La Seyne sur Mer

Accueil > Presse varoise et provençal. 1859-1914 > Presse varoise 1859-1910 : 1882-1885

Presse varoise 1859-1910 : 1882-1885

mercredi 13 mai 2020, par René MERLE

René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910. S.E.H.T.D 1996, 416 p.

1882-1885

Les chiffres entre crochets [ ] renvoient aux textes, consultables dans Presse varoise - textes 1882-1885

La République est en place : signe des temps, pour la première fois, en début 82, Chauvier la salue dans Lou Franc Prouvençau où Richier chante la France et la revanche [1]. Que demande Chauvier à la République ? La paix et des écoles ! Mais quelle place la République reconnaît-elle au provençal alors que naît l’école laïque francisatrice ? Contradiction que les félibres varois couvrent de bonne humeur.

1882-84.
 Provençal, presse et politique.
 Toulon.
Le jeune Petit Var du maire radical Dutasta a une vraie diffusion départementale (10000 ex.). Sur le boulevard, face au lycée de l’élite, Dutasta crée l’école Rouvière, symbole de l’accès au savoir et au français de la jeunesse populaire. Son journal ne s’adresse au peuple qu’en français. Face à cette volonté francisatrice, les velléités provençales de quelques correspondants pèsent peu : ainsi Le Petit Var informe des pérégrinations de Peironet, le chanteur-compositeur paralytique, accompagné de Trotobas. On signale son succès au Puget s/Argens (9-2-82), où il a vécu (son père y était receveur buraliste). Mais le journal se garde de le publier.
En face la royaliste Sentinelle pèse peu (1000 ex.). En 1882, avec sa chronique de “Trépigny les Oursins” elle veut ridiculiser les radicaux de village en leur faisant parler un mauvais français provençalisé. Contradiction apparente, elle utilise aussi la lettre en provençal populaire pour égratigner la municipalité [2] et pour agresser les radicaux à propos des enterrements civils et de l’interdiction des processions [3]. Mais même quand il sert la bonne cause, le provençal garde un statut “bas” (parole de revendeuses, de paysans) dans ce journal au français châtié. Sauf quand, à l’occasion d’un lancement, le félibre (conservateur) O.Monier lui fait une petite place poétique et patriotique [4].
L’affrontement droite-gauche se double de conflits entre républicains. Dutasta, maire réalisateur (école Rouvière, bd. du littoral, collecte des excréments, tramways, adduction d’eau, etc.) rencontre des oppositions personnelles et se heurte aux radicaux opportunistes (Blache, Abel...). L’atmosphère des municipales de mai 84 est empoisonnée. Le vieux maître Letuaire fait circuler contre Dutasta de méchants vers provençaux [5].
En juin 84 Noble (ancien du Moucheron !) lance avec Dominique le quotidien Le Petit Toulonnais, très anti-Dutasta. Dominique n’y exerce pas ses talents de provençaliste : le journal, qui veut ratisser des orléanistes aus opportunistes, est tout français dans ses premiers mois.
 Draguignan.
A droite, Le Var (500 ex.) ne sait pas trop que faire de la langue du peuple.
En 84 le radical opportuniste J.Roche lance Le Radical du Var. Son directeur, F.Bérenguier, ex-menuisier, se pique de poésie française engagée. Mais ce n’est pas dans son journal que le provençal fleurira, malgré la pression de correspondants tropéziens : “Cagliostro” place des incidentes burlesques dans les comptes-rendus du conseil municipal (conservateur) [6], Peironet essaie d’être publié, après les élections municipales du 4 mai (11-5-84). “Lou 4 maï. Tel est le titre d’une composition de notre sympathique collaborateur de Saint Tropez, C.Peyronnet. Quoique empreinte d’un caractère purement local, on ne saurait contester le réel mérite de cette œuvre, que nous recommandons particulièrement aux lecteurs du Radical du Var et aux ennemis avérés de toutes les intrigues jésuitiques” (29-5-84). Le journal se garde de publier ces vers provençaux que Peironet fait imprimer [7].
C’est en français que Le Radical donne ses “Causeries villageoises”, les “Lettres d’un paysan de N.D des Maures”, ou depuis Draguignan “d’un vigneron de la rue de la Juiverie”.
Je découvre par contre en 84 une initiative occultée dans l’histoire sociale et politique varoise : une brochure en vers provençaux de D.Renoux, de Draguignan, qui appelle les journaliers agricoles à l’engagement socialiste [8]. Dans ce texte fruste de “déclamaïre” (c’est ainsi que Renoux se présente dès le premier vers), passent les vieux échos millénaristes de la communauté primitive, ceux des pièces de théâtre des siècles précédents ou des chansons révolutionnaires : la terre doit être à tous, les riches ne vivent que du travail des bras nus [9]. Un groupe d’études socialistes naît alors à Draguignan, mais on peut douter que son registre soit exactement celui de Renoux, qui publie à compte d’auteur. La conquête du prolétariat agricole, fort important dans cette Dracénie, est certes un objectif des premiers socialistes. Mais ils ne peuvent se permettre de se couper des petits paysans propriétaires, en donnant le sentiment qu’ils sont hostiles à toute propriété. Il est intéressant de noter que Renoux (1837), dont les listes électorales nous apprennent qu’il a été fournier, puis commerçant liquoriste, se situe à la charnière de la paysannerie et du monde de l’artisanat. Sa déclamation provençale s’inscrit dans cette rencontre de l’archaïsme et de nouveauté idéologiques.

A Brignoles, Le Courrier du Var du notable orléaniste, l’avocat Bagarry, (1000 ex.), continue en 82 la publication des Provençalismes corrigés : souci de bon langage. C’est en français que le journal s’adresse aux ruraux. Ainsi en chronique d’Aups : 1883 - “Le père Jean Luc et son compère Marc”. 1884 - “Le Père Guilleret aux paysans”,“Les deux voisins”. Seules les signatures sont parfois provençales (“Tivadiu” à Cotignac).
Le provençal n’intervient dans Le Courrier que pour ridiculiser les républicains de Tavernes, braillards avinés, dignes fils de la populace de 1851, qu’un adjoint, petit notable, harangue en provençal [10]. Ce mépris sociologique du journal pour la langue du peuple ne saurait résumer les sentiments ambivalents d’un Bagarry à l’égard du provençal. L’avocat conserve dans ses papiers une plaisante chanson provençale contre un candidat républicain aux sénatoriales de 1882 [11]. Et c’est en provençal rimé que l’abbé Beguin, aumonier de l’hôpital, l’invite à sa table [12]. Le provençal demeure un plaisir privé pour ces notables conservateurs. Plaisir qui pointe fin 83 dans le journal avec la reprise d’un texte familier d’étrennes brignolaises [13]. En 84 l’article provençal d’un félibre accompagne la campagne contre “les étrangers” qui dirigent la mairie : on déplore l’anniversaire de l’abattage du gros ormeau, place Caramy [14]. A noter que quand l’arbre avait été coupé, le journal n’avait protesté qu’en français. Mais les municipales approchent, et le provençal veut unir les Brignolais dans le patriotisme local. Bagarry reprendra la mairie aux républicains.
La liste républicaine est élue à Signes, Garnier, ex-collaborateur de l’Armana Prouvençau, est maire. Richier est élu conseiller municipal d’Aups sur la liste républicaine.
En ces débuts de la vraie république, la presse de droite comme de gauche témoigne donc de l’impossibilité d’un usage politique du provençal. Dupont publie alors un ouvrage sur 1851 qui va figurer dans toutes les bibliothèques publiques et contribue à façonner la conscience collective. Mais son rappel d’un usage politique du provençal par Jourdan en 1847 et Cascayoun en 1849-51 n’est plus d’actualité [15]. La gauche républicaine ne se saisit pas plus du provençal comme arme du peuple que la droite comme symbole des traditions.
 1882-84, Le provençal et la société civile
Le docte bulletin de l’académie du Var à Toulon continue à ignorer “l’idiome natal”. Les “élites” sont ailleurs. Mais la présence d’un convaincu peut modifier la donne : ainsi en 1883 la Société d’études de Draguignan publie l’étude provençale du juge félibre Michel sur l’histoire d’Eyguières.
Avec la chanson [16], dont la publication s’essouffle sérieusement, avec surtout l’écho plaisant, le provençal conserve une fonction de divertissement. Et ce même dans les moments les plus graves, où le français tient le registre haut. Un exemple, la terrible épidémie de choléra qui dans l’été 84 s’abat sur Toulon.
