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Presse varoise 1859-1910 : 1870 fin 1872

lundi 12 octobre 2020, par René MERLE

René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910. S.E.H.T.D 1996, 416 p.

Années 1870 (fin) - 1872

Les chiffres entre crochets [ ] renvoient aux textes, consultables dans Presse varoise - textes 1870-1872.

4 septembre 1870, l’Empire s’écroule dans la capitulation de Sedan. À Toulon, place d’Armes, une foule tendue attend les nouvelles. Le préfet maritime Chopart apparaît. Silence : “Espéras un paou qué vagoun mi cerqua leï vesiclos”, dit Chopart. Rires et applaudissements. Puis il lit, en français bien sûr, la dépêche annonçant la naissance de la République [1]. Bel exemple de diglossie, contrôlée : le français pour la solennité, le provençal pour la dédramatisation.
La mobilisation patriotique se fait naturellement en français dans la presse varoise (sous réserve d’inventaire, les collections conservées sont incomplètes). Blache le tribun français a séduit la plèbe toulonnaise. “Aqueou anara luen” disent les ouvriers [1]. Il est désigné comme maire, puis remplacé par Allègre. Deux ex-admirateurs de Gelu.
Le 18-9 la Ligue du Midi donne aux 15 départements du Sud-Est liberté d’action pour défendre la République. Le conseil municipal de Toulon adhère, mais les Varois sont partagés, Blache et Allègre, tenants de l’autonomie communaliste en 1869, sont réticents. Blache est envoyé à Nice où il combat le séparatisme. Le moment ne semble pas choisi pour utiliser le signe de différence que peut représenter le provençal. C’est dire que l’événement ne peut susciter que la plume provençale de “mordus”, l’occasion faisant le larron.
Ainsi à Draguignan le conservateur Echo du Var (qui doit publier les appels du nouveau préfet, Paul Cotte, “martyr du 2 décembre” !) donne des vers de “D.Suou, bachelier en droit, 85 ans”, de Villecroze [2]. Suou écrit en provençal depuis les années 1840, sans trop (pouvoir ou vouloir) publier. Les thèmes sont ceux des articles français : contre l’indifférence, l’apathie, la division. Ce provençal mobilise-t-il plus ?
Le jeune Richier, qui il y a peu honorait les saints du terroir, s’engage dans les Mobiles du Var. Avant son départ, il salue la République d’une chanson que son énergie et son désir de reconnaissance lui permettent de faire imprimer en sept.1870 à Toulon [3]. Il signe fièrement : “Amable Richier, Garde Mobile”. Les initiatives de Suou et de Richier font d’autant mieux ressortir l’indifférence de la presse au provençal. Dupont n’a guère le loisir d’écrire pour la presse varoise. Il est mêlé aux péripéties tumultueuses de l’automne et de l’hiver à Marseille, et sera membre de la commission départementale des B.d.Rh. de janvier à mars 1871. À noter que, début 71, L’Armana de Mistral donne la “Parabolo dóu Samaritan” de Thouron, qui réhabilite quelque peu les socialistes, alors que Mistral amorce son virage conservateur.
Avec la fin des hostilités, le Pan-Pan-Chi-Chi reparaît à Draguignan en fév.1871, avec la campagne des législatives : ses chansons célèbrent la paix, la République, que l’on veut, en raccourci du programme radical, sans fonctionnaires ni “capelans” ; face à la menace monarchiste, elles continuent à dénoncer les abus de la féodalité, le droit de cuissage en particulier [4].
Gimbert publie aussi de grossières plaisanteries anticléricales en provençal [5]. Ces textes appuient évidemment la propagande républicaine pour les législatives, remportés dans le Var par les républicains, alors que la France se donne une majorité conservatrice et monarchiste.
Comment se comporte alors Chauvier à l’égard de son compatriote de Bargemon, le notable De Drée, candidat conservateur, qu’il saluait avant 70 ?
Richier est blessé à la jambe sur le front de l’Est [6], a regagné le pays, et publie une chanson républicaine [7]. Mais la presse de gauche n’a pas besoin du provençal . Les républicains varois unis remportent une large victoire.
