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Presse varoise 1859-1910 : 1868-1870

jeudi 8 octobre 2020, par René MERLE

René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910. S.E.H.T.D 1996, 416 p.

Les chiffres entre crochets [ ] renvoient aux textes, consultables dans Presse varoise - textes 1865-1870

1868

Unique et pieuse intervention provençale du Journal de Brignoles : le saint patron a enfin fait pleuvoir [28]. Honneur aussi aux saints patrons et fêtes de Brignoles et de Tourves avec Richier, dont les textes conformistes valent par l’exaltation juvénile. Un ouvrier de 18 ans qui publie et diffuse deux plaquettes [29], voilà qui suppose une belle énergie. Répond-il à une demande ou se crée-t-il un public ?
À Draguignan Le Var s’en tient à une information rimée de Vidal sur un concours de tambourins. L’Echo du Var publie Vidal, Chauvier (qui n’oublie pas de saluer le marquis de Villeneuve), le Felibre rigolo, La Sinse. Dominique l’investit sous divers pseudonymes : feuilleton français, “Panorama toulonnais” ,“Causeries toulonnaises” (Lally) aux nombreuses incidentes provençales. Ce commis des bureaux de la mairie de Toulon veut se faire un nom : romancier feuilletonniste, il tâte du vaudeville, donne une étude sur le choléra de 1865. Le succès de La Sinse lui montre l’intérêt du provençal. Il est bien placé pour connaître ce petit peuple toulonnais : il habite à deux pas du Cours, et sa femme est fille de l’accoucheuse du vieux quartier.
Alors que L’Echo devient ainsi plaisamment “toulonnais”, la presse de Toulon ignore ce créneau provençal, du Toulonnais, opposant résolu, au Journal de Toulon gouvernemental, créé en 1867 pour contrer le Toulonnais, en passant par La Sentinelle qui vire à l’opposition modérée.
La Sinse touche pourtant un vrai public avec sa publication de fascicules [30] (non sans obscurs démélés : Le Toulonnais en refuse la vente dans ses bureaux).
Qui d’autre publie du provençal à Toulon ? Pelabon dont l’inspiration semble tarie [31], le commis de marine Goirand, jusqu’alors auteur français, avec une pièce provençale bien solitaire dans Le Propagateur (qui meurt cette année).
Dans Le Toulonnais, Thouron présente le Félibrige et son combat pour la langue. Mais les démocrates sont-ils sensibles à cet engagement [32] ?
Aux législatives partielles, Le Journal de Toulon soutient le candidat officiel, l’industriel Peyruc, La Sentinelle les modérés de l’union libérale, Le Toulonnais le candidat démocrate. En pleine campagne, Le Toulonnais (9-8-68) publie la pièce de Thouron contre la guerre du Mexique, qu’il précise reprise de l’Armana. Mais le journal s’en tient à cette ouverture amicale. Thouron fait imprimer sa pastorale chez Aurel, l’éditeur du Toulonnais.
Sans doute la propagande démocrate, efficace dans les quartiers populaires et dans l’arsenal, ne néglige pas l’oralité provençale. Mais l’écriture provençale ne participe pas de la réflexion et de la stratégie de la gauche. On sent cependant la question pointer. Le Toulonnais utilise le pittoresque du néo-français populaire dans une “Causerie provençale” signée “Misé Tisté”. “A la façon dont ze m’exprime, vous devez voir que ze ne me pique pas d’être franciote. Ze parle comme ma mère on me l’a appris, et j’écris comme je parle, à la portée de tout le monde. A prépos de francio, arremarquez-vous comme çacun aujourd’hui on veut péter plus loin qué sei brayes ... ça vous fait suer la colonne de le voir” (25-2-68). La pochade se termine par un vibrant appel contre les dépenses de guerre et pour la paix. Mais est-ce la bonne façon de gagner le peuple que de pointer cette “différence” ? Dans Le Journal de Toulon, la propagande officielle (“Lettres aux paysans”, etc.) est en français, comme les interventions de Pelabon.
En novembre, Peyruc achète Le Journal de Toulon et Le Toulonnais. Il les remplace par Le Toulonnais Gazette de Provence, gouvernemental. La Sentinelle toulonnaise reste seul journal d’opposition (centriste). Elle impute la (courte) victoire des candidats officiels à l’illettrisme des campagnes : les villes plus instruites ont voté pour l’opposition. Mais ce journal, où même les dictons du mois sont en français, n’a pas envisagé de toucher le peuple dans sa langue. Son rédacteur Amiot, employé de mairie, fils d’ouvrier, est épris de francitude : il imite Béranger, ne recourt qu’à la chanson polémique en français.