Dans Le Petit Toulonnais, le poète provençal Pélabon versifie sur le choléra, mais en français (16-9-84). Dominique exprime une amertume patriotique : il a envoyé dans les ports militaires des listes de souscription pour son livre sur le choléra [17], et a reçu de Cherbourg le billet suivant : “Plus il en crèvera, mieux ça vaudra, un ennemi des Mocos” (7-10-84). Sa réponse furieuse est en français.
Dans Toulon Charité, vendu au profit des victimes, J.Aicard, C. Poncy donnent des poèmes français, Dominique de la prose française, Blache une nouvelle française d’inspiration régionale [18]. Mais comme le fléau est dompté, Sénès peut se permettre de dédramatiser dans une scène provençale savoureuse, qui est en même temps un document linguistique : les femmes du peuple s’expriment en provençal, le petit enfant en français [19].
Le provençal a le même statut dans L’Almanach de Toulon de La Foux, ne cache pas ses sympathies en 1882 : républicain, mais caustique à l’égard de la municipalité, patriote mais ouvert à Cl.Hugues chantant le drapeau rouge. Ce qui lui vaut les attaques de La Sentinelle. L’Almanach assigne en chaque début d’année au provençal la place qui est la sienne dans l’imaginaire toulonnais : la plaisanterie, le parler de Besagne avec Dominique (Bénézi) et Sénès (La Sinse). Il lui arrive aussi de semer d’incidentes provençales un compte rendu de conseil municipal : les conseillers qui parlent ainsi sont des commerçants, des cadres. Le provençal, sympathiquement dévalorisé en parler de Besagne et du Cours, demeure la langue familière des petits et moyens bourgeois [20].
Ce statut de distraction est consacré par le succès du Théâtre Chichois, place de la Liberté. Son registre est double : le français pour le mélo et les fantasmagories bon enfant (“Spectres impalpables, Apparitions fantastiques, Trucs nouveaux illuminés à la lumière électrique”), le provençal pour la farce []. En 1882, en alternance avec des pièces françaises comme “Garibaldi ou le Héros de Caprera”, “Le Bouffon du Roi Henri III”, le théâtre Chichois donne trois représentations par semaine en provençal : “Misé Machièro en Chino”, “Misè Chichois chez lei Kroumirs”, etc. L’acteur Dray et son parolier Dufort, un sympathique raté touche à tout [21], tentent pendant quelques mois l’aventure d’un journalet divertissant, Le Petit Chichois, bilingue (mais surtout français : romances, blagues, poèmes, feuilleton ou français populaire mâtiné de provençal), qui enfonce encore le provençal dans ces registres sans prestige et sans avenir [22]. “Théâtre provençal : M.Dray père et fils sont les seuls artistes de ce théâtre qui aient droit à une mention”, écrit L’Almanach de Toulon en 84. Avec le choléra de 1884, Dray quitte Toulon.
La pastorale est donnée avec succès à Toulon Salle Marchetti, place de la Liberté, en 1883, 84, 85. Mais les vieux usages provençaux disparaissent. Ainsi, Le Petit Var constate que Toulon ne sait plus ce qu’est le carnaval . Même remarque dans sa chronique du Beausset (24-2-82) : Carnaval est mort. Jadis les chambrées défilaient vers 3 h., “elles exécutaient leurs farandoles ou représentaient les anciennes mascarades qui étaient devenues légendaires et qui se perdent de nos jours, telles que leïs fieroua, leïs oourivetto, l’escaro, l’amoulé, lou bréguétian, etc. Aujourd’hui ces vieux usages ont disparu, et notre génération aime mieux changer d’opinion que changer d’habit ; c’est bien le cas de dire : autres temps, autres mœurs !”. Les cavalcades-spectacles ont remplacé les fêtes traditionnelles. “Il faudrait la plume de Mistral pour tout dire”, écrit Le Petit Var (18-4-82) de celle de Vidauban, mais ces fêtes sont le plus souvent françaises, même si des chansonniers provençaux y glissent quelques couplets. Comme un symbole de la fin de cette provençalité disparaît Tistè Bouisson, “le roi des tambourinaires”, son séjour à Paris (où Daudet l’avait appelé) l’avait rendu fou (Le Petit Var, 25-7-82).
C’est dans ce contexte de disparition des fêtes traditionnelles que commencent à s’organiser des groupes de danse et de musique provençale, comme Lei Jardiniero de Draguignan.
Ceux qui écrivent sur la Provence le font en français. En 82 J.Aicard donne dans Le Petit Var des contes provençaux tout français, saupoudrés du strict nécessaire pittoresque linguistique provençal et piémontais. Il fera école. Le Radical du Var (17-12-85) signale que le poète a été invité par le préfet à sa chasse Saint Raphaël : on a lâché 20 sangliers. Puis Aicard a récité ses pièces chantant la Provence idéale. Distorsion dont va se nourrir l’œuvre.
N.Blache, un des principaux leaders opportunistes, est aussi auteur français, qui situe ses romans et nouvelles dans la Provence et chez les Provençaux de son temps. Le Radical du Var (13-11-84) consacre sa première page et une partie de la seconde à l’ouvrage de Blache “Au pays de Mistral”. “La Provence vit et palpite dans ce livre, [...], son soleil, ses sites embaumés [...] Que l’auteur me pardonne de le soupçonner d’avoir un faible pour le félibrige : je ne l’en blâme point ; car, sans cela, il n’aurait probablement pas mis à découvert l’immense ressource d’expressions que recèle cette langue provençale si riche, si énamourée, si caressante, si musicale”. Le Petit Toulonnais est lui aussi enthousiasmé par “Au pays du Mistral” (10-2-85) et consacre sa première page à “Clairs de Lune ”(18-12-85). Ces deux journaux soutiennent la tendance politique de Blache. Mais le radical Petit Var apprécie aussi : le 19-5-85, en première page, grand article sur “César Audoly”. Blache sait peindre la Provence “pour l’avoir habité dès l’enfance, pour en savoir à fond les mœurs, le caractère, le langage, en un mot pour la connaître et surtout pour l’aimer. C’est en effet, une source féconde et singulière pour le romancier que cette belle et chaude Provence, avec ses admirables sites, faits de verdure et de soleil, avec ses mœurs douces et fières, ses femmes en qui la sensibilité exquise s’unit si heureusement au sentiment des devoirs de la vie domestique, ses hommes ardents, enthousiastes, laborieux, opiniâtres, qui, par le travail assidu, savent, sur leur petit domaine, se créer le bien-être et l’indépendance, capables, au besoin, de risquer l’une et l’autre pour le le triomphe d’un droit ou d’une idée généreuse”.
Mais cette mise en scène de la Provence et des Provençaux n’implique pas l’écriture du provençal. Blache est bien représentif de ces notables qui aiment “l’idiome natal” mais n’envisagent pas de l’écrire.
 les Félibres
A l’écart des luttes politiques, le Félibrige varois prend sa vitesse de croisière : un banquet annuel de vingt, trente convives, la parution du Franc Prouvençau, almanach des félibres du Var.
Lou Franc Prouvençau révise à la baisse ses ambitions, et ne tire plus qu’à 1000 exemplaires en 1882. Le cercle des collaborateurs s’élargit un peu. On rencontre essentiellement Richier, un peu nomade, Goirand, de Six-Fours, La Sinso (Sénès), C.Poncy, Pelabon, O.Monier, de Toulon, Chauvier, de Bargemon, F.Martin, de Vinon, Jourdan Pons et Agnès Chauvin, d’Aups, Jan André, et des pseudonymes : lou Busquejaire, Jan d’Encapis, Qu noun sai, lou Rigolo ... S’y ajoutent des félibres de l’extérieur, Gaut, Bourrelly, mais pas de Rhodaniens. A noter la participation de Dauphin, qui écrit depuis l’Egypte [23]. Poncy fait publier une des plus populaires chansons provençales du temps, “Lou chant doou départ”, du docteur Gantelme, qui lit ses pièces chez le pharmacien Jordany, place de la poissonnerie à Toulon, mais n’a jamais voulu se faire imprimer [24].
Malgré la présence du populaire Richier [25], les chansonniers républicains de la région dracénoise ne le rejoignent pas, P.Arnaud par exemple garde ses distances à l’égard des félibres [26].
La presse annonce chaque parution de l’almanach, sans grands commentaires. Fin 83 La Sentinelle situe bien Lou Franc Prouvençau dans son registre mineur : “écrit dans un idiome cher à tout bon Provençal [...] où l’esprit du terroir se donne libre carrière”.
