religieuses, ils sauveront, avec la poésie si dédaignée en France, la cause du Beau et du Bien, compromise par le matérialisme moderne” (28-6 et 1-7-60).
Sans s’attarder à justifier le choix de langue, Le Var traite longuement de Mirèio, analyse sa poésie, ses personnages ( 23-8-60). Mais le provençal publié par Le Var n’a rien de “littéraire” : la plaisanterie de l’abbé Richard, une énorme flagornerie à l’égard du préfet, signée Fabre, de Saint-Paul en Forêt [17]. Qui est Fabre ? Je n’en trouve pas trace dans les souvenirs des renaissantistes varois. Mais je rencontre aux archives du Var une épitre adulatrice que Fabre, instituteur à Saint-Paul, adresse aux autorités à l’occasion du mouvement des instituteurs, et du passage de l’Empereur [18]. Le texte n’apporte certes rien aux lettres provençales, mais il témoigne sur la vie d’un instituteur de village, et pose problème. Que dit Fabre en effet aux autorités ? Il n’a pas eu la mutation espérée, mais il continuera à bien faire son métier et à soutenir le régime. On l’a sanctionné à tort en 1852, lui l’admirateur de Napoléon. Mais pourquoi cet homme payé pour enseigner le français, s’adresse-t-il en provençal à des officiels qui ne le comprendront pas ? “Renaissantiste” ? Il ne semble pas : Fabre qualifie le provençal de “patois” dans Le Var, d’“idiome” dans sa lettre, mais pas de langue. Le lecteur du Var joue-t-il sur un effet-mode ? Pense-t-il qu’en se singularisant sa lettre sera remarquée ? Dans ses recherches sur l’enseignement A.Tramoni a rencontré Fabre [19], et le personnage s’éclaire mieux. Les raisons de sa révocation en 1852 ? Bien que sa conduite ait été prudente lors du coup d’état, Fabre (1795), de Grimaud, instituteur depuis 18 ans à Sainte-Maxime, est jugé par le maire mauvais maître : il ne conduit pas ses élèves à l’église, a de détestables principes politiques et religieux ; membre d’une dangereuse société de prévoyance, il lit Le Démocrate du Var, “il a dit sur la place publique que la France ne serait tranquille que lorsqu’on aurait partagé les biens et qu’il était socialiste et communiste”. Participant au concours ministériel (déc. 60) sur l’apprentissage de la lecture, Fabre écrit : “les enfants de nos hameaux sont plus lents et moins hâtifs que ceux des villes, qui, ne courant jamais les rues comme les nôtres, ne se livrent pas, au sortir de l’école, au jeu et à la dissipation. Outre cela, au foyer paternel, ils entendent sans cesse parler français tandis qu’en Provence on ne parle aux nôtres que patois même au prône de la paroisse et le Curé exige des enfants qui fréquentent l’école de le dire en patois. C’est le contraire à la ville : que ce soit au prône, au foyer paternel et ailleurs, les enfants entendent toujours parler français, aussi comprennent-ils les mots avant même qu’ils puissent les lire et cela les facilite beaucoup”. Son mémoire est jugé détestable par l’inspecteur primaire, qui ne commente pas le propos sur le “patois”, mais ironise sur sa demande d’une cour, d’un préau et d’un jardin-école, s’indigne des remarques hostiles aux curés, et conclut : “à éliminer”. Le retour au provençal de Fabre s’éclaire-t-il de cette place impossible à tenir entre idéaux et compromissions, entre la langue qu’il faut éradiquer et son renouveau littéraire ?

1861

Si Fabre disparaît pour nous, son intérêt ambigu pour le provençal semble correspondre à des tendances de la société civile.
Deux publications naissent, qui veulent toucher “les élites”. Le Propagateur du Var du Dr.Rossi est publié à Toulon au profit des établissements de bienfaisance. Son orientation religieuse est vite contestée par une partie des abonnés. La revue sera donc didactique et littéraire. Elle publie l’étude de Toucas. Dès le début le provençal apparaît, avec des vers de l’abbé Richard. Mais l’essentiel des textes est français, notamment avec des auteurs que nous retrouverons (Ourdan, notaire au Beausset, l’avoué A.Mouttet, Goirand, de Six-Fours, commis de marine, et propriétaire à Six-Fours, spécialiste des questions de chasse, de pêche dans Le Toulonnais).
