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Presse varoise 1859-1910 : 1862-1864

dimanche 4 octobre 2020, par René MERLE

René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910. S.E.H.T.D 1996, 416 p.

Les chiffres entre crochets [ ] renvoient aux textes, consultables dans Presse varoise : textes 1859-1864

1862

À la petite poussée de provençalisme répond une crispation dans les “élites” hostiles au “patois”.
L.Bleynie (1801), ancien magistrat, conseiller municipal, académicien, est un collaborateur du Toulonnais : critiques, articles moralisants et conservateurs, roman même ... Son compte rendu (4-1-62) des travaux de l’académie s’achève perfidement : “La séance a été terminée par la lecture d’une pièce de vers provençaux ayant pour titre : Le plaideur et l’avocat, par M.Thouron, président [texte publié en 1824 que Thouron ressort pour participer au concours littéraire d’Apt]. Les chaleureux et unanimes applaudissements de l’assistance nous ont prouvé que cette pièce était charmante, et nous sommes heureux d’abriter sous une telle décision notre incompétence personnelle”. Bleynie est bordelais, et vit à Toulon depuis 1845 : son ignorance totale (et bien invraisemblable) de la langue d’oc sert d’alibi à une hostilité profonde.
Il récidive (30-1-62), à propos du marseillais Almanach de Provence : “Sur huit pièces de poésie, que donne M.Gueidon à ses lecteurs, il en est six en provençal ; c’est trop en vérité ! C’est un peu empiéter sur la spécialité de "l’Armana Prouvençaù". Le patois si intéressant qu’il puisse être, n’est pas cependant de ce galon dont on ne saurait trop prendre. Les vers français signés Piétra, sont charmants du premier au dernier. Au milieu de ces vers provençaux, cette petite pièce, intitulée "Matinée d’Avril", nous fait tout juste l’effet d’un coupon de velours, soigneusement placé entre deux toiles d’emballage”.
En louant le Toulonnais Pietra, Bleynie agresse d’autres compatriotes : une des pièces provençales est de Bourrelly, l’autre, “Lei trés rosos”, est de Léonide Constans. Il adresse aux félibres ce compliment venimeux : “Le vers patois va très bien dans "l’Armana Prouvençaù", parce que là il est chez lui, et complètement à sa place. C’est le vieux esprit gaulois, c’est la franche gaieté de village. Ce n’est plus là une mignardise à la façon des bergers de Watteau. C’est la danse en sabots, c’est le bruyant éclat de rire, c’est la gaieté au pied du tonneau, que surmonte l’orchestre villageois. Celui-là a pour devise et pour programme : "porto joio, soulas e passo temps", et je peux vous assurer que la devise est vraie, et le programme dignement rempli”. Cette fausse reconnaissance procède d’une vraie péjoration.
Elle explique la prudence du Propagateur dont le contenu est tout français.
À Draguignan, la poésie française fleurit dans Le Var : Burles, “poète paysan” de La Verdière, Seignoret, Parisien de Bargemon. Mais le provençal et l’intérêt provençalistes ont disparu. Le départ de Maquan peut expliquer cette chute brutale d’intérêt.
Même remarque pour Brignoles : dans la collection conservée (à partir du 13-4-62) du Journal de Brignoles (200 ex.) l’absence du provençal tient peut être à la maladie et à la mort de Maître.
Comme souvent en matière provençale, nous rencontrons, sans que les explications en soient données, des apparitions et disparition d’intérêt. Signe que la présence du provençal peut ne tenir qu’à “l’entrisme” d’un homme seul. Qu’il disparaisse, l’indifférence ou le mépris reprennent le dessus.
Quelles réponses les amateurs de provençal peuvent-ils faire à Bleynie ?
Thouron contre-attaque (Le Toulonnais, 21-8-62), avec un compte-rendu élogieux des Chants populaires de la Provence de D.Arbaud, accompagné de citations : il est signé T. (Thouron, avec lequel Arbaud correspond). Mais cette réponse biaisée ne s’engage pas sur le terrain de l’écriture moderne.