Mistral s’est réjoui de voir Michel créer l’école du Var, mais son Armana Prouvençau signale en 1884 la parution du Franc Prouvençau, sans autres commentaires. L’Armana accueille surtout pour l’heure Chauvier, la vieille garde toulonnaise (Pelabon, Poncy, Sénès), et s’ouvre au jeune séminariste de Fréjus Spariat (1884).
Il s’en faut de beaucoup pour que le félibrige compte vraiment à Toulon, où les tentatives d’une “Escolo de Touloun”, ou “Escolo de Faroun” feront long feu. Poncy, Pelabon, Sénès n’y ont guère de lieux de publication. L’accueil de l’Armana ne peut totalement les satisfaire : Pelabon n’hésite pas à collaborer à la première publication provençale marseillaise, Lou Tron de l’er, dont l’hostilité au félibrige est connue. On sent que pour la bonne société de Toulon il existe deux catégories de félibres : les locaux, quantité presque négligeable, et les gloires rhodaniennes. Mais si devant l’académie (22-3-82), Reynaud, professeur au lycée, parle d’Aubanel, qui, moins connu que Mistral, “n’a pas, en revanche, connu les déceptions ou les défaillances d’une muse trop ambitieuse”, c’est pour regretter qu’il n’ait pas écrit en français.
Dans ces conditions, il est impératif pour les félibres varois de gagner un vrai patronage officiel, en dehors de Toulon. Significativement, ce n’est pas dans le Var rural qu’ils l’obtiendront, mais, à deux reprises, dans des “Stations” hivernales du littoral. Saint Raphaël d’abord, avec la tenue de l’assemblée de la Maintenance de Provence et de la Sainte Estelle à (27-28 mai 1883). La mairie de Saint-Raphael accepte d’organiser le concours littéraire et diffuse un texte provençal l’annonçant [27]. Pour le maire, l’ambitieux et énergique Martin, républicain opportuniste, ami de Blache, la venue des félibres est un atout dans sa stratégie de lancement de la station. Par cette Sainte Estelle, le félibrige varois obtient la reconnaissance des dirigeants du Felibrige (A.Michel devient syndic de la maintenance de Provence), celle des notables républicains de la région, et celle du clergé [28]. C’est à cette occasion que Blache adhère au félibrige, ainsi que de nombreux Varois. Outre les félibres fondateurs de 1880-81, et les membres locaux du comité d’organisation, maire en tête (Cf. [27]), citons Monier, propriétaire, les notaires Arkienne et Ourdan, de Toulon, le Dr.Coulomb, l’employé de préfecture Dol, l’instituteur Ripert de Draguignan, le banquier Aubenas, Guérin, le Dr.Mireur, Roquemaure, l’avocat Sivan, le notaire Sidore de Fréjus, Balliste du Muy, Courbon, le Dr.Declat, le chansonnier Habay, de Saint Raphaël. Les notables varois, et tout particulièrement du secteur Draguignan, Fréjus, Saint-Raphaël, forment le gros des 70 félibres présents à la fête.
Aux Jeux floraux de la Maintenance des Varois sont récompensés : Ourdan, Chauvier, Richier, Spariat, ainsi que le Cuersois L.Icard, fixé à Grasse.
Le mauvais temps gâche la fête, qui se résume à une soirée au domicile du maire. Il est amusant de comparer le compte-rendu du Franc Prouvençau et celui de L’Armana Prouvençau, qui une fois de plus transforme la réalité en fantasmagorie : deux dames vêtues en arlésiennes pour le premier, toutes les dames de la région pour l’autre ! [29].
Pour l’opinion varoise, l’événement passe quasi inaperçu. Le conservateur Courrier du Var (31-5-83) lui confère même un caractère d’étrangeté : “Pendant le banquet, les deux orphéons de Saint-Raphaël ont chanté une cantate inédite en provençal ou en lengo felibrenco. Pour cette première journée, les étrangers sont arrivés en grand nombre”.
Il est vrai que les esprits sont ailleurs. C’est le moment où les processions sont interdites ; à Toulon le maire Dutasta fait abattre la croix du cimetière. Les Félibres festoyant avec des notables républicains ? Les conservateurs préfèrent une autre vision du félibrige : Le Courrier du Var (22-7-83) évoque la montée à la Sainte Baume des pèlerins d’Avignon chantant le cantique de Roumanille. En 1884, l’intérêt pour le Félibrige, alimenté par l’abbé Béguin, se manifeste par des informations. On salue Mistral “dont la France a le droit d’être fier” (4-12-84), on signale l’initiative de P.Coffinières, avocat à Paris, et autres personnalités qui offrent un album à Mistral, “notre Poète” (5-10-84).

 1885, une année charnière.
Dans un climat de désenchantement relatif, la préparation des législatives de l’automne exaspère les oppositions entre républicains.
La tenue de la Sainte Estelle à Hyères, en mai, marque un tournant pour les provençalistes varois.
Ces deux événements vont quelque peu modifier le statut du provençal dans le Var.
Dans les premiers mois de l’année, la presse et les publications varoises n’accordent pas au provençal plus d’importance qu’auparavant. Cependant, quelques frémissements annoncent une reprise d’usage polémique.
A Toulon, Le Petit Toulonnais de Dominique attaque Le Petit Var et les municipalités radicales. Le 14-2 on lit en première page : “Nous recevons les lettres suivantes avec prière de les insérer”. Il s’agit d’attaques contre le conseiller général radical de La Seyne, C.Hugues. L’une, en français, est signée “Un ouvrier forgeron du chantier”. Celle du “campagnard” est en provençal [30]. Le provençal est-il réservé aux paysans ? En tout cas, c’est une première que de publier à la une d’un quotidien toulonnais de la prose provençale.
Le Petit Var qui ne donnait que des incidentes en provençal [31], se risque alors à un ironique dialogue anticlérical (de la Sinse ou à sa manière) contre l’évêque, qui a fait jurer aux communiantes de ne pas épouser de francs-maçons [32].
A Brignoles est né l’hebdomadaire républicain opportuniste Le Rappel du Var. C’est en français que “Jean Bonhomme” s’y adresse aux ruraux, soutient J. Roche, Blache et Pietra, attaque les “Intransigeants” (radicaux).
Par contre, le conservateur Courrier du Var, très agressif au plan général comme au plan local, passe au provençal dans une vieille polémique contre les républicains de Flassans. Cette apparition du provençal en chronique de Flassans a été précédée d’une longue maturation en français à partir du 26-6-84, où “un abonné” critique en français la gestion municipale : les conservateurs s’expriment sous différentes signatures, “un paysan”, “un groupe de patriotes”, etc. Qu’est-ce qui décide l’un d’eux à passer au provençal ? Le désir d’être lu, sans doute (l’auteur évoque les commentaires au café et au cercle autour des articles), et le plaisir de langue (on sent une certaine habitude des normes mistraliennes dans ces textes). Le premier article du “paisanas escoubiié” est une violente attaque contre les républicains de Flassans, contre la République fauteuse de guerre (la Chine) et contre ses impôts, doublée d’une apologie du clergé [33].
Mais on mesure l’ambiguïté du statut de la langue pour le journal, puisque pour dénoncer le carnaval républicain de Vidauban, officiel, politisé, et selon le correspondant spectacle lamentable, d’autant qu’il a eu lieu en présence de femmes et jeunes filles, c’est un provençal dévalorisant que l’on met dans la bouche des radicaux [34]. Le même jour, un article français (27-2-85) critique le carnaval politisé de Flassans, où l’on a entonné les chants républicains de 1851 et d’aujourd’hui, il annonce un compte rendu de “notre cher Païsanas Escoubiié”. “L’Escoubiié” de Flassans va donc se tailler une petite réputation en agressant en provençal les républicains locaux et leur carnaval [35]. La violence de ces articles donne la mesure des haines politiques recuites par la proximité villageoise. Le thème fondamental est la trahison des espérances populaires par la République.
Le chroniqueur a un émule à Rougiers, tout aussi haineux et calomniateur [36]. Un républicain de Rougiers, Revest, lui répond et signe de son nom, chose rarissime pour un article en provençal [37].
A Toulon et surtout à Brignoles, la droite a donc pris l’initiative d’une utilisation politique du provençal. Les polémiques sont certes locales, mais ce provençal est proposé à l’ensemble des lecteurs.
C’est dans ce climat politique tendu que se déroule à Hyères la Santo Estello du Félibrige.