À Draguignan, Maquan lance chez Garcin (du Var) Sous les oliviers, Album de la Provence. Il présente Raynouard. Il montre Mistral, Aubanel, Roumanille, aux fêtes de la Sainte Baume (mai 60), récitant leurs vers aux prélats, Roumanille incognito entendant un voiturier attribuer à Bellot une de ses pièces, etc. On y lit du provençal (Roumanille), mais pour l’essentiel la revue est française.
Ces entreprises participent-elles d’une ouverture plus grande des milieux cultivés et des notables au provençal ?
 Toulon Dans Le Toulonnais (3-9-61) l’érudit O.Teissier (1825), receveur municipal, salue Mistral. “Toute la Provence va battre des mains ! Son poète Mistral, l’auteur de "Mirèio", obtient de l’Académie Française une médaille de deux mille francs”. Reconnaissance formelle que l’on n’accompagne pas d’explications. Mais enfin reconnaissance. En 1861 les principaux félibres (Mistral, Roumanille, Aubanel, Mathieu, sont reçus comme membres associés de l’académie, à Toulon). Teissier salue aussi l’Album de Maquan et les félibres (5.9.61), mais traite avant tout des poètes varois d’expression française qu’il accueille. On laisse le provençal à l’abbé Richard, qui prêche aux ouvriers l’acceptation de l’inégalité sociale [20]. Ou aux amateurs de chansons [21]. Ou aux amateurs qui riment sans vouloir publier, comme Garrel, le curé de Six-Fours [22].
 Draguignan : Procès et amendes tuent L’Union du Var. Champ libre donc pour l’officiel Var, toujours provençaliste. Il reprend des articles de l’Album de Maquan. Suite aux compliments de l’Album, de la légitimiste Gazette du Midi, des autorités ecclésiastiques, B....r, de Draguignan, présente, accompagnées de citations, Leis Sanctos Evangilos, de M.Decard, d’Aix. “L’idiome provençal peut s’adapter aux sujets les plus sérieux et les plus intéressants ... Aussi, ne serons nous pas démenti sur ce point par tous ceux qui ont lu les nombreuses et belles productions en vers provençaux qui ont paru dans ces derniers temps” (7-4-61). Il reprend du Mémorial de Vaucluse l’étude d’une revue de Boston : “Les Félibres dans l’autre monde” (11-4-61). “Ce titre a l’air d’une lugubre plaisanterie et pourtant rien n’est plus vrai. Ce n’est pas seulement en Provence, en France, en Europe, que sont appréciés nos poétiques compatriotes : les critiques yankees se mettent de la partie”. Ainsi au fait de la gloire passée des lettres d’Oc et de leur renaissance, les notables peuvent lire une églogue de Virgile traduite en vers provençaux par le marseillais Méry (5-5-61), apprendre qu’au concours félibréen de poésie provençale d’Apt, “on n’admettra que les pièces qui ne porteront aucune atteinte à la religion et à la morale” (30-10-61). À la Cavalcade des Jeunes Gens de Lorgues, donnée au profit des pauvres sur le thème des Travaux et Saisons, parmi les chansons françaises se glisse “Lou souleu que dardaïo / Fa lusi li daïo”... (Le Var, 14-2-61). Dans ce carnaval de la bonne société le provençal, habituellement populacier en la circonstance, apparaît en référence de bon ton.