La péjoration de Bleynie pointait un vrai problème. Pourquoi écrire en provençal ? comment l’écrire ? Les réponses varoises trouvent trois lieux de publications, extérieurs. À Marseille, l’Almanach de la Provence (Gueidon) accueille poètes provençaux et français, dans les mêmes registres. L.Constans par exemple situe la poésie provençale dans les registres “nobles” de la poésie française et les “mignardises” que dénonçait Bleynie. Registres qui, pour les contemporains, ne conviennent guère à l’esprit d’une langue abandonnée au peuple. La revue témoigne d’ailleurs de cet écartèlement, en présentant aussi les rudes personnages mis en scène par le dessinateur toulonnais Letuaire : “Album provençal, études de mœurs locales, etc. dessinées par Letuaire. Sous ce titre, nous nous proposons de publier un Recueil de dessins qui arrêteront d’une manière précise le souvenir de nos diverses classes populaires, prêtes à se fondre, on le sait, dans la masse partout de plus en plus uniforme. Les vieux types provençaux s’en vont : quelques-uns d’entre eux n’existent même plus que dans la tradition ; nous voulons rappeler ici ces types, et rendre la physionomie de ceux qui survivent encore aujourd’hui. Nul plus que M.Letuaire, de Toulon, n’était apte à rendre ces physionomies pittoresques et piquantes”. Letuaire a choisi les thèmes suivants : “Lou Cabanoun, lei Répètieros, lei Bugadièros, Nervis et Quecous, Peissounièros et Pescadous, lei Paysans, lei Francios, lei Gavouès, etc”. À Marseille, le libraire Féraud lance Lou Rabaiaire, qui n’a pas de choix graphiques impératifs et veut accueillir tous les auteurs provençaux. Son registre est avant tout plaisant. Ses deux animateurs sont des Varois, quadragénaires, mais qui publient en provençal depuis vingt ans ! Peise (“Barjomaou”, “Cascaveou”, etc), de Toulon, contrôleur des contributions indirectes à Marseille, s’oppose au félibrige dont il refuse la graphie et l’hégémonie. Bourrelly (“Roussignoou de Poucieu”, “Blagoben de Poucieou”, peut-être “Sophie de Toulon”), de Pourcieux, est employé du P.L.M. à Toulon. Il a publié dans L’Armana, mais ses divergences graphiques avec les félibres font que Roumanille le tient désormais à l’écart. Trussy est présent. On y voit apparaître P.Chauvier (1833), de Bargemon. Chauvier y est cloutier, comme son père, venu de Grasse. Gai compagnon de chambrée, émule de Dupont et Béranger, il écrit des chansons françaises bon enfant ; sa première chanson provençale, refrain de bon buveur, est datée de 1860. Lou Rabaiaire lui donne l’occasion de publier. Ainsi, dans son haut-pays dracénois, Chauvier connaît l’existence du Rabaiaire. Son compatriote Seignoret (qui poétise à Paris et collabore en français à la revue) lui a-t-il signalé l’existence ? Chauvier y donne “La Chambrado” [27] : vision rassurante d’une institution villageoise dont les autorités se méfient.
Le troisième lieu de publication est l’Armana des félibres. Bleynie l’a mal lu pour n’y voir que grosse gaieté de village. Ainsi le jeune J.Garnier (1841), de Signes, y chante sa belle campagne et l’amour en disciple de Mistral [28]. Sa présence montre le désir des Félibres de toucher toute la Provence. Les Jeux Floraux de Ste Anne d’Apt, organisés par les félibres (sept.62) participent de cette stratégie. Thouron exhume pour l’occasion un texte fort ancien, celui-là même qu’il venait de lire à l’Académie et qui avait énervé Bleynie. Il sera primé, non sans quelques péripéties : Mistral réalise que le texte a déjà été imprimé en 1839, mais ignore qu’il l’a été en 1824 (le fait montre à quel point il n’existe pas de continuité dans la transmission du texte provençal) [29]. Le ton de la lettre montre combien Mistral est désireux de rallier Thouron : “Nous couronnerons en vous un des meilleurs amis de notre chère langue provençale, et l’un de ses poètes les plus spirituels, les plus naturels et les plus honorables”, écrit Mistral à Thouron, en lui demandant l’autorisation de provençaliser “quelques termes franchimands”. Le concours déclenche la vocation poétique d’un Varois de l’extérieur. L.Geofroy (1818), du Luc, est depuis 1855 percepteur à Paris. Il milite dans les rangs de la démocratie avancée. Informé depuis Le Luc par son oncle de la tenue du concours, il s’y lance fougueusement [30]. Preuve de l’écho patriotique des Jeux, qui, par ricochet, touchent un “rouge” si éloigné du “blanc” Roumanille ! Geoffroy demeurera jusqu’à sa mort un félibre fervent. Le Félibrige en est à ses balbutiements d’organisation. En 1862 Mistral promulgue les statuts et publie la liste des félibres. Ils sont divisés en sept “tièro” voulant représenter la Provence. Mistral veut capitaliser un maximum de noms connus. La part des Varois y est bien faible. Dans la “tièro dóu Gai Sabé”, Thouron. Dans la “tièro de la Pinturo”, le Toulonnais Cordouan. Dans la “tièro deis Ami”, D’Astros, de Tourves (qui meurt le 31-12-63) .
En fin d’année, dans Le Toulonnais, le débat larvé sur l’écriture provençale est tranché en faveur d’une présence mineure du provençal. Le journal rend compte du banquet de la société chorale des Enfants de Provence, d’Ollioules. “Parmi les discours prononcés, nous avons recueilli celui-ci, en vers provençaux, du secrétaire de Mairie” [31]. Pourquoi ne donner que le discours provençal ? Pourquoi l’orateur préfère-t-il au français un mauvais provençal francisé ? Connivence de circonstance ? Le journal donne encore une plaisanterie provençale, fausse reconnaissance qui procède d’une tolérance amusée [32]. Ni registres nobles, ni registres bas. Le journal renvoie dos à dos Bleynie et Léonide Constans, en prenant le provençal tel qu’il lui apparaît, langue familière et profondément francisée de ses lecteurs petits bourgeois, libérée dans la chaleur de l’après-boire.