Pourquoi Hyères, qui n’est pas un foyer félibréen actif ? La ville a été demandeuse. Le maire, le pharmacien Castueil, est un républicain opportuniste, ami de Blache. Il a pu apprécier la petite “pub” faite à son ami Martin, maire de Saint-Raphaël, par la Sainte-Estelle de 1883. Le choléra toulonnais de 1884 a porté un rude coup à la réputation du littoral varois. Or Hyères s’affirme en station hivernale de prestige et cherche à se faire valoir. Parmi les riches hivernants, ces “étrangers” dont la presse locale publie la liste, figure le prince-félibre Bonaparte-Wyse : il a fait connaître le félibrige rhôdanien aux élites locales et à l’occasion publie en provençal dans Hyères Journal [38]. Nous sommes loin avec lui de la gaieté populaire du Franc Prouvençau !
Toute la bonne société d’Hyères va se mobiliser dans le Comité des Fêtes du Félibrige : membres du Hyères Club, du Cercle le Progrès, du cercle de l’Industrie, du conseil municipal, de L’Evénement, des Echos d’Hyères et de Hyères Journal. On regrette seulement la date de la Sainte Estelle : fin mai, les “étrangers” seront partis (Hyères-Journal, 22-3-85).
Les communiqués de presse du Comité font de la provençalité un exotisme : ils annoncent “des couleurs provençales”, des farandoles, tambourins, du théâtre“dans la langue des Félibres” comme s’il s’agissait de révélations d’un autre monde. Cependant que, pour éclairer le profane et rassurer les tenants du seul français, Hyères-Journal publie une série d’articles d’A.Savine, “Origines du Félibrige”.
Le comité hyérois a certes le contact avec le responsable des félibres varois, le juge Michel. Mais Michel est avant tout reçu comme vauclusien, ami de Mistral. Manifestement les modestes félibres varois n’intéressent guère le comité, fasciné par l’arrivée des mystérieux et célèbres rhodaniens. Hyères-Journal (24-5-85) consacre un luxueux n° spécial au Félibrige et à “sa” vision de la Provence : Mistral, Roumanille, Aubanel, le roi René, extrait du “Curé de Cucugnan” traduit par Daudet, scènes de “Mirèio”, chanson de la Coupe, armes du Félibrige, etc. Mais rien sur les félibres varois. Garnier, maire de Signes (et ex-collaborateur de l’Armana), révèle un peu leur existence en réclamant, en provençal, des affiches pour sa localité [39]. Il prendra la parole en provençal à la fête.
Les Varois participeront pourtant en nombre à la fête, et les rangs du félibrige varois en seront renforcés. Il y a certes des adhésions de circonstance : les notabilités sont faits félibres d’office. Ce qui ne signifie pas que tous n’acceptent que par politesse. Beaucoup ont une fibre provençaliste : ils discourent et riment avec plaisir dans l’idiome natal, faisant ainsi la preuve de la vitalité de la langue. Tous chantent Hyères, les félibres et le provençal.
Le préfet Paul déclare en provençal avoir connu jadis les félibres à Avignon : ils méritent bien de la petite et de la grande patrie.
N.Blache, président du conseil général, prononce une allocution provençale dont Hyères-Journal ne donne que la traduction française : le conseil général a offert 150 f de subvention, mais le plaisir que procure cette réunion en vaut 150.000. Qui a dit que le félibrige ne donnait pas de fruits : il suffit de voir Mlle Roumanille ! Etc.
Blache avait adhéré à la Sainte Estelle de 1883, et demeure felibre avec conviction. Mais il préfère se frotter au Maître qu’au Franc Prouvençau ! A l’occasion de la Sainte Estelle de Hyères, il reçoit Mistral chez lui, à Clos-Méjean, où le maître chante “Lou bastimen vèn de Maiorco”.
De nombreux notables et élus hérois prennent la parole ou versifient en provençal, l’adjoint Latty, le peintre Garcin, les Dr.Dubrandy et Arène, etc. [40]. Le discours provençal du maire, le pharmacien Castueil, est particulièrement remarqué [41]. Les journaux de droite Le Soleil du Midi et Le Petit Marseillais disent faire abstraction de leur opposition politique pour le féliciter. Castueil chante la femme et l’amour en termes éthérés, qui lui valent l’émotion générale et l’accolade de Mistral, plus celle de Roumanille qui ne veut pas être en reste. Signalons en contrepoint, et pour la petite histoire, qu’avec l’aval des autorités, Hyères voit s’ouvrir alors sa première maison close, qu’un provençaliste local n’hésitera pas à saluer dans l’idiome natal [42].
Des notables de droite et de gauche adhèrent au félibrige, par conviction ou pour “marquer” l’adversaire. L’avocat Guérin-Duval, de Draguignan, président du comité électoral départemental conservateur, côtoie Blache, bientôt candidat républicain opportuniste, Cl.Hugues, député socialiste de Marseille, etc.
A noter parmi les participants, en renfort des notables déjà rencontrés en 1883, un nouveau contingent de l’est varois : Canal, officier à Draguignan, Charles, secrétaire de préfecture, Delerba, receveur de l’enregistrement à Lorgues, Meynard, président du tribunal de commerce de Fréjus, Pouthion, receveur des finances à Draguignan, Ricord, avocat à Draguignan.
Le Félibrige varois fait aussi le plein de presque tous ceux qu’on a pu voir se manifester dans l’écriture provençale : adhèrent en même temps le chansonnier républicain P.Arnaud, des Arcs, et le collaborateur du haineux Courrier du Var, l’abbé Béguin de Brignoles.
Les versificateurs et amateurs varois sont venus en force : les gloires confirmées comme Richier et Chauvier, le chansonnier Habay de Saint-Raphaël, un contingent toulonnais important (C.Arnaud, J.Millet, Moulet de Six-Fours, O.Monier, J.Ourdan, primé, L.Peytral, L.Sigaloux), des ecclésiastiques (les abbés Beguin, primé, et Nicolas, primé, tous deux de Brignoles, Rouden, de Bandol, Savy, de Néoules), des isolés (L.Baude de Saint Maximin, P.Giraud de Bormes, H.Mailhe de Grimaud). A noter la présence d’une femme, Agnès Chauvin, d’Aups, primée. Pelabon a profité de l’occasion pour tenter de se redonner quelque importance [43].
Mistral s’est personnellement chargé de l’attribution du prix de prose provençale à La Sinse et l’a prévenu afin de préparer le terrain. Le maître a une autre vision que le comité de Hyères qui snobe les félibres varois, il sait que pour renforcer le félibrige sur place il faut promouvoir des “locaux” qui fassent le poids. A cet égard Sénès l’emporte sur Poncy [44].
Le Felibrige varois sort donc renforcé de la Sainte Estelle. Mais la fête est aussi intéressante par la “mise en scène” qu’elle propose aux Varois et l’accueil public qu’elle reçoit.
La fête emprunte évidemment aux fêtes habituelles leur cérémonial : retraite aux flambeaux, aubades de galoubets et tambourins. Elle y ajoute un souci de modernité avec le lâcher de l’aérostat “Ste Estelle” dont on précise qu’il est monté par des Provençaux.
L’accent est mis, bien évidemment, sur la présence de la langue.
Le provençal accompagne les festivités publiques : concours de romances provençales, , représentation de gala “en langue provençale (dialecte de Toulon)” assurée par Dray, du théâtre Chichois, qui donne ses farces. Roumanille rira aux larmes. Bon prince, Mistral appréciera [45]. Il n’est pas sûr que l’assemblée de notables ait suivi.
Mais la présence symbolique du provençal est avant tout marquée par l’intervention des écoliers de Mlle Dard, directrice de l’école maternelle, costumés en personnages de Mistral (Calendal, Estérelle, Mireille, Vincent, Tambour d’Arcole, Nerthe), et en pêcheurs et jardinières d’Hyères. Ils saluent Mistral en provençal [46]. Le bataillon scolaire de l’école primaire est également présent. Ce qui est une façon pour les républicains hyérois de réconcilier la cause provençale et l’école de la République. Hyères Journal ne manquera pas de publier les remerciements de Mistral, sous le titre significatif : “M.Mistral aux professeurs et aux élèves de l’école laïque” [47].
Le provençal des notables accompagne la Sainte Estelle. Mistral en tirera des des conclusions très optimistes : l’unanimité des “élites” s’est faite en provençal autour des Félibres [48]. Lou Franc Prouvençau sera plus réservé [49].
