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Presse varoise 1859-1910 : 1886-1893

mercredi 13 mai 2020, par René MERLE

René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910. S.E.H.T.D 1996, 416 p.

1886-1893

Les chiffres entre crochets [ ] renvoient aux textes, consultables dans Presse varoise : textes 1886-1893

 1886-1890
La République est installée. Mais les républicains, divisés entre opportunistes et radicaux, sont affaiblis par la crise boulangiste.
Dans ce contexte, quelle place tient le provençal dans la presse d’opinion ?
A Toulon, le radical Petit Var, 15.000 exemplaires, devient un grand quotidien moderne, lu dans tout le département. Indifférent au provençal, il n’y a recours ni dans l’argumentation politique, ni dans l’incidente distractive. Il est d’autant plus surprenant et intéressant de noter que le dimanche 26 déc.1886, sa première page est entièrement en provençal. Il s’agit d’une belle et vivante description en prose du marché de Toulon par Sénés [1]. Mais cet “entrisme” de Sénès, qui n’aura pas de vraies suites, ne s’accompagne d’aucun commentaire et nous ignorons dans quelles conditions il a été négocié avec la direction du journal.
Le bihebdomadaire radical de Draguignan La Justice du Var est tout français : de rares incidentes provençales (proverbes, expressions populaires) dans des articles français [2]. L’apparition d’un texte en provençal est exceptionnelle et apolitique : ainsi un joyeux écho (Sénès) au Franc Prouvençau [3].
Même attitude pour la radicale Région radicale qui vire au boulangisme.
Donc du côté radical avancé, de l’indifférence sans hostilité, que rompt à l’occasion un salut à l’ami Sénès.
Le Petit Dracénois, hebdomadaire républicain, est lancé en 1886 par F.Rouvier. Il soutient Clémenceau et les radicaux aux élections de 1889. Le provençal n’y apparaît également que par des incidentes [4] bien que Rouvier soit félibre (1886), et que le journal indique parmi ses dépositaires (1887) Richier à Fayence et Chauvier à Bargemon. Il est vrai que le provençal de la presse est souvent versifié et que le journal dit se refuser à passer des vers. C’est pourtant en vers (français !) qu’y intervient le poète provençal M.Bourrelly, désormais maire de Pourcieux [5].
Du côté des républicains modérés, les Opportunistes, Le Var Républicain, né à Toulon en 1886, ne fait guère place au provençal. A Draguignan, Le Radical du Var n’a pas d’hostilité déclarée à l’égard du provençal : il informe de la vente dans ses bureaux des ouvrages provençaux que publie Latil. Mais là encore le provençal n’apparaît qu’en incidentes dans des articles français [6]. Le texte en provençal est rare : ainsi ce occasionnellement, au dialogue “paysan” qui règle son compte à un notable d’Aups [7]. Mais la vraie argumentation en direction des ruraux est en français : “Lettres du cultivateur de la rue de l’Horloge”, “du Vigneron de la rue de la rue de la Juiverie”.
A droite, avec 1000 exemplaires, la monarchiste Sentinelle de Toulon ne fait guère le poids. Il lui arrive de publier quelque lignes “politiques” en provençal : vers lamentables de bassesse d’un “poète” toulonnais contre le maire radical Dutasta [8], dialogue paysan contre le pouvoir républicain “francio” [9]. Cette présence du provençal n’a rien de suivi, et de toutes façons le journal disparaîtra bientôt (15-4-90).
A Draguignan, Le Var très conservateur est ouvert à l’érudition provençale mais s’adresse en français aux ruraux : malgré la signature, “Jean deis Espelugo” de Montfort écrit en français. Dans le clérical Indépendant du Var le provençal est, en incidentes, langue de la plèbe menaçante, ou langue de la familiarité ordinaire [10]. Le journal est pourtant dirigé par Niel, du Var, un bon félibre qui rime et chante aux Jeux Floraux.
On ne s’étonnera donc pas que cette presse fasse si peu usage du provençal dans l’élection législative partielle de 1888 (le radical Maurel démissionne, Cluseret, ex-général de la commune, se présente comme socialiste et bat Fouroux le radical), et dans les élections législatives de 1889.
Paradoxe apparent : ces mêmes journalistes ou hommes politiques qui ignorent le provençal dans le Var, en font un signal de ralliement dans le Peïroou qui veut regrouper les Varois de Paris. On y retrouvera, entre autres, Niel, de L’Indépendant. Lou Peïroou se veut un groupe d’entraide. Son journal développe l’idéologie classique des “exilés” : regroupement unanimiste, valorisation dans l’éloignement de l’idiome natal. Mais on refuse les normes félibréennes, on se réclame de la langue de Gelu [11]. Lou Peïroou annonce plus de cent adhérents, obtient la participation d’élus et se place sous le patronage de Daumas [12] : il faut donc ce décentrement parisien pour voir enfin le nom de Daumas accolé à l’expression provençale ! Jusqu’ici, à son corps défendant, il ne l’était qu’au mauvais français. Le chansonnier Escolle, de Salernes, “doyen dèi Perouriés”, a écrit l’hymne de la société.
Par rapport à l’absence de provençal dans la presse politique, quel sens donner aux réapparitions de la très politique Toutèno, de Dominique ? Toujours amèrement anti-municipale, vidée de sa fougue et un peu plus félibre [13], la Toùténo disparaît sans explications [14] en février 1886. Il est clair qu’elle ne s’était pas remise de sa défaite politique, et que ce n’était pas la plume des félibres de droite Ourdan, Monier,etc.,qui pouvaient la maintenir. De mai à octobre 1886 l’hebdomadaire [15] reprend le combat contre le maire de Toulon Dutasta et son jeune dauphin Fouroux. Ce n’est plus un petit journal tout provençal. Passé au grand format, bilingue (le français domine), il ressemble aux autres feuilles satiriques et mondaines de Toulon. Dans l’agression permanente contre la municipalité de Toulon, un thème permanent, “leis Toupinos” (que les Toulonnaises sortent le matin devant leurs portes) et “Leis Tabatièros dé M.Dutasta” qui en assurent la vidange. Le contenu du journal est pour l’essentiel dû à Dominique (auteur provençal anonyme de la chronique toulonnaise, Lally et Bénézi des scènes provençales, mais aussi auteur français). Il réunit peu de collaborateurs, on rencontre surtout Ojos (Ourdan) et Polyto (Goirand).
Notons que Chauvier salue sans états d’ame ce brûlot anti-radical [16]. L’entreprise ne tiendra pas, faute sans doute de collaborateurs et de lecteurs.
En oct. 1890, le nouveau maire de Toulon, Fouroux, radical, est compromis dans une affaire d’avortement et d’extorsion de fonds. Aussitôt Dominique relance sa Toutèno, et c’est la première fois qu’il en assume publiquement la responsabilité [17]. La Toutèno est évidemment salué par les adversaires de la municipalité, Le Var Républicain opportuniste, le satirique Le Fifre, par ailleurs bien indifférents à l’expression provençale. Or cette Toutèno troisième manière est à nouveau bien provençale, elle reprend les ingrédients de la première série : pas de français, plaisante scènes toulonnaises de Bénézi, et surtout chronique extrèmement agressive contre le maire déchu [18], ses mœurs [19], sa maîtresse et ses autres conquêtes, l’avorteuse, contre la municipalité et contre Daumas. Dominique donne sa mesure dans l’attaque venimeuse, qui mênerait aujourd’hui au tribunal. Ainsi de ce notable hyérois qu’il accuse de s’ébattre avec sa servante au bord de la mer ! Dominique veut être lu par tous, notamment par les ouvriers [20]. D’où son choix d’une prose provençale journalistique, si différente de l’expression félibréenne : “Voou mièi douna de proso en proso qué de proso en vèrs” écrit-il ironiquement.