Mais en mars ils sont partagés devant la Commune de Paris, à laquelle beaucoup sont favorables. Geoffroy, du Luc, le poète provençal et mistralien de 1869, est membre du comité central de la garde nationale et de la commission des finances de la Commune de Paris. Il échappe à la fusillade au Père Lachaise, un peu grâce au provençal : placé devant le mur, il entend un officier donner ses ordres en provençal, c’est un compatriote du Luc qui le reconnaît et le laisse fuir. Il se réfugie en Belgique [8].
Aux élections municipales d’avril-mai 71, les conservateurs reprennent quelques bastions dont la proclamation de la République les avait dépossédés : ainsi l’avocat Bagarry, monarchiste, à Brignoles.
Alors que Le Progrès ignore toujours le provençal, le 27-5-71 une lettre de Saint-Julien le Montagnier, signée Amable Richier, y glisse l’idiome natal. Dans ce secteur sous l’influence des grands propriétaires, la réaction a utilisé la calomnie et la peur, “et depuis les élections on entend chanter dans les rues : Aboulissen aquello cliquo / Voulen plus gés de la Républico etc. Racca ! ... Pauvres électeurs campagnards, vous regrettez les beaux jours de l’Empire et vous rêvez sans cesse de votre vieil Empereur vert moulu (sic) parce que sous son règne vous vendiez bien le blé, l’avoine, vous aviez dernièrement pour maire un enfant du peuple, un frère ; mais selon vous, il n’était pas assez fier, il n’avait pas l’habit long et vous préférez un gros monsieur portant ce que nous appelons vulgairement leis couas de marlusso”. La lettre révèle la réalité de la langue populaire. Mais le lecteur sait-il que Richier aime cette langue et l’écrit ? N’apparaît-elle pas ici comme la langue de l’arriération ? C’est bien pour cela que Richier s’en sert pour éclairer ce peuple abusé.
Les républicains structurent un très efficace réseau de propagande, dont l’objectif immédiat est l’élection législative complémentaire du 2-7-71. Mais c’est en français que leur journal continue à s’adresser aux ruraux : “Lettres aux paysans”, “Jean Caboche à ses amis paysans”, etc. Par contre, les conservateurs du pays dracénois vont se saisir de la langue du peuple pour enrayer la poussée républicaine. L’Echo du Var a disparu le 23 avril. Le 3 mai lui succède L’Union du Var et des Alpes Maritimes, d’André Barbès, de Lorgues : légitimiste, clérical, ce journal dépasse Le Var dans l’agression, il souhaite aux démocrates varois le sort des fusillés du Père Lachaise. C’est au milieu d’un délire sur la Commune qu’il salue, en l’accompagnant d’un texte, Lei Farigouretos du poète cannois Négrin : “Voilà le titre parfumé sous lequel M.Emile Negrin publie ses nouvelles poésies provençales. Nous avons sous les yeux une pièce toute ensoleillée comme le pays de l’auteur, pleine de cette poésie naturelle à tous ceux qui se sont endormis au bruit de la vague paresseuse, et ont chanté leurs rêves sous les orangers et les fleurs” (19-5-71). C’est dans l’exultation devant l’écrasement de la Commune qu’il donne (4-6-71) la préface de Dol aux Vilajouaso de Chauvier [9].
Car le retour à l’Ordre est aussi un retour à la donne “littéraire” d’antan. Avec 1000 exemplaires, Chauvier souhaite un large public. Désormais Dracénois, Peise, alias " Cascavéou ", publie deux pièces amusantes, que Le Var reproduit [10]. Mais le “troubaire” plaisant vire aussitôt dans Le Var au versificateur anti-rouge : la Commune à peine écrasée, Peise accompagne d’une “talounado” les appels à la répression sanglante [11], et attaque bassement Le Progrès [12]. Ce registre de l’agression versifiée, dont les polémiques des villes et villages font souvent usage, correspond au tempérament de Peise. Les législatives complémentaires du 2 juillet sont pour L’Union l’occasion d’un nouveau déchaînement : la droite assimile République et péril rouge. Le jour du vote le journal titre “Guerre aux Communards !” et donne “la profession de foie (sic) d’un vrai démocrate socialiste communeux et communiste” (" Zidore Muffenbois le Communard de Belleville "), qui veut supprimer la propriété et les “ruraux”.
