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Presse varoise 1859-1910 : 1873-1875

mercredi 14 octobre 2020, par René MERLE

René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910. S.E.H.T.D 1996, 416 p.

1873-1875

Les chiffres entre crochets [ ] renvoient aux textes, consultables dans Presse varoise textes 1873-1875

1873

En mai Mac Mahon instaure l’Ordre moral. Mais la droite varoise ne pourra supplanter la gauche. Guerre de tranchées où les adversaires négligent l’écriture provençale, arme de l’urgence politique. En retour le balancier penche-t-il vers le divertissement, voire le littéraire ?
C’est le cas à Draguignan. Le radical Avenir du Var meurt en février. Le conservateur Var, demeuré seul, ouvre l’année (2-1-73) par une pièce plaisante “L’armana blu”, extrait du Rabaïaire doou Var, publié à Draguignan. C’est la pièce de Maître publiée dans Le Journal de Brignoles en 1862. Suit une lettre provençale de Peise à l’académie du Var [1], que Dominique a lue à Toulon à la séance du 8 janvier. Peise a été élu membre correspondant, et son “parrain” Rimbaud a opposé la dignité mistralienne à la trivialité des “troubaires”. Rimbaud, retraité de l’administration de la marine, passionné de sciences naturelles, n’est pas spécialiste du provençal, mais il reflète le sentiment d’une partie des “élites” : le provençal n’est tolérable que dégagé de la brutalité populaire. Fureur de Peise : les troubaires ont honoré la vraie langue provençale, les félibres ne sont qu’une coterie qui s’arroge droit de législation sur la langue et sa graphie.
Les “élites” varoises ont rarement été aussi clairement mises au fait des querelles provençalistes. Le point de vue de Peise (que partage Dominique) n’engage pas autrement Le Var. Le publier est une bonne manière faite à ses collaborateurs Peise et Dominique. En fait, pendant le premier semestre, Le Var est très “vieille Provence”, mais ne se soucie guère du félibrige. Récits d’excursions du “Franc Caminaire” marseillais Gueidon, histoire avec De Ribbe (Famille et société en Provence avant la Révolution). R.Reboul (Les hommes remarquables de la Roquebrussane)présente les auteurs provençaux Laugier et Reymonenq. Il stigmatise“ces Provençaux de la décadence” qui méprisent leur langue : “Un poète provençal ? A quoi bon ? Je m’attends à cette exclamation et à cette apostrophe de la part d’un certain groupe qui n’ose s’avouer que sa première langue fut celle des Troubadours. Ces braves gens, une fois sortis de leur village, se croient obligés d’oublier la langue qu’ils ont connue au berceau, la langue si harmonieuse que leur mère a employée pour leur rendre le sommeil plus doux” (26-6-73).
Pendant les premiers mois les chroniques de Peise hésitent entre la politique et un usage plus distancié, qui vire au pur divertissement. Si la Lettre 23 se moque du français des sociétés et des “chambros”, l’usage presque apolitique domine : la Lettre 19, en début d’année, se borne à des prédictions plaisantes, la Lettre 21, désabusée, salue Carnaval, “Carnava, O carnava dei carnavas, et tout es carnava”. Le temps est aux grandes dévotions anti-républicaines, Lourdes en particulier, auxquelles Le Var consacre une grande place (le provençal y apparaît incidemment quand l’avocat Ph.Poulle, grand notable local, maire sous l’Ordre moral, relate son voyage à Lourdes (3-7-73) : “Comment oublier le refrain de Roumanille : O Mario ! / La Patrio / L’aubouraran / Souto ti bras / L’assoutaran / E la counsoularas”). En riposte, la gauche affirme son anticléricalisme, ses municipalités interdisent les processions. Le Progrès ironise : “C’est aujourd’hui qu’a lieu le départ du train pour Lourdes. Il doit emporter, nous assure-t-on, 840 lourdauds raccolés dans toutes les communes du département” (24-6-73). De ce voyage des pèlerins varoisPeise ne trouve prétexte qu’à un texte plaisant, distancié de la dimension religieuse [2].
En fait, il est absorbé par l’ambitieuse réédition (9000 ex.) des Talounados de 1865 [3]. Dominique la présente ainsi : “Si jamais j’ai lu volontiers et tout d’une haleine un livre de vers c’est assurément le jour où, d’éclat de rire en éclat de rire, j’ai dévoré ce recueil de bonnes farces aussi spirituellement dites que bien trouvées. Ce qui ajoute au charme de ces contes, de ces historiettes c’est surtout cette langue provençale dont les beautés ne sont contestées que par ceux qui ne la connaissent pas. Dans cet idiome aussi énergique que doux, un chat s’appelle un chat et je sais des personnes qui tout en tonnant contre les libertés que se permet le provençal, ont retenu mot à mot certaines grivoiseries de taille à faire rougir Piron et consorts. Barjomau et Cascaveou ne sont pas des inconnus chez nous ; plusieurs journaux ont publié leurs hilarantes fredaines, fredaines fort piquantes parfois : je n’en citerai qu’un exemple, “Lou Bouillabaïsso”, à l’adresse du “Progrès du Var”. Mais le sublime du genre est, sans contredit, Lou Chilet : ce poëme, plein d’un réalisme fort bien senti, dériderait la tête de Méduse” (Le Touche à tout, 1-6-73).
Peise a en effet glissé quelques pièces contre les communards et les radicaux [4]. De quoi plaire aux conservateurs, sans pour autant les convaincre tous de l’intérêt du provençal et son écriture. De quoi s’aliéner un public populaire tourné vers cette écriture de bonne humeur, mais aussi vers l’idéal républicain avancé.
Depuis Toulon, Le Progrès du Var, désormais seul journal républicain, irrigue le Var sans s’intéresser au provençal : c’est à peine si une fruste lettre anticléricale de Pignans, ou au détour d’un feuilleton, une chanson d’amour [5] en révèlent l’existence.