La Toutèno ne tiendra que deux mois. Signe d’un échec politique, mais aussi sans doute d’une difficulté à trouver un public lisant le provençal.
D’ailleurs le provençal a perdu sa place dans les autres publications toulonnaises de divertissement. Des auteurs provençaux comme Dominique (De la Bayorre), Gueirard (Nasturby) tiennent en 1887 dans Le Papillon une chronique toulonnaise toute française. L’Almanach de Toulon ne publie plus de provençal : dans ses “Croquis provençaux”, seul à l’occasion le titre est provençal (“Lei Roumerage”), et Nasturby y poétise en français. Le provençal n’amuse plus la bonne société. Seul l’humour potache des très jeunes y a encore recours : ainsi l’antimunicipale Trompette relatant plaisamment la colère des ouvriers licenciés de l’arsenal [21].
La société civile semble avoir rejeté le provençal. En 1887, pour compenser l’interdiction des processions, la municipalité de Toulon, Le Petit Var, Le Var Républicain, relancent les fêtes de Carnaval. Si, selon la presse, la foule chante encore “Adiou paure Carnava”, l’officiel Journal du Carnaval est tout français. Le maître d’œuvre est pourtant V.Pietra, ex-admirateur de Gelu. L’académie, qui tourne à vide, publie certes par politesse un texte de Sénès [22], mais le pauvre Pelabon est bien seul pour célébrer le centenaire du Groulié [23].
Par contre on considère comme normal le provençal de la pastorale, même dans Le Petit Var (15-12-88) : “Nous sommes heureux d’annoncer à nos lecteurs que la vieille pastorale provençale n’est pas encore morte dans notre ville”. Un groupe de jeunes gens va monter celle d’Albéric Segond, mais faute de local en ville, elle le fera aux Maisons Neuves. “C’est là que les familles pourront se rendre dans quelques jours afin d’assister à ce spectacle bien provençal qui rappelle les soties et les mystères du moyen-âge”. Les années suivantes Poésy donnera à nouveau la pastorale en plein Toulon, salle Marchetti. L’Armana prouvençau de 1888 signale aussi cette reprise à Toulon.
Au plan varois, il est évident que les associations d’agriculteurs que créent des notables n’ont pas besoin du provençal pour mobiliser. En 1889 Blache, président de la société d’agriculture de Toulon, et par ailleurs félibre, invite les agriculteurs du Midi à se grouper en parlement agricole devant l’échéance économique de 1892. Cet appel aux notables n’a rien à faire de l’expression provençale. En fév.91 Blache appelle à la “Légitime défense” des agriculteurs du Midi. Mais il n’est toujours pas question de mobiliser les paysans dans leur langue.
Seule l’église peut encore utiliser le provençal, et les prêtres félibres ne s’en privent pas. En disciples du célèbre prédicateur provençaliste X. de Fourvières, les abbés Beguin et Spariat s’adressent à des milliers de fidèles dans diverses localités rurales du Var.
Le jeune abbé Spariat veut aussi gagner les ouvriers en provençal. En 1891 il intervient en ce sens au Congrès de l’Association régionale de l’Œuvre des Cercles Ouvriers, à Toulon (26 au 29-2-91), en présence des évêques provençaux. L’Indépendant du Var publie ce discours [24] qui retient l’attention de Mistral dans L’Aiòli (27 mars 91). Ce journal clérical est très antisocialiste et très antisémite (ainsi le 11-6-91 il dénonce La Lanterne et les “publications pornographiques des camelots d’Israel”). L’apparition bien inhabituelle du provençal marque à droite un félibrige que Spariat sert avec ferveur. Mais dans son prosélytisme, Spariat met sans doute moins le félibrige au service de la religion que la religion au service du félibrige ? La sainte qu’il vénère le plus est Sainte Estelle [25].
Dans ce contexte, comment les provençalistes varois se manifestent-ils ?
D’abord en étant félibres. Le Felibrige est la seule organisation qui leur assure échanges, reconnaissance, efficacité. Dupont en témoigne : l’ancien proscrit de 1851 salue publiquement ce félibrige que Roumanille avait marqué à droite [26]. Le félibrige recrute donc des hommes aussi différents que le viticulteur de Tourves Menut (1889), le curé dracénois Davin (1889), le fabricant de bouchons de Cuers Roure (1889), le médecin seynois Jaubert (1891), l’abbé Allègre de Six-Fours, etc.
Le Félibrige “officiel” de l’Armana Prouvençau est peu connu dans le Var. Une exception, Hyères, où depuis la Santo Estello de 1885, la bonne société et la presse lui font écho, par Bonaparte Wyse interposé. Hyères-Journal publie à l’occasion un texte tiré de l’Armana des félibres. Le nouveau maire, Magnier, qui dirige L’Evénement de Paris, s’en accomode, et avec lui son protégé N.Blache, ami de Mistral. Mais les félibres varois ne se situent pas vraiment dans cette sphère “littéraire”, bien que la bonne volonté de certains soit touchante : Richier, Chauvier, Menut, Ourdan, désormais vice-sendi pour le Var, Spariat, collaborateur assidu de l’Armana, participent, sans trop faire le poids, à tous les concours littéraires félibréens.
Dans leurs publications, dans Lou Franc Prouvençau, peu de félibres adoptent en totalité les normes félibréennes : les prêtres Beguin et Spariat, le notaire Ourdan à Toulon. Comme il l’avait annoncé à Mistral après la Sainte Estelle de Hyères, en 1886 Sénès a réédité son ouvrage en refusant la graphie mistralienne. Car il s’agit d’être reçu par les Varois.
Dans La Justice du Var (7-8-89) , un compte-rendu (non signé) d’un ouvrage de J.Arnoux, inspecteur d’académie, sur les lettres provençales [27], permet de mieux comprendre la situation. Sans doute faut-il voir dans l’intérêt du journal une reconnaissance à l’égard d’un notable laïque. Mais La Justice propose une vision de la langue et de son écriture qui est celle de beaucoup de Varois. “Dans notre Provence enfélibrée” paraît enfin un ouvrage sur les auteurs provençaux anciens et modernes . “Notre fin de siècle, affairée et curieuse, y trouvera, largement esquissé, un tableau bien en relief de cette littérature provençale dont il ne fut jamais tant parlé et que peu connaissent à fond [...] Et de nos jours, où tout département du Midi qui se respecte a son école du félibrige, combien, en dehors des initiés, seraient à même, je ne dis pas de définir ce mot fatidique, mais de citer, pour les avoir lues, les productions des maîtres. Allons plus loin. Notre rude paysan du Var entendrait-il sans difficulté le "melicoux" parler des bords du "Rose", aurait-il pioché à l’école son jardin des racines provençales, comme d’aucuns le voudraient, qui heureusement pour lui ne sont pas encore inspecteurs d’académie, en serait-il plus sensible aux grâces exquises de "Mireio" aux désespoirs d’amour éloquents et raffinés d’Aubanel ? Qu’on lui parle à cet homme simple, sans art, mais non sans finesse ni malice, du "Chichois" de Bénédict, de "Qu es pas feniant Qu es pas groumand" de Gelu, des "Talounados" de Barjoumàu, des désopilantes scènes de la Sinse, voire des "Callassenquiados" au gros sel de notre Garcin, et on le verra aussitôt s’épanouir. Voilà bien le goût prédominant de notre vieille race, qui s’est conservé dans le peuple provençal et a façonné son idiome foncièrement gaulois et conteur”. L’article salue ensuite le “puissant réaliste Gélu”.