1863

À Draguignan, Le Var n’accueille que des auteurs français, dont l’immuable Seignoret. Cette absence d’intérêt pour le provençal ne reflète pas la situation en pays dracénois.
Dans Le Propagateur du Var, Z, de Draguignan, salue les Chants populaires de la Provence, recueillis par D.Arbaud. Z montre combien cette revalorisation de la langue et de l’expression populaires aurait été inimaginable avant le romantisme : “On ne se figure pas sans peine l’effet qu’elle aurait produit surgissant dans la première période de ce siècle, c’est à dire avant la grande révolution qui a si profondément et si heureusement remué le vieux sol de nos principes littéraires et historiques”. Mais Z. ne se fait pas d’illusions sur ces “enfants perdus de la muse populaire, devenus, pour ceux là mêmes dont ils furent longtemps le charme et le délassement, un objet de dédaigneuse indifférence”.
En fait, la muse populaire est celle de Chauvier, de Bargemon, qui signe “cloutié” dans Lou Cassaire, et qui se risque à publier ses chansons en mince brochure ses chansons [33], témoignant ainsi d’un désir de reconnaissance et peut-être de l’existence d’un public.
Le Journal de Brignoles s’en tient à une pieuse intervention provençale du “Paysan de l’Amaroun” [34]. S’agit-il d’un ecclésiastique amoureux de la langue, et désireux de propager les bons principes ? À noter que cette année est la seule dans la décennie où paraisse une publication d’inspiration religieuse contenant du provençal [35].
Le peu d’intérêt que la presse de Toulon accorde au provençal ne reflète pas non plus la réalité de la situation. C’est vers Marseille que se tournent les versificateurs du terroir : Lou Cassaire, successeur du Rabaiaire, accueille Bonnaud, de Cuers, instituteur à La Crau : fugitivement, l’écho de la répression de 1851 traverse ses vers avec ses “Souvenirs de l’exila”. Il se brouille avec Peise, qui raille alors cruellement les Cuersois, mais relance le vieux déclamaire Fournier [36]. Peise plaisante aussi les Six-Fournais [37]. Tout ceci ne vole pas très haut, mais fait lire Lou Cassaire en pays toulonnais.
Hyères tente l’aventure de la station hivernale. Deux groupes de notables, deux journaux s’opposent, “bien-pensants” mais trop remuants : le pouvoir distribue amendes voire prison, ce qui explique la vie cahotique de ces feuilles. L’Avenir d’Hyères ne donne pas de provençal, mais chante la Provence en vers français. Son rival L’Echo de Hyères et de Saint Tropez,d’E.Costel, est lié au Toulonnais qui reprend ses abonnés, fin 1863 : or si Le Toulonnais ignore presque le provençal, L’Echo donne régulièrement des vers provençaux. Et pourtant ses 250 abonnés, commerçants et notables, ne sont sans doute ni plus ni moins friands de provençal que ceux du Toulonnais ou de L’Avenir.
Ecartons l’hypothèse du repliement localiste, où le provençal servirait un refus des mutations. Au contraire. Alors que L’Avenir refuse aux “étrangers” d’intervenir sur l’avenir de la station, L’Echo leur est ouvert.
Renaissantisme ? Costel semble indifférent au Félibrige (dont le journal ignore la graphie) et n’accompagne les textes provençaux d’aucun commentaire.
Le provençal lui apparaît sans doute appuyer la modeste ouverture littéraire du journal : les rimeurs provençaux, C.Dupont et M.Bourrelly, se veulent en effet auteurs et non amuseurs, et par ailleurs interviennent en français. Dupont est hyérois, mais vit à Marseille. Bourrelly, du Cassaire, est pour un temps employé au chemin de fer à Toulon. En les publiant, Costel ne répond donc pas à une demande locale. Bourrilly ne peut se faire imprimer à Toulon malgré l’amitié de Mouttet mais ce vibrion a su se faire une place à Hyères. Quant à Dupont, le “Cascayoun” de 1850, Costel le légitimiste prend des risques en l’accueillant : certes ses chroniques littéraires françaises ou ses vers provençaux (romantisme “médiéval”, contes, éloges d’Hyères) n’ont rien d’engagé. Mais enfin Dupont est connu ici comme “rouge” exilé de 1851.