A droite, quelques vers à prétention littéraire de Pelabon réoccupent le terrain abandonné par le politique dans Le Toulonnais ( qui meurt en juin) et La Sentinelle. Pelabon réédite une comédie de jeunesse [6]. Nostalgie ? Désir de reconnaissance ? L’écho semble faible.
En fait le vrai statut de l’écriture du provençal à Toulon est proposé par Dominique. Sous le pseudonyme de de X.de Briey, il lance en début d’année l’hebdomdaire Le Touche à Tout (500 ex.), qui affiche une sensibilité de droite. Le journal est ouvert au provençal : vers plaisants signés C (Cernay), “Scènes populaires provençales” où Bénézi (Dominique) se pose en rival de La Sinse dans la mise en spectacle de Besagne.
Le thème est suffisamment opérant pour que le journal des spectacles La Lorgnette du Var, lancé en 1872 par le radical Boyer (Reybo) devienne en mars 73 La Lorgnette et le Théâtre de Besagne.
Le Touche à Tout est attaqué par Le Tambourin Provençal (500 ex.), du jeune radical Franz Ursus (Bernard).
Le 25-5-73 Le Touche à Tout donne une scène de Bénézi, mais annonce un changement d’équipe : seul Bénézi, qui fait des adieux amers [7], aura un successeur. Le journal est repris par Franz Ursus, les abonnés du Tambourin seront servis par le Touche à Tout qui, dans les limites de son statut légal, prend une tonalité de gauche.
Le successeur annoncé de Bénézi ne se manifeste pas, mais dès le premier n° de la nouvelle formule, Pelabon publie : pièce plaisante, salut flagorneur à Thiers [8]. La nouvelle équipe semble donc indifférente au conservatisme de Pelabon, et celui-ci au radicalisme du journal. Comme si de chaque côté l’essentiel était de publier du provençal. Mais les articles d’Ursus font suspendre le journal. Bernard s’établira à Cuers comme médecin.
En ce premier semestre, peu de choses donc à Toulon : “l’entrisme” de Pelabon, le pittoresque de Bénézi. Mais c’est assez pour démarquer le provençal de l’intervention politique.
Ce retour au “littéraire” est mis en valeur par le concours régional (poésie française et provençale, histoire, archéologie) organisé par la ville de Toulon et l’académie. “La commission chargée d’examiner les pièces de poésie, écrites dans l’un des divers idiomes parlés dans le midi de la France” est composée de Gaut, félibre, organisateur des Jeux floraux d’Aix, Revoil, de l’académie du Gard, Dol, de la société académique de Draguignan. L’académie du Var, on l’a vu, est partagée sur le statut du provençal. Les élus républicains aussi. Parmi eux Allègre, Blache, etc. avaient salué Gelu en 1864-65. L’engagement réactionnaire de L’Armana des félibres les a irrités. En incluant le provençal dans le concours, ils refusent de confondre poésie provençale et réaction. Et ils invitent Gelu, qui illustre un tout autre engagement. Gelu, malade, désargenté, ne cessait de presser Mouttet et Pietra de lui donner l’occasion de vendre quelques ouvrages. Il sera l’invité d’honneur du gala de clôture du concours.
Le 7 le théâtre est comble pour cette soirée de gala. Gaut salue en vers provençaux les Toulonnais Thouron, Poncy, Pelabon, et présente les lauréats ; parmi eux, deux Varois, Peise et Richier (ouvrier maréchal-ferrant à la Tour d’Aigues, Vaucluse : le jeune compagnon pérégrine dans son haut pays, aux confins de quatre départements) [9].
Gaut lie la verve provençale et l’engagement politique de Peise,“felen de Mèste Franc” : on imagine ce qu’en peuvent penser les élus républicains. Peise d’ailleurs n’est pas venu. Mais enfin la pièce primée n’a rien de politique. Par contre le vieux félibre V.Bourrely marque son engagement clérical et anti-républicain. Il est maître d’école à Rousset, aux confins du Var et des Bouches-du-Rhône, et donne du village une image idyllique, dégagée de toute modernité [10]. On lit la pièce primée de F.Martelly, qui elle aussi s’achève en bondieuserie [11].
Raison de plus pour que le maire républicain, l’avocat V.Allègre, précise ses positions .
“Nous venons, en cette solennité, honorer les fils de la langue d’oc” aux nobles traditions provençales, héritières de l’antiquité grecque et romaine, des meilleurs influences sarrazines, et des Troubadours initiateurs. “Oui, nous sommes les vrais rejetons de la chevalerie et de la libre conscience. Qu’on ne s’étonne plus, à cette heure, de voir les populations méridionales emportées vers la démocratie. Elles suivent l’entraînement de leur race, et ce sont nos vieux poètes qui ont semé dans nos veines le ferment de l’indépendance et de l’égalité”. Mais “depuis que le destin des terres méridionales est confondu avec celui de la France”, les provençaux sont pleinement français. “Vous blasphémez et vous calomniez à plaisir vous qui dites que nous voulons renier la grande nation affligée ; mais elle nous appartient comme aux autres ! Et nos hommes de génie ont contribué à sa précieuse unité”. Il ajoute la note patriotique de rigueur : “Félibres, Troubaires, et vous, vénérable Victor Gelu qui m’entendez, puisque les Allemands recherchent, lisent et comprennent les livres écrits dans notre langue naturelle, vous allez, n’est-ce-pas ? être la personnification la plus sincère et la plus expressive de notre sentiment populaire. Commencez vos sirventes sur le ton de Bertrand de Born et déclarez aux conquérants du Rhin que nous serons toujours Français !”.