Mais c’est surtout la présence des Varois qui l’impressionne, une foule estimée à 20000 personnes. Dans son Histoire du Felibrige, R.Jouveau présente cette Sainte Estelle comme ne marquant pas une date : de fait elle ne scande pas une réorganisation ou une crise. Mais on ne saurait sous-estimer l’impact sur le moral de Mistral, qui y trouve une double confirmation : le félibrige peut rassembler les élites, et surtout il peut être accueilli par le peuple. Mistral écrit alors à Mariéton de la fête d’Hyères : “Le félibrige, considéré comme oeuvre archaïque, sans attaches populaires, sans vie réelle pour plus d’un, a démonté en plein soleil sa popularité. Il s’est livré tout entier et tout d’un la foule, comme aux jeux olympiques, y a reconnu, acclamé, ses poètes, ses représentants”.
V.Hugo meurt pendant la Sainte Estelle, et les félibres le saluent avec émotion. Le fait souligne combien cette rencontre ne s’inscrit pas dans une opposition à la culture française. A cette occasion Richier trouve la rime pour “Go”, il fallait le faire [50] !
La presse varoise ne reflète guère le sentiment de triomphe populaire ressenti par Mistral. Les journaux de toutes tendances continuent à présenter les félibres comme un corps quelque peu étranger, greffé sur la réalité varoise. Et de plus la mort de Hugo a effacé la Sainte Estelle.
Hyères Journal est évidemment enthousiaste, et publie sur plusieurs numéros discours provençaux de Hyérois, et vers des félibres en l’honneur de la ville. C’est l’exception.
A Toulon, malgré la proximité, Le Petit Var reste distant. Il se consacre à Hugo et paraît encadré de noir pendant plusieurs jours encadré de noir. La Sainte-Estelle n’a droit qu’à quelques lignes : annonce du n° spécial de Hyères-Journal (25-5) présentation du Felibrige comme une “savante compagnie”. Les fêtes ont été suivies par de “nombreux étrangers venus à Hyères à cette occasion”. “Les dames en rangs serrés” composaient “la plus belle partie de l’assistance”. Le journal mentionne sans commentaire les discours en provençal du Maire d’Hyères et de ses adjoints. Le 29.5, la distance est maintenue dans cet écho : “Les Félibres à Toulon. Avant de quitter notre région, les principaux membres du Félibrige ont voulu passer quelques heures dans notre ville. Ils sont arrivés mardi soir et sont descendus pour la plupart à l’hôtel Victoria. Etaient présents : M.et Mme Mistral, M. et Mlle Roumanille, M.M Mariéton, Jourdan, etc. Hier matin, les poètes provençaux, auxquels s’étaient joints notre compatriote et ami Sénès, le poëte Poncy, le docteur Arlaud, le peintre Cordouan et quelques autres Toulonnais, avaient organisé une intéressante excursion sur nos côtes. Les invités se sont d’abord rendus au Brusq, pour assister à une levée de la madrague de M.Malespine, et se sont ensuite rendus à Balaguier.
M. et Mlle Roumanille et M.Mariéton ont quitté notre ville, hier, dans la soirée, et M.Mistral a pris, ce matin à 8 h., le train pour se rendre à Avignon”.
Cette froideur, où se mêlent réticences de fond et agacements plus locaux n’apparaît pas seulement à gauche. Le Petit Toulonnais de Dominique, est plus cinglant que son adversaire Le Petit Var. Il présente le Felibrige en coterie étrangère et méprisante, ennemie de la culture française. Il ironise sur l’enthousiasme du journal clérical marseillais Le Soleil du Midi. Il oppose la mort de Hugo à la célébration félibréenne : tout en publiant un message (en français) des félibres de Paris dans sa Une encadrée de noir et consacrée au poète, il ajoute : “Hyères a eu sa représentation du Félibrige à laquelle nous n’avons pas été invités. Il s’y est manifesté un individu qui aurait, à ce qu’on raconte, émis l’opinion que si Victor Hugo était mort, il y a Mistral et que par conséquent rien n’est perdu. C’est ce qui explique pourquoi la représentation n’a pas fait relâche. Si Mistral fut mort, ou Castueil, elle eût peut-être été remise, mais ce n’était que Hugo. Or le roi est mort, vive le roi” (28-5-85). Le journal publie une lettre d’un félibre reprochant à l’académie du Var son indifférence devant la Sainte Estelle. La mise au point de Dominique est violente.
“Un Félibre et l’Académie du Var.
Nous avions posé, à propos de la représentation du félibrige à Hyères, la question : pourquoi M.Ollivier président de l’Académie du Var n’y avait as pris la parole ou s’il n’y avait pas été invité.
Notre question était si naturelle qu’un malheur seul, heureusement sans conséquence fâcheuse, a mis M.Ollivier dans l’impossibilité de prendre la parole à la cérémonie où il était invité. Nous étions satisfaits. Mais là dessus notre journal a cru devoir insérer, comme une curiosité, une lettre anonyme signée un félibre dans laquelle quelqu’un s’est considéré comme autorisé à faire la leçon à l’Académie du Var dans les termes suivants : "il me souvient qu’en 1881, lorsque Mistral vint à Toulon tenir l’assemblée annuelle de la maintenance de Provence, l’Académie du Var ne jugea pas devoir sortir de son olympique sérénité pour souhaiter la bienvenue au chantre aimé de la Provence. Or, n’est-ce-pas à celui qui reçoit qu’incombent les honneurs à rendre ?"
Parfait ! mais une autre fois, nous espérons que notre correspondant s’expliquera en langue félibre pour être plus clair. Nous n’avons aucune qualité pour engager l’Académie du Var. Mais nous nous demandons pourquoi ce souvenir rétrospectif ? Notre félibre, pour être une abeille de l’Hymète, a voulu prouver qu’il avait un dard empoisonné quelque part.
En 1881, l’académie du Var recevait-elle le "poète aimé de la Provence" ? Pour recevoir quelqu’un, il faut au moins savoir que ce quelqu’un arrive chez vous. Comment donc le félibre entend-il recevoir quelqu’un ? Or, en 1881, les organisateurs de ce qu’on appelle, à ce qu’il paraît, une maintenance et qui est une cérémonie spéciale aux félibres, n’ont en rien prévenu l’Académie du Var. Certes, le félibre, qui paraît être un vrai félibre, doit savoir qu’en 1881 le président de l’Académie du Var était M.Gimelli, avocat. Or, personne n’est moins olympique que M.Gimelli. Par contre, personne n’est plus littéraire, plus attaché à son pays, plus ouvert, plus bienveillant ; et nul mieux que lui ne connaît les règles de convenance. L’Académie du Var n’avait pas à rendre un salut à quelqu’un qui ne la saluait pas. Mais, je me demande en vérité pourquoi ce souvenir rétrospectif dont la morale semblerait être que M.Ollivier devait aller, s’il n’eut été blessé, au banquet d’Hyères, sans y ête invité.
Puisque nous y sommes, le félibre voudrait-il nous expliquer pourquoi la représentation du félibrige a eu lieu malgré le deuil qui assombrissait la semaine ; et s’il est vrai qu’un félibre ait trouvé que Victor Hugo mort ce n’était rien puisque le filleul du Mistral vivait : “Le roi est mort vive le roi” (2-6-85). On notera l’ironie de Dominique à l’égarde de la langue et des usages félibréens.
La royaliste Sentinelle est assez réservée. Certes, elle salue “notre belle langue” (24-5), mais ses brefs comptes-rendus présentent plutôt les félibres et leur coupe comme une secte exotique (26-5 et 4-6).
A Draguignan, Le Radical du Var, qui paraît encadré de noir pour la mort de Hugo, donne un compte rendu sympathique mais qui dénote une absence de vraie réflexion (31-5-85). Il ne signale pas le discours de Blache. “Les Fêtes d’Hyères. La cour d’amour du Félibrige.
Dimanche 24 mai les Félibres célébraient leurs fêtes à Hyères. Cette ville, remarquablement belle, était ce jour-là un vrai séjour de fées, tant les habitants, secondant sa belle nature, l’avaient ornée à l’envi d’arcs-de-triomphe, de banderoles, de drapeaux et de guirlandes.
De magnifiques illuminations, aux couleurs multicolores et à l’électricité, éclipsaient la lune et les étoiles qui brillaient au firmament ; mais, ce qui ajoutait encore un vif éclat à cette fête, c’étaient les nombreux visiteurs qui s’étaient donné rendez-vous pour contempler toutes ces beautés et surtout pour rendre à Mistral, au poète immortel de Mireïo, un hommage de la grande sympathie que lui ont mérité ses œuvres et son grand caractère.
Les Félibres, venus de toutes les parties de la France, faisaient à ce nouveau Victor Hugo un cortège d’honneur.
M.le Maire et son Conseil, le bataillon scolaire, drapeau déployé et musique en tête, la Cour d’amour, représentée par de jeunes enfants aux costumes mignons et bariolés de l’époque des Troubadours, sont venus recevoir le grand Poète et les Félibres à la gare.