La situation est bien différente à Toulon. Pour les érudits de l’académie, O.Teissier, M.Giraud, le provençal est avant tout un aspect du patrimoine (archives, toponymie), mais il demeure avec leur président Thouron, langue vivante d’écriture, dans le bulletin académique ou dans l’Armana des félibres [38]. C’est dans la chronique caustique du Toulonnais, “Mes samedis” (“Eyram”), que le provençal apparaît sans autre justification que le plaisir. Eyram conclut abruptement une polémique avec La Sentinelle, à propos du théâtre : “N’est-ce pas bien trop insister sur une question déjà jugée par le public. Je cède donc la place à une joyeuseté provençale ; puisse-t-elle vous amuser comme elle m’a amusé moi-même”. Joyeuseté signée Rimbaud, jardinier du Pont-du-Las, “versificatour” de longue date. En regrettant le temps où les paysans débarrassaient Toulon de ses ordures, il traite plaisamment d’un problème majeur, l’assainissement [39]. Bleynie refusait l’écriture du “patois”, “Eyram” y sacrifie volontiers si le provençal va, dans la connivence locale, où le français ne saurait aller. Pour tous deux, une “vraie” écriture en provençal semble exclue. Le Toulonnais, qui témoigne d’un intérêt nouveau pour la poésie française, ne l’étend pas à la poésie provençale. La question du provençal sera posée ailleurs. En effet, l’étouffement de la vie politique, le conformisme de la presse, entraînent, en compensation, la naissance de feuilles toulonnaises de divertissement consacrées aux spectacles et à la satire. Elles sont faites, et lues, par la jeunesse éduquée. Les frères Noble lancent Le Moucheron (bi-mensuel, 600 ex.) : Julien, artiste peintre, est gérant, Nestor (1830), avocat, signe Stack, Steck, Stick. Curet dessine sous le pseudonyme bien provençal de Sékodaty. Pour autant, Le Moucheron n’a rien de provençaliste. Le n°1 (2-8-63) annonce : “Nous serons sobres de poésies et surtout de poésies provençales dont l’orthographe est d’autant plus déplorable qu’elle laisse aux amateurs trop de liberté prosodique. Mais nous ferons des exceptions pour les pièces du genre de celle que nous donnons aujourd’hui à nos lecteurs, c’est-à-dire pour les pièces dont le fonds spirituel rachètera les défauts que nous venons de dénoncer. Nous devons "Carnava en Paradis" à un jeune poète qui puise ses inspirations sur les bords du riant Gapeau. Steck”. La camaraderie a joué pour accueillir cette médiocre fantaisie anonyme. Dans le n°4, La Muso prouvençalo de C.Dauphin avant de disparaître, salue ceux qui (troubaires ou félibres) la dignifient, et condamne ceux qui la déshonorent par leurs grossièretés. Le journal n’ignore donc pas la poésie provençale, mais qu’en faire ? Le 22-11-63 il publie du Dauphin alors que Steck renvoie au néant la création provençale populaire, mâtinée d’italien. On ne lira plus de vers provençaux dans le journal [40]. Le Démocrite (300 ex.) attaque la coterie du Moucheron qui tient la vie culturelle locale. En fait, des collaborateurs se croisent entre les deux journaux, auxquels depuis Paris, le jeune Oscar Tardy, fils d’un militant démocrate d’avant 1851, envoie ses chroniques de spectacle. Bien que l’illustrateur Decoréis, réputé professeur de dessin, y signe Masprouvis, Le Démocrite se veut au départ tout français. Ce qui amène Le Moucheron (30-8-63) à le faire se présenter, par antiphrase, en provençal [41]. Il arrivera au Démocrite de donner en provençal une pièce plaisante ou des incidentes, mais sans commentaire. Pour cette jeunesse éduquée le provençal, langue des pères plus peut-être que langue du peuple, n’est pas un enjeu culturel. Tout au plus un moyen facile de défoulement juvénile. Stuck (Noble) annonce gravement : “Quand es niou et ploou, marquo d’aïgo” (Le Moucheron, 15-12-64).