Un notable s’exprimant publiquement sur le renaissantisme, de la poésie provençale lue au grand théâtre, voilà deux nouveautés pour Toulon. La presse n’en est pas bouleversée. Le Toulonnais donne les récompenses, sans commentaires, et ne publie qu’une poésie française du président de l’académie De L’Hôte. La Sentinelle boude la municipalité. Mais Le Progrès est tout aussi laconique. Le versant provençal du concours passe-t-il inaperçu, ou dérange-t-il ?
Paradoxalement, c’est dans le conservateur Var de Draguignan (12-6-73) que “un juré du concours littéraire”(Dol) donne une présentation diplomatique de la soirée. “Des applaudissements chaleureux et réitérés accueillent d’abord le discours d’ouverture prononcé par le Maire de Toulon. Dans cette allocution à la fois littéraire et patriotique, le premier magistrat de la cité retrace en traits heureux et rapides le glorieux passé de notre Provence. M.Allègre est un démocrate athénien ; il aime les arts et les lettres. Avec un républicain de sa façon, on ne craint pas de revenir à la rudesse et au brouet noir des Spartiates. [...] M.Gaut, le spirituel felibre d’Aix, lit ensuite son rapport en vers provençaux sur les poésies en langue d’Oc. Les candidats qui ont pris part à la lutte poétique et ont mérité une récompense sont finement appréciés. A chaque éloge est mêlé un mot de critique courtoise. La louange ainsi assaisonnée n’a que plus d’agrément.
M.Martelly, de Pertuis, débite d’une voix nette et bien accentuée lei Dous Poutouns, pièce écrite par son père et qui a obtenu la médaille d’or. C’est une poésie charmante et d’une saveur toute provençale. Seulement l’auteur a eu le tort, selon moi, de faire intervenir le merveilleux dans la dernière partie. Pourquoi faut-il que ce tableau rustique, aux larges touches et bien ensoleillé, finisse en ex-voto !
En ce moment, l’attention de l’auditoire devient du recueillement. Un vieillard, aux allures des plus simples, à la physionomie plébéienne mais expressive, vient de commencer : “A peri tout entié, qué servirié dé neisse ! / Dieou, qué li vé tant luen, nous fourgé pas per ren ; / En mouren regrïan ; l’ome, quan dispareïsse, / Va pupla leis estélo oou foun doou firmamen !”
C’est Victor Gelu, le doyen de la poésie provençale, qui dit, et admirablement, lou Crédo dé Cassian, ce symbole de tous les esprits supérieurs. La salle est silencieuse mais frissonnante ; l’émotion est grande et elle s’accroît sans cesse. La foule est entraînée par le poëte ; elle s’élance avec lui dans les espaces peuplés de soleils et de mondes qu’il découvre à ses yeux ravis. Enfin l’enthousiasme éclate, Gelu est acclamé de bravos ; c’est une véritable ovation. Cet homme, si bon et si sensible sous sa rude écorce, a des larmes dans les yeux.
Je dirai ici, pour ceux qui pourraient l’ignorer, que Gelu est le peintre le plus franc et le plus énergique de nos classes populaires. Chez lui rien d’abstrait et de métaphysique ; ses types, qui appartiennent généralement aux dernières couches sociales, sont pleins de vie et rigoureusement incrustés dans la réalité. Les vieilles mœurs provençales s’effacent chaque jour ; elles sont peut-être destinées à disparaître complètement ; mais les savants et les chercheurs les retrouveront dans l’œuvre de ce puissant poëte”. Suit l’éloge de Jean Aicard, poète français. Le jeune J.Aicard vient en effet de donner ses “Poèmes de Provence”, où le vers français chante les “mœurs, coutumes et physionomie du pays”.
Le lendemain, au banquet, Gelu, Aicard sont applaudis, “M.Gaut débite de jolies oubreto de sa façon [...] On fait un cordial accueil à une chronique de chasse rimée de M.François Dol, délégué de la société d’études de Draguignan. Pourquoi faut-il que l’on regrette l’absence d’un convive ? Je veux parler de M.Peise, à qui le premier prix de poésie provençale (genre badin) a été décerné pour ses Dous Veouses. Il nous aurait dit ce conte plein de malice et de sel, et bien d’autres encore. L’auteur des Talounado de Barjomau, l’héritier de l’esprit et de la gaîté de Pierre Bellot, avait sa place marquée dans cette agape littéraire”.
Il est évident que pour Dol, politesses mises à part, l’événement a été la lecture de Gelu.
Si les journaux toulonnais ont été discrets, Le Touche-à-Tout (15-6-73) présente aussitôt le gala dans un long article signé Zappa. Jeu de massacre. On raille les académiciens, “M.Noble, avocat, inventeur du mot Rapablaque”. Ridicule des personnages et des discours. Les félibres sont férocement attaqués. La lecture de Martelly est “un supplice”, Gaut a pour toute épitaphe : “Ici git Gaut”. Ne trouvent grâce que le maire, au “discours bien composé, pas trop long”, et Gelu : “Alors le grand poète provençal, le philosophe, le patriarche Victor Gelu se lève, et d’une voix émue, déclame avec grandeur et majesté son Credo de Cassian, une de ses plus belles chansons provençales. Les applaudissements montrent que ces vers superbes ont remué les spectateurs les plus indifférents”.
Ce même n° publie en première page un plaisant compte-rendu en provençal (continué dans le n° suivant) : la commentatrice est censée être une femme du peuple [12]. Gaut et les félibres l’ont ennuyée. Par contre Gelu est encensé. Cette intervention n’est pas innocente. Pour cette jeunesse cultivée le provençal qui se prend au sérieux est ridicule, s’il n’arrive pas au registre de Gelu, qui peut toucher le public cultivé comme le peuple. Qui a écrit ce long compte-rendu provençal ? Dans sa correspondance avec Pietra, Gelu semble l’attribuer au fils Pietra (Victor), qui anime le journal avec Bernard.