Les félibres varois du Franc Prouvençau considèrent la langue et l’âme populaires telles qu’elles sont et non telles que les puristes voudraient qu’elles soient. Ce qui leur vaut le silence du félibrige officiel, Lou Franc Prouvençau le constate amèrement [28].
Qu’on n’imagine pas pour autant un public immense pour cette écriture provençale. En 1886, l’imprimeur dracénois Latil propose encore dans la presse Leis Bastidanos (1878), et Leis Talounados de Barjomau (1873). Mais enfin Lou Franc Prouvençau tient la route, toujours avec les mêmes collaborateurs.
La presse varoise, ordinairement indifférente à l’expression provençale, fait bon accueil au Franc Prouvençau. En 1886 la radicale Justice du Var le présente ainsi : “Tous les amateurs du franc rire et de nos mœurs de Provence connaissent cet almanach qui n’a d’autre prétention que d’amuser, en parlant au peuple dans sa langue, en retraçant ses mœurs et ses habitudes, en le prenant comme il est, avec son parler un peu leste et sa bonne humeur gauloise. Allons, quoiqu’en disent les pessimistes, la bonne humeur n’est pas morte chez nous, et nous ne pouvons qu’adresser nos compliments aux “adoubaïres” du Franc Prouvençau”(16-1-86). A l’appui La Justice publie une scène de La Sinse, “l’inimitable auteur du théâtre de Besagne”. Le journal annonce chaque année la parution de l’almanach, vendu dans ses bureaux.
La presse, de droite et de gauche, est d’autant plus à l’aise que Lou Franc Prouvençau refuse la politique. Le chansonnier républicain Richier (qui s’est fait nommer buraliste à Fayence pour échapper aux querelles d’Aups) y est devenu chantre apolitique de la Provence, de ses paysages, de son histoire. Dans son “Souvenir de 1875” il ne salue le Rouge Clovis Hugues que comme poète amoureux : la date de 1875 ramène pourtant à la venue dans le Var du jeune révolutionnaire à peine sorti de la prison où l’avait mené son soutien à la Commune. Et surtout Richier salue Peise en boute-en-train, sans évoquer son engagement conservateur et leurs affrontements politiques [29]. L’unanimisme provençal gomme les clivages politiques. A.Barbes, maire de Lorgues, félibre de Paris, et violent polémiste dans L’Union des années 70, décédé en 1889, est salué par tous les provençalisants.
On est ici loin des réalités et des divisions villageoises. Un exemple limite ; il est banal alors de considérer les hautes terres du nord du département comme une Arcadie provençale préservée. Ainsi Le Petit Dracénois (21-8-87) rend compte avec émerveillement de la fête agreste de Ste Claire, à Chateauvieux, où la jeunesse de La Martre et de Brenon danse la pastourelle à l’ombre d’un énorme chataignier. Charles, “cet aimable ménétrier du hameau du Plan d’Agnelle ... ce roi des tambourinaires, perdu dans les montagnes” et son rival Julien, de Brenon, qui “ne manque pas de gaoubi”, sont là. Mais pourquoi deux tambourinaires ? C’est que, dans ce village politiquement divisé, deux bals ont lieu en même temps, (alors qu’un tambour suffirait, ajoute le journal !).
La jeunesse éduquée semble a priori indifférente à l’écriture provençale. “En 1886, raconte F.Hauser, j’avais 16 ans à peine, quelques amis et moi, nous étions réunis un dimanche d’avril, dans un mazet, tout près de Sainte-Marguerite, afin de jeter les fondements d’une revue destinée -disions-nous - à révolutionner le monde littéraire. Naturellement, chacun proposa un titre. Moi, le plus jeune, j’écoutais mes aînés discuter. Tout-à-coup, quelqu’un proposa d’appeler notre revue La Farandole, et chacun d’applaudir. Un de nos amis, le pauvre Charles d’Evenos, qui dort depuis un an au cimetière, proposa d’admettre dans la revue des œuvres écrites en langue provençale. Tout le monde ne fut pas de cet avis, et la discussion devint fort bruyante. Les uns étaient pour d’Evenos, les autres étaient contre, mais je dois avouer que la majorité d’entre nous, optait pour le refus pur et simple de l’insertion d’œuvres félibréennes. Voyant sa cause en si mauvais état, d’Evenos se dressa. C’était le poète le plus écouté de notre jeune bande. Il disait admirablement le vers, et nourrissait la secrète ambition d’interpréter sur de vrais théâtres, les chefs-d’œuvre de nos maîtres. Rejetant ses longs cheveux en arrière, dressant ses bras, il commença : "A peri tout entié, qué servirié dé neissé !". [...] L’accent convaincu de notre ami nous avait emballés, et l’on décida que la revue serait franco-provençale ! La pauvre ! Elle ne le fut pas longtemps, puisqu’au bout de trois mois, elle était déjà morte” [30]. Manifestement, la citation de Gelu le prouve, l’édition (félibréenne) des œuvres complètes de Gelu, en 1885, a fait sens.
Les numéros de La Farandole que j’ai pu consulter sont tout français. En 1887 Hauser anime Le Bohème, organe bimensuel du “Cénacle littéraire de Toulon”, qui se veut “décentralisateur”. “Si Paris rayonne vers nous c’est que la Province lui donne ses rayons et la capitale n’est, en somme, que le creuset où viennent se fondre les intelligences, et le miroir fidèle qui ne fait que renvoyer les rayons qu’on lui prête”(n°1). Mais cette jeunesse cultivée s’en tient au français pour affirmer son autonomie littéraire. Son régionalisme ne l’empêche pas d’être nationaliste française : Le Bohème (Janv. 89) chante en français la revanche et la patriote société de gymnastique.
Comment concilier la réalité la langue du peuple, bien vivante encore, et les ambitions félibréennes ? Hauser s’en explique dans un essai sur Gelu [30], qu’il dédie “A mon cher maître et ami La Sinse”. “Totalement étranger aux discussions grammaticales, il (Gelu) écrivait en ce provençal de Marseille qu’il avait appris tout petit, avec sa mère, de même que Benedit, de même que La Sinse. Car dans ce mouvement de renaissance provençale, ils ont été trois, qui ont voulu parler leur langue vraie, et non la langue félibréenne. Gelu a fait parler Gargamelo ; Benedit, Chichois ; et La Sinse, les revendeuses du Cours, et tous trois ont mis en la bouche de leurs personnages, leur langage propre, celui qu’ils parlent, sur le port, sur la place, au milieu du marché, et non un autre. [...] Pour les membres du Félibrige, dont je m’honore de faire partie, il est nécessaire d’écrire avec une orthographe unique, en une langue unique.[...] Nos paysans, aujourd’hui comme en 1850, parlent le provençal de Gelu et non pas celui de Mistral. La langue du Félibrige en effet, est une langue littéraire, c’est un idiome ancien qui n’est plus employé que par les poètes, tandis que l’idiome de Gelu était parlé et l’est encore par tous” (Toulon, 22 avril 1891). On retrouve la même tendresse pour Gelu, on l’a vu, au Peiroou de Paris, Paris où comme tant d’autres Hauser va aller vivre dans la foulée, reniant dans la pratique ses idéaux décentralisateurs.