Une visite inattendue va quelque peu modifier la donne. Victor Gelu a noué des liens avec l’avoué Mouttet et le clerc de notaire Pietra, deux démocrates, figures de la vie culturelle toulonnaise. Gelu est aigri par le barrage fait à son œuvre puissante et réaliste, il a souffert de la censure et ne se reconnaît en rien dans le renaissantisme mistralien. B.P. (Pietra) a rendu compte dans La Sentinelle de l’Armana Prouvençau. Il y publie (20-4, 24-4, 29-4 et 13-5) une étude sur les Chansons de Gelu. En son temps, Fénian é Grouman a été chanté partout. Aujourd’hui les vers de ce Courbet de la littérature “ne seront probablement goûtés que des intelligences élevées - excusez-moi ce coup d’encensoir- et je suis convaincu que le vulgaire les dédaigne ou les repousse, parce que ceux qui s’y reconnaissent s’y trouvent trop ressemblants. Voilà encore ce qui met à néant certain reproche sur ce que quelques-uns appellent le parti pris de réalisme”. “A mesure que l’idiome provençal tend à disparaître, il semble que les poètes redoublent d’effort et d’activité pour lui donner plus de vie et de puissance ; très franchement, il faut bien en faire l’aveu, ces efforts, cette activité, sont loin de rester sans résultats”. Mais Pietra est sans illusions : la cause est perdue. “Le progrès est là qui s’avance, renversant tout sur son passage pour préparer l’unité ; et que peut-on opposer à ses flots envahissants ? Rien, pas même Mirèio ; il faut la laisser passer, c’est l’enfant de Dieu”. Mais pourquoi dissuader d’écrire ces passionnés ? “Ils obéissent à un démon familier que tous les exorcismes possibles ne chasseront pas avant qu’il ne doive disparaître de lui même”. Pietra est sans exclusives : il aime Mistral, salue Dauphin. Ses choix graphiques sont ceux de Gelu. Gelu est reçu à Toulon par Mouttet et Pietra (10-10-63) au Cercle de l’Industrie qui regroupe des tenants du “progrès”, opposants modérés ou décidés. Le souvenir d’une jeunesse saint-simonienne réunit les aînés, dont Gelu partage la foi démocratique. Il rencontre ainsi le négociant Suchet, le notaire Thouron (neveu de Victor), chez qui Pietra est premier clerc, qui mènent l’opposition locale, A.Poncy, V.Q.Thouron, Margollé, lieutenant de vaisseau en retraite. Et des militants du rang : Bassereau le tapissier, Bézard le tailleur du port, etc. Gelu rencontre aussi la jeune intelligentsia : les frères Noble, du Moucheron, C.Sénès (1827), commis de l’administration de la marine, l’avocat V.Allègre (1835), J.Aicard (1848) (élevé par Mouttet), N.Blache (1842). De ce dernier Gelu écrit (11-11-63) :“notre jeune, spirituel et bouillant ami, cet ardent stagiaire” [42]. Blache, fils d’un cadre de l’arsenal, a hérité d’un engagement démocratique familial. Il va bifurquer des bureaux de l’Arsenal vers le barreau et fait avec fracas ses débuts dans la presse locale : ainsi avec sa critique du Tamaris de G.Sand. Dans Le Moucheron (25-10-63), Stick (N.Noble) évoque “le poète Gélu que nous avons eu le bonheur d’entendre, il y a quelques jours, dans une réunion d’amis aussi agréable qu’imprévue. Nous devons faire un aveu, dût notre amour-propre avoir à en souffrir : nous ne comprenions pas jusqu’à ce jour la langue provençale. Gélu nous l’a révélée. C’est en l’entendant réciter ce qu’il appelle modestement ses chansons, chefs-d’œuvre de poésie profonde et saisissante, que nous avons senti tout ce que renferme de beau et de puissant la langue dans laquelle écrivaient les troubadours du moyen-âge”. La visite de Gelu bouscule les indifférences, dérange les préjugés de ces libéraux sur la langue natale.

1864

Lou Cassaire et l’Armana félibréen continuent à s’affronter, non sans échanges : nombreux sont ceux qui participent de l’un et de l’autre camp. Des félibres publient dans Lou Cassaire, ainsi le joyeux chansonnier vauclusien A.Michel, que Peise salue, et que nous retrouverons.
Quelle est la participation varoise ?
L’Armana des félibres publie Thouron et Garnier [43].
Dans Lou Cassaire, Figanière, de Cotignac, menuisier aux Pennes, est toujours présent. Bourrelly intervient dans des registres et sous des pseudonymes variés. Il redonne ses pièces parues dans L’Echo d’Hyères, mais l’ingrat n’hésite pas à démolir la réputation de la station [44]. Le journal révèle de modestes “troubaires” que la querelle graphique poursuivie avec les félibres ne passionne guère [45]. Cuers est à l’honneur [46]. Un adolescent, Amable Richier (1849), fils d’ouvriers agricoles de Saint Martin de Pallières, fait ses débuts : charades, petits textes [47].
Mais Lou Cassaire s’arrête fin 1864 et faudra à ces fils du peuple trouver d’autres lieux de publication.
C’est dans un esprit d’œcuménisme provençal que Gault organise en 64 les Jeux floraux d’Aix, où tous les dialectes, toutes les graphies sont admis. Gelu décline l’invitation, mais des adversaires du félibrige participent, comme Peise, primé. Geofroy, primé pour son éloge du roi René, ne tranche pas par la forme (sa strophe est celle de Mirèio), mais par le fond : ce démocrate avancé stigmatise l’argent roi, salue la tolérance de René, protecteur des Juifs [48]. Deux Varois de l’extérieur donc sont primés, mais pas d’auteurs “sur le terrain”, bien que plusieurs aient concouru, dont Seignoret de Bargemon, Pelabon.
On peut lire dans Le Journal de Brignoles (9-10-64), un article de “L.Trotobas (1847), étudiant en médecine, Signes, le 20 septembre 1864”, (Trotobas est sur la liste des quelques bacheliers varois de 63). Il a été enthousiasmé par le Concours de poésie provençale organisé “pour réveiller la muse provençale trop longtemps silencieuse”. “Non, la langue de nos pères n’est point encore descendue au cercueil ; nous n’en voulons pour preuves, que les nombreux poëtes accourus à ce concours, la foule nombreuse qui est venue applaudir à leurs chants et l’émotion durable que cette fête a laissé dans le cœur de tous les bons Provençaux”. Il salue les Félibres. Nous retrouverons le jeune enthousiaste.