C’est à ces “ruraux” que le journal s’est adressé en provençal, dans deux lettres d’un supposé “Meinagier” de Figanières. La première oppose aux Communards (vandales, voleurs, ivrognes, ramassis d’étrangers), la vertu des paysans, sur le travail desquels repose la prospérité de la France [13]. Toute la bassesse réactionnaire contre les étrangers et les femmes qui participèrent à la Commune déferle dans ce texte. La seconde lettre défend la famille et la propriété contre les partageux, elle oppose la fainéantise des journaliers employés par un propriétaire au travail familial du ménager [14].
Ces articles peuvent plaire aux propriétaires aisés, ils ne peuvent enthousiasmer les petits paysans et ouvriers agricoles ainsi vilipendés. Or ils sont les plus nombreux et leur vote est décisif. Qui est l’auteur de cette diatribe au style enlevé ? Des tics de rédaction font penser à Peise, bien que l’on ne retrouve pas ici son orthographe habituelle. La veille du scrutin, Peise-Cascavéou s’adresse aux abstentionnistes dans Le Var [15]. Aiguillonnée par Peise, qui joue dans ce camp le rôle que Dupont a pu jouer dans l’autre, la presse conservatrice de Draguignan a donc initié une utilisation politique du provençal. Pas de considérations sur le statut du provençal : il apparaît comme langue naturelle du versificateur ou du “ménager”.
Mais le plaisir de langue de Peise, et le profit que les conservateurs peuvent en tirer, ne suscitent pas une intervention régulière en provençal. Cette utilisation est freinée par les préjugés concernant la “langue du peuple”, de la plèbe menaçante ? Dans L’Union du Var (28-7-71), le notable Q.E.Reboul, évoque les “Communards de Sainte Anastasie” : “Nous les avons vus et entendus, coiffés d’un bonnet rouge, accompagnés de leurs femmes, chanter la Marseillaise, le Chant du départ, et après chaque refrain, hurler ces mots : Leis blancs à la sartan” !
Le nouveau député Daumas cristallise ce mépris sociologique. Portefaix du port, condamné pour conspiration à dix ans de forteresse en 1850, ouvrier brasseur après sa libération, le militant de le démocratie toulonnaise est désormais député. L’Union (7-7-71) le montre accompagnant son discours à la Chambre d’un “Té, vé” et d’un geste signifiant “digué-li que vengué, mon bon” ! Elle ironise (18-8-71) sur son propos : “Je n’ai eu pour lycée que les prisons du Mont Saint-Michel”. Daumas a souhaité que les conseillers départementaux sans revenus soient rétribués : il ferait mieux de retourner à ses livraison de bouteilles. “Ce sont des idées de cabaret, traduites dans un patois qui se comprend à peine”.
Ce mépris est-il une des raisons qui font qu’à Toulon la légitimiste Sentinelle du Midi, née le 25-5-71, utilise si peu l’idiome natal. Il lui arrive de publier une lettre provençale offensante contre O.Tardy, du Progrès [16]. Mais ni La Sentinelle, ni Le Progrès dans sa réponse (française) ne justifient ou mettent en cause ce choix du provençal. Quel sens effectivement lui donner ? Du côté républicain, on ne sait trop que faire de l’expression provençale. Elle n’intervient pas dans la campagne. On ne répond pas aux articles provençaux des conservateurs. C’est après l’élection du 2 juillet que Le Progrès publie une chanson de Richier appelant à voter républicain [17] ! Quel sens a cette intervention a posteriori ? Gratifier l’auteur ?
Par le provençal Richier veut éclairer des paysans ignorants et donc anti-républicains. La chanson, publiée sans commentaires, reste isolée. Ce provençal a pu gêner : il est par trop celui de l’inquiétante revanche sociale des humbles. Dans l’été 71, le journal continue à présenter, en français, (“Propos de Jacques Bonhomme”), une vision plus rassurante de la République. Les incidentes provençales du Progrès montrent cependant que la langue existe [18], et que les radicaux n’en font pas usage. Le pourraient-ils ? Comment articuler leur conscience culturelle, toute française, et la réalité linguistique ?
Pourquoi la parole provençale ne sert-elle pas l’enthousiasme républicain ? Le blocage semble venir du statut “bas” de la “langue du peuple”. Daumas cristallise cette contradiction. Le 13-8-71, il intervient à l’assemblée en faveur de la décentralisation (qui n’implique bien sûr pas d’autre langue que le français). La presse réactionnaire ridiculise sa façon de s’exprimer. Dans Le Progrès (19-8-71), l’éditorial d’“un Bachelier fils de paysan” de St Julien le Montagnier (Y aurait-il du Richier là-dessous ?) défend Daumas, dont se gaussent les jeunes gandins qui ont eu la chance d’aller à l’école. Mais le journal ne valorise pas le français populaire marqué de provençal, et encore moins le provençal. Alors qu’à Toulon, le professeur Dutasta, leader radical, montre la nécessité de promouvoir l’école laïque : l’instruction est plus que jamais nécessaire, avec le suffrage universel.