 Brignoles. Il faut se raccrocher à des indices pour avoir une idée de la situation réelle. Je ne peux consulter de collection du Journal de Brignoles avant 1862. Mais je trouve dans des publications varoises bien ultérieures la trace d’une étrenne provençale bonhomme, signée “L’Ermito dé Canto-Perdrix”, dont le souvenir a perduré, et qui s’inscrit dans une série perdue [23]. La première moitié du siècle a vu la mode des ermites et Canto-Perdrix sera un thème familier des conteurs provençaux. Le provençal est donc présent dans cette feuille d’annonces éditée par un notable conservateur. L’identification de l’anonyme situe le statut de cette écriture : cerise sur le gâteau français, d’autant plus rassurante qu’elle est fournie par un homme dont la vie a été au service du français. Car l’Ermite est un petit notable : L.Maître (1794), instituteur en 1815, inspecteur des écoles primaires dans le Var et l’Hérault, pionnier de la francisation avec sa méthode de lecture simplifiée. Il est pour les bourgeois Brignolais homme de bon conseil, en particulier comme évaluateur des biens. Autre parution brignolaise : Bougrain, de Barjols, s’autorise du renouveau d’intérêt provençaliste pour publier une pièce plaisante (en fait bien ancienne) [24]. Accompagné de citations, un long compte rendu de l’Album (que reprend Le Var, 12 et 15-12-61), situe une conscience provençaliste : F.Dol (1829), de Flayosc, est employé de préfecture (secrètement républicain), il rime en français, mais suit de près la production provençale. Selon Dol, avec cet “opuscule poétique plein de verve, de gaieté, et tout pénétré des bonnes senteurs du terroir provençal”, Bougrain “a pris rang dans la pléiade de nos modernes troubadours. Dans ses vers colorés, expressifs, pleins d’engouement et de matière, il a pleinement réussi à nous prouver que le vieux rire gaulois jaillit encor aujourd’hui des levres de la muse provençale, et que notre beau pays est toujours la terre classique du Gay Savoir”. Mais Dol ne dit rien sur l’auteur. La liste électorale de Barjols permet de le retrouver : fabricant de papier, négociant. Entre les ambitions littéraires félibréennes et la trivialité marseillaise, Bougrain comme Maître, assignent donc au provençal une place de connivence, entre bourgeois au contact des réalités populaires.
Le peuple des paysans, des artisans, est il mis à la place du mort dans ces entreprises d’écriture ? Peut-être a-t-il trop effrayé dix ans auparavant pour qu’on ne l’évoque plus que dans la plaisanterie ? Maquan évoque ce temps où“l’impiété, s’insinuant dans les derniers rangs de la société, menaçait l’ordre social d’une dissolution complète, quand il y a neuf ans à peine, le voltairianisme, dégénéré en socialisme, soulevait les habitants égarés de nos campagnes en masses insurrectionnelles rêvant l’anéantissement de toutes les lois humaines et divines” (Album de Provence, janv. 1861).
Les démocrates exilés peuvent rentrer : Dupont trouve une place de comptable à Marseille. Est-ce à dire que la cicatrice de 1851 est refermée ? C’est alors que paraît une mise en spectacle de ce peuple paysan du Var, ignorant, superstitieux, mais franc et dur au travail. M.Trussy (1797) situe son récit dans les paysages de Lorgues, du Thoronet, de l’Argens, 50 ans auparavant, et dédie Margarido à ses compatriotes de Lorgues [25]. On sait peu sur lui : il a été marchand de vin et agent voyer dans le Nord, il vit pauvrement à Paris ... Son livre est publié à Marseille par Féraud, l’éditeur des “Troubaïres”. Comme eux Trussy refuse la graphie félibréenne. Mais il adopte la strophe mistralienne ! Il est clair que le succès de Mirèio l’a décidé à écrire et publier.
En filigrane des amours de Margarido, Trussy développe sa vision du pays et de sa langue. La Provence traditionnelle et le provençal meurent,hélas, tués par le “progrès”, le chemin de fer [26], (ce thème s’exprime fortement chez des enfants de Lorgues, la cité déchue au terroir d’oliviers : Dauphin, Maquan, Trussy).
Mais l’écriture provençale peut renaître.Trussy lance un appel aux Varois, où, malgré lui, pointe le mépris ethnotypal du Parisien : “Isso ! Isso doun ! en paou dé voyo, frères du Var ! Macte animo, Thouron, Garcin, gente Léonide, tous vous autres enfin de là-bas que la muse de Provence travaille ! Votre ciel vous accable de farniente ; votre poésie permanente à vous-autres, c’est la contemplation. Hélas ! N’étais-je pas comme vous, quand la mère-patrie me donnait son lait ?”.
La préface est signée “Louis Jourdan, rédacteur au journal Le Siècle”. De cette fauille d’opposition, libérale et anticléricale, Toucas écrivait avec haine : “Le Siècle, ce journal qui se pose habituellement comme le défenseur des prolétaires” (Le Toulonnais, 17-2-59). De quoi aliéner à Trussy les sympathies des conservateurs varois, d’autant que Jourdan dit de Trussy que “les tempêtes politiques dont sa famille eut particulièrement à souffrir, l’emportèrent, bien jeune, loin du pays qu’il aimait avec passion”.
Faut-il penser aux persécutions dont souffrirent les libéraux de Lorgues la blanche, sous la Restauration ? Inversement le salut de Jourdan attirera-t-il à Trussy la sympathie d’une jeunesse libérale, plutôt portée à confondre provençal et arriération ? Jourdan, le Toulonnais de Paris, a souvent encouragé des Varois de sensibilité libérale. Mais ici son salut à Trussy n’est pas que de politesse.