Le 24-6-73 enfin, Le Progrès du Var publie une lettre, pleine de fausse humilité, de Gelu à Allègre, maire de Toulon. Il remercie le public enthousiaste à son égard, le Maire, le “bon Pietra”, les académiciens L’Hôte, Margollé, Garbeiron, le “jeune et intéressant Jean Aicard qui a trouvé aussi un compliment des plus flatteurs pour l’obscur chansonnier de l’infime plèbe marseillaise”, Mouttet, “dont le zèle a abouti à un résultat inespéré”, “M.F.Dol, de Draguignan, l’amateur passionné de cynégétique qui, pour versifier les péripéties de la chasse au merle blanc, a su s’approprier la plume facile de Voltaire. Dans la chronique fidèle par lui écrite dans le journal le Var, M.Dol, lui aussi, a tiré sa très-humble révérence au chantre de Cassian, au rude Rembrandt des Truands de la vieille Massulie”. Il remercie encore le “rédacteur humouriste de cette petite feuille caustique lequel n’a pas du tout la main pesante pour un "ursus" car dans son piquant tableau de notre solennité théâtrale, s’il égratigne malicieusement toute l’assistance officielle, surtout certain félibre et certain lauréat par procuration, la grêle des traits qu’il décoche à droite et à gauche ne décèle aucun fiel” . Il remercie enfin“l’auteur de prose provençale corsée qui émaille du pittoresque la première page du journal toulonnais le Touche-à-Tout, où Victor Gelu est naïvement complimenté dans sa langue maternelle”. Le Progrès ne fera pas l’effort d’en dire plus. Réserve significative si on la compare à l’engagement du journal radical de Marseille, L’Egalité, Journal de l’Union démocratique du Midi (Gelu dit “notre journal” en écrivant à Mouttet) qui les 3, 4, 9-7-73 donne une longue étude sur Gelu.
L’Armana prouvençau pour 1874 lui même saluera le triomphe du“troubaire Gelu, majourau d’age dóu Gai Sabé” .
Quelles suites a ce concours ?
Petit tumulte autour des décisions du Jury. Gorlier, élu républicain et poète français, conteste le prix donné à J.Aicard. Pelabon s’indigne que l’on n’ait pas primé son ambitieux poème provençal sur la peste de Toulon, qu’il publie [13], ce n’est pas un événement. La légitimiste Sentinelle se borne à annoncer la parution, sans prendre vraiment parti. Le Touche-à-Tout en profite pour manifester son allergie à la poésie félibréenne couronnée [14].
Peise, récompensé à Toulon, fait connaître sa pièce aux lecteurs du Var : “On reconnaît l’esprit malicieux de Cascaveou” (22-6-73). Le Touche-à-Tout donne aussi “Leis dous Veouses”(6-7-73) : “Nous croyons être agréables à nos lecteurs en publiant le conte suivant, Leis dous Veouses, qui a obtenu la médaille d’argent au concours de poésie provençale de Toulon et que l’auteur, M.F.PEIZE, a bien voulu nous communiquer”. Peise ne recule donc pas devant la compromission avec ces radicaux qu’il dénonce, et les radicaux saisissent l’occasion de publier, à côté de Pélabon et de Poncy, une pièce plaisante du chroniqueur ennemi. Le provençal a-t-il déjà sa place hors-circuit, où les adversaires peuvent se retrouver ? Mais de Gelu, point. V.Pietra lui avait demandé le texte du “Credo de Cassian”, Gelu s’étonne de ne pas le recevoir imprimé, mais le journal est mort en juillet.
A l’automne reprend la rivalité des hebdomadaires.
Toulon Journal de Germain naît en oct.73. On y retrouve Franz Ursus et ses amis. Or cette feuille plutôt à gauche accueille L.Pelabon : “la muse provençale, si connue des Toulonnais, nous gratifiera de ses plus remarquables productions poétiques”. Mais le journal ne vivra pas.
La Guêpe de Toulon, Scènes provençales, journal littéraire et théâtral, est également lancée en oct.73.“Elle espère distraire et reposer un peu ses lecteurs des préoccupations irritantes de la politique dont le domaine lui est par ailleurs interdit. La littérature provençale lui en fournira le moyen par la reproduction, prise sur nature, de mœurs et de traditions locales dont l’originalité tend chaque jour à s’effacer”. Le provençal est très présent : nostalgie du Vieux Toulon d’antan, où les ouvriers ne jouaient pas aux bourgeois, dans des vers anonymes où l’on n’oublie pas de saluer Mistral (“Uno noço prouvençalo, l’Aiet”, de C.Poncy, que reprendra l’Armana Prouvençau en 74), mise en spectacle de Besagne par Féli Barouffo, sans indulgence pour Bénézi [15], fables et dialogues de “repetieros”, par Nasturby. On règle son compte à Pélabon, qui guerroie encore contre le jury (26-10-73). Ce petit monde provençaliste de Toulon est loin d’être unanimiste !
A Draguignan Peise donne jusqu’à la fin de l’année dans Le Var ses lettres provençales, mais elles se raréfient : le genre lasse peut-être, l’air du temps change, des personnes mises en cause menacent de procès Peise-“Cicetto de Roumagnan” (Six-Fours), bref le journal calme le jeu.
Amateur de concours littéraires comme presque tous les auteurs provençaux, Peise participe à celui de la croix de la Ste Victoire auquel Le Var fait écho en vers provençaux [16] : inscription française vers Paris, grecque vers Marseille, latine vers Rome, provençale vers d’Aix. En novembre, la poésie de Peise est acceptée, à condition d’être mise en graphie félibréenne. Il refuse.