1869

À Draguignan, Le Var ignore le Félibrige et le provençal, hormis des vers du Parisien Seignoret [33]. Bourrelly rejoint les collaborateurs de L’Echo du Var, La Sinse, Vidal, Dominique (Lally) qui continue à mêler de provençal ses scènes toulonnaises. Le journal fait écho à l’almanach des félibres.
Profitant de la loi de 1868 allégeant le contrôle de la presse, le groupe Tardy-Suchet-Thouron lance en mars Le Progrès du Var : il soutient le Tiers Parti aux législatives de mai, alors que les démocrates (Blache, Daumas, Allègre) soutiennent E.Arago. Puis il évolue vers le radicalisme, informe sur l’Internationale, soutient la grève des bouchonniers de la Garde Freinet. Mais il n’utilise pas la langue du peuple pour toucher le peuple.
Ainsi ni la presse d’opposition, modérée (La Sentinelle, Le Toulonnais première manière) ou radicale (Le Progrès), ni la presse gouvernementale (Le Toulonnais seconde manière) ne font du provençal une arme politique. Il est vraiment abandonné au peuple. En mai c’est ainsi que sans condescendance le situe Blache, dans un ouvrage sur 1851 qui est un coup de tonnerre politique [34].
En août, le salut à l’Impératrice confirme cette mise en marge. La Sentinelle se borne à donner le texte lu par “les dames de la Halle de Toulon” [35]. Le Progrès va (non sans xénophobie) à plus important : “Veut-on savoir comment on procède pour donner au Journal Officiel l’occasion d’affirmer qu’à Toulon l’accueil fait à l’Impératrice a été chaleureux et enthousiaste” ? Rien de plus simple. On enrégimente toutes les " porteïris " de la ville et - en dépit de leur accent fortement détérioré par le patois de Gênes - on les fait circuler partout où l’enthousiasme est de rigueur”.
La gauche tourne autour d’un usage franc du provençal. Deux exemples :
Les recueils de chansons provençales avaient disparu passé 1860. Robert, l’imprimeur du Progrès, est le premier à en proposer en 69, chansons plaisantes, mais pas innocentes : le démocrate marseillais Luc Guillaume les signe [36].
Pourtant, “au ras du sol”, il est possible de repérer une abondante production de chansons politiques suscitées par les élections de 1869 [37]. Frustes couplets d’espérance, où c’est en provençal que l’on demande le droit à l’instruction française, le droit à la reconnaissance politique.
Le Carillon naît le 31-10-69 du cénacle (rue du Canon) où se rencontrent de jeunes passionnés de théâtre, musique, et politique. Le dirigent A.Reybo (Boyer), écrivain de marine, et le caustique Bernard, alias Franz Ursus, étudiant en médecine, tous deux collaborateurs du Progrès. Dans les limites de son statut “purement littéraire et franchement satirique”, Le Carillon se marque à gauche. Or, autant Le Progrès est indifférent au provençal, autant Le Carillon y est ouvert. Pseudonymes plaisants (“Teisoti”, etc), jeux de rimes (on donne à composer sur “castagno, Besagno, flambéou, estampéou”), vers amusants du jeune Marius Gueirard (1846), commis au mont de piété, de A.Gautier. Une pièce de Chauvier montre que le journal commence à être lieu d’accueil pour les non-Toulonnais muros. Et surtout, dès le n°1, apparaît sans autres explications le “Théâtre de Besagne” de La Sinse, qui, pendant un trimestre, occupe jusqu’à trois des quatre pages.
Quel contraste entre ces dialogues pleins de vie et l’entreprise avortée du conformiste Le Petit Journal de Toulon (quelques n° en 1869). Le n°2 (8-7-69) annonce la série des “Cancans du lavoir” : “Chose remarquable, Misé Brunasse et Misé Blanquette parlent français. Leurs maris l’exigent, l’un est Breton et l’autre Picard. Ils veulent que leurs enfants soient élevés dans la langue française. Je vous laisse à penser combien cela doit amuser leurs femmes et que de coups de pieds elles donnent au pauvre français. Honorine, Léonnie et Clotilde parlent aussi français, mais un français un peu plus pur ; elles ont été à l’école et puis leurs prétendus ont des places, un jour elles seront peut-être des grandes dames. Du moins elles l’espèrent ...”. Le dialogue qui suit (22-7-69) est nul : on utilise le français pour un genre où il ne convient pas.
L’académie couronne son nouveau président, O.Teissier, qui avec La ville de Toulon au moyen-âge révèle le provençal administratif des archives. Mais Thouron s’absorbe dans la traduction française d’Homère. Signe des temps, La Sentinelle (19-11-69), malgré sa règle de ne pas publier de poésies, donne des vers de B.Mathieu sur le percement de Suez, parce qu’il est “un travailleur de notre ville, et qu’il a été lui même son professeur”. Vers français d’un autodidacte qui avait débuté par l’écriture provençale sous la Monarchie de Juillet. En fin d’année, plus que jamais, l’écriture provençale semble hors-jeu des registres “sérieux”.
Or le provençal réapparaît là où on ne l’attend pas, dans l’argumentation politique et dans la prose. Le Rappel de la Provence, Journal démocratique hebdomadaire du Var et des Basses-Alpes, naît le 6-10-69 et double Le Progrès sur sa gauche. Imprimé à Cannes, il est dirigé depuis Toulon par le jeune Albert Baume (1847). Baume, fils d’un député démocrate toulonnais de 48, était étudiant dans la capitale : il collaborait au Rappel de Paris et envoyait au Toulonnais des articles sur la “question des travailleurs”.