La présence provençaliste et le concours d’Aix suscitent donc en 64 un intérêt nouveau dans la presse et la société civile.
Le Journal de Brignoles s’en tient à ses étrennes en provençal, seul texte de l’année, qui évoque un lieu familier de la cité [49].
Par contre, après un long silence, la presse dracénoise s’ouvre à nouveau au provençal. Le Var donne un souhait de bonne année où tout est dit : plaisir de langue et conservatisme [50]. Aussitôt apparaît Chauvier. Sa brochure de 63, un courrier de Roumanille, ont décidé le journal. “Nos abonnés connaissent quelques unes des fables de M.Seignoret, de Bargemon. Un compatriote de l’élégant fabuliste, Mr Chauvier Philippe, ouvrier cloutier, cultive avec succès la poésie provençale et a mérité les félicitations de Roumanille, l’illustre félibré avignonais. Nous avons sous les yeux plusieurs pièces de M.Chauvier, où l’on trouve bien de la facilité et de la verve, et que nous nous ferons un plaisir de communiquer aux lecteurs du Var”. Chauvier devient le spécialiste de la publication provençale sous le titre “Littérature locale et populaire”.
“Populaire” ? Certes, Chauvier signe “Cloutié tou l’an à la journado”, mais il salue les notables dont il cherche la reconnaissance. Par ailleurs, le "peuple" écrit français dans Le Var avec les “Rustiques” de Burles, paysan à La Verdière.
“Locale” ? Le Concours d’Aix, en donnant au provençal un statut littéraire, a décidé Seignoret à écrire dans l’idiome natal [51] et à le défendre (23-10-64) : “A l’occasion du brillant concours, qui vient d’avoir lieu à Aix, on a dit : "c’est faire trop de bruit pour un mauvais patois, qu’on ne parle presque plus". Le provençal, un mauvais patois !”. “Pour l’honneur de notre langue maternelle”, il en appelle à l’histoire : la langue provençale dérive du gaulois ; loin d’être spontanée et naïve, elle est l’expression dernière d’une civilisation raffinée et aristocratique, et c’est d’elle que le français est né. Ce n’est pas là le registre de Chauvier.
Le 1er mai naît L’Echo du Var, agricole, littéraire (“dans le vieux pays des Troubadours”), et non politique. Son gérant Gimbert a imprimé L’Union du Var, tuée par le pouvoir. Ses 800 exemplaires dominicaux s’adressent aux “propriétaires”, aux “élites”. Sous le même titre “Litterature locale et populaire”, Chauvier y est très vite présent, dans le registre du scepticisme épicurien et de la chanson villageoise [52].
Ainsi, la reconnaissance dracénoise du provençal se fixe sur la poésie familière de Chauvier, auréolé de la notoriété quelque peu mystérieuse dont commencent à jouir les Félibres. On est loin du salut antérieur aux grands textes rhodaniens. On ignore Gelu, bien que Mouttet l’ait présenté à deux Dracénois qui comptent, l’érudit Mireur, et Dol le poète, qui a promis un article ...

À Toulon, le clivage est grand entre la culture populaire et la francitude des notables. En témoigne le statut ambigu de la pastorale, en plein essor. De passage à Toulon le professeur Chasles, de l’Institut, que pilote Mouttet, en a été impressionné. “Il avait assisté à la représentation de nos crêches, il avait vu les pastorales de l’abbé Julien. Cette continuation de la représentation des anciens mystères du moyen-âge en plein 19e siècle, exécutée par de simples ouvriers, des hommes du peuple, l’avait vivement intéressé”. (Lou Cassaire, 14-2-64). Mais dans Le Propagateur F.Aubert condamne les pastorales, dont le succès par ces temps d’impiété ne relève pas de la vrai foi : “farce, spectacle digne d’un champ de foire” !