1874

La répression s’accentue : en début de l’année, nombre de conseils municipaux radicaux sont suspendus. En février, le maire de Toulon, Allègre, est révoqué, et remplacé par un amiral. Batailles municipales sur la suppression de la gratuité des écoles et le retour aux écoles confessionnelles, campagne électorale pour les cantonales, et pour les municipales de novembre, où la plupart des élus municipaux républicains retrouveront leurs sièges.
Dans ce climat agité, la presse d’opinion n’a pourtant guère recours au provençal politique. A droite, La Sentinelle a certes toujours recours à l’incidente provençale ironique [17], mais c’est en français qu’elle publie des vers anti-radicaux ; Le Var a calmé ses ardeurs provençales polémiques. A gauche Le Progrès du Var, organe de la démocratie provençale, traverse une rude période : en mars sa vente publique est interdite. Le provençal n’apparaît pas dans les batailles de l’année.
La gauche reprend ses positions aux municipales, et Allègre la mairie de Toulon. Les “declamaires” des petites villes et des villages saluent la victoire, comme Menut, paysan de Saint-Maximin, mais cette production n’est pas imprimée [18]. Le cas Menut est révélateur : ses chansons politiques sont en provençal, un provençal qui ignore tout des normes félibréennes, mais il rime aussi en français, des romances notamment.
Le provençal apparaît donc peu dans la publication politique. Par contre la publication “littéraire” se maintient ou s’affirme.
A Draguignan, Le Var publie à l’occasion des vers provençaux, de la parodie de Racine à la traduction “noble” de Virgile [19]. Il salue “tous les amis de la vieille langue provençale, si ingénieusement retrouvée et rajeunie par la nouvelle école”.
En dehors du journal, Chauvier lance une série de Cansoun nouvello, qui en restera au n°1 ; C.Peironet, “paralytique de naissance”, chante son nouveau pays et publie en feuille volante [20]. Gimbert publie un Pan-Pan-Chi-Chi. dépolitisé.
Le Journal de Brignoles, pieux et conservateur, ne publie pas de provençal, mais accueille à partir du 11-10-74, quelques articles sur Jasmin, par A.Cazalet.

Peu de choses dans la presse de Toulon. La Sentinelle (10-5-74) annonce sans autres commentaires qu’un compliment à l’illustrateur Letuaire (et d’après Le Mémorial d’Aix !) l’édition de luxe des Talounados de Peise. Le journal préfère s’extasier sur le succès des prédications du jeune et passionné Père Dulong de Rosnay, à la chapelle des Maristes de Toulon : belle illustration de la victoire du français.
Le Progrès du Var est tout français, dans ses dictons météorologiques, dans les Poèmes de Provence de Jean Aicard, chantre du pays, dans le feuilleton Les assassins de Besagne ...
Seules les feuilles de divertissement publient du provençal. En début d’année, seul est présent Le Troubadour (500 ex.), né le 25-1-74 avec Nemo (Germain), rédacteur en chef, et Ch.Delval. Il veut combler le vide entraîné par l’arrêt de La Guêpe de Toulon. Le provençal y a une place assez régulière : Nasturby, et quelques autres, Pélabon dans tous ses registres, de la blague au sérieux, toujours baignant dans le Toulon de sa jeunesse lointaine. La Guèpe de Toulon reparaît le 11-10-74, (500 ex.). Elle annonce 187 abonnés le 25-10. Le provençal y est aussi représenté par Pelabon.

Mais surtout deux ouvrages majeurs capitalisent de longues années de publication provençale. Les filles de Thouron publient les œuvres complètes, provençales et françaises, de leur père [21]. L’épais ouvrage n’est pas en vente, on l’offre aux amis et relations de l’auteur. Cette publication clôt l’époque où des notables, pour leur plaisir et le plaisir des leurs, versifiaient sans se prendre trop au sérieux. Fonction de mémoire.
A sa façon, La Sinse aussi clôt une époque. Le 18-6-74 Le Progrès publie, sans commentaires, une publicité pour La Vie provençale, de La Sinse.
Sénès en effet a enfin réalisé son projet de publier ses scènes provençales éparpillées dans différents journaux et publications. L’ouvrage est introduit par un échange en provençal entre Sénès et L.Jourdan [22] dont Sénès rappelle discrètement le passé engagé. “Nous avons prié notre ami et compatriote Louis Jourdan de vouloir bien écrire une préface en tête de ce livre dont nous lui avons communiqué les épreuves, chapitre par chapitre. La réponse ne s’est pas fait attendre. Voici la préface et la lettre d’envoi qui l’accompagne ; nous y retrouvons la verve de l’écrivain qui publia jadis de charmantes lettres provençales sous le pseudonyme de Pierré Bourtoulaïgo. Mai 1874”.
La préface française de Jourdan reprend les arguments de l’allègre préface provençale : le livre parle de lui même, il l’a fait rire aux larmes, cependant Jourdan veut “répondre à certaines observations que nous avons entendu formuler par quelques-uns de nos compatriotes provençaux devant lesquels la plupart des scènes qui composent ce volume ont été lues.
"- Oui, sans doute, disait-on, tout cela est parfaitement observé ; c’est la nature prise sur le fait. Ces tableaux de mœurs sont d’une incontestable vérité, personne ne le niera. Mais à quoi bon publier un livre destiné à avoir un si petit nombre de lecteurs compétents ? Qui le lira, qui le comprendra surtout ? La langue provençale s’en va ; elle n’est plus qu’une ruine, fort belle sans doute, fort originale, mais une ruine. L’auteur lui-même le sent bien puisque, dans toutes ses scènes, à côté des hommes et des femmes qui parlent encore le vrai provençal - ce que l’on appelle lou prouvençaou grana - il nous montre les enfants, les jeunes filles, dédaignant la langue que parlent leurs parents et s’essayant à balbutier un français, ou plutôt un provençal francisé de haute fantaisie. Puisque, dans les rangs même de la population où l’on est le plus attaché aux vieilles mœurs et à l’ancien langage, la langue provençale est ainsi dédaignée, ces scènes, si vraies qu’elles soient, ne trouveront bientôt plus un seul lecteur capable d’en apprécier la saveur si exquise et si originale".