Dans ce contexte, le bilinguisme d’un Richier n’est pas tenable, quelles que soient les qualités de ses chansons provençales. Car Richier est un cas à part : l’expression populaire spontanée est souvent fruste et ne sert pas la dignité républicaine telle que la comprennent ces radicaux cultivés. On peut en juger par deux exemples.
Dans l’éphémère Ordre Républicain, (lancé par Noble), centriste comme son nom l’indique, deux textes provençaux d’un électeur républicain de La Garde encadrent l’élection de juillet 71. Le premier (en prose) [19] attaque les conservateurs qui ont repris la mairie en mai. L’auteur n’a aucune revendication de langue : il regrette que la réaction l’ait empêché d’apprendre le français ! Le second (en vers) [20] dans le registre habituel des “déclamaïres”, agresse le menuisier Mussou, qui rime sur les mêmes registres, mais dans le camp opposé. Exemple plus consternant : le portefaix Grimaud (qui hier encensait l’empire) fait ses adieux [21] : il ne supporte pas les attaques réactionnaires contre ses compatriotes du Pont-du-Las, qui votent pour Daumas. Quoique Daumas soit né dans la classe ouvrière, écrit Grimaud, il mérite pourtant notre confiance !
Les Varois votent le 7-1-72 pour une législative partielle. Dans la campagne électorale, Le Progrès n’utilise pas la “langue du peuple”. Le “vigneron provençal”, “Simplex Populus” écrivent en français. Manque d’intervenants provençaux ? Le journal a pourtant la collaboration (française) de l’érudit républicain R.Reboul, ami de l’écriture provençale, et l’exemple de Dupont, conseiller général à Marseille, collaborateur provençal de La République Radicale [22] (elle devait être imprimée à Toulon, une interdiction l’a renvoyée sur Aubagne). Elle est lue dans le Var avant son interdiction fin décembre.
Le Progrès ne suit pas. Indifférence donc. Et peut-être même hostilité.
Paru fin 71, l’Armana Prouvençau pour 1872 est en effet un brûlot contre la démocratie, la Commune de Marseille. Qu’en pensent les républicains amoureux de la langue, Richier, Dupont, l’exilé Geoffroy, condamné à la déportation ? Le 2-11-71 de jeunes radicaux (F. Méré, employé aux Ponts et Chaussées, 26 ans, l’imprimeur Gimbert, 23 ans, F.Brémond, secrétaire du premier préfet républicain) lancent sur la Dracénie L’Avenir du Var. Des signatures provençales (“Lou Timounier de la Cioutat”) au bas d’articles français, mais pas de provençal.
Puis en décembre le dernier n° gratuit envoyé aux cercles et chambrées donne la prose provençale d’un supposé paysan [23]. Plaisante sans trivialité, ancrée dans le petit pays, Ampus, Callas, Bargemon, elle critique L’Union du Var, disparue en sept.71, et Le Var : la République que la droite salit est sage et donnera au peuple l’instruction (et donc le français). Le résultat n’est peut-être pas concluant : la suite annoncée ne vient pas.
Mais la réponse arrive. Dans Le Var (650 exemplaires) un supposé paysan complimente le rimeur Cascaveou et demande son avis sur ce que dit à la chambrée un notable républicain [24]. Cascaveou lui présente Meste Franc, “un paysan, un Ruraux !”, qui s’y connaît [25]. Peise lance ainsi une chronique en prose portée par son tempérament agressif et son plaisir de langue. Son “entrisme” provençal sert pour l’heure des notables conservateurs décidés à faire feu de tout bois. Pour qui confondrait conservatisme et félibrige, insistons sur le cas Peise, qui n’est pas unique. Alors que son ami Bourrelly, plutôt républicain, rallie les félibres [26], et malgré les politesses ambigües de l’Armana [27], Peise demeure très anti-félibre. Ce n’est pas bien sûr le ton réactionnaire de l’Armana qui le rebute, mais sa graphie.