Mais sur place, quel statut pour la langue et la culture provençales ?
L’année 1888 est révélatrice des contradictions au sein de la gauche radicale.
Dans Le Petit Var le provençal n’apparaît toujours que par des incidentes qui se veulent savoureuses et quelque peu méprisantes [31].
En août 88, la descente annuelle des félibres et cigaliers parisiens passe par Die, dont on fête la Comtesse troubadouresse avec un buste, œuvre de Mme Cl. Hugues. A cette occasion Richier une fois de plus prend la plume pour saluer “La Coumtesso de Dio”, et F.Bérenguier l’en félicite dans La région radicale de Brignoles. Puis Orange, et Avignon : Santo Estello, avec maire, préfet, et ministre. Mistral souhaite que les maîtres ne défendent pas aux élèves de parler provençal, il évoque deux filles de paysans rencontrées à Saint-Rémy : elles méprisent le provençal, ignorent même le nom provençal des légumes, et veulent quitter la campagne.
La presse parisienne crie au séparatisme, la presse marseillaise, fort lue à Toulon, se partage. Le Petit Var a informé sans commentaires du “train de plaisir” parisien, et des“Grandes fêtes du Midi” . Le 12 août, il est plus prolixe sur les “Fêtes félibréennes” : comment ne pas signaler la présence de Cl.Hugues,“débordant de lyrisme et d’enthousiasme” ?
Le 17, dans un éditorial non signé,“Le discours de Mistral”, Le Petit Var règle leur compte aux félibres. Attaque qui vaudra dans l’Armana Prouvençau de 1889, sous la plume de Mistral, une mention toute spéciale au“marrit Petit Var”.
Selon Le Petit Var, les Félibres, noyés parmi Cigaliers et officiels, écrasés à Orange par le théâtre de Sophocle, sont furieux : on ne fait pas attention à leur secte coupée du monde et du temps, et à leur “Capoulié ”“comme ils disent dans leur langue particulière”. Pour les Félibres, c’est seulement à Avignon, où ils sont enfin maîtres d’œuvre, que “commencent les vraies fêtes de la Provence, du Midi, de leur langue et de leur littérature”. En fait, ils ont grandement déçu. “Les Félibres ne doivent accuser qu’eux-mêmes de leur mésaventure. La cour d’amour n’est qu’une réunion de vieilles femmes et d’hommes habillés avec mauvais goût, prononçant des discours en provençal sur une estrade foraine. Le banquet de la Sainte Estelle n’est qu’une saucissonade à la fin de laquelle chacun boit dans le même verre. On s’attend à voir des Troubadours, on n’a que des bourgeois quelconques devant soi”.
Mistral a dressé “un nouveau réquisitoire contre la langue française et la déplorable manie qu’ont les instituteurs de l’enseigner aux enfants, à l’exclusion du provençal et des patois provinciaux. Nous ne nions pas cependant, personne n’a nié l’utilité des parlers provinciaux, en tant qu’ils indiquent les sources de notre langue, en éclairent les origines, en appuient ou en colorent les expressions. Mais ils sont alors étude de lettrés et non de petites gens, de savants et non de campagnards. M.Mistral voudrait qu’au moins on ne proscrivît pas des écoles l’étude des divers idiomes locaux. Fort bien ; mais des deux langues apprises, du français ou du provençal, quelle est celle qui se parlera dans les usages courants de la vie ? Si c’est le français, le provençal tombera bientôt en désuétude, car le paysan comme le bourgeois le désapprendront. Si c’est le provençal, le français sera oublié et l’esprit de particularisme ne tardera pas à se montrer”.
Les provinces doivent mettre leurs caractères au service de “la grande unité française, et les fondre au creuset d’où est sorti le caractère national, si brillant, si éclatant entre ceux des autres peuples et qui est fait de toutes les qualités de chacun des enfants de la France”.
Sans doute les deux jeunes filles rencontrées par Mistral ne savent pas nommer en français les variétés de légumes.“En revanche, M.Mistral voudra-t-il nous dire comment il appelle en provençal le télégraphe, la vapeur, l’électricité, le magnétisme, les locomotives, les wagons, les tramways, les paquebots, le téléphone, le phonographe, le chèque, le warant, et tous les mots de notre langue scientifique, industrielle et commerciale ! Voudrait-il nous dire comment, quand la langue anglaise envahit le monde entier, se parle sur les côtes de la Chine, de l’Australie, de l’Afrique et des Etats Unis, il pourra y implanter le provençal à sa place et à celle du français, dont la part est déjà si modeste ! [...] Luttons au contraire pour l’extension de cette belle langue française, si pure, si claire, si précise, si riche en expressions qu’elle a été adoptée pour être la langue diplomatique par excellence. [...] C’est de notre génie qu’elle parle au monde”.
Cette violente attaque reflète-t-elle une ligne cohérente ou la position de quelques rédacteurs ? A n’en pas douter, c’est celle de Dutasta. Dutasta est polyglotte, amateur de langues méditerranéennes, mais pas de provençal. En bon professeur, il tient pour l’extirpation des “patois”, qui n’ont pas place dans sa vision d’une éducation moderne.
Le 30 juillet, l’éditorial du Petit Var attaque l’éducation formelle, épuisante et stérile qu’a défendu le discours de la distribution des prix, au lycée de Toulon. Il faudrait au contraire former des “hommes utiles et non des déclassés”. L’enseignement doit être moins livresque, plus local : les lycéens connaissent l’antiquité, mais ignorent le littoral toulonnais, n’ont jamais vu un lancement de navire, etc. Mais le journal n’imagine pas que le provençal puisse avoir place dans ce rapport au pays. Ironie de l’histoire, l’orateur attaqué par le journal a créé une association pour propager le français.
Plus en prise avec les réalités du Var rural que Le Petit Var, La Justice du Var est plus nuancée, plus respectueuse, mais sans illusions. Quel est l’avenir de la poésie provençale et du provençal ? La Justice conclut ainsi son compte-rendu du livre d’Arnoux (7-8-89) :“Pauvre poésie ! noyée une première fois dans le sang des Albigeois, elle n’aura refleuri un moment à notre époque que pour embaumer de son parfum subtil quelques bibliothèques aristocratiques. [...] Excellente dans l’expression des sentiments simples, dans les sujets populaires et d’élévation moyenne, elle (la langue provençale) est guindée pour l’expression des idées générales, obligée de recourir aux tournures françaises et aux alliances de mots qui ont perdu la saveur du terroir. De là tant d’œuvres écrites en provençal et que l’on dirait pensées en français.
Il s’en va en effet, le provençal appris sur les genoux de nos mères [...] Nos enfants ne le bégaieront que d’une voix indécise, réservant leur amour et leurs heures studieuses pour la langue nationale, celle dont les sons mâles et compris de tous les auront préparés aux revanches futures. Ce glas funèbre, hardiment jeté en pleine Provence par un provençal qui n’est pas le premier venu dans la République des lettres, contristera plus d’un croyant [...] En dehors de la petite chapelle, il traduit fidèlement les regrets et les espérances de ceux à qui il manque le secours de la grâce pour croire au miracle de la résurrection d’une langue par les généreux efforts du talent et même du génie [...] Ce livre prouvera aux détracteurs du Midi, du Midi enthousiaste, bruyant et félibrégeant, que la patrie du "gay saber", de la poésie ailée, est une terre bien française par la fermeté et la finesse du bon sens”. Le provençal au service de la France ! Le journal du radicalisme avancé, empli du progrès des écoles de villages, compense la mort inévitable de la langue par la mise en valeur de sa saveur populaire.