“Ce n’est pas, en effet, chose commune que la publication d’un poème en vers provençaux avec traduction française en regard. Cette innovation fut tentée, il y a quelques années, par un jeune poète d’Arles, Frédéric Mistral. "Mireïo" eut un succès retentissant, un succès légitime. Ce fut comme la révélation d’un monde inconnu ; et la presse entière, M. de Lamartine en tête, salua le hardi poète qui venait, dans une langue harmonieuse, de peindre à grands traits les mœurs, les traditions, les usages de notre vieille Provence bien-aimée. Mais la Provence se divise en deux parties très-distinctes : l’une, amollie par le contact d’éléments étrangers ; tendre, passionnée, superstitieuse, presque italienne : c’est la Provence qui a pour capitale la noble cité des Papes ; c’est la Provence de Pétrarque ; c’est la Provence que Frédéric Mistral a chantée. L’autre a conservé plus intacte son ancienne et originale physionomie ; sa langue est plus énergique, plus sonore ; ses allures sont plus viriles : c’est la Provence orientale, la Provence volcanique aux sites abrupts et tourmentés, aux paysages grandioses, aux torrents écumeux. Le poète de “Margarido” fait aujourd’hui pour cette Provence, pour cette mère robuste et bienfaisante, pour ses mœurs, pour ses traditions, ce que Frédéric Mistral a fait pour le Comtat. Pourquoi ne l’avouerions-nous pas ? Nous n’avons pu nous défendre d’une émotion profonde en lisant ce poème qui ressuscitait tout-à-coup les joies de notre enfance, les enthousiasmes de notre jeunesse ; qui ranimait, par tous les prestiges de la poésie, un passé, hélas ! déjà bien loin de nous”. Mais les poètes provençaux écrivent “dans une langue de moins en moins parlée, et que chaque jour enferme dans un cercle plus étroit”. Ils doivent ajouter une traduction pour être lus dans le reste de la France. “Bientôt cette traduction sera indispensable aussi aux Provençaux eux-mêmes qui se déshabituent, de plus en plus, de la langue maternelle, que d’ailleurs, n’écrivent jamais ceux qui la parlent et la lisent le mieux [...] Cette vieille et belle langue provençale se meurt, malgré les efforts dévoués de ses plus fervents adorateurs. Les fils la parlent moins purement, moins fréquemment que les pères ; et les petits-fils ne la comprendront plus dans un temps plus ou moins lointain”.
Alors, pourquoi écrire ? Jourdan s’en sort par une pirouette : “La Provence peut disparaître sous l’action de la civilisation moderne : les chemins de fer, le drainage, l’irrigation, les sociétés agricoles peuvent modifier et même changer entièrement son aspect ; on peut parler le plus pur français dans ces contrées à demi-sauvages où, aujourd’hui encore, un habitant du Nord, un franciot, est considéré comme un étranger ; la Provence sous ses deux grands aspects, la Provence masculine et la Provence féminine, la Provence proprement dite et le Comtat Venaissin, vivront éternellement dans ces deux personnifications charmantes : Mireïo et Margarido”.
Les ambitions de Trussy sont grandes. Il annonce la parution de La Réneïdo, poème épique de 450 pages, sur la Provence du Roi René, et de Uno Méléto sénso uou, recueil plaisant de 500 pages. L’échec de Margarido brise ces espérances. Mistral salue froidement un rival en poésie et un adversaire de sa graphie. D.Arbaud résume l’opinion commune : “Le poème de M.Trussy est essentiellement provençal, plus provençal que "Mirèio" ; plus provençal pour la langue, car au fond, tandis que M.Mistral poétise tout, l’auteur de "Margarido", réaliste au moins comme une peinture de Courbet, n’a vu que le côté vulgaire et quelquefois un peu grossier de notre chère Provence ; aussi malgré une verve et un entrain fort remarquables, n’a-t-il produit qu’une œuvre superficielle qui ressemble à Mirèio à peu près comme Scarron ressemble à Virgile” (De l’orthographe provençale, 1865). Trussy ne sera donc pas le Mistral du Var. Tout au plus Jourdan a-t-il rappelé aux libéraux varois qu’il convient, même sans espérances, de défendre la langue natale.

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