Dans le registre versifié et mineur de la rubrique “Fariboles” (titre qui ne doit pas exactement convenir aux provençalistes), L’Avenir du Var répond en provençal au provocateur Cascavéou [28]. Cacho-Mecho lui succède [29]. Est-ce Richier ? Mais je trouve aussi le texte dans les manuscrits de Choi doou Four, copié ou composé ? Il appelle le “bas poplé d’oou villagi” à secouer le joug des Messieurs et des riches. Ce ton tranche avec l’argumentation républicaine en français, rassembleuse et rassurante ; il peut conforter la rengaine de l’adversaire : les républicains sont des partageux. Mais Richier est marqué par son enfance à St Martin de Pallières, dont le maire était Mr le Marquis de Boisgelin !
Les journaux affrontés de la Dracénie font donc un usage très politique du provençal. Rien de tel dans ceux de Toulon. Le Toulonnais ignore le provençal, sauf pour une incidente savoureuse qui n’a rien de politique [30]. La royaliste Sentinelle du Midi mène une campagne haineuse, toute en français, y compris les adresses aux paysans (“Réflexions de Jacques Bonhomme”). Dans Le Progrès du Var, le provençal, absent depuis des mois, apparaît pendant la campagne, mais paradoxalement ne sert qu’à une polémique interne au camp républicain : un supposé pêcheur attaque la municipalité hyéroise, laxiste et pas assez rouge [31]. Le provençal n’est pas reçu en vecteur de conscientisation, il n’est pas non plus rejeté : la lettre est publiée, la réponse française du maire ne condamne pas le choix de langue.
En fin de campagne, alors que le radical Avenir s’en tient à quelques vers contre Cascaveou et néglige l’argumentation en provençal, Peise - Franc [32] débute ses chroniques dans Le Var (31-12-71) avec une lettre de Meste Franc à Rabasso (le même jour, Cascaveou répond en vers acerbes à ceux publiés dans L’Avenir du Var [33]).
Après le congrés des cercles républicains (qui désigne le candidat) Franc montre au paysan républicain que ses chefs décident pour lui et le méprisent [34]. Mais ce respect de Peise pour le peuple est rendu suspect par son agression contre le député radical Daumas, un ouvrier sans instruction. La lettre suivante appelle à voter pour le candidat conservateur [35]. Les efforts de Franc ne payent guère : le candidat radical est élu haut la main.
Ce succès ne peut que conforter la gauche dans l’idée que l’écriture provençale n’est pas indispensable pour toucher le peuple. Or dans les jours qui suivent la victoire le provençal apparaît dans la presse radicale. Dans Le Progrès, une lettre en prose à Aimable, forgeron à Saint Martin des Pallières (Richier donc), explique plaisamment comment la réaction et les cléricaux n’ont pas réussi au Luc [36]. La dédicace signale-t-elle un petit réseau de militants amateurs de provençal, en déphasage avec la sensibilité du journal ? (le même jour, la lettre d’un “obscur paysan” de Hyères est en français). Suivent des vers de Saint Zacharie, cité de l’argile, sur le même registre d’exultation victorieuse et de polémique [37] ; le candidat des ouvriers a triomphé malgré la réaction locale : sentiment de classe mais refus de la violence. Le Progrès du Var publie quinze jours après le vote une chanson (de Richier ?) appelant à bien voter [38] ! Puis une lettre du Luc à " Aimablo " (Richier) plaisante conservateurs et curés [39]. Une chanson de Cacho Mécho dénonce les faux dieux qu’adore le peuple ignorant [40]. L’Avenir publie des vers de règlement de compte, venus de Carcès où on vote à droite [41]. Pour respectable qu’apparaisse l’auteur, interné de 51, ils n’apportent aucune argumentation. L’argumentation apparaît enfin dans Le Progrès dans l’échange entre un bûcheron de Rians [42] et un charbonnier de Ginasservis [43]. Deux hommes des bois, dans ces hautes terres forestières, où les grands propriétaires ont un poids réel sur l’électeur, et font voter à droite. On peut reconnaître la plume de Richier, dont c’est le pays : il oppose les camps des pauvres et des riches. Seule l’ignorance empêche les pauvres d’y voir clair. Ecrire en provençal est une façon de lutter contre cette ignorance.