Une nouvelle donne provençaliste.
En 1891-92, à l’exception du Petit Dracénois qui s’ouvre un peu au provençal [32],la presse et la société varoises semblent toujours aussi acquises à la francisation, même dans les registres de divertissement : dans Le Journal des Fêtes de Carnaval de Toulon, 1891, Sénès se contente d’égayer la fête d’une grasse plaisanterie versifiée sur les amours tardives, “Agiter avant de s’en servir”. Le Fifrelin (n° 1 - 24-1-91), qui se dit “pas pour les gens sérieux” ne donne rien en provençal. En 1892 Le Diable vert, vaguement radical et clairement antisémite, commentateur caustique de la vie toulonnaise, n’utilise le provençal qu’en brèves incidentes ironiques (“Vai veirè sé ven”). Il affiche des prétentions littéraires françaises mais salue quand même La Sinse (31-1-92). Rien en provençal dans L’Almanach de Toulon. Sénès gardera donc dans ses tiroirs, malheureusement, l’ouvrage en prose dont l’extrait du Petit Var (1886) et les échos de La Sartan témoignent [33].
Et même les avancées provençalistes marquent en fait ce recul. Exemple parlant, le changement de nom de Saint-Nazaire. La ville, qui avait un temps sous la révolution pris officiellement son nom provençal de Sanari (San Nari), le reprend à nouveau pour se démarquer du Saint-Nazaire atlantique. Mistral accepte d’être le parain de la ville lors du changement de nom (1890) mais les édiles adoptent la forme “Sanary” dont la finale dit quelle charge de snobisme on veut lui donner. C’est donc, malgré les réserves de Mistral, cette finale anglo-française qui va s’écrire sur les affiches provençales [34] de ce haut-lieu de la langue, où “l’idiome natal” perdurera solidement jusqu’à nos jours dans le terroir. Les provençalistes ne manqueront pas non plus de faire remarquer la trahison de la contraction du mot [35].
Cependant 1891 marque un tournant, avec la création de deux hebdomadaires entièrement en provençal.
Mistral lance L’Aiòli (7-1-91). En mai 1891 naît à Marseille La Sartan. A la différence de L’Aiòli, qui sert l’action félibréenne et les normes mistraliennes, La Sartan se veut journal populaire de distraction et d’information. Elle utilise la langue effectivement parlée et l’écrit selon les critères des “troubaïres”. Les échos varois sont maigres en 91 et 92, plus abondants en 93. Elle a quelques correspondants varois, au Beausset [36], à Carcès [37], à Toulon où “un vieux Toulonnais” compare 1855, (il découvrait les prisonniers russes), et 1893 (l’amicale visite de l’escadre russe). Sénès collabore. Le ton plus littéraire de L’Aiòli fait que les Varois y sont moins présents. Mistral y salue cependant Richier (plaisamment présenté, 27-8-91), Spariat, etc.
L’école félibréenne du Var tient mal la route par rapport à ces initiatives. Son Franc Prouvençau trouve peu de nouveaux collaborateurs (Ph.Arnaud le rejoint en 92 sous le pseudonyme de Blagomaou), il est toujours boudé par le félibrige officiel : l’Armana Prouvençau se borne toujours à annoncer la publication sans le moindre compliment. Il est vrai que son contenu se dispense de toute propagande félibréenne. Il va tenir jusqu’en 1893. Essoufflement ? distorsion trop grande avec le Felibrige officiel ? Pour Senès, avis autorisé, Lou Franc Prouvençau mourut par “manque de foi” [38]. Seuls les prêtres semblent maintenir un dynamisme.
Un curieux personnage, P.Coffinières, esquisse alors un recentrage du félibrige varois. Ce Montpelliérain est un régionaliste de longue date : en 1851 il a crée La Province, journal de décentralisation politique et littéraire. Avocat à Marseille dans les années 70, puis à Paris, Journaliste, il est actif dans les milieux félibréens et “cigaliers”. En 1890 il vit à La Seyne, dans une maison de maître à La Rouve, entre le chantier naval et Tamaris, dont Michel Pacha fait une station résidentielle et climatique. Pacha a l’appui du maire modernisateur de La Seyne, S.Fabre, dont Coffinières est également l’ami. En 90 Coffinières lance un bulletin, Tamaris, qui soutient le développement de la station. Mais il se brouille vite avec Pacha.
Coffinières fonde alors l’Escolo Felibrenco de Tamaris, qui se résume en fait à sa famille. Mais il la fait connaître dans les milieux provençalistes où il demeure actif : ainsi le 28-11-91 il donne à Marseille une conférence sur “Le Félibrige et le Régionalisme”.
La Maintenance de Provence se réunit en juillet 1891 à Sanary, elle est saluée en provençal par le maire Soleillet. Mais l’école des félibres du Var est vieillisante. Un de ses doyens, C.Poncy, disparaît en 1891. Et l’arrivée de Coffinières la place devant une situation nouvelle. C’est Coffinières qui suscite la venue en août 91 de ses amis les Cigaliers de Paris : ils célèbrent Puget à Toulon, George Sand à Tamaris, et Coffinières les reçoit dans son “château”. Certes, le “train de plaisir” des Cigaliers amuse plus qu’il ne séduit Toulonnais et provençalistes, et peut même les irriter : tous ces beaux parleurs s’expriment bien plus en français qu’en provençal [39]. Mais ces festivités amènent les autorités et la presse à prendre en compte l’existence du félibrige ... et de Coffinières. Sans pour autant prendre en compte officiellement l’existence du provençal. Bien qu’à Hyères, le souvenir de la Sainte Estelle perdure. En mai 92, le passage de la Reine d’Angleterre y est salué de banderolles municipales : “Bouen viagi”, “Ièro espèro ti revèire”.
En 1892 Coffinières a pris des galons félibréens : le “cabiscòu” de l’école familiale de Tamaris est dorénavant, dans la Maintenance félibréenne de Provence, vice-sendi pour le Var et les Alpes-Maritimes. Il transforme sa modeste feuille en petite revue, Les Echos de Tamaris. Il se démarque publiquement de la populaire Sartan. et se place sous l’égide de “L’Action provinciale” initiée par Mistral en 1890 : le félibrige va “entrer désormais dans le domaine de l’action, cessant d’être uniquement un état idéal dont la poésie seule était reine”. Coffinières plus que jamais prône la décentralisation. “Ai-je besoin d’ajouter que les Echos de Tamaris sont de cœur et d’âme et d’inaltérable dévouement avec tous ceux qui luttent pour l’affranchissement intellectuel et politique des provinces, de toutes les provinces françaises, contre l’asservissement et la tyrannie de la capitale !” (27-8-92).