La poussée provençaliste se manifeste par un “revival” des vieux spécialistes, Thouron et Pelabon, le lettré et l’ouvrier. Mais les rôles semblent inversés. Pelabon joue pesamment au lettré avec son ouvrage sur les troubadours [53]. Thouron écrit un provençal naturel et populaire. Il publie ses pièces primées récemment à Agen et à Apt, pièces en fait fort anciennes. Il en compose une tout à fait d’actualité : ce dialogue entre un vieux soldat redevenu paysan et un jeune soldat rentrant au pays est une ferme condamnation de la guerre du Mexique [54]. A noter que Mistral et Roumanillel’accompagnentàBéziers où il est primé. Pelabon et Thouron n’ont pas de disciples. Dauphin est parti pour l’Egypte.Est-cela fin de l’écriture provençale de Toulon ? Bleynie ne s’en plaindrait pas, qui rappelle son point de vue, dans un article, “Du poète patois”, consacré au “poète-boulanger” de Nîmes, qui vient de mourir. “Jean Reboul appartenait tout naturellement à cette partie de la population parlant habituellement le patois et n’usant guère de la langue française que par exception, par nécessité ou par convenance ; or Reboul, fort heureusement pour sa gloire et pour nous, n’eut point l’idée de composer ses vers dans le patois du bas-Languedoc. Nous l’avons dit plus d’une fois à cette place, et nous ne nous lasserons jamais de le répéter, parce qu’il y a là une vérité utile à propager, un mal véritable à combattre, la poésie en langage patois est une chose charmante en soi, une chose que nous aimons comme tout le monde, mais dont il faut se garder d’abuser, non plus que de lui donner plus d’importance qu’elle n’en mérite en réalité. Le grand danger, selon nous, de cet engouement irrationnel pour le patois rimé, c’est d’entraîner vers cette pente facile d’excellents esprits, d’ardentes imaginations, soustraites ainsi à de plus hautes destinées”, condamnées à “la déplorable aberration” de n’être compris que de quelques-uns. (Le Toulonnais, 11-6-64). L’irritation de Bleynie se renforce sans doute de deux données, l’intérêt affirmé pour Gelu et le début des publications de Sénès. Documenté par Mouttet, le professeur Chasles a consacré à Gelu une leçon au collège de France. Ce qui décide Le Toulonnais à publier sur Gelu un article de Margollé (23-1-64 ), et une étude du marseillais Nouvelliste (30-1-64). Le Moucheron est plus disert. En première page (14-2-64) Stack (Noble) accompagne ainsi la biographie de Gelu : “Sans doute l’idiome provençal est condamné à périr dans notre unité littéraire ; le francio nous a conquis : c’est fini. Que la fontaine de Vaucluse murmure sa poétique élégie ; la tradition est brisée ; sera-t-elle perdue pour nous ? Oh ! certes je suis attaché de toutes les forces de mon âme à notre Provence, mais je m’incline devant la fatalité des choses : je sais qu’elle a été morcelée en départements ; et tous mes regrets seront impuissants à ressusciter ma bien aimée Provence ; j’en accepte le deuil. Nous marchons à la plus monotone des uniformités sous l’influence de nos idées modernes ; et je subis l’avenir ; nous allons à l’unité littéraire, elle est même accomplie ; soit ! ne parlons plus du passé comme règle du présent. Sic fata ! Mais le passé sera-t-il infécond pour nous ? N’a-t-il pas au moins son droit à l’histoire, et même à notre reconnaissance ? Le dédain que professent nos parvenus pour notre idiome, en souillerons-nous la mémoire de notre splendide Provence ? J’en atteste les travaux patients auxquels se sont voués des hommes d’élite, j’en atteste le mouvement qui se produit à l’heure qu’il est dans les esprits sous l’influence des sociétés académiques. Si le latin m’intéresse, et si le grec fait partie du bagage de mon instruction universitaire, notre idiome me touche de plus près, et je n’ai pas à oublier que je suis français et provençal avant d’être grec ou romain, comment donc resterions nous indifférents en présence du passé de notre langue ? Il importerait que l’étude de ce passé entrât pour quelque chose dans l’instruction classique de nos enfants”. Gelu “a su admirablement saisir les derniers traits de notre idiome condamné, ... un idiome qu’on ne retrouve plus que dans le populaire ... C’est plus qu’un poète ; c’est un historien. C’est un témoin”. Et contre ceux qui le réduisent à n’être qu’une “espèce de chantre de guinguettes” ou “je ne sais quel rauque tribun, une sorte de rimailleur égalitaire”, ceux qui le condamnent au nom des conventions de “notre littérature de boudoir”, Stack invite à découvrir la force et la grandeur de Gélu. Gelu revient à Toulon le 23-7-64, au Cercle de l’Industrie. Comme Mouttet et Pietra, la plupart de ses membres soutiennent E.Ollivier, revenu dans le Var : aux cantonales de 64, l’ancien commissaire de la République de 48 obtient un bon score dans les quartiers populaires de Toulon ouest. Il entraîne N.Blache, dont Gelu écrit : “il fera son chemin, ce charmant garçon”. Mais Gelu, qui se défend d’être le chantre de la révolte, manifeste peu d’intérêt pour la politique. Il souhaite à Mouttet d’être vite “débarrassé de ses travaux d’Hercule électoraux” afin de faire connaître ses chansons ! Il sera déçu. Les articles du Toulonnais promis par Blache et Mouttet n’arrivent pas, Gelu envoie alors un texte où il se veut le truchement des Toulonnais : “Ce n’est point