Pour Baume, “les éléments les plus puissants du progrès moral d’un pays sont une vie municipale active et la diffusion d’une presse politique indépendante”.
Le prospectus du Rappel, “Aux démocrates de la Provence”, expose le programme radical, et témoigne de grandes ambitions de contenu. Il annonce la parution régulière “d’une causerie en patois provençal” par “le petit fils de Cascailhoun”. C’est bien sûr Dupont, qui en 1849-50 tint la chronique de “Micoulaou Cascayoun, peysan d’Hyèros”, dans Le Démocrate du Var.
L’initiative procède à la fois de “l’entrisme” du mordu de la langue Dupont, et d’une démarche politique inspirée des expériences efficaces de Jourdan et de Dupont en 1847-51. Les démocrates avancés (Daumas, Blache qui publie dans Le Rappel son ouvrage sur l’insurrection) n’ont pas jusqu’alors utilisé le provençal. Et Baume ne semble pas autrement concerné, bien que l’imprimerie Baume ait longtemps été un haut lieu de l’impression provençale. Mais au moment où l’Empire joue l’ouverture démocratique, la langue abandonnée au peuple et aux poètes devient un enjeu réel : il faut gagner le peuple, et les élections, y compris en provençal. Baume dans le prospectus parle de “patois”, et Dupont de “langue”. Deux visions du rapport du provençal à la nation et à la culture sont confrontées à l’urgence de l’action.
Le préfet interdit la vente sur la voie publique, menace les dépositaires (à Ollioules un cafetier, insurgé de 1851, refuse de le recevoir). Le Rappel est cependant fort lu dans les chambrées et les débits de boisson.
Il publie des lettres françaises venues de tout le Var (seul le secteur de Brignoles est peu représenté), avec parfois une signature provençale (“Lou Timounier de La Ciotat”). Mais, à en juger par les quelques n° conservés, le provençal est aussi présent, vers et surtout prose. Une lourde plaisanterie “paysanne” [38] après la visite de l’Impératrice. Puis Dupont : poème marqué par le souvenir de 1851 [39], texte lyrique sur l’olivier, symbole d’avenir fraternel [40], causerie bonhomme et moralisante comme en 1850 [41]. Ces interventions ont un effet d’entrainement : le provençal est langue du paysan dans un dialogue bilingue d’Ollioules [42]. Mais la barre de l’article “normal” est infranchissable : Dupont en témoigne, qui ne réussit pas à écrire en provençal le récit de 1851. Ce passionné du provençal entérine la suprématie du français [43].
Il reste que Le Rappel est très original dans cet usage que Le Toulonnais libéral avait esquivé, que La Sentinelle, désormais opposante, et le radical Progrès ignorent. La “jeunesse mâle et fière”, et francisée, que Blache salue dans Le Rappel rencontre le provençal des anciens qui relèvent la tête. Le peuple est ainsi pris en compte doublement en dignité politique : en français dans l’argumentation générale, en provençal dans le respect de sa différence culturelle.
Ces proudhoniens sont clairement anti-centralistes : “Si la centralisation semble, par ses effets nuisibles, une chose fatale et presque odieuse, c’est surtout dans les contrées du Midi qui ont leur courant d’affaire vers la Méditerranée, et dont l’objectif est bien plutôt l’Italie, l’Algérie et l’Orient que les départements du nord de la France. Pourtant il faut s’y résigner, jusqu’à un avenir prochain qui doit changer un état de choses si contraire non-seulement aux affaires, mais au simple bon sens. Le gouvernement actuel a réuni à Paris, sous sa main, tous les capitaux, toutes les forces de notre pays. Nous ne pouvons, si nous voulons causer d’affaires, nous dispenser d’examiner le marché parisien” (13-11-69).
Mais l’utilisation du provençal ne s’inscrit pas dans ce refus de la centralisation, encore moins dans une démarche anti-“franciote” ; le journal est résolument français : décentralisation, libertés locales uniront les départements et Paris dans une autre conception de la nation. On voit mal comment le provençal y trouvera une reconnaissance. Le Rappel indique l’instruction comme premier moyen d’émancipation. Dupont milite à Marseille pour l’instruction, le français, dans la jeune Ligue de l’Enseignement. Dutasta le professeur, Blache, Noble, Franz (Bernard), Daumas, Allègre, etc. lancent la Ligue à Toulon fin 69. Les hôtes de Gelu, qui aiment le provençal, œuvrent pour son nécessaire remplacement par le français.
Ces Toulonnais lisent ce qui se publie à Paris. Le républicain E.Garcin, un des premiers compagnons de Mistral, dénonce le séparatisme des félibres, leur prétention d’utiliser le provençal dans tous les registres d’une vraie langue [44]. La réponse est en filigrane dans la l’ouvrage du Varois de Paris Geoffroy, républicain avancé, félibre et matérialiste : remarquable réflexion sur l’avenir du provençal dans une France démocratique [45]. Mistral le salue et publie un de ses textes dénonçant le règne de l’affairisme et de l’argent [46].
Sur le terrain, dans l’urgence et les difficultés de l’action politique, ces débats semblent absents. Ils n’en marquent pas moins la réflexion de la jeune démocratie varoise.