Coffinières soutient le manifeste fédéraliste que Maurras et les jeunes félibres de Paris ont lancé le 22 février (parmi eux, le jeune peintre toulonnais J.Mange, depuis peu installé à Paris), il publie le théoricien provençal du régionalisme, De Berluc-Perussis alias A. de Gagnaud (9-4-92), se pose en disciple (“Décentralisation - Régionalisme - Fédéralisme” 2-7-92). “Le félibrige traverse en ce moment une crise qui promet d’être féconde. Il ne s’agit de rien de moins que de modifier notre état social dans le sens le plus conforme aux idées démocratiques modernes. Non pas que les jeunes fédéralistes aient rien inventé de nouveau, car ce qu’ils demandent aujourd’hui était déjà en germe dans la création du Félibrige ; ils n’ont fait que précipiter le mouvement par leurs manifestes. Pour les esprits superficiels cette association semble n’avoir eu pour but que la renaissance de la langue provençale, tandis qu’en réalité ce n’était qu’un des moyens destinés à rendre aux provinces leur vitalité propre pour reconquérir leur autonomie et luter contre la centralisation absorbante de la capitale. [...] Les fédéralistes l’ont si bien compris que leurs deux porte-paroles les plus autorisés m’ont écrit : Charles Maurras "Les idées régionalistes soutenues par les Echos de Tamaris sont si voisines des nôtres qu’elles se confondent presque avec elles" et Xavier de Ricard "votre journal combat au fond le même combat que nous"” (1-12-92).
Quelles retombées locales a cet engagement ? De loin, Mistral soutient, discrètement [40], mais les félibres varois se gardent d’intervenir dans cet engagement qui peut leur apparaître diviseur. “Au ras du sol”, dans la réalité locale, beaucoup pensent que la meilleure chance du Felibrige est justement de transcender les divisions politiques, et non d’en créer de nouvelles. Le Tourvain Guisol, qui anime l’école félibréenne de Marseille mais garde un pied sur Tourves, voit ainsi dans le félibrige une possibilité de réconcilier des concitoyens divisés [41].
Une exception, mais de taille, N.Blache. “Hier encore, mon éminent collaborateur et ami, Noel Blache, m’écrivait : “Votre journal devient de plus en plus dans son ascension ininterrompue un organe régional, un centre d’action littéraire méridionale où toutes les questions à l’ordre du jour - même les questions politiques - sont traitées largement, philosophiquement dans un puissant esprit d’initiative décentralisatrice et sociale” (27-8-92). Fait nouveau, Blache considère donc que politique et culture d’oc peuvent se rejoindre dans le patriotisme régionaliste.
Un exemple caricatural montre les limites de cette aspiration à l’autonomie méridionale. Le 1-12-92, Les Echos de Tamaris publient côte à côte “La cansoun de la Coumtesso”, un poème de F.Lescure, de Sanary, qui appelle à la revanche anti-française les méridionaux écrasés jadis par la Croisade, et un article de L.Henseling, célébrant l’invasion du Dahomey par la France et se terminant par “Vive l’armée !”.
Si son engagement régionaliste a peu d’échos, Coffinières réussit par contre à regrouper autour des Echos un cénacle local, littéraire et mondain. C’est pourquoi sa revue est bilingue. Il n’est pas question de noyer de provençal les notables, journalistes, artistes, qu’il réunit plusieurs fois l’an au banquet des Amis des Echos. Le journal les montre “mangeant, parlant, déclamant ... presque comme des félibres” ! (1-12-92). Parmi ces familiers le jeune journaliste L.Henseling, S.Fabre, maire de La Seyne, l’adjoint toulonnais Baylon, H.Pétin, “du Souvenir Français et des Jeunes Gens de La Seyne”, futur maire de droite de La Seyne, le jeune ingénieur anarchiste M.Escartefigue, futur maire de Toulon.
La revue donne une grande place au français, et les auteurs varois connus ne basculent pas dans l’expression provençale [42]. Parmi les intervenants provençaux, peu de Varois. On sent qu’il s’agit là pour les félibres varois d’extraction populaire, d’un autre monde quelque peu fantasmatique : Chauvier, “ancien Cabiscou de l’Escolo dou Var”, imagine naïvement Tamaris comme un paradis (1-6-93). Que l’on compare l’horizon de Menut, “l’ensertaire” (greffeur) réputé, qui déclame dans les villages du Var [43], et celui de ces notables qui jouent avec le régionalisme ...
L’initiative de Coffinières a pourtant une retombée indirecte. En 1892 Le Petit Var publie un supplément hebdomadaire, La Vie Provençale, Journal littéraire. Quatre ans après l’exécution capitale de Mistral par Le Petit Var, la publication se place sous l’égide du Maître ! Le n° 1 (11-6-92) s’ouvre par le billet suivant :
“Le grand poète Mistral, à qui nous avions annoncé la prochaine apparition de “La Vie Provençale”, a bien voulu nous adresser les lignes suivantes :
"Maillane (Bouches-du-Rhône), Pentecôte 1892.
La Vie Provençale est un titre heureux, et le journal qui lève l’ancre sous ce pavillon d’azur pourra faire bon voyage, s’il est fidèle à son enseignement. Malgré l’effritement produit sur toutes choses par le roulis moderne, il y a encore en Provence tant à voir, à étudier, à conserver et à sauver, qu’un organe spécial au mouvement ethnique de notre microcosme peut devenir, s’il est bien compris, le plus intéressant des journaux du pays.
Mais il faut là être sincère, et ne pas viser surtout à faire, sous un nom plus ou moins artistique, du parisianisme à deux cent lieues du Boulevard.
Il faut surtout, puisqu’il s’agit de “La Vie Provençale” se vouer, se dévouer à rendre au peuple provençal cet orgueil de lui-même, cet attachement aux mœurs et aux traditions locales, et cette autonomie des races vraiment libres qui sont les sources et les racines de toutes les grandeurs civiques. Rien de moins, et en plus tout ce que vous voudrez.
Frédéric Mistral".
Notre grand poète provençal a ainsi, en quelques lignes éloquentes, tracé notre programme. Nous l’observerons scrupuleusement. Et nul doute qu’en suivant la route lumineuse que nous trace le Maître, la Vie Provençale ne fasse un long et heureux voyage”.
En 92-93 la revue fait une petite place-alibi aux auteurs provençaux du cru [44]. Mais son contenu est bien dans la ligne de ce parisianisme que dénonce Mistral. Cette annexe d’un journal radical n’a rien de politique : elle accueille tout le pathos littéraire, patriotique, colonialiste du temps, et les versificateurs français locaux : Aicard, Armagnin, Nicole... La référence à Mistral n’a été qu’un alibi. Le maître est encore officiellement l’invité du maire socialiste (par l’intermédiaire de Sénès et de quelques lettrés) aux fêtes de l’amitié franco-russe à Toulon. Il se fera représenter par une parente !
En 93 la revue de Coffinières devient encore plus française et mondaine sous le titre des Echos de Tamaris à Monaco, organe du littoral méditerranéen !
 1892-93. Une nouvelle donne politique.
Aux municipales de mai 92, les républicains l’emportent à Brignoles, et à Toulon avec le radical Sambuc. Signalons l’élection de Marin, maréchal ferrant, comme conseiller municipal de Camps : nous le retrouverons bientôt. Coffinières soutient le maire modéré de La Seyne, S.Fabre, fidèle des banquets des Echos, dont certains sont payés par la mairie. A l’occcasion de cette campagne apparaît Le Socialiste du Var (27-2 au 14-5-92), organe du Parti Ouvrier et de nombreux cercles socialistes : pas de provençal dans cette entreprise difficile.
Politiquement, la conséquence logique de l’engagement régionaliste de Coffinières est le refus des “candidats exotiques”. Le le 6-8-92 il écrit à propos des élections cantonales : “J’ai assisté, jeudi dernier, à un spectacle véritablement attristant. Un vieux provençal, conseiller du Var depuis vingt ans (Cyrus Hugues), a imaginé de rendre compte de son mandat à ses électeurs du canton de La Seyne sous le patronage de trois députés, politiciens cosmopolites, absolument étrangers à nos mœurs, à nos usages et à nos sentiments méridionaux. Laissant de côté les théories subversives et haineuses que ces apôtres du socialisme révolutionnaire (ils sont 3 ou 4 à la Chambre, nous ont-ils dit eux-mêmes) ont essayé d’inoculer à nos braves et honnêtes ouvriers, je me contenterai de constater, à l’honneur de notre population, le résultat acquis [...] Or, le département du Var est représenté à la Chambre par 3 députés sur 4 absolument étrangers à ses intérêts, à ses idées, à ses sentiments et à ses aspirations”. Aux législatives de 1893, ces trois députés seront donc à écarter.