moi qui parle, ce sont eux”. Faute de décider Le Toulonnais, Mouttet et Pietra se défaussent sur Le Moucheron. L’article, signé Steck (Noble), y paraît (13-8-64) en écho au passage à Toulon de “ce phénomène littéraire, cet homme vraiment prodigieux” dont les ouvrages, tirés à 400.000 exemplaires, devraient figurer dans tous les foyers provençaux ! “Il est de mode aujourd’hui de professer un souverain mépris pour les productions de la Muse, surtout pour celles de la Muse provençale. Nous avons nous-même partagé jusqu’à un certain point, ce dédain systématique [...] Quand nous voyons notre langue maternelle de nos jours si conspuée, exprimer avec tant de vigueur et de coloris toutes les belles choses renfermées dans le livre de notre poète, en dépit du mépris presqu’unanime de la génération actuelle pour notre vieil idiome, nous redevenons heureux de pouvoir parler encore ce dialecte si riche, si imagé, que bégaya notre enfance. Nous nous sentons fier d’être Moco ! ” . (Le mot qui plait à Gelu avait été refusé par Allègre). “Nous qui nous occupons si volontiers d’art et de poésie, même de poésie patoise, quand elle est vraiment belle”, (Le Moucheron 5-11-64 ) : le provençalisme de ces hommes cultivés est inséparable de leur culture française. Mouttet et Pietra sont liés à bien des créateurs français, dont Michelet et Lamartine. Ils en saisissent d’autant mieux la force de Gelu. Son réalisme les renvoie moins à un peuple qu’ils fréquentent peu qu’à un plaisir esthétique que le français ne peut procurer. Pour autant, ce plaisir ne les amène pas à écrire en provençal. D’autant que la cause provençale est désormais liée à celle du Félibrige, à l’égard duquel Gelu éprouve une aversion implacable. Cette aversion est-elle partagée par ses amis toulonnais ? Mistral est reconnu ici. Pietra l’a salué. Dans son article sur Gelu (Le Toulonnais, 23-1-64), Margollé fait de même : “la poésie de nos troubadours, inspirée par la splendide lumière du Midi, par la beauté du ciel et des rivages, par les riants aspects, par les lignes sévères, par l’infinie variété des sites. Les vives passions qui reflètent dans leur mobilité la nature changeante du climat, tour à tour sec, électrique, sous l’âpre souffle du mistral, ou s’imprégnant, dans sa tiédeur humide, de la molle douceur des brises de mer, ces passions ardentes ou rêveuses, mais toujours sincères et profondes, donnent à la poésie de nos pays un charme puissant, que nous avions trop oublié et que nous avons été ravis de retrouver dans le beau poème de Mireille”. Ces Toulonnais sont sensibles à la reconnaissance nationale de Mistral. Gelu s’offusque que ses amis se disposent “à banqueter solennellement en l’honneur du chantre de Mirèio, homme merveilleux, jeune, brillant, beau et séduisant comme Apollon !” (9-9-64). Mistral, qui se documente pour son Calendau, vient en effet saluer Thouron.
En critiquant les auteurs “patois”, Bleynie posait un vrai problème : un auteur peut-il n’écrire que pour la petite patrie ? Le problème n’a pas échappé à Gelu. Celui que l’on a souvent enclos dans le cadre marseillais montre dans Le Moucheron (5-11-64) qu’un Jasmin peut être compris dans tout le Midi. Et, loin de l’enfermer dans les limites de la langue d’Oc, il le hausse au rang d’auteur national français. Position difficile à comprendre pour les intellectuels toulonnais. Le Moucheron ne raille-t-il pas Amiot, de La Sentinelle, qui parlerait auvergnat ( 19-11-64) ? Pour cette intelligentsia, l’œuvre de portée nationale ne saurait être que française. L’œuvre de portée provençale relève du félibrige, mais la distance demeure avec un félibrige lointain dans l’espace, et dans l’esprit. Comment alors écrire en provençal à Toulon, sinon dans la connivence locale. Le provençal demeure vivant dans le peuple, voire dans la bourgeoisie (Le Moucheron en témoigne avec son article sur le jeu de boules [55]). Mais Toulon se veut francisé, et renvoie sa provençalité sur le populaire quartier de Besagne, à l’est du Cours. Dans une pochade de Sénès et Nemo, (Germain), Toulon commente l’actualité en français, Besagne en provençal [56]. Partage des langues, dont Sénès va se saisir, sous le pseudonyme de La Sinse. C.Sénès (1827), fils d’un boulanger de Solliès-Pont, fouriériste avant 1848 et ami de L.Jourdan, est agent de l’administration de la marine. Il a passé 10 ans en Algérie et retrouve Toulon. Pendant toute l’année 64, Le Moucheron fait connaître ses “Scènes de la vie toulonnaise” [57]. Spectacle familier du petit monde des marchandes, des ménagères de Besagne. Peu d’hommes. Les adultes parlent provençal, les jeunes accèdent à l’oralité française, en l’estropiant. Sur ce thème de la substitution linguistique, Sénès brode des pièces d’une qualité réelle : entre Mistral et Gelu, il déplace le plaisir vers la mise en représentation pittoresque de la parole populaire. Ni contre le peuple, ni avec le peuple (bien qu’il soit sympathiquement présenté). Ni contre la langue natale, ni avec elle (bien qu’elle soit valorisée : quel contraste avec le français, laborieux même dans l’humour, du Moucheron). Le plaisir de la mise en spectacle, au creux de la francisation. Telle est la réponse de Sénès. Mais Le Moucheron meurt au début de 1865. Où publier dorénavant ?

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