1870

En début d’année, l’écriture provençale n’a toujours pas le même statut à Toulon et à Draguignan.

 Draguignan. Peu de provençal dans la presse. L’Echo du Var publie du Bourrelly, salue Gelu, “le grand poète du Credo de Cassian, de Veouzo Mègi, de Mestre Ansèro, du Garagaï” lors de la mort de son épouse (21-8-70), mais ne va pas jusqu’à le publier. La librairie Laugier par contre se veut “dépôt de toutes les publications provençales”, et en particulier marseillaises, au ton facilement populacier. Ce n’est pas exactement le registre de Chauvier, qui prépare une publication de ses chansons. Pour le modeste chansonnier, villageois mais lié aux réseaux “français” de reconnaissance, être félibre c’est chanter dans la langue, plus que théoriser sur le bilinguisme. Dol le juge “poète naturel” : “C’est dans une échoppe enfumée que se sont écoulées les meilleures années de votre adolescence et de votre jeunesse. Un jour, le printemps rayonnait au-dehors, les moineaux jasaient comme des pies dans les platanes de la place de votre village, - vous vous êtes senti quelque chose dans la tête et dans le cœur ; l’éclosion mystérieuse se faisait en vous, votre âme demandait des ailes pour s’arracher au dur labeur qui courbait votre cœur - Elle voulait tout au moins en égayer les heures pénibles. La Poésie est alors venue... Elle vous a parlé dans la langue du terroir, dans l’idiome sonore et coloré de notre chère Provence. Le marteau résonnant en cadence sur l’enclume vous a appris le rythme, je pourrais même ajouter la rime. C’est ainsi que sont nés vos meilleurs vers, vos plus joyeux couplets” [47]. Mais Dol, tout conscient qu’il soit de la saveur menacée du provençal, ne donne que quelques vers provençaux de circonstance [48]. Pour les lettrés dracénois, la reconnaissance ne saurait être que française, même s’ils acceptent Chauvier en “fils du peuple”. L’arrivée de Peise, nommé contrôleur des contributions à Draguignan, va quelque peu changer la donne. Il toujours est lié aux troubaires marseillais, en froid avec les félibres [49], et affiche des opinions conservatrices.
Toulon Sous le patronage de Jourdan, Senès publie ses Scènes par livraisons [50], et délaisse Le Carillon, qui lui trouve des successeurs : “Clochette”, “Cascaveou” dans la rubrique “doou fenestroun”. Le Carillon accueille surtout des vers plaisants de Gueirard (“Roumpinoisetto”, “Nasturby”, “Tintinabulum”, “Gadurier”, “Marello”)[51]. Quand, avec avril et la fin de la saison théâtrale, le journal s’arrête, sur 21 n° 5 n’ont pas donné du provençal : le statut de l’idiome n’en est pas clarifié pour autant. En témoigne un article sur Thouron : “Il a trouvé sa veine dans de petites pièces que tout le monde connaît et que j’appellerai des poëmes de mœurs ; il y excelle. Ses pastorales, ses dialogues, ses petits poèmes composés ou imités sont des chef-d’œuvre du genre, il n’y manque rien, et quel relief il sait leur donner à la lecture ! Ce troubadour classique [...] par un génie particulier s’est trouvé râclé à ce qu’il y a de plus romantique : la restauration d’un idiome que nos idées de progrès devraient repousser” (Le Carillon, 17-4-70, L.Patrie - Lazare Pietra). On prend plaisir à ce que la raison condamne. Ainsi à l’académie : “La parole est à M.Thouron, le bon vieillard sympathique, au milieu d’un silence religieux, débite une pastorale en vers provençaux dans laquelle se glissent quelques fines allusions à l’expédition du Mexique, peu favorables à ceux qui l’ont provoquée. M.Montois, Préfet du Var, écoute sans sourciller et semble résolument résigné. M.Thouron est frénétiquement applaudi”. (Chichoix [Gueirard], Le Carillon, 30-1-70). Connivence d’une assemblée gagnée à l’opposition, ce qui ne signifie pas gagnée à la cause du provençal ! Elle reçoit ce jour le jeune poète français J.Aicard.