Dans ces cantonales, Coffinières a encore soutenu Fabre contre le vieux radical avancé Hugues, sortant. Le siège social des Echos, toujours à La Seyne, est passé du château de La Rouve au domaine de Fabre à Cachou. Mais Fabre, qui l’emporte, ne semble pas autrement intéressé par l’expression provençale : il a lancé en 1891 Le Seynois, journal républicain progressiste, qui veut avoir de la tenue, et qui jusqu’à sa disparition (2-5-96) ne publiera pas de provençal. Son rédacteur Arnaldy suit pourtant avec le maire les réunions des Echos. Et Fabre naturellement est provençalophone, au point de se voir reprocher son mauvais français par L’Almanach de Toulon, en 1890.
Il est piquant de comparer le traitement de faveur dont jouit Fabre dans la revue de Coffinières, et l’unique écho consacré à La Seyne dans La Sartan, à propos d’un urinoir [45].
Le provençal n’est guère intervenu que par des incidentes dans la campagne des cantonales [46].
Il va par contre connaître une utilisation nouvelle dans la campagne des législatives de 1893. Mais on relève une distorsion entre Toulon, Brignoles et Draguignan.
- A Toulon :
Dans ses Echos, Coffinières prend position contre les “exotiques”. “Les candidatures locales - Pour ceux qui, comme nous, luttent depuis la révolution de 48 pour l’affranchissement intellectuel et politique de nos provinces, contre la tyrannie absorbante de la capitale, c’est un consolant et fortifiant spectacle, de voir enfin les idées de décentralisation éclater tout à coup simultanément sur tous les points de la France, en opposant aux candidatures parisiennes ou exotiques, des candidatures locales” (15-8-93). Sur Toulon I, la succession du sortant Raspail (décédé) “fils du populaire Raspail”, mais “étranger à nos revendications, à nos espérances”, est briguée par huit candidats, “quatre d’entre eux s’intitulant candidats locaux, c’est-à-dire connaissant parfaitement la ville de Toulon et les intérêts multiples qu’elle représente”. Mais “M.Martin, né à Puget-Ville, mais devenu parisien depuis de longues années, n’a jamais vécu dans son pays natal et a perdu par suite l’esprit provincialiste ; l’épithète de local dont il fait suivre son nom ne peut donc être considérée que comme un trompe l’œil”. Champagnac, de Saint Mandrier, est vraiment trop local pour connaître Toulon. “Il ne reste donc en présence que deux candidats provinciaux et régionalistes dont les idées décentralisatrices et foncièrement républicaines ne font un doute pour personne. M.Abel, conseiller général, né à Toulon, appartient à une ancienne famille toulonnaise dont les membres ont constamment lutté sous l’Empire pour le triomphe des idées démoratiques et dont le père a proclamé à Toulon la République en 1870. Il a montré au conseil général dans la défense des grands intérêts du département une énergie, un dévouement, et des aptitudes qui sont les sûrs garants de sa conduite comme député de notre population toulonnaise. M.Josué Milhaud, socialiste convaincu et généreux qui a fait de la question ouvrière l’étude et l’objectif de toute sa vie et s’est identifié avec les besoins et les aspirations de cette population si intéressante à tant de titres. Au suffrage universel de prononcer entre eux dans sa souveraineté et son indépendance absolues”.
La bienveillance nouvelle de Coffinières à l’égard des socialistes s’explique aussi par le fait que le socialiste Ferrero vient d’accéder en mai 93 à la mairie de Toulon. Alors que Le Petit Var combat ces socialistes, Coffinières saluera dans ses Echos la présence de Ferrero à la commémoration du siège de 1793.
Dans la 2eme circonscription, “il s’agit de réparer une des plus déplorables erreurs du suffrage universel, de débarrasser le département du Var de la honte que lui a infligée à deux reprises l’indifférence des uns et l’ineptie des autres en choisissant pour les représenter à l’Assemblée nationale, un aventurier de la pire espèce, l’homme le plus néfaste à notre chère patrie, le général américain Cluseret ! Allons, Provençaux, inspirez-vous des sentiments de patriotisme et d’indépendance de vos ancêtres et désignez un vrai français, un provençal, un de vos compatriotes enfin, pour vous représenter à la Chambre des députés français. M.Vivien, maire de Bandol, et le Docteur Gensollen, maire de Solliès-Pont, vice-président du Conseil général du Var, briguent cet honneur. Ils en sont dignes en tous points et leur patriotisme loyal et désintéressé nous assure par leur union, en cas de ballotage, la disparition définitive de l’exotique Cluseret”.
Coffinières et son journal mondain du littoral ne regardent plus haut dans le Var.
La dénonciation des “candidats exotiques” n’entraîne pas un usage du provençal.
Le Petit Démocrate, journal républicain socialiste du modéré Abel mène campagne contre “les candidats exotiques”, pour le “vieux parti républicain toulonnais”, contre “Janet, candidat officiel”, et de façon lamentable contre “Ferrero l’italien”. “Abel, l’enfant deToulon” (9-9-93) flatte les sentiments identitaires les plus bas, mais sans recourir à la provençalité linguistique. Sinon, une fois encore, quelques incidentes [47].
Les élections ont suscité la naissance de La Croix du Var (8-8-93). Faute de mieux, La Croix soutient Abel et les “vrais Toulonnais”. Après le 1er tour, elle constante que contre Abel ont voté “la maçonnerie, la juiverie et quelques coteries ouvrières”, mais “l’âme de Toulon ”, (les commerçants et les agriculteurs) a vôté pour lui. Constamment antisémite (19-8-93, “l’ennemi déclaré, le franc-maçon et le juif”), elle attaque le candidat socialiste, “le juif Milhaud”, au nom de la croix : les Rouges, les Francs-maçons veulent l’abaisser, mais, rappelle le journal, “Dou mai la davaloun / Dou mai mounto” (26-8-93). Laissant aux prêtres félibres leur passion de prêcher en provençal [48], le journal ne semble pas intéressé par une argumentation écrite dans la langue du peuple.
Josué Milhaud, employé de commerce, est l’apôtre du socialisme dans le Var. En juin, il lance Le Parti Ouvrier, tout français sinon les fières signatures latines de chroniqueurs villageois, Spartacus ou Brutus. Milhaud est clair par rapport aux “exotiques” : le 14-8-93, il condamne Abel qui fonde sur la naissance à Toulon son programme politique. A la presse réactionnaire qui écrit : “A bas Milhaud, le juif !”, Milhaud répond (16-8-93), sans évoquer ses origines, qu’il est libre-penseur, militant de “La Libre Pensée” depuis 1871, dans le Vaucluse et les Bouches du Rhône. Le provençal n’apparait, en incidente, que pour caractériser la spontanéité populaire [49].
De son côté, Le Socialiste Hyérois, organe des Travailleurs (né fin 92), qui devient ensuite organe des Travailleurs du Var, utilise l’italien en direction des immigrés, mais ignore le provençal. Ses dialogues paysans sont en français, comme les chansons politiques et sociales de Hugues ou de Lombard. Il cède lui aussi à l’antisémitisme.