L’Avenir donne aussi, le même jour, deux lettres “paysannes”. L’une dénonce l’intervention cléricale dans la campagne électorale à Vins. L’autre argumente contre l’antienne des conservateurs : la République détruit la famille, la religion et la propriété [44]. Thèmes par ailleurs amplement traités en français par le journal, y compris dans une lettre d’Entrecasteaux qui sépare les deux textes provençaux. Cette prose provençale n’est donc que la reprise occasionnelle du discours français, que l’on veut rendre plus accessible. Son apparition dans la presse radicale montre l’intérêt de certains militants de base pour le provençal.
Ces articles n’ont pas effet d’entraînement. L’intervention provençale dans les chroniques locales semble inutile, voire déplacée, là où les républicains sont déjà forts ; elle apparaît dramatisante, provocante, là où la réaction est forte. Et l’article de fond en provençal est proprement impensable. Dans L’Avenir du Var qui prône l’instruction, le provençal ne peut qu’amuser : Massa-Kan de Toulon signe des articles français, et même, dans un poème antigouvernemental galoubet et tambourin parlent français. La petite poussée provençale des journaux républicains a fait sa place à la chanson et à la “déclamation” populaires, absentes de la presse conservatrice.
C’est la partie émergée de l’iceberg de la propagande républicaine spontanée, “au ras du sol”. Les traces plus manuscrits qu’imprimées, sont donc rares. On peut cependant repérer quelques initiatives. À Toulon, Grimaud, syndic des portefaix en blé du port affirme son statut d’improvisateur [45]. Il est désormais républicain. Bénézi le salue ironiquement dans Le Carillon, 30-6-72 : “ Il a tout chanté, tout ! La Légitimité et 1830 ; Louis Philippe et 1848 ; le second empire et le 4 septembre ; Gambetta et Thiers. Aujourd’hui le diapason de sa muse s’est élevé à la hauteur de la libre pensée ; Louis Grimaud rime les avantages de l’enterrement civil”. À l’est P.Arnaud, potier aux Arcs, rime en français (“Saluons tous la sainte République, Aimons la donc, tous nos maux vont finir”), et rêve de revanche (“L’orphelin de la Lorraine”) ; en provençal, il montre que les soi-disant partageux défendent un idéal de progrès. Ses chansons répandues ne sont pas encore imprimées [46]. Elles participent d’une effervescence républicaine : à la fin de l’été 72, de nombreux banquets sont interdits, mais l’administration signale que dans bien des localités on chante en français et en provençal malgré l’interdiction pour célébrer le 4 septembre. Ainsi au Muy, où le tonnelier Vachier compose des chants républicains, comme “Maître Lambert”, qui inscrira ses couplets dans la tradition locale [47]. À Draguignan l’imprimeur Gimbert et la librairie Laugier publient des recueils (1000 à 2000 exemplaires) qui mêlent divertissement et politique, ton populaire et plus rarement ton “noble” [48]. Un thème préféré, l’anticléricalisme, proposé par des pièces scabreuses [49]. Leur Pan Pan Chi Chi distrait, mais aussi diffuse l’idéologie républicaine, antiféodale et anticléricale [50], il prend aussi plaisamment ses distances avec l’héroïsme républicain [51].
Les liens avec Marseille sont évidents [52], Laugier essaie même d’écouler des invendus politiques fort anciens [53]. Alors que la presse républicaine boude l’expression provençale, Peise, alternativement Franc et Cascavéou, poursuit dans Le Var de mars à mai, sur un rythme soutenu, son entreprise didactique en prose provençale et ses piques en vers. Sa 6eme lettre [54] attaque le suffrage universel : débauchés et délinquants votent radical.
L’élection à deux degrés permettrait de n’élire que des notables. Le thème n’a rien pour séduire les paysans, même si Peise l’appuie d’érudition provençale : on votait ainsi dans nos communes médiévales. Sa 7eme lettre [55] attaque l’instruction obligatoire, et Cascaveou donne un violent poème anti-communard. Ce n’est qu’au début de l’été que les radicaux dracénois réagissent un peu. L’Avenir publie des vers satiriques contre Cascaveou, contre le curé de Pontéves (7-7-72), une lettre en prose paysanne reprend les thèmes républicains [56]. Offensive sans suites. Et rien de tel dans Le Progrès. Pendant l’été, Peise-Franc situe ses articles à Six-Fours (où il a une maison familiale) ; il ridiculise un enterrement civil, qu’il imagine accompagné au tambour, comme dans la mythique commune de Pamparigousto, sur l’air populaire de la Targo ! À Toulon, La Sentinelle du Midi s’ouvre alors au provençal avec une lettre de Six-Fours, sur la chasse, passion commune des hommes du peuple et des petits bourgeois [57] : le provençal y est langue de la convivialité masculine “interclassiste”. Depuis 1789 chaque régime, dans ce domaine aussi, a rogné les libertés, écrit Bourtouraïgo.