Nous ne saurions admettre ce raisonnement. Et d’abord, notre langue maternelle n’est pas une ruine, tant s’en faut. Elle ne s’en va pas, elle revient au contraire, elle ressuscite ; on la parle aujourd’hui et on l’écrit plus qu’on ne la parlait et qu’on l’écrivait il y a un quart de siècle. Les poètes de Toulon, de Marseille, d’Avignon, l’ont remise en honneur et leurs œuvres ont plus de lecteurs qu’on ne le croit généralement.
Mais alors même que cette langue sonore serait destinée à disparaître et à devenir une ruine, comme on dit, ce ne serait pas une raison pour la dédaigner, au contraire ! Les ruines ont leur charme et leur prix, elles ont aussi leur beauté. Dans cette hypothèse, le livre que nous présentons aujourd’hui aux lecteurs n’en aurait qu’une valeur plus grande, il aurait toute l’importance d’un monument historique.
Il est vrai que, dans un grand nombre de familles, et même dans celles où l’on a conservé jusqu’ici l’habitude de parler le provençal, on se persuade qu’il est de bon goût d’en éloigner les enfants le plus possible et de leur laisser parler ce français baroque dont on verra, dans ces scènes, les plus amusants échantillons.
Mais c’est là un travers qui ne peut durer. On commence déjà à comprendre, et on comprendra de plus en plus, que le meilleur moyen, pour les Provençaux, de parler correctement le français et de perdre, dans ce qu’il a d’exagéré, cet accent moco qu’on leur reproche si fort, est d’apprendre aux enfants à parler simultanément les deux langues. Il est à remarquer que les Provençaux qui parlent le mieux le français sans l’accentuer trop durement, sont précisément ceux qui ont appris de bonne heure à parler la langue maternelle. L’accent provençal n’est désagréable que lorsqu’il est excessif, et il n’est excessif que dans la bouche des personnes qui ne connaissent bien ni le provençal, ni le français.
L’idéal à poursuivre est donc que les deux langues soient étudiées et parlées à la fois ; elles se prêteront un mutuel secours, l’une aidera à l’intelligence de l’autre. L’enfant se familiarisera de bonne heure avec le genre propre et les exigences de chacune d’elles, il les parlera inévitablement avec un accent différent, mais pour cela il faut qu’elles soient distinctes l’une de l’autre, il faut que l’enfant réponde en provençal quand on lui parle provençal, et en français quand on lui parle français. C’est le contraire qui arrive, et l’auteur de ces scènes si amusantes n’a pas manqué de mettre ce travers en évidence”. De plus l’ouvrage est un document précieux sur les mentalités, préjugés, traditions, etc. d’une Provence qui s’en va.
On comparera avec la préface donnée à Trussy, 13 ans plus tôt, pour mesurer l’infléchissment de la pensée de Jourdan.
La publication de La Sinse, en ces temps d’ordre moral, réconcilie dans une prise de distance sympathique et amusée les Toulonnais et les Varois avec un monde qui disparaît lentement.
L’utilisation du provençal peut dans ces conditions devenir plus emblématique qu’efficace. Un bon exemple en est donné par la publication, fin 74, d’un almanach, Lou Bouan Prouvençaou, Armana doou Var, pour 1875. Il est édité par Costel de La Sentinelle, journal peu ouvert au provençal. Très réactionnaire et anti-communard, l’ouvrage s’adresse particulièrement aux ouvriers. Malgré le titre, son contenu est français, hormis des dessins de Letuaire avec légende en provençal, et quelques pièces plaisantes de Garrel [23].
Cette publication va faire réfléchir Peise, toujours en fonction à Draguignan, mais très lié à Six-Fours où il a propriété, et où réside son ami Goirand.

1875

Peu de provençal dans les journaux.
A droite, La Sentinelle publie en feuilleton Lou Nigou, de Dominique. Elle fait la réclame pour Lou Bouan Prouvençaou, Armana doou Var. Elle donne en début d’année deux lettres apolitiques (sur les chiens) d’un bastidan du terroir toulonnais [24]. Mais elle aborde aussi le registre politique : les radicaux de village sont grossièrement raillés pour leur sectarisme, leur ignorance et leur mauvais français. Et paradoxalement c’est le provençal que l’on choisit pour cette agression [25]. Le provençal “naïf” d’un soi-disant paysan radical vient aussi, en fin d’article français, renforcer une pesante diatribe anti-radicale [26]. On glisse un peu de provençal, en langue quotidienne, dans la chronique de Six-Fours pour polémiquer avec un radical de l’endroit [27]. Dans l’été, un Brignolais fait l’éloge de la charité des prêtres et donne une leçon de conformisme []. L’inspiration ecclésiastique se confirme avec le récit d’un pèlerinage du Val [28]. Le Brignolais poursuit sa campagne par une assez stupéfiante agression anti-républicaine et une apologie du gouvernement [29]. On peut penser aux abbé Béguin ou Nicolas, qui seront bientôt félibres.
L’Echo du Golfe, littéraire, commercial, maritime, agricole, lancé à Saint-Tropez en janvier 75, ne publie pas de provençal.
Le Journal de Brignoles, conservateur, fait dans la dignité et donc ignore l’idiome natal, qui n’apparaît qu’à travers des incidentes [30].
A gauche, dans Le Progrès du Var même les proverbes du mois sont en français. Le journal a pour règle de ne pas publier de poésie. Il fait exception le 14 juillet : Cl.Hugues, le communard à peine sorti de prison, visite avec Royannez (qui dirige Le Progrès) le Cercle de l’Egalité du Mourillon, il enthousiasme l’auditoire en déclamant ses poèmes politiques en français. Le journal en publie aussitôt. Mais il ne recourt pas au provençal dans le même registre. Alors que les publications radicales marseillaises donnent une place à la poésie provençale engagée.