Le Petit Var se désinteresse ordinairement de l’expression provençale, hormis quelques références rituelles, comme la chanson des joutes [50]. A fortiori il ne l’utilisera pas en politique toulonnaise.
Selon La Croix du Var l’arrondissement de Brignoles est “le plus paisible, le plus préservé, le plus conservateur de nos arrondissements. Pays de traditions solides, où abondent les exemples d’esprit patriarcal dans les foyers, où les mœurs sont restées relativement simples, où peuvent encore sans contrainte se faire sentir les influences saines et légitimes” (11-8-93). Mais pas plus que les autres journaux, elle n’éprouve le besoin de s’adresser dans leur vieille langue à ces saines populations.
La situation est par contre différente à Draguignan. Contre Clémenceau se noue une coalition hétéroclite, la “Ligue républicaine locale” : F.Rouvier, le socialiste G.Vincent, de Flayosc, l’ex-député radical A.Maurel, du Luc, l’avocat J.Jourdan, Fréjusien, ex-adjoint à Marseille. Tous unis derrière le slogan “Le Var aux Varois”. Deux membres actifs du Peiroou parisien également, le capitaine Anselme, de Carcès,“le vaillant Peïrourié” (L’Anti-Clémenciste, 8-9-93) et A.Engelfred, de Cogolin, ingénieur, à la Cie du chemin de fer du littoral. Il a soutenu Roche en 81 et Clémenceau en 85. En 89, dans Le Rappel du Var, il soutient Louis Martin. Clémenceau boude les réunions des Varois de Paris. A un banquet du Peïroou Engelfred déclare ne pas s’étonner de ses absences : que viendrait-il faire parmi nous ? il ne parle même pas notre langue ... Mais qui feuillette Lou Peïroou, n°1, 1892, n’y trouvera que du français, hormis une pièce de Chauvier. La langue intervient dans la convivialité des banquets. Le Petit Dracénois, (29-1-93) rend compte du banquet du Peiroou, à Montmartre. “Romain Louis, ex-secrétaire, termine par une poésie provençale due à la plume spirituelle et alerte de notre excellent confrère Niel, ancien rédacteur du Var à Draguignan, c’est un morceau rempli d’esprit et de gaieté que le défaut de place nous empêche de reproduire”. Les convives payent l’amende pour toute violation à la langue provençale, seule admise ce jour.
Clémenceau a contre lui la quasi totalité de la presse varoise et régionale. La presse nationale anticlémenciste, notamment Le Petit Journal, est abondamment distribuée. Seuls le soutiennent Le Petit Var et La Justice du Var.
F.Rouvier et son hebdomadaire Le Petit Dracénois, 500 abonnés, ont soutenu Clémenceau en 1889. Mais dès le début 93 il annonce la couleur : il faut éliminer Clémenceau et il utilise pour cela la parole populaire en provençal [51]. Or le journal est désormais bien ouvert à l’écriture provençale. Chauvier retrouve dans ce journal le rôle qu’il avait trente ans auparavant dans la presse de Draguignan : présence familière mais aussi “littéraire” de la langue. C’est donc assez facilement que le journal va doubler en provençal caustique les thèmes français de la campagne.
Le slogan “Le Var aux Varois” est lancé dès le début de l’année (26-3-93), (“La Provence aux étrangers, par le Commandant V...”). Et le félibrige est pris à témoin : “La Provence, dirait-on, la vieille Provence, le pays du soleil, la patrie des Félibres, ne produit que des électeurs dont pas un n’est éligible. Le Ct V...” (16-4-93). Non sans échos : M.Bourrelly, de Pourcieux, félicite, en français, le commandant Vialle, qui dénonce les charlatans politiques. Au milieu de ces considérations, l’érudit R.Reboul donne (19-3-93) le discours bilingue du député marseillais Granet, en 1792. De quoi donner des idées ?
Quand la campagne débute vraiment, en juillet, La Justice du Var répond par des vers provençaux à l’offensive française de Rouvier : l’électeur du Golfe qui signe la pièce s’inscrit dans la tradition de l’agression humoristique, et non dans le registre de l’argumentation politique [52].
Le Petit Dracénois reprend la balle au bond avec une chanson de P.Arnaud (chansonnier républicain, et félibre) [53]. Rouvier s’en sert aussitôt en éditorial [54], publie un dialogue paysan anti-clémenciste [55]. L’électeur du Golfe revient à la charge, dans La Justice [56]. Sur ce même registre un Lorguais répond en août dans Le Petit Dracénois [57]. Le Petit Var se borne à une mince intervention provençale, venant aussi du golfe (foyer traditionnel d’expression provençale) : elle se veut argumentée, mais se couvre d’un pseudonyme et de parole paysanne et reste du côté de l’oralité [58]. Cette unique intervention provençale du Petit Var, noyée en chronique de Draguignan dans la masse française des communiqués et déclarations, semble bien un contre-coup des interventions provençales du Petit Dracénois. Ce “paysan” n’engage que lui-même.
.Après le premier tour Le Petit Dracénois [59] et La Justice du Var [60] utilisent la chanson ironique, calquée sur des modèles traditionnels, pour appeller à bien voter .
Le provençal est donc très visible dans la campagne, et c’est un fait nouveau. Pour autant, on ne saurait parler de reconnaissance. Le provençal est une arme occasionnelle, maniée par un spécialiste du côté clémenciste, quelques uns dans l’autre camp. Mais les plus connus ne se mouillent pas. Et c’est en français que M.Bourrelly se félicite de la victoire (Le Petit Dracénois, 1-10-93).
La Ligue anticlémenciste proclame son enracinement varois et provençal. Mais nombre de publications anticlémencistes n’ont pas recours au provençal. L’Anti-Clémenciste, créé pour la circonstance par Engelfred, est tout français, comme Le Démocrate, dont la devise est “Le Var aux Varois”. “Le Var aux Varois” est repris par les socialistes, dont la campagne est toute française.
L’intervention en provençal est donc un coup de patte amusant, le plus souvent le fait de spécialistes.
La campagne de Clémenceau a été troublée, parfois rendue impossible, par une claque d’ouvriers agricoles piémontais, que les gros propriétaires de la région utilisaient pour réparer les dégâts du gel. Le Démocrate (qui n’utilise pas le provençal) publie (30-8-93) une longue attaque contre Clémenceau, signée “Il Commandante dei Carabinieri Piemontesi Egorgitori”. L’utilisation de ces Piémontais montre, par incidente, le rôle de l’oralité provençale.
“Force nous est bien de nous arrêter maitenant à l’enrégimentation des Piémontais. C’est un des faits caractéristiques de cette campagne électorale, un de ceux qui montrent le mieux l’ignominie des fameux patriotes associés aux faussaires. Ces Piémontais, engagés à cinq et six francs par jour, et qui répondaient eux-mêmes : “Nous sommes payés pour cela”, à ceux qui les sommaient de cesser leurs cris et de laisser la place aux électeurs du département, ces Piémontais formaient le gros de la troupe avec les camelots du Petit Journal qui leur avaient été associés, pris pour la plupart dans la région, afin qu’ils puissent invectiver en provençal” (La Justice du Var, 25-8-93).
Après la bataille, tout revient en ordre : certes, le vainqueur Jourdan tient à remercier ses électeurs par un discours provençal [61], mais la presse revient au français, tout comme P.Arnaud dans ses vers [62].

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