La réception a été cordiale et empreinte d’un certain cachet d’originalité.
Tous les enfants qui composaient la Cour d’amour sont venus, chacun à leur tour, souhaiter la bienvenue, en vers provençaux, à l’hôte illustre de la ville d’Hyères, que la foule a salué de frénétiques vivats.
Un banquet, où la gaieté et les toasts spirituels abondaient, a eu lieu au grand hôtel des Palmiers. On y a lu de belles poésies en langue provençale ou en langue d’Oc. Des discours ont été prononcés ; M.Paul, le sympathique préfet du Var, en a improvisé un toast de circonstance, qui a été religieusement écouté et vivement applaudi.
A l’issue du banquet, le ballon la Ste-Estelle s’élevait majestueusement dans les airs.
Pendant ce temps, des bals champêtres avaient lieu sur toutes les places ; la jeunesse s’en donnait à cœur-joie et joignait aux danses modernes les farandoles du temps jadis, exécutées au son des fifres et des tambourins ; des mâts de cocagne, des courses aux ânes et d’autres jeux, plus amusants les uns que les autres, mettaient tout le monde en joyeuse humeur”.
A Brignoles, Le Courrier du Var, conservateur, n’avait pas d’envoyé spécial, il reprend à sa façon (28-5-85) le compte rendu de son homologue marseillais Le Soleil du Midi. On remarquera la distorsion entre la vision sympathique qu’il veut donner d’une provençalité quelque peu exotique et le vocabulaire résolument “parisien” utilisé par le tâcheron de service. “Le Félibrige à Hyères.
La Fête du Félibrige a attiré à Hyères une foule d’étrangers.
Un arc de triomphe monumental, dit le "Soleil du Midi", enguirlandé, fleuri, orné de devises et d’attributs, se dresse au commencement de l’avenue des Palmiers. Une surprise nous y attend.
A peine arrivons-nous que les acclamations de la foule redoublent. On agite des drapeaux, des écharpes, des mouchoirs, que sais-je ? Les tambourins -ils sont bien dix au moins- font chorus avec plusieurs musiques, celle de la ville notamment, et nous nous trouvons en présence d’un gracieux vol d’enfants délicieusement travestis et portant les costumes des principaux personnages de l’histoire d’Hyères et des héros des poèmes des maîtres provençaux.
Voici d’abord un joli bébé très crâne sous la tunique du Tambour d’Arcole. Un larifla et un petit compliment, très justes tous les deux. Après lui, une ravissante fillette blonde, frisée, un amour. C’est Mireïo, qui vient avec Vincent, un petit gars gentiment accoutré, dire à Mistral un compliment de bienvenue. Puis c’est Mabile de Fos, dame d’Hyères, membre des cours d’amour ; ce sont Guillaume et Rambaud, Neto et Rodrigue de Luna, chamarrés d’or et de pierrerie, bien nature dans leurs costumes moyen-âge. Voici encore Calendal et la fée Esterelle, puis des Arlésiennes, des Marseillaises, des pêcheurs. Tout ce petit monde défile devant les maîtres. Les uns récitent avec beaucoup d’aplomb quelques vers bien sus et bien dits, les autres apportent de superbes bouquets aux hôtes d’élite que reçoit la cité. Un gros succès pour ces gentils moutards et pour la directrice de la salle d’asile qui les a stylés et façonnés.
Après une réponse très émue, très patriotique de Mistral, on se remet en route. Il est une heure environ. Les estomacs tiraillés réclament leur dû. Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que notabilités hyéroises et étrangères, félibres, invités, etc., au nombre de plus de 250, prennent place au banquet de la Santo-Estello, donné dans la grande salle de l’Hôtel des Palmiers.
Une bien jolie salle et un superbe coup-d’œil d’ensemble. A la table d’honneur, Mistral. A sa gauche, sa femme en noir, un blanc bouquet de narcisses dans ses cheveux d’ébène ; à sa droite, M.le Préfet du Var, Mlle Roumanille, une spirituelle et charmante jeune fille, en qui se reflètent et la franche et belle gaîté de notre cher poète et l’esprit aimable et sûr de Madame Roumanille.
Après le repas, de nombreux toasts ont été portés.
Mistral se lève le premier et lit cette dépêche qu’il vient de recevoir à l’instant des Félibres de Paris : "Plouren ensen lou* cambarado / Lou cant di cigalo s’endor / Nost’estello s’es enneblado / Lou Reire, lou souléu es mor !".C’est signé : P.Arène, Maxime Laure et Baron Tourtoulon.
"Non, le Soleil n’est pas mort, s’écrie alors Mistral en prenant la coupe de Santo-Estello restée devant lui pendant tout le temps du repas. Le Soleil n’est pas mort, il fait son chemin dans l’espace et illumine d’autres mondes. Tant que la France sera la France, tant qu’on comprendra la poésie, Victor Hugo sera vivant dans sa gloire et nous, ses enfants les poètes, vidons à son immortalité la coupe pleine du vin des poètes. Et maintenant après cet hommage, continuons les traditions félibréennes et disons tous la vieille chanson provençale".
Est-il besoin de dire que cette pâle traduction des quelques paroles de Mistral, n’en donne qu’une idée fort imparfaite et que dans les richesses de notre belle langue natale, le Maître a trouvé des accents que nous ne saurions reproduire, même de très loin, ici !
Alors élevant la coupe, Mistral entonne la vieille chanson provençale, reprise en chœur par toute l’assistance. Puis les noms des lauréats ont été proclamés et l’on a lu de nombreuses pièces provençales qui ont été chaudement applaudies.
Il serait trop long d’énumérer ici les divers jeux qui ont eu lieu ensuite, ascension d’un ballon, farandole, etc.
Les fêtes, en un mot, ont été brillantes et ceux qui y ont assisté en conserveront longtemps le souvenir”.
Le journal publiera ensuite, en feuilleton et sur trois pages, la pièce que l’abbé Béguin, aumonier de l’hôpital, avait proposée aux jeux floraux [51]. Première occasion pour les lecteurs de découvrir la graphie mistralienne.
Quelles sont les retombées de la Sainte Estelle ?
On mesure d’abord la distance entre le mythe mistralien, qui a effectivement pénétré les consciences populaires, et la difficulté que rencontrent à s’imposer les normes mistraliennes. Bien des félibres varois demeurent attachés à des formes dialectales et à des habitudes graphiques qui leur semblent plus accessibles pour le peuple. Ainsi Sénès refuse les propositions d’édition mistralienne de son œuvre couronnée aux Jeux Floraux. Le 1-6-85 Mistral écrit à Sénès (ms.B.M.Toulon) : “J’attends les épreuves de votre volume ; et comme nous vous l’avons dit avec Rouma, s’il y a quelques frais de réimpression [...] l’armana prouvençau se fera un devoir de les couvrir”. Mais La Sinse ne veut pas se couper de son public en changeant sa graphie. Mistral répond le 8-6 : “Je regrette infiniment la détermination que vous prenez au sujet de la nouvelle éditions de nos études provençales. Ma conviction est que vous manquez une belle occasion d’arriver au grand public littéraire qui s’occupe des productions provençales”. Du coup Mistral se trouve fort occupé, et n’écrira pas l’introduction demandée : il suggère à Sénès de reprendre le discours de la Sainte Estelle.
On mesure aussi l’apathie dans laquelle retombe la presse en ce qui concerne le Félibrige. Seule la presse hyéroise continue à prendre en compte le “vrai” Félibrige [52], mais continue aussi à ignorer les félibres varois. Hyères-Journal (8-11-85) donne en 1ere page, sous le titre “La langue provençale” un point de vue auquel les lecteurs varois ne sont guère habitués : “Deux félibres, tous deux députés, MM Maurice Faure et Clovis Hugues, vont demander au ministre de l’Instruction Publique, la création d’une chaire de provençal à Paris”. Le journal estime que le provençal doit être ainsi enseigné partout : de nombreux hommes de lettres sont d’accord, les députés du Midi le seront.
A signaler qu’à la fête félibréenne de Sceaux 1885, un lauréat du concours scolaire ouvert aux “élèves inscrits aux classes d’humanité ou suivant les cours d’enseignement secondaire”, est E.Aude, élève de philosophie au lycée de Toulon, qui sera bibliothécaire de la Méjanes, et majoral du Félibrige. Son texte aura les honneurs de L’Armana Prouvençau [53].