Qui reprend ce pseudonyme popularisé par le saint-simonien Jourdan et ses Lettres provençales de 1847 ? Peise ? Goirand, de Six-Fours, collaborateur français du journal, et à l’occasion auteur provençal ? Mais La Sentinelle n’a pas théorisé le bilinguisme. Le jour où elle publie Bourtouraïgo, un article renvoie le provençal à la médiocrité d’un édile radical de La Seyne, petit bourgeois sans éducation ni culture [58]. Bourtouraïgo en tout cas poursuit avec une seconde lettre anti-républicaine, très violente [59]. Un échange s’établit alors entre le journal royaliste de Toulon et le journal conservateur de Draguignan, Bourtouraïgo et Franc, sur le même registre d’agression.
Les républicains mènent l’offensive municipale pour remplacer les congrégationnistes par l’école laïque. Le refus des obsèques religieuses apparaît en ville. À l’automne, la presse réactionnaire attaque plus que jamais les enterrements civils, les “Enterro-Chin”, comme les a appelés Roumanille, que l’on salue [60]. Ce qui renforce la confusion entre felibrige et réaction. En oct.72 La Sentinelle présente dans ce sens l’Armana des félibres pour 73, et y découvre la plume provençale (et patriotique) de “notre compatriote Charles Poncy, à qui nous ne savions pas que la muse patoise fut aussi familière” [61]. Les journaux de droite publient ces chroniques provençales jusqu’en fin d’année. Très présent dans Le Var, Peise reste seul intervenant provençal. En dehors de ses lettres le provençal n’apparaît qu’en rares incidentes [62]. Et la suprématie du français n’est pas en cause. Les dialogues entre paysans, les articles de Jacques Bonhomme sont en français. D’ailleurs si le provençal de Peise a un ton populaire que le français n’a pas, sa violence se retrouve dans les articles français : le provençal n’est pas ici pour faire passer ce que le français ne saurait dire. Dans La Sentinelle Bourtouraïgo dénonce le socialisme, l’Internationale, Karl Marx baptisé Carle Mascle [63] ! Cette présence poursuivie jusqu’en fin d’année n’a guère effet d’entrainement : seule une lettre de Montfort défend le maire bonapartiste contre les attaques du Progrès [64]. Il reste que la presse conservatrice à Draguignan puis à Toulon donne en 72 au provençal une présence politique régulière, qui contraste avec la présence fugitive du provençal, puis sa disparition, dans la presse radicale.
Disparition que regrette, dans une plaisanterie anti-cléricale publiée par Le Progrès, un correspondant du Luc, sans illusions sur la place de la langue qu’il infériorise en “patois” [65]. Et en effet, Le Progrès ne donne pas suite. Ainsi, dans ces débuts difficiles de la République, le provençal est réapparu publiquement au plan politique. Il ne s’est pas agi défendre d’une langue mais de soutenir des opinions. Cependant l’amour de la langue est présent, en filigrane, dans ce type d’intervention.
En dehors de cette relance par la presse politique, quels registres pour le provençal ?
À Draguignan, on l’a vu, des publications populaires mêlent le divertissement au républicanisme. Peise en est évidemment absent. Les 1000 exemplaires de l’ouvrage de Chauvier se vendent lentement : l’éditeur fera leur publicité pendant une vingtaine d’années. Peise diffuse plus facilement ses pièces plaisantes. Il veut confirmer sa petite réputation (que malgré le conflit graphique, l’Armana a saluée), et envisage une publication importante [26].
À Toulon, les temps ne sont pas aux retrouvailles provençales. En mars 1872, à la mort de Thouron, les saluts dans la presse et aux obsèques vont à l’auteur français. Pour O.Teissier, président de la société académique, Thouron “a été un des derniers interprêtes de la vraie littérature provençale... L’idiome provençal, que nous n’entendons plus que dans la bouche des paysans ou de quelques ouvriers, semble trop rude, trop vulgaire, pour se prêter aux grâces de la poésie. Cependant Mistral a tiré un parti merveilleux de ce langage rustique, et l’œuvre de M.Thouron renferme elle-même des passages qui ne dépareraient pas le grand poème de Mireio”. Ce qui renvoie le provençal aux seuls registres du divertissement populaire, chansons ou déclamations que l’on édite aussi à Toulon, mais moins qu’à Draguignan. Il est vrai que leur contenu est souvent républicain, ce qui n’enthousiasme pas le notable. Ainsi d’une dénonciation des cléricaux, des “fioli”, qui fera le tour de la Provence [66]. A la soirée pour la libération du territoire organisée par la société de Monte-Cristo (31-3-72) on déclame Lou Poëto cassaire, de Bellot ; à celle donnée au Grand Théâtre par le Comité des Ouvriers du Port de Toulon, les places de premières, orchestre, parquet, sont vides. C’est le peuple qui remplit les autres, écrit Le Progrès ! Les artistes improvisés ont été bons. Tous chantent en français, sauf “M.Lauzet qui a dit avec une verve endiablée une chansonnette provençale - Le Départ du Conscrit - qui lui a valu les honneurs du rappel” (Le Progrès du Var, 30-4-72).
Le provençal apparaît aussi à Toulon dans deux hebdomadaires de divertissement. Leur statut légal les empêche de toucher au politique, mais on sent des sensibilités de droite et de gauche. Le Carillon, journal illustré, critique, artistique, satirique et littéraire, est lancé en déc.1871 par Bernard, alias Ursus, étudiant en médecine à l’hôpital, collaborateur du radical Progrès. Le provençal est présent avec des fables de Nasturby (Gueirard). L’hebdomadaire est repris en février 72 par le conservateur X. de Briey, pseudonyme de Dominique, sous-chef de bureau à la mairie, qui y publie Le mariage aux bayonnettes. Dominique, feuilletoniste dans la presse marseillaise et varoise, est reçu comme “homme de lettres” par l’académie de Toulon, où Sénès prend ses distances : “J’avais encore à la mémoire le souvenir des tristes impressions que m’avaient causées les premières œuvres de M.Dominique : les Mémoires de Gaspard de Besse, les Empoisonneuses de Marseille et autres écrits dont les sujets ne me paraissaient pas de nature à déveloper l’esprit et le cœur des lecteurs peu lettrés auxquels ces ouvrages s’adressaient plus particulièrement”. Par contre le dernier ouvrage de Dominique, Lou Nigou (le titre seul est provençal) lui apparaît propre “à développer l’esprit et le cœur” des lecteurs populaires. Sous le pseudonyme de Bénézi, Dominique se veut aussi rival de Senès - La Sinse : il donne dans Le Carillon des scènes toulonnaises, en français avec titres provençaux, puis en provençal, qui mettent en spectacle l’exotisme intérieur de Besagne [67]. Le Carillon donne aussi des fables de Nasturby (Gueirard), qui écrit surtout en français, et des dessins de L’Album toulonnais, de Letuaire, légendés en provençal. A signaler une présentation de Grimaud par Bénézi (30-6-72), et une rupture avec L.Pelabon, qui a préféré donner son portrait à l’hebdomadaire rival, L’Illustration du Var.
L’Illustration du Var, 800 exemplaires, lancée par F.Méré, de L’Avenir du Var, est lue bien au delà de Toulon, les lettres de lecteurs en témoignent. Laissant percer leurs opinions de gauche, Méré et Franz-Ursus (Bernard) y présentent personnalités et villes du Var. _Dans les premiers numéros, le provençal est la langue familière que l’on s’autorise en incidente [68]. La création “populaire” est française, avec Louis Burles, paysan à la Verdière. Puis le provençal apparaît avec Gadurier (Gueirard) et L.Pelabon, dont la présence est inattendue dans cette feuille de gauche, qui présente l’autodidacte en symbole de la nécessaire accession du peuple à la culture : “De tels hommes honorent le peuple et le relevent” (30-6-72). Le journal s’arrête en juillet 72. La participation “littéraire” provençale est donc la même dans les deux hebdomadaires rivaux, et politiquement opposés. Elle atteste de la présence de la langue, mais ne la promeut pas vraiment. Ce provençal incontournable demeure dans la marge [69].

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