La campagne du plébiscite. L’empereur annonce un plébiscite en mai. Ollivier, premier ministre, appelle au gouvernement l’ex-candidat de l’opposition varoise, le groupe Suchet-Thouron est ébranlé, la gauche déchirée. La presse gouvernementale s’en tient au français. Du côté du “Non”, La Sentinelle est toute française : proclamations, appels des chambrées. Quel lecteur imaginerait que le peuple parle une autre langue ? Une signature parfois, comme celle de “F.Bruny, dit le Pouli Pareou”, au bas d’un appel pour le “Non”. Et pourtant, les chansonniers populaires ont pris parti, et leurs couplets appellent à voter “Non” [52]. Ne subsistent que quelques n° du Progrès et du Rappel où l’on peut supposer que Dupont poursuit sa chronique [53]. Je découvre dans un n° miraculeusement conservé du Progrès des vers de Rimbaud, conseiller municipal. Les chroniques du Rappel ont pu réveiller son plaisir d’écrire, mais le jardinier traite ici d’agriculture et non de politique [54]. La campagne électorale montre le prestige de l’éloquence française : Blache triomphe au théâtre de Toulon comme au Pont du Las dont il est l’élu. Aicard qui l’accompagne lit du Sully Prudhomme ! Mais l’impact de la chanson provençale est réel. Draguignan est foyer de diffusion : en avril, à un mois du plébiscite, Laugier sort le premier n° du Pan Pan Chi Chi. Quatre petites pages, 3000 exemplaires, ces chansons bon enfant (et anonymes) répandent dans un public populaire anticléricalisme, pacifisme, haine de l’odieux temps des Seigneurs [55]. Aussi le pouvoir n’est pas tendre avec les colporteurs de chansons. Le 22 mai, on arrête à Brignoles le Marseillais Auguste, 25 ans, qui a quitté l’atelier d’ébéniste de son père pour devenir chanteur ambulant [56]. Dans la cour du cabaret Gassier (où il loge), il a entonné en soirée devant 150 personnes, ouvriers pour la plupart, “des chansons provençales hostiles au gouvernement. Après la chanson L’olivier (allusion à E.Ollivier)[57], il ajoutait en patois : L’Empereur a fait usage du plébiscite, pour tirer sur le peuple et pour nous attraper encore mieux par les cheveux”. Sa compagne veut chanter “La fille du peuple”, la police l’interrompt. On fouille leur chambre : Auguste “a plusieurs cahiers de chansons patoises en sa possession, et il nous a déclaré que ce soir il avait chanté entr’autres les suivantes : l’olivier, 4 couplets, le soldat par force, maître peuple et madame loi, la fille du peuple, qu’il les chantait partout, même à Saint-Tropez, et qu’on ne lui avait fait aucune observation”. Il a été signalé il y a 15 jours à Carcès. “Il paraît que du côté de Saint-Maximin avant le plébiscite il aurait fait beaucoup de mal en chantant la chanson interdite l’olivier, et en la commentant dans les établissements publics”[58]. Ses cahiers ne sont pas estampillés d’une autorisation préfectorale. Il est condamné à 2 mois de prison et aux frais pour avoir chanté en public sans autorisation municipale et offensé la personne de l’empereur.
On vote le 7 mai. Les 25 et 29 avril, Ollivier intervient dans la presse gouvernementale en faveur du “Oui” : une revanche sociale pire que 1851 suivrait un succès du “Non”. En réponse Le Progrès publie un appel provençal à voter “Non”, signé par un paysan des Maures, d’où partit l’insurrection de 1851. La symbolique est claire. Nous connaissons ce texte par E.Constant, qui l’a trouvé dans les papiers de Blache. Pourquoi Blache l’a-t-il conservé ? L’article est-il de lui [59] ? De son côté, Le Toulonnais, qui a ignoré le provençal jusqu’à la veille du scrutin, publie un appel provençal à voter “Oui”, signé par un mitron [60]. Faut-il chercher la plume du côté du groupe Suchet-Thouron ? Et pourquoi le mitron ? Redevenu gouvernemental, le journal reste attentif au monde ouvrier (et la presse radicale dénonce la séduction que le césarisme veut exercer sur les travailleurs). Le Toulonnais est ouvert à l’Internationale, à laquelle adhèrent nombre d’ouvriers boulangers. Leurs traditions de lutte, à la charnière du compagnonnage et du syndicalisme (la dernière grève des boulangers de Toulon date d’août 1869), leur traditionnel engagement républicain en font un symbole. À la veille du scrutin, la nouveauté est donc l’apparition du provençal, en délégation solennelle de parole populaire “montante”, dans un océan de français. Dans l’urgence, on joue du provençal pour toucher la partie du peuple mal gagnée à sa thèse : les paysans pour Le Progrès, les ouvriers pour Le Toulonnais. De fait, le Var rural votera plutôt “Oui”, Toulon ouvrier votera “Non”. Au lendemain du scrutin, La Sentinelle constate (3-6-70) : “De tous les cantons du Var, ceux où le travail agricole est le moins bien rémunéré et où la production agricole est la plus malheureuse, sont ceux qui ont donné le plus de oui à l’Empire. Les quatre cantons de Comps, de Rians, d’Aups et du Beausset se remarquent par 90 % de oui. O nature ! pourquoi tant d’ingratitude pour des cœurs si généreux !”. Pour autant La Sentinelle ne prend pas en compte le provençal pour toucher ce peuple. L’usage du provençal continue-t-il après le plébiscite ? Ce que nous connaissons des journaux montrent qu’il n’y est pas arme politique. Ecrasés d’amendes, Le Rappel disparaît en mai, La Sentinelle en juin. Dupont continue-t-il [61] ? À Draguignan, on peut dater des mois qui précèdent la guerre les trois n° suivants du Pan-Pan-Chi-Chi, sur le même registre [62] . Ainsi, en quelques mois, l’usage du provençal s’est déplacé du divertissement au politique. Ce qui ne signifie pas que les auteurs soient mis sur la touche. Avec Chauvier, Draguignan révèle une présence modeste mais officialisée de l’écriture provençale, liée au renaissantisme félibréen. Ce renaissantisme a été reconnu, avec des hauts et des bas, par la presse conservatrice (exception faite pour la brève période d’opposition du Toulonnais). Les journaux dracénois ont sensibilisé les élites à l’existence du renaissantisme. Mais il ne faut pas surestimer leur impact. Les vraies retombées dans la société civile semblent être, avec La Sinse, celles d’une écriture fixée sur le pittoresque de la parole populaire et son remplacement par le français. L’usage politique du provençal vise le “peuple” mais n’émane pas d’intervenants populaires. Il n’implique pas le passage à une expression suivie en provençal : le provençal est la langue usuelle de la paysannerie, il est toujours vivant en ville. Mais on discute en provençal dans les chambrées et les cercles, la politique s’écrit en français. L’intervention provençale, communication symbolique plus qu’efficace, est un “plus”. Elle n’implique pas de revendication de langue, on parle dans la langue et jamais sur la langue.

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