D’autre part à Toulon, quelques jours à peine après la Sainte Estelle, le 6 juin 85, naît La Toùténo [54]. Cette publication n’a fait jusqu’à présent l’objet d’aucune étude digne de ce nom. Elle est pourtant fort intéressante.
Initiative absolument nouvelle d’un hebdomadaire toulonnais tout en provençal. Derrière l’anonymat, il s’agit d’une entreprise assez transparente de Dominique, qui signe, entre autres, K.Ramen. Il se couvre plaisamment du mot félibre, que la Sainte Estelle vient quelque peu de populariser. “Per dé Félibrés doù gros grun. Journaù prouvençaù et pamen politico”. Le titre pose que a priori le félibrige et le provençal ne sont pas politiques, mais que La Toùténo l’est clairement. Elle est en effet, dès son premier numéro, un véritable brûlot contre la municipalité Dutasta [55].Bien que Bézard le refuse, La Toùténo se place sous le patronage plaisant de cette figure toulonnaise. Originaire de Bédarieux, mais vieux Toulonnais, Bézard est maître-tailleur sur le port. Républicain de longue date, classé élément dangereux en 1850, disciple de Ledru-Rollin, et “râleur professionnel” redresseur de torts, il a été élu conseiller municipal, seul candidat, à une élection complémentaire en 1882. Depuis 84 le conseil municipal est public, et Bézard rencontre un fort succès dans son opposition systématique au maire Dutasta. La Toùténo se veut toulonnaise au service de Toulon. “Paouré Touloun ! Coumo t’aï vist é coumo ti viou !” Le maire est attaqué pour ses réalisations jugées trop coûteuses. Le journal défend Rouvière, l’école des pauvres, mais s’attaque au musée : mieux vaudraient des logements ouvriers.
Ce n°1 pose clairement le journal comme patriote français, anti-rouge. Il salue Hugo, défend le drapeau français contre les drapeaux rouges et noirs.Il n’y passe aucun souffle régionaliste et décentralisateur. Pourquoi alors le provençal, et le seul provençal ? Dès son n°1, La Toùténo porte la mention : “La tradutien en francès deis articles dé La Touténo es défendudo dins leis aùtrès journaus”.
A l’évidence il s’agit d’un contre-coup de la Sainte Estelle. Mais le but n’est pas de défendre un Félibrige auquel Dominique a montré son hostilité. L’utilisation du mot “félibre” n’implique pas un provençalisme renaissantiste. S’il lui arrive d’être employé, il désigne seulement un amateur de provençal. La Toùténo ne dit rien sur la Sainte Estelle et le félibrige, ni même sur la langue. Elle ne donne pas d’explication du choix de langue, et du refus absolu du français : on pose pratiquement le provençal en normalité d’usage. Discours dans la langue, et non sur la langue. Dominique utilise au début la graphie étymologique et grammaticale que les félibres ont chassée.
L’entreprise est aussi intéressante de par la primauté de la prose.
Dans le n°2, Dominique, sous son pseudonyme de Bénézi, commence la publication de ses scènes provençales. C’est seulement dans cette partie distractive que se glisse une allusion à la défense du provençal [56]. Nastasi, fille de Misé Marlin la répétièro, conquiert son futur en parlant provençal alors que sa mère croyait qu’il fallait lui parler français. Moralité ...
La naissance de La Toùténo ne semble guère emballer les provençalistes. Le journal en tout cas ne mentionne que deux saluts, Pelabon, “lou douyen déi félibrés toulounens” (3, 20-6-85), ce qui n’est pas étonnant compte tenu de son engagement conservateur, et Richier [57], mais on ne trouvera plus ensuite trace de Richier : sans doute ne se reconnaîtra-t-il pas totalement dans l’orientation politique de Dominique. La Sinse ne se mouille qu’une fois, en août, en acceptant de donner une scène provençale (n°11-12-13) : compromission peu glorieuse pour faire connaître la réédition annoncée de son ouvrage de 1874. A noter que “La Faucade, scèno prouvençalo de La Sinso” tranche avec les scènes de Benezi, toutes provençales. Ici les commentaires sont en français, et le français imprègne la parole des jeunes
L’objectif premier de La Toùténo est de déstabiliser la municipalité de Toulon menacée par des affrontements internes : Attaques grossières contre la gestion municipale, contre le maire [58], contre des élus [59]. Dès le n°2 l’attaque s’élargit aux élus radicaux du proche pays. Les bêtes noires sont les élus de La Seyne, Sanary, Bandol, La Valette [60]. La Seyne, où des élections vont être un test important, est particulièrement soignée [61]. La Seyne, où la situation est très instable (entre 81 et 86, 4 maires). Auprès du maire Sabatier, retraité de la marine, la figure montante est l’ingénieur S.Fabre, républicain modéré. Cyrus Hugues dirige la gauche radicale.Ce qui amène les élus seynois mis en question, radicaux ou modérés, à répondre en provençal [62].
Très vite La Toùténo a des chroniques sur Pierrefeu, Gonfaron, Hyères, Solliès, La Garde, Ollioules, Six Fours, Cogolin, Cuers, Vidauban, Le Beausset, Saint-Raphaël : attaques politiques, ragots, faits divers [63], etc.
Il semble que l’essentiel des premiers n° sont rédigés par Dominique. Progressivement les signatures des intervenants se diversifient. Mais pratiquement tous sous des pseudonymes. Pour un Gautier, forgeron aux Maurins, à Dardennes, qui signe des vers de mirliton, que d’anonymes ! On repère quelques maîtres d’œuvres sous certains pseudonymes : “K.Ramen, targaire en chef” est Dominique, qui semble bien être aussi “lou Soulitari” de La Valette, Polyto, galegeaire de Six Fours (Goirand), “Mesté Ojos, félibré de la Toùténo”, qui apparaît au n°8, avec une graphie mistralienne, est le notaire Ourdan [64].
Ojos, Oyos, Rado, se retrouvent (en français) dans la royaliste Sentinelle du Midi. Ojos publie aussi une plaquette provençale anti-Dutasta [65]. “Le spirituel écrivain qui signe Mèste Ojos dans le journal hebdomadaire La Toùténo et qui sous ce pseudonyme cache une des personnalités les plus sympathiques de notre ville, vient de faire mettre en vente un opuscule étourdissant de verve et d’esprit, “Variacien sur lou carnava d’oou Musée Bibliothèque”, originale satire du rêve ruineux du Maire de Toulon, long éclat de rire. Tirée à un petit nombre d’exemplaires, cette brochure sera enlevée” (La Sentinelle, 28-9-85). Elle est en vente chez tous les marchands de journaux.
C’est de ce félibre de droite que viendra dans La Toùténo la seule apparition de la propagande félibréenne [66]. Dominique tolère mais n’encourage pas vraiment [67].
Les félibres de l’extérieur n’y participent pas à La Toùténo [68], mais le dirigeant de la Maintenance félibréenne, sans états d’âme, juge l’entreprise fort sympathique [69].
Sur le plan local, cette machine de guerre anti-Dutasta est évidemment encouragée par les adversaires de la municipalité. La rooyaliste Sentinelle du Midi (qui s’encadre de noir le 14 juillet) félicite La Toùténo dès sa parution, mais sans commenter son choix de langue. La Sentinelle a souvent recours à l’incidente provençale, comme vox populi [70]. Pendant l’été, le provençal apparaît dans La Sentinelle qui reprend des articles de La Toùténo : contre la municipalité responsable du choléra, vers anti-municipaux de Letuaire [71]. Mais sans doute faut-il voir là surtout “l’entrisme” des quelques notables provençalistes et royalistes.
Le Petit Toulonnais salue La Toùténo (4-6-85), signale (16-6-85) qu’on se l’arrache à La Seyne, La Valette, etc. Les lignes politiques des deux publications sont identiques.Mais Dominique, qui les dirige, se garde dans le journal français de signaler son rôle à la direction de l’hebdomadaire et de commenter le choix de langue.
Dans l’été commence la préparation des législatives. On votera cette fois au scrutin de liste. Quatre sièges, trois sortants radicaux : J.Roche, A.Daumas, A.Maurel. L’affrontement sera triangulaire : radicaux, radicaux opportunistes, conservateurs.
La Toùténo entre prudemment dans la campagne [72], puis marque ses choix opportunistes [73]. Ursus (Bernard), ancien adversaire de Dominique au début des années 70, depuis la Kabylie (Cuers) lui fait alors un petit clin d’’œil. Dominique ne se fait pas trop d’illusions sur les résultats électoraux mais marque durement le coup après l’échec du premier tour [74].