Le Progrès donne en feuilleton (6-2-75 ) le texte de l’opéra-comique de Victor Pietra, Les Papillons, dont l’action se passe au château de Valbelle, à Tourves. Mais l’ex-admirateur de Gelu propose un texte français.
Le Brignolais naît le 4-4-75. La politique lui est interdite. Son fondateur, l’imprimeur Gassier, marque un engagement discret à gauche, derrière le député Dréo. Ainsi, après salué sympathiquement des poésies d’un poète local, Bernard Bonnafoux, Le Brignolais se livre à une démolition en règle de son second ouvrage, Les Etrivières, satires contre l’impiété. La grande affaire du journal est la joute poétique. Il est évident que le public visé n’est pas particulièrement populaire. Dans ces conditions, le provençal n’apparaît pas, sinon par un jeu sur les sobriquets et quelques expressions locales [31]. Par contre, on le rencontre au détour d’articles érudits. Ainsi, à partir du 23-5-75, dans une série sur les “Hommes illustres de l’arrondissement de Brignoles”, Auguste Rameau salue les troubadours du pays, et glorifie “la langue provençale ... la première qui ait placé la rime à la fin des vers” [32]. Ce journal de petits lettrés, reflet du parisianisme, a parfois une sensibilité méridionale :“Aglaé a vu le jour dans une ville où l’on monte des gammes en parlant et où, par conséquent, l’accent n’a aucune analogie avec celui de la Canebière. Elle s’est mariée dans le Midi, et a commencé par prendre en horreur son nouvel entourage, uniquement à cause de sa manière de parler” (19-12-75).

Le refuge du provençal est La Guêpe de Toulon (700 à 1100 ex.) : théâtre, échos de la ville, rimailleurs français locaux, mais aussi des incidentes provençales, dont un récit en prose [33], et du Pelabon. Elle publie une lettre provençale de Sénès [34], mais le 26-9-75, un éloge de La Sinso est suivi de considérations sur “cette langue qui se perd, qui semble avoir en lui, à Toulon du moins, son dernier représentant”. Le statut du provençal varie selon l’humeur des participants. La Guêpe n’est pas tendre pour Le Progrès, mais présente dans ses “Portraits” aussi bien des radicaux que des conservateurs.
A Draguignan, Gimbert édite surtout des pièces provençales de divertissement [35].
Dans ces conditions, Peise semble délaisser la politique pour s’investir dans une autre facette du provençalisme. Il commence par lancer contre les Félibres dans un pamphlet violent [36]. Le Félibrige est assimilé à un groupe autoritaire et stérilisant : le 21-5-54, “dans un coin retiré du département de Vaucluse ... les convives se proclamèrent mutuellement membres fondateurs, apôtres de la nouvelle religion, et décidèrent qu’ils avaient retrouvé la vieille langue provençale”. C’est la poursuite de la vieille querelle qu’il développa, avec d’autres, dans Lou Cassaire dix ans auparavant. A vrai dire, cette attaque ne doit guère émouvoir les Varois. Seul Poncy participe cette année à l’Armana des félibres où l’on retrouve Geoffroy, le Communard.
Mais en même temps, Peise met de l’eau dans son vin et contacte Bourrelly, désormais félibre, pour lancer un almanach ouvert à tous [37]. C’est un tournant. Le choix des participants envisagés montre l’opportunisme de Peise. Il informe d’ailleurs la presse radicale, qui n’est pas a priori hostile : Le Progrès du Var, (17-11-75) : “Lou Franc Prouvençau, almanach de la Provence pour 1876, tel est le titre d’une nouvelle publication. En attendant de pouvoir rendre compte de cette publication consacrée à notre pays”, le journal donne la notice consacrée au “regretté Auguste Garbeiron”.
Dans La Sentinelle (6-12-75), Dominique est bien plus explicite :
“Lou Franc Prouvençau.
Ce titre est celui d’une petite brochure qui va bientôt faire son apparition en librairie et qui, sous la modeste appellation d’Almanach de Provence, cache un véritable écrin de petits chefs d’œuvre d’esprit, d’érudition et de science.
Ce livre dont le blason est une croix rayonnante, la croix de Provence, mérite à tous égards de se trouver entre les mains de tous les bons provençaux attachés à leur patrie et à leur langue. Les auteurs, mus par le louable désir de faire pénétrer leur almanach dans toutes les familles, ont scrupuleusement écarté tout ce qui pouvait blesser les plus saines opinions religieuses et politiques.
Lou Franc Prouvençau a voulu être et est un almanach amusant et instructif ; il a été une tribune ouverte à tous les écrivains originaires du Midi qui ne sont pas séparés de la grande famille provençale par quelque sentiment exclusif.
Citons d’abord quelques noms parmi cette pleïade d’écrivains qui illustrent à titres divers notre beau Midi : Alphonse Karr, le mordant auteur des Guêpes, a donné une charmante nouvelle, “Un bienfaiteur à bon marché” qui contient autant de trait d’esprit que de lignes : elle est malheureusement trop courte ; Octave Teissier, l’intrépide fouilleur qui arrache au passé de notre pays ses plus intimes mystères et qui semble avoir à cœur de faire revivre complets les premiers siècles de notre société, a écrit une étude sur “La Famille en Provence” qui nous initie à l’usage qu’avaient nos pères de consigner les principaux actes de la famille dans un registre appelé Livre de raison qu’on se transmettait religieusement de père en fils. Jean Aicard, le jeune poète à qui Toulon sera fier plus tard d’avoir donné le jour, a envoyé de la terre classique d’Italie où il a si brillamment représenté la Provence au centenaire de Michel-Ange, une ode à Virgile et un épisode inédit de la vie de Puget. Peise, le réjouissant Cascaveou, l’intarissable Barjomaù du journal Le Var, a émaillé cet almanach des plus fines gaudrioles de son répertoire provençal. La Sinse, le créateur du “Théâtre de Besagne”, l’auteur de ce livre si vite épuise “Mœurs de Provence” a retracé dans un dialogue pétillant de bons mots une des plus vieilles coutumes de notre pays, “Lou Charivarin”, le charivari, c’est à dire, la sérénade que l’on donnait autrefois à des époux mal assortis, au moyen de chaudrons, de casseroles et autres instruments tout aussi harmonieux. Citer maintenant Charles Poncy, notre poëte toulonnais, Gustave Lambert qui dans “L’Histoire des guerres de religion en Provence” a élevé un impérissable monument à notre histoire locale, F.Dol, Maquan, Marius Bourrelly, Goirand, la pleïade des Pélabon qui furent aussi grands que Rome, Ph.Chauvier, J.J.Aubin, le périodique auteur de l’Annuaire du Var, E.Garcin, le docteur Doze .. qui encore ? Nous oublions certainement quelques noms, des plus connus peut-être, mais l’énumération qui précède suffira, nous l’espérons, à donner une idée de ce petit livre que nous ne saurions trop recommander.
Nous nous gardons bien de donner si courts qu’ils puissent être des extraits de ce charmant livre. D’un extrait à l’autre nous reproduirions tout, car tout est à lire, tout est à citer : on ne peut passer une ligne, car il n’y a rien d’oiseux, rien d’inutile, rien d’ennuyeux.
Les créateurs du Franc Prouvençau ont débuté par un coup de maître : il le fallait. En effet, l’apparition de cet almanach n’est pas le résultat du caprice d’un groupe d’écrivains ou d’une combinaison de spéculateur. Elle est une protestation énergique contre les prétentions d’un semblant d’Académie perdue par devers Vaucluse qui veut n’admettre au nombre des écrivains provençaux que ceux qui suivent l’orthographe qu’il lui a plu de décréter la seule vraie, la seule bonne. Hors le Felibrige, pas de salut. “Nul n’aura de l’esprit que nous et nos amis” écrivirent sur le fronton de leur Académie, ces infaillibles qui prétendaient avoir seul retrouvé la vieille langue provençale et voulaient qu’un habitant de Toulon, né à Toulon, élevé à Toulon, parlat et comprit un provençal tel que celui-ci : “Adouc, vejo-eici ço qué lei set, acampa un parèu de vouto enco de Mounsen lou canounge Emery, à-z-ais, an décida sus aquelo estiganço...”. Ne croirait-on pas que nous venons d’écrire de l’arabe avec des caractères français ?
Cette protestation, à laquelle se sont associés tous ceux qui, en Provence, n’admettent l’exclusif en quoi que ce soit répond à l’exclusion arbitraire dont un de nos meilleurs poètes provençaux fut l’objet lors du concours qui eut lieu pour l’inscription qui devait être gravée sus le piédestal de la Croix de Provence placée sur la montagne deN.D des Victoires près d’Aix.
Félix Peise avait envoyé les sublimes strophes suivantes : "Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi. Ps.CXX, 1er. Tout passo sus la terro et tout si coumbouris ; / Poples, trônes, natiens, tout passo ! tout peris ! / Maï souletto la Crous trioumpho doou naufrage ; / Sus l’univers sauva regno senso partage. // O tu, santo Mountagno ! as vis, l’a dous millo ans, / Dei Barbares doou Nord, leis Roumans trioumphants ; / Encui dessus toun front que lou lamp envirouno, / Leis chrestians dou Miejour paousoun une courouno. // Vas porta sus ta cimo aquel aoubre beni, / Qu’es esta lou signau de nouastro reneissenço ; / Et per nouastreis enfants seras dins l’aveni / Lou Sinaï de la Prouvenço". Le grand jury du concours écrivit à F.Peise une lettre dont nous donnons ici les passages les plus curieux en les soulignant avec intention : “Monsieur, vous avez envoyé au concours pour l’inscription de la Croix de Provence, une excellente pièce qui a été jugée digne de figurer dans le recueil qu’on en prépare. Seulement comme il est indispensable dans ce but de lui faire subir quelques corrections orthographiques, je suis chargé, Monsieur, de venir vous demander votre assentiment à celà. Que si cependant vous ne pouviez accepter ces corrections, mandez-le moi, Monsieur, et l’on se fera un devoir de l’exclure du recueil”.
Voilà donc une pièce excellente exclue parce qu’elle n’était pas écrite comme MM.les Felibre ont décidé d’écrire sans que la Provence leur ait donné le mandat de fixer l’orthographe de sa langue. Nous avançons ici un aphorisme peut-être exagéré, n’ayant pas puisé dans des études spéciales l’autorité nécessaire pour trancher une question de cette nature. Mais, n’en déplaise à MM.du Felibrige, nous pensons que la langue provençale telle que nous la parlons et l’écrivons sur la frontière d’Italie est plus pure que celle dont leur académie veut faire la langue mère : le provençal et, après lui le français a ses racines dans la langue latine. Or, dans les mots que nous employons nous retrouvons le mot latin plus correct que dans ceux que l’Académie de Pont*-Segugno veut nous imposer.
Quoi qu’il en soit, lou Franc Prouvençau, en ouvrant toutes les années, ces pages aux écrivains du cru, prouve qu’il veut être lu partout et par tous ceux qui parlent et écrivent tel ou tel dialecte.
Habitants du Var, prêtons notre concours à cette publication, nous y retrouverons une double satisfaction, celle de passer quelques heures agréables en la lisant et celle de défendre la langue que nous parlons en prouvant aux Felibre que nous ne sommes pas de leur avis.
 A.D.”

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