Blache lance Le Réveil du Var, qui paraît à Toulon du 15-9-85 au 6-10-85 pour soutenir la liste opportuniste : son argumentation est toute française, y compris quand elle s’adresse aux paysans. Tout au plus y trouve-t-on quelques incidentes en provençal et la reprise d’un article de La Toùténo [75].
En dehors de Toulon, quel usage politique du provençal ? La nouveauté vient de Draguignan.
Les deux leaders affrontés sont des “exotiques”. Clémenceau pour les radicaux, J.Roche, , élu radical en 81, dorénavant opportuniste “radical de gouvernement”.
Clémenceau est appuyé par La Justice du Var, créée et dirigée par le Dracénois F.Angles, un modéré rallié au Tigre. Dès le début de la campagne, rendant compte à la Une du congrès radical du Luc, où “se rendaient, en chantant la Marseillaise et drapeau déployé, les délégués des communes que les omnibus, les tapissières et les voitures particulières amenaient à chaque instant”, le journal utilise le provençal en incidente émouvante, l’appel recueilli à chaud d’un vieux proscrit [76]. Le journal développe aussitôt ce thème avec, fait exceptionnel, un éditorial en provençal : un déporté de 51 dénonce la trahison des opportunistes [77].
Il est vrai qu’un des maîtres d’œuvre de la campagne est Bayol, ancien élève de l’école normale, condamné à la déportation à 21 ans, devenu ensuite faïencier à Varages sa ville natale : il en est maire au retour de la république, puis est destitué par Mac Mahon. Un vieux lutteur, qui connaît les ressorts émotionnels de ses compatriotes. On remarquera que le provençal utilisé est appelée “patois” et non langue. C’est moins un terme de mépris que le repérage sociologique de “parler du peuple, non concurrent du français”.
Cette mise en valeur affective correspond à une réalité du bilinguisme familière aux militants radicaux. Un article de La Justice du Var (14-10-85) résume cette provençalité républicaine. “C’était dimanche dernier grande fête au Luc. Le Cercle de l’Union Républicaine, réuni au grand complet, fêtait l’anniversaire de la République”. Célébration retardée à cause des fêtes du pays et pour ne pas gêner le congrès radical. Avec Baliste, président du cercle, conseiller général, le député Maurel, du Luc, et des “Parisiens” collaborateurs de Clémenceau. Le banquet a 150 couverts : “des chansons patriotiques en français et en provençal ont été interprétées, quelques fois par leur auteur, toujours avec un certain goût et beaucoup d’enthousiasme. [...] Au bal, où notre député Maurel est venu avec ses amis, les plus jolies demoiselles du Luc s’étaient donné rendez-vous [...] On dansait au son du fifre et du tambourin, et les tailles fines et élancées de nos demoiselles se cambraient, sous la pression des bras musculeux des danseurs. Les figures animées, l’entrain, la bonne et franche gaîté que reflétaient les beaux minois des lucoises et les faces hâlées des cavaliers qui menaient la danse, ont séduit plus que nous ne saurions le dire nos invités”.
Après la défaite, Le Courrier du Var (22-10-85) renvoie le provençal à son statut de langue de la plèbe : “Aups, après les résultats électoraux, une vingtaine de “frères et amis” ont défilé derrière une grosse caisse, un cornet à piston, et un tambour, jusqu’au monument et devant les cafés, en vociférant : Vivo la Republico, A bas leï Blancs”.
La préparation de ces élections nous permet de mieux situer Richier.
Depuis le début de 1885, Le Courrier du Var, conservateur, dénonçait des gaspillages municipaux à Aups, maire républicaine. Le 13-9-85, Le Rappel du Var, républicain, dans sa chronique d’Aups, publie deux lettres contradictoires : “A Aups, le parti républicain se trouve malheureusement divisé. Nous comptons des amis dans les deux camps”.
La première attaque Richier.
“Le nommé Richier Amable, notre illustre receveur buraliste, poète, félibre, etc., etc., a été ci-devant receveur buraliste à Ginasservis (il quitte le marteau et abandonne l’enclume pour vendre du tabac). Nous sommes à nous demander où et quand il a gagné son bureau de tabac. Mais passons. Son premier travail est de semer la division et la haine dans le parti républicain de Ginasservis. Sa recette-buraliste allait lui être retirée pour ce fait, lorsque feu M.Dréo intervint et le sauva en le faisant nommer à Bagnols (près de Fréjus). De Bagnols on l’a envoyé à Aups. Ceux qui désirent savoir à quoi s’en tenir sur ses exploits n’ont qu’à consulter M.Finaud, maire de Ginasservis, qui en sait bien long sur le compte de ce plaisant bonhomme, lequel, en voulant se faire prendre au sérieux, n’a jamais réussi qu’à se couvrir de ridicule. A Aups, il fait comme partout ailleurs. Il fera ailleurs ce qu’il fait ici. Notre receveur-buraliste se croit un homme indispensable”.
Le second article dit qu’il est bien commode de dire : c’est la faute à Richier. En fait Richier a révélé des irrégularités financières, il défend l’argent des contribuables, et donc dérange. On dénonce des placards injurieux apposés de nuit.
Le 20-9-85 : Un “groupe d’électeurs républicains” condamne cette défense de Richier, “receveur-buraliste, fameux démocrate devenu réactionnaire aujourd’hui”. Le maire a interdit que l’on laisse Richier envoyer à Blache, avocat de la commune (dans un conflit avec Mr de Fabry au sujet des portiques de sa maison qui servent d’abri aux marchands) une pièce municipale, et donc maintenant Richier est furieux. On lui reproche d’être félicité par Le Courrier du Var !
Le 27-9, le journal informe que Richier est venu les voir pour protester, a refusé de boire le coup, s’est répandu au café à Brignoles en disant qu’il était venu les gifler. On le traite de lâche parce qu’il n’en a rien fait.
Le Radical du Var attaque le maire d’Aups sur sa gestion plus ou moins honnête. Le 17-9, il soutient le conseiller municipal Richier, défenseur des deniers publics, contre Le Rappel du Var.
On remarquera que dans toute cette polémique intra-radicale, le mot félibre n’a été utilisé que péjorativement, et n’est pas pris en compte par la défense.
Après la victoire des radicaux, la crise éclate au sein de la municipalité de Toulon : le conseil municipal est tumultueux, l’adjoint Toucas démissionne, et la Toùténo le soutient [78], le maire Dutasta démissionne aussi. Le mois de novembre est donc occupé par une nouvelle campagne électorale.
La Toùténo est évidemment déchaînée. Mais elle est bien seule à utiliser le provençal. Terrible déception de Dominique après cet échec [79].
Toulon Municipal, l’hebdomadaire anti-Dutasta de C.Roche, conseiller municipal, J.Maria, V.Pietra, Cette feuille opportuniste vivra jusqu’au jour des élections, on n’y trouve que du français. Et pourtant, tout paraissait s’y prêter à un usage caustique du provençal : les articles sont anonymes, la Une donne un grand dessin humoristique, et Pietra écrivait en provençal dans Le Touche-à-Tout, 12 ans auparavant. On combat ici Dutasta et son Petit Var, mais en participant du même monde bourgeois et francisé.
Aux municipales de novembre, Dutasta l’emporte. La Toùténo ne s’en remettra pas.
La Sentinelle marque la réinstallation de Dutasta par un pseudo-reportage où les conseillers municipaux s’expriment en provençal parodique, et, in fine, le bon peuple, toutes catégories sociales confondues, s’exprime en provençal “normal” [80].
Après cette double défaite électorale, La Toùténo s’essouffle. Malgré un optimisme de façade [81], elle a du mal à avaler sa défaite. Puis les articles distractifs occupent progressivement le terrain : Bénézi prend une place de plus en plus grande, on donne des articles du Franc Prouvençau.
En cette fin d’année agitée, le provençal retourne à la case “littéraire”. Letuaire est mort en septembre, à 87 ans, ce qui est l’occasion pour la presse de saluer son Album [82]. En décembre, Sénès donne à l’impression la réédition de son ouvrage de 1874 [83]. Il va obtenir un grand succès, succès de nostalgie déjà, pour un passé si proche qu’on le croit presque présent encore, mais qu’on sait disparaître. Succès de réalisme et de vérité, qui montre les possibilités et les limites de cette écriture provençale. Elle est la seule dans laquelle la société civile se reconnaisse vraiment. Retraité à Sanary après une vie à Paris, Delille, qui se veut homme de lettres, chante dans un fort volume la Provence et les félibres [84]. Le livre de Sénés se vend, alors que celui de Delille reste confidentiel.

Répondre à cet article

| | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP