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Presse varoise 1859-1910 - 1905-1910

mercredi 13 mai 2020, par René MERLE

René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910. S.E.H.T.D 1996, 416 p.

1905-1910

Les chiffres entre crochets [ ] renvoient aux textes consultables dans Presse varoise - textes 1905-1910

La Sartan bat de l’aile en 1905 : ses chroniques varoises sont peu nombreuses (Tourves surtout avec Guisol). La mort de l’hebdomadaire laisse place aux seuls félibres. En dehors de Toulon et son Escolo de la Targo, des foyers se structurent : du côté de Saint-Maximin avec A.Bonifay, curé à Nans [1] ; en pays dracénois, avec Pelissier, Spariat, désormais curé au Plan de la Tour, le jeune étudiant Gal qui lance en 1907 l’Escolo dóu Dragoun [2]. Au delà de ceux qui écrvent en provençal, l’appel à l’adhésion s’adresse à tous ceux qui aiment le pays et sa langue.

Une page se tourne à Toulon avec deux disparitions. L.Pelabon meurt fin 1906. Le retour aux comédies des Pelabon avait accompagné les débuts de La Targo, mais l’engagement conservateur de Louis, ses enflures de parvenu littéraire ne correspondaient guère aux nouvelles sensibilités félibréennes. Sénès meurt le 19-1-07. La presse appelle aussitôt à souscrire pour ériger un buste. La Sinse avait marqué la conscience varoise : sa mise en spectacle bonhomme et savoureuse du petit peuple inscrivait la provençalité dans un passé tout proche, plus que dans la référence mistralienne ; elle compensait son acceptation résignée de la fin du provençal. Sénès est salué par les jeunes félibres, mais leurs perspectives sont autres : plus que jamais, gagner les élites à “la Cause” et “aller au peuple”.

Comment se manifestent les félibres ?
D’abord par la “felibrejado”. On peut certes en sourire : les félibres rassemblés traversent une cité au son des tambourins, banquètent, écoutent des discours fort longs, lisent leurs vers ... Quel que soit l’accueil sympathique des autorités, et des populations un peu étonnées, il s’agit de retrouvailles entre convaicus. Cependant ces rassemblements donnent confiance, et permettent à des félibres de conditions et d’opinions fort différentes de se rencontrer. Qu’on imagine par exemple la rencontre du vigneron radical Menut, au provençal de nature, et du jeune bourgeois conservateur Fontan, né dans une famille où on ne parlait que français, et qui s’est forgé un provençal littéraire.
Le lien entre ces félibres est la “Freirié prouvençalo”, qui se veut ferment d’une action dynamique. A vrai dire son premier congrès (Toulon, 30-7-05) n’innove guère : cortège, banquet, soirée avec le poète-paysan des Alpilles Charloun. On reste entre soi. Et quel est l’impact de sa cour d’amour de Pierrefeu, autour de la femme du capoulié Dévoluy ?
Mais la Freirié veut aussi conscientiser par la conférence. En 1906 la Targo reçoit à la mairie de Toulon Lyzop, professeur au lycée, qui parle de “Mistral et l’action félibréenne”, et l’Aixois P. Roman, secrétaire de la Freirié, qui traite de “L’amour dans la littérature provençale”. Le Petit Var (5-3-07) rend compte d’une “Conférence provençale” de Roman à l’Hôtel de Ville. A la tribune, le bureau de la Targo, Esclangon, Blanc, Fontan, M.Pelabon, Jourdan, président du tribunal civil. Salle est pleine, malgré le mauvais temps. Roman traite des “Origines du Felibrige et de son avenir”. Il stigmatise la “formidable trombe des barbares du Nord que le Pape déchaîne sur le Midi sous prétexte d’hérésie”, les Dominicains qui “livrent aux bûchers les défenseurs de la patrie méridionale. Le Midi est vaincu. Sa nationalité est perdue, sa civilisation abolie, sa langue harmonieuse et savante menacée. Les grands seigneurs l’oublient, mais le peuple, pêcheurs, paysans et ouvriers, la conserve : les troubadours ont disparu, les troubaïres arrivent”. A l’appui il cite L.Pelabon, Peise, Sénès.
Les provençalistes de Draguignan reçoivent les mêmes conférenciers.

Les félibres participent aux autres activités “provençales” : les pastorales, à Draguignan, Toulon, le théâtre (les provençalistes de Draguignan invitent le Marseillais bien pensant Foucard en 1905, 1906), les sociétés de danses, comme Lei Jardiniero de Draguignan, les sociétés musicales. En 1905 la Targo contribue au succès du concours de tambourin que les Tambourinaire de Mirèio proposent dans le cadre du concours international de musique de Toulon.
A Toulon, les félibres reprennent place dans l’Académie où la poésie provençale recommence à accompagner, en supplément d’âme, la poésie française : en janvier 1907, devant une assemblée de notables civils et militaires, le menuisier Ph.Troin, de la Targo, obtient le 1er prix de poésie provençale pour “La Foucado”.
Mais l’impact félibréen est aussi fonction du rôle social et du dynamisme individuel des félibres. Esclangon, secrétaire de mairie, facilite bien des choses à Toulon. L’élection du maire socialiste Escartefigue s’accompagne d’une lune de miel entre la Targo et la municipalité. Esclangon à Toulon, Ginouvès à La Seyne, provençalisent les assemblées et activités des sociétés locales (excursionnistes, sociétés musicales, sportives, etc.). Spariat prêche en provençal. Le conseiller d’arrondissement Menut ne rate pas l’occasion de déclamer en public du provençal plaisant [3] ou sérieux : ainsi salue-t-il en 1906 l’inauguration d’une école laïque au Luc [4].
Mais cette greffe n’entraîne pas une prise en compte des thèmes provençalistes par la société civile. Quel est l’impact réel des activités félibréennes ?
La presse en rend compte sans pour autant s’engager. Ainsi le radical Petit Var, marqué plus à gauche par son nouveau rédacteur en chef, le député socialiste Ferrero, est ouvert à l’information félibréenne, mais ne prend pas en compte l’engagement félibréen de “républicains avancés”, de socialistes connus.
En début 1907Le Petit Var informe des activités de la Targo. Il glisse de sympathiques échos mistraliens : ainsi (3-4-07), Mistral au Museon Arlaten. Dans cette ouverture du grand journal de la gauche, quelle est la part de la sincérité, du copinage local ?
A la mort de Cl.Hugues, qui fut longtemps député socialiste, le journal signale, sans commentaires, qu’il a été félibre. Un hommage à J.Lombard (d’origine toulonnaise, pionnier du socialisme), insiste sur l’œuvre littéraire de l’ouvrier-bijoutier, mais omet son intérêt pour les lettres provençales.
Le journal de la démocratie avancée ne considère pas non plus le provençal comme un vecteur de conscientisation. On y lit pourtant (15-4-06), dans un article sur L.Jourdan signé L.H (L.Henseling, parent de Jourdan) : “C’est à lui que le parti républicain du Var alors à l’état d’embryon, doit, en 1846, la fondation de son journal, l’Indépendant du Var, et pour mieux aller trouve le paysan dans son village, il écrivit, en langue provençale, sous le pseudonyme de “Bourtouraïgo”, de verveux articles de propagande”. Les temps ont changé. En mai 1906, les législatives voient la victoire d’un bloc de gauche fissuré : le journal n’a pas employé le provençal dans la campagne.
La présence du provençal dans la presse varie selon les moments et les journaux. Certains journaux le boudent. La plupart en publient à l’occasion. Très rarement lié à une propagande félibréenne, il est écrit suivant des normes “patoisantes” jugées lisibles par les non-initiés.
Une exception, le conservateur Eveil Dracénois utilise abondamment le provençal dans tous ses registres, distractifs, littéraires, politiques, etc. [5]. Il défend la langue, le Félibrige, n’hésite pas à soutenir le provençalisme politique [6]. Ce qui ne va pas sans marquer à droite le Félibrige en pays dracénois.
On comprend mieux Menut, qui salue en provençal le député socialiste de Draguignan Allard [7], guesdiste peu sensible aux identités régionales, et qui plus est Tourangeau. Il n’est pas question pour les félibres de gauche de laisser penser que le provençalisme est à droite ou mène au séparatisme.

Dans la sociabilité ordinaire, sur les scènes populaires, le provençal est avant tout divertissant [8]. Il en va de même dans la presse. Chaque tendance politique accueille ses provençalistes. “Ginouvès, de l’Escolo de la Targo de Touloun” distrait les lecteurs du Petit Seynois, journal du maire nationaliste de La Seyne Petin. L’avocat R.Andrieu, membre de la Targo, amuse ceux de Je-dis-tout, relancé en 1906 après des débuts hésitants en 1904, et fort hostile à la municipalité socialiste de Toulon [9].
Ce divertissement peut glisser à l’utilisation plaisamment politique. Je-dis-tout publie des comptes-rendus humoristiques du conseil municipal, où la parole populaire et parfois provençale de certains socialistes, comme Reymonenq, est ridiculisée. L’Eveil Dracénois, édité par le notable et industriel savonnier Gubert, défend les thèses conservatrices et ne néglige pas à cet effet l’article caustique en provençal. Mais on demeure loin des registres d’argumentation, réservés au français.
A ses débuts, l’hebdomadaire socialiste Le Cri du Var (né en 1904), n’utilise pas le provençal. Il apparaît après la victoire des législatives de 1906. Il ne s’agit pas d’une entreprise globale et cohérente. Venus du Golfe de Saint-Tropez (où existe une tradition de polémique en provençal) des vers agressifs servent la polémique municipale, mais n’apportent guère à l’argumentation [10]. De plaisants dialogues dracénois, en prose, entre un journalier et un “bourgeois”, sont plus argumentatifs. Mais leur contenu montre combien la question linguistique n’est pas théorisée. Paradoxe : c’est en provençal que le travailleur se moque du bourgeois qui regrette que le peuple accède au français [11]. Le provençal est jugé sympathiquement, mais demeure dans le registre du divertissement [12]. En fait, pour le groupe de travailleurs dracénois qui se rassemblent autour de la haute figure de Fourment, professeur de philosophie et responsable du journal, seule la maîtrise du français apparaît indispensable à la lutte politique.
Si les socialistes de Draguignan utilisent l’écriture provençale, ceux de Toulon semblent l’ignorer. Le maire socialiste Escartefigue, son adjoint Reymonenq, ne se privent pourtant pas de discourir en provençal. Par contre la presse de droite ou l’anarchisant Combat Le Grand Var dénoncent dès 1905 “la Gruppi sociale” municipale. Les socialistes administrent en effet Toulon, sans rompre avec les pratiques claniques que le peuple désigne du mot provençal “la grupi” (la mangeoire).
Cette absence du provençal ne signifie pas une disparition de la langue en ville. Elle vit toujours chez les citadins, y compris chez les petits et moyens bourgeois. Un dialogue satirique du radical Diable Rouge le montre pour La Seyne [13]. Mais le Guignol toulonnais montre aussi que le français l’emporte chez les jeunes [14].

Ainsi, à la veille de la secousse de 1907, s’il arrive au provençal d’apparaître dans la presse, c’est en langue ordinaire du peuple qu’il est présenté. Mais cette apparition même témoigne de l’impossibilité, pour cette langue encore bien vivante, d’être publié “en normalité”.

La secousse de 1907-1908
Quand début mars 1907 le secrétaire de la Freirié prouvençalo exalte à Toulon la Cause méridionale, les lecteurs du Petit Var , pourtant bilingues pour la plupart, vibrent-ils au souvenir de la glorieuse civilisation d’Oc ? Et le conférencier peut-il se douter que deux mois plus tard le Midi va se lever, “Dis Aup i Pirenèu”, du Languedoc au Var ?
Printemps 1907,“le Midi bouge”. Bouches du Rhône, Vaucluse, aux structures et productions agricoles bien différentes de celles du Languedoc, participent par quelques meetings au mouvement des vignerons. Les Basses-Alpes sont hors-jeu. Mais le Var se lève. La vigne, presque partout présente, est souvent ressource première. Son monde, avant tout celui des petits propriétaires exploitants, semble aussi homogène politiquement : l’insurrection de 1851 est thème fondateur d’un “Var Rouge” où radical-socialisme et socialisme (souvent modéré) se confondent dans le “parti avancé”. En 1906, le Bloc de Gauche a obtenu les quatre sièges de députés (trois socialistes, un radical-socialiste), mais les clivages politiques structurent la sociabilité villageoise. Or le mouvement de 1907, qui mêle “Rouges” et “Blancs”, scelle cette fragile unité de représentations symboliques : s’articulent-elles à une conscience identitaire provençale, et, plus largement, méridionale ? Quel rôle y aura la langue ?
L’appartenance au Midi géographique se prolonge-t-elle d’une conscience historique ? Pour les lecteurs du Petit Var les repères symboliques sont sans doute plus ceux de l’histoire de France que les bûchers de Montségur. Mais le lien avec le Languedoc, la conscience de “méridionalité” sont des données objectives. En 1905, devant l’effondrement des prix et la mévente, les organisations professionnelles, menées par les grands propriétaires, ont mobilisé les vignerons : que l’état taxe les vins étrangers, réprime la fraude. Les Varois militent dans le Comité de Défense Viticole du Midi. Un de leurs dirigeants, le Dr. Balp, actif au Congrès de Béziers, (et félibre) réunit 1200 délégués varois à Draguignan.
En même temps, riposte à la crise, naît le mouvement coopératif, lié aussi au Languedoc. Marin, maire de Camps (un village de 600 habitants près de Brignoles), visite dans l’Hérault la coopérative Les Vignerons libres de Maraussan, gérée par des socialistes qui dirigent la municipalité. Il crée la coopérative viticole de Camps (la première du Var) : le projet est lancé en 1905, la coopérative fondée en mai 1906, son local inauguré le 3-2-07.
Le Sous-Préfet voit dans l’inauguration “les premiers signes avant-coureurs” de l’explosion : “Dans les discours prononcés à la fin du banquet, notamment par M.M.Blache et Reuter, on sent une hostilité violente contre le gouvernement qui, selon ces orateurs, ne réprime pas la fraude, ne veut pas la réprimer” [15].
En dénonçant des “Rouges”, le sous-préfet ajoute perfidement : “M.M.Blache et Reuter sont tous deux fort riches”. Actifs dans les organisations professionnelles, ces propriétaires aisés portent plus ici le point de vue du monde viticole qu’une réflexion cohérente du “parti avancé” : rendant compte de l’inauguration, le socialiste Le Cri du Var (12-2) ne traite pas au fond de la situation. Le pouvait-il ? Chacun à sa façon, les députés socialistes Allard (Draguignan), Vigne (Brignoles), ont insisté sur la nécessaire rencontre des petits paysans et du socialisme. Mais il s’agit maintenant d’affronter Clémenceau, sénateur du Var élu grâce aux voix socialistes, et dorénavant Président du Conseil.
L’inauguration, que la presse ignore presque, n’est certes qu’un micro-événement : les Campiens ont convié tous les élus du Var et les représentants du gouvernement, ils se contenteront des“invités pas trop nombreux qui avaient accepté notre invitation” [16].
Cependant, au berceau de la coopérative, un croisement d’engagements fait mesurer par quelles médiations individuelles sont à l’œuvre les nécessités de l’histoire.
Voici le maire, Marin. Sa “nature impulsive et généreuse ...a pu se réjouir du succès d’une expérience qui est surtout son œuvre”(Le Cri du Var, 12-2-07). Son œuvre de “socialisme pratique” ne procède pas d’un intérêt personnel : Marin est maréchal-ferrant. C’était“un homme réfléchi, qui avait formé ses convictions par de nombreuses lectures. Dans sa famille, on l’appelait “le philosophe”, voulant dire par là que ses lectures ne l’avaient pas enrichi ; il lèguera une bibliothèque à ses héritiers” [17]. Rimeur français, il est aussi boute-en-train provençal des fêtes locales, et du cercle “rouge” de l’Avenir. Maire radical-socialiste, conseiller d’arrondissement socialiste, Marin est par ailleurs prêt à bien des ouvertures pour mener à bien son projet.
L’indispensable Dr.Balp préside : pilier de la sociabilité dracénoise, élu radical, félibre fondateur, propriétaire aisé, dirigeant de la Société d’Agriculture, de l’Union des Viticulteurs du Var, de la caisse régionale de Crédit Agricole, et du Comité de Défense Viticole du Midi. “De l’avis de tous les coopérateurs, sans son concours la coopérative serait encore à l’étude” [18].
Vernet, professeur d’agriculture, assure la vinification à la coopérative. Propagateur du syndicalisme agricole de gauche, il montre au vigneron isolé, proie de l’ignorance, de l’usurier, de la mévente, que la coopération améliore la qualité, permet des prix avantageux. Il est lié au député de la circonscription, Vigne, qui, après une scolarité au lycée, maintient l’exploitation familiale viticole de Montfort : un homme de terrain, passé du radicalisme à un socialisme modéré.
Reuter, viticulteur aisé, spécialiste des questions agricoles au parti socialiste, salue la coopération dans Le Petit Var le jour de l’inauguration, il la présente au banquet comme première étape du “terme désirable de l’évolution économique, l’avènement du régime collectiviste” (Le Cri du Var, 12-2-07).
Voici Noël Blache, avocat, riche propriétaire actif à la société d’agriculture, félibre et romancier (français). Son discours exprime une“ardeur démocratique” fameuse dans le Var (Le Cri du Var, 12-2-07). Original représentant de l’évolution politique du Var, l’ex-opportuniste est maire socialiste (indépendant) de Besse.
Ainsi, dans l’exigence de réalisations concrètes, se nouent autour de la jeune coopérative la tradition républicaine, les espérances socialistes, la modernité technique, la représentativité professionnelle, la “provençalité” vécue en attachement au pays et à ses hommes.

En avril le Languedoc s’ébranle, le Var suit : ici aussi des hommes nouveaux lancent l’action. Si le banquet de Camps a donné la mesure de l’inquiétude, ce n’est pas d’un fief “rouge” que part le mouvement, mais d’un proche village de 300 habitants politiquement divisés :“Enfin, indique le sous-préfet, ce sont les habitants de Néoules, très éprouvés par la crise, mais assurément pas au point de mourir de faim, qui voient surgir du sein de leur bourgade une sorte de "Rédempteur au petit pied" sous les espèces de Sieur Emeric Henri, 23 ans” [15]. Ce jeune “ambitieux” est fils d’un riche propriétaire,“réactionnaire notoire”. Avec le Comité d’intérêt local et de défense agricole et viticole (six “réactionnaires” et dix “révolutionnaires”, selon le sous-préfet), plus de 100 Néoulais appellent les Varois à refuser l’impôt, comme en Languedoc.
Des comités se forment dans les localités viticoles de la région toulonnaise (Le Beausset, Cuers) et du centre-ouest. Socialistes et réactionnaires s’y mêlent. Les syndicats agricoles suivent.
L’axe corporatif Languedoc-Var se double affectivement d’un axe Argelliers - Néoules : si Balp, et quelques délégués des organisations professionnelles participent au premier grand meeting languedocien (Béziers, 12 mai), l’honneur revient au Petit Poucet de Néoules : étant celle de la commune la plus éloignée, sa délégation, que mène Emeric, défile derrière Argelliers en tête de l’immense cortège. Elle en ramène légitimation personnelle du “Rédempteur” Marcellin Albert, souffle et désir d’agir : les viticulteurs varois sont appelés à manifester le 26 mai, à Carnoules, au centre du Var, accessible par la route et le rail.

“Pas de politique”. Dans la préparation du 26 mai, le mot d’ordre occulte les divisions au sein de la droite et de la gauche.
A droite, la presse hésite : encouragement, quand elle est sur le terrain (Le Progrès Républicain de Brignoles, l’Eveil Dracénois), peur sociale qui amène à Toulon La République du Var à ménager le gouvernement.
A gauche, Le Petit Var s’exprime peu sur le fond au début. Certes Reuter y appelle les vignerons au refus de l’impôt, “en dignes fils de la Révolution”, et lie leur lutte à celle de tous les exploités contre le capitalisme (9 mai). Mais en page 2. Le prudent Vigne, député socialiste (et viticulteur !), n’y intervient pas : il préfère tenir le terrain de sa circonscription de Brignoles, d’où le mouvement est parti. Les députés socialistes Allard (Draguignan) et Ferrero (Toulon) ne donnent pas leurs éditoriaux habituels. Soutenir les viticulteurs contre Clémenceau ferait éclater le Bloc de Gauche et sa suprématie électorale, et briserait les profitables réseaux d’influence clémencistes.
Enfin, le 11 mai, un éditorial du député radical-socialiste Martin, dont la circonscription de la périphérie toulonnaise est largement rurale, salue le “grandiose et poignant” mouvement des “populations viticoles du Midi qui supprimant tout d’un coup tout ce qui sépare, tout ce qui divise, rapprochées dans une communion solennelle de sentiments et d’idées, attestent leur droit à la vie” . A qui s’effraie de l’antagonisme Nord-Midi, Martin répond : “Notre Midi n’est l’ennemi de personne ... mais il veut vivre”. Transcendant les clivages, le Midi est ainsi catégorie totalisante, et efficace. Qui efface la provençalité : la presse varoise, les orateurs, parlent de “crise du Midi” . Midi dans lequel ils situent le Var, le Sud-Est : la référence n’est pas la Provence.
Cet unanimisme méridional est cependant mis en cause, à droite comme à gauche :
“Le Midi bouge” titre le quotidien de droite, La République du Var (15 mai), mais un Midi d’irresponsables qui ont élu ceux qui le tuent !
Le socialiste Cri du Var (26 mai) doute des vertus de l’unité méridionale, puisque les gros, les loups et les fraudeurs du Midi sont avec les agneaux.
Cette prudence ne freine pas l’engagement de la plupart des socialistes ruraux. Significativement, la première délibération municipale publiée dans Le Petit Var (21 mai) est celle de Besse, fief socialiste, dont Blache est maire : on soutient le “formidable mouvement de la viticulture méridionale ... dont les intérêts exclusifs de la région du Nord ne sauraient plus longtemps justifier la méconnaissance ou l’abandon”. Le 25 mai,“Le Conseil Municipal de la Commune qui, en toutes circonstances, sut marcher au premier rang de ceux qui luttent pour l’émancipation prolétarienne, ne saurait demeurer en arrière” et appelle à manifester le 26, “sans distinction aucune de parti politique ou de classe”. Ainsi s’articulent, tant bien que mal, “positions de classe” et front protestataire méridional.
L’union proclamée du Midi suture, au plan départemental, une absence de solidarité ville - campagne, et une difficile gestion politique de la crise.

 Du mouvement anti-étatique à une conscience d’Oc ?
Le mouvement naît d’une désespérance économique ; avec le refus de l’impôt, la demande de démission des municipalités, il se retourne contre l’Etat. Le risque est donc réel de voir la protestation utilisée contre le régime par des notables conservateurs et royalistes, dont l’influence demeure forte dans l’arrondissement de Brignoles qui a donné le signal. Aussi, dès le début, le comité de Néoules précise que son appel au refus de l’impôt émane de bons citoyens, “serviteurs dévoués de la République”, mais ruinés par la mévente. Le but des manifestations “étant absolument agricole, le drapeau tricolore sera seul accepté dans le cortège” .
Dans ce contexte, le souvenir de 1851 semblait s’imposer : les paysans du Var avaient alors participé à un mouvement anti-étatique pour défendre la République, non pour la briser. De fait la symbolique des cortèges est porteuse d’histoire. On défile par communes, drapeau, clairons et tambours en tête. Le Cri du Var (16 juin) évoque les Fédérés et “la levée en masse” de la démocratie villageoise en 1851.
Mais aucune des nombreuses pancartes que mentionne la presse n’évoque 1851. Signe peut-être d’une difficulté à articuler l’esprit républicain de la plupart des manifestants aux enjeux économiques, et à la confusion politique, dont le référent 1851 ne peut rendre compte.
Les rares pancartes “politiques” semblent révolutionnaires.“Nous sommes en évolution, si nous n’avons pas satisfaction, nous aurons la révolution. Pour que cela prenne fin, il faut vendre le vin” (Néoules). “C’est la lutte finale” (Besse) : mais le vers de l’Internationale accompagne l’image d’un vigneron menaçant un fraudeur. Besse la socialiste habille de rhétorique révolutionnaire la revendication économique immédiate. Par contre Néoules, village partagé politiquement, pointe la donne politique incertaine de cette lutte unitaire : l’évolution pousse pacifiquement les électeurs vers le parti le plus à gauche. La révolution, défensive, ne peut naître que d’une violence imposée aux démocrates. On retrouve 1851.

Faute de repères politiques, la “différence” méridionale peut-elle occuper le champ du symbolique ?
En télégraphiant aux manifestants de Béziers, le 12 mai -“Vivo la terro maire e l’abitant que la boulego. Plus de poulitico ! Unioun en lengo d’O ! ”- Mistral veut cimenter la protestation par la langue d’oc et par la conscience identitaire.
Les félibres sont éparpillés au plan départemental. S’ils soutiennent l’action (où certains comme Blache et Balp sont fort impliqués), c’est moins en tant que félibres qu’en compatriotes immergés dans le milieu rural.
L’école félibréenne de Draguignan naît en pleine crise viticole et n’en semble pas concernée.
La prise de position félibréenne vient d’un secteur excentré : les jeunes de L’Escolo de la Targo de Toulon voient dans la crise la possibilité de donner enfin à l’action félibréenne un support social. Fermes disciples du Capoulié Dévoluy, ils “vont au peuple” et envoient au maire de Besse N.Blache, membre de leur Escolo, une lettre de soutien [19].
Mais au même moment, la Targo est reçue à Carqueiranne, qui vient de se détacher d’Hyères. Son salut à la patrie paysanne [20] ne dit rien sur le mouvement en cours.
La lettre de la Targo désignait l’adversaire : Paris. Mais Mistral calme le jeu. Malgré les prières de Dévoluy, il refuse de présider l’énorme meeting de Montpellier le 9 juin, (jour où les Varois manifestent à Brignoles). Le 9 les félibres toulonnais, sans regrets, sont avec Mistral à Avignon pour une fête provençale [21]. Certes, les “Patriotes de Provence” envoient aux manifestants un message de soutien. Mais l’événement se déroule sans eux. Par contre Menut est présent à la manifestation viticole et fait imprimer son texte de salut provençal [22]. Le félibre vigneron n’introduit pas de dimension “nationalitaire” dans son adhésion enthousiaste au mouvement paysan.
Au delà du Félibrige, la conscience d’une différence “nationalitaire” apparaît-elle ?
Il faut la montée en force du mouvement pour que, dans son premier éditorial du Petit Var, “Le Midi bouge”, (22 mai), Ferrero évoque, défensivement, une spécificité ethnique : la crise a son origine dans “le capitalisme absurde qui fait de la misère avec de la richesse”, or fraudeurs et betteraviers du Nord “se moquent comme d’une guigne de la misère des gens du Midi ! Ils exagèrent, disent-ils, dans le pays du soleil, on ne meurt pas de faim puisqu’on vit de chansons”... La différence ethnique est imposée aux Méridionaux, en péjoration. Dans sa réaction de fierté blessée, Ferrero ne va pas jusqu’à prendre en compte de façon positive cette “méridionalité” dont le Nord se gausse.
Le 26 mai à Carnoules, Couralt, délégué du Comité d’Argelliers, s’écrie : “Des Alpes aux Pyrénées, le Midi s’est levé tout entier, frémissant, formidable”. Mais ce n’est pas pour s’opposer à la France :“les paysans de la France du Midi” appellent à la solidarité tous les travailleurs, et disent “à la France entière qu’une des plus belles, de ses plus riches parties d’elle-même, est en train de s’effondrer misérablement”(Le Petit Var, 29 mai). Le propos est gauchi le 9 juin à Brignoles par un autre représentant d’Argelliers, Ollié : “Si demain on oublie les vers de notre grand poète Mistral : "Lou paysan es lou cépoun de la natien", et bien alors abandonnés de tous puisque la France se montrerait une marâtre, nous ferions comme les peuples opprimés et nouvelle Irlande nous ferions comme les Irlandais”, écrit sans commentaires Le Petit Var (10 juin). A droite, La République ne commente pas plus cette outrance que Le Progrès républicain de Brignoles (16 juin) : “l’orateur évoque l’antique rivalité du Nord et du Midi de la France. Si nous devions être abandonnés, nous aurions la ressource suprême des peuples opprimés, qui puisent leur force dans le désespoir et nous nous défendrons à l’exemple des populations d’Irlande”. Certes le propos, prononcé “d’une voix d’airain”, déchaîne les applaudissements, les tambours battent aux champs. Tirant la leçon de l’événement, L’Eveil Dracénois dénonce une fois de plus le centralisme parisien, et pense que les Provençaux veulent “vivre leur vie régionale en hommes libres, traitant eux-mêmes de leurs affaires dans leurs comices” (13-7-07).
Le pouvoir dramatisera cette menace “fédéraliste”, fédéralisme que nombre de félibres, de droite et de gauche, ont propagée depuis les années 1890.
Mais il ne la prend vraiment plus au sérieux que ne le fait la gauche “jacobine”. Ferrero y insiste dans Le Petit Var (25 juin), si“les intérêts économiques du Nord sont diamétralement opposés à ceux du Midi ...on a même parlé de séparatisme, de fédéralisme... l’unité nationale en tout ceci n’est pas le moins du monde en jeu. Les vignerons ne sont préoccupés que de la satisfaction de leurs revendications”.
Tout au plus, dans la phase ultime du mouvement, où des conservateurs sont très actifs, la gauche les remet en place au nom de l’unité nationale. Ainsi, à Cuers (Le Petit Var, 19 juin), le républicain Dr. Fournier interpelle le vétérinaire Rastagne, réactionnaire (et félibre) : “Quand, aux applaudissements d’une galerie en immense majorité réactionnaire, vous demandez la démission de toute autorité locale, la rupture des liens qui nous unissent au pouvoir central, la grève de l’impôt, la substitution de l’anarchie à l’ordre légal, et au besoin la séparation politique des régions fédérées d’avec la mère-patrie ... vous ne faites pas de politique !”
Ce n’est donc pas dans le registre “nationalitaire” et “fédéraliste” que s’exprime l’exaspération des viticulteurs.

 Symbolique des manifestations et méridionalité.
10 à 12000 à Carnoules le 26 mai, un peu moins le 9 juin à Brignoles (où les habitants et le maire clémenciste boudent), les manifestants sont soudés dans la protestation “apolitique”. Les organisateurs n’acceptant que les drapeaux français, la présence de socialistes ou félibres n’est donc pas affirmée par leurs emblèmes.
L’expression symbolique de l’exaspération est à chercher dans la présence des femmes, et dans celle du provençal.
La présence exceptionnelle des femmes, donneuses de vie, est à la mesure du désespoir. A Carnoules, Néoules marche en tête, derrière son maire, et quatre jeunes filles portant le drapeau national endeuillé de crêpe. A Brignoles, derrière les clairons et les quatre jeunes filles porte-drapeaux viennent le conseil municipal, puis “les grands-mères, mères et fillettes de cette commune et enfin les agriculteurs de Néoules (Le Petit Var, 10 juin).
Mais cette présence procède de ce que les Néoulais ont vu à Béziers. L’appel du Comité de Néoules aux Varois demande : “comme à Béziers... que personne n’ait honte d’amener sa femme et ses enfants”(Le Petit Var, 24 mai). La présence de femmes est attestée dans d’autres délégations ; parmi les pancartes du meeting de Brignoles, Le Petit Var signale : “Rocbaron - Portée par une femme : Femmes de cœur, suivons le pas de nos vaillants époux, défendons notre vie, celle de nos enfants”. Mais les Néoulais semblent seuls à mettre collectivement en œuvre cette symbolique extra/ordinaire.

La présence du provençal est tout aussi extra/ordinaire. Non que la langue soit morte : si la francisation est assurée par l’école, le commerce du vin, la presse, le provençal reste langue du travail et de la convivialité. Mais, malgré le souhait de Mistral, la solennité de l’événement n’appèle que le français.
Aux entrées de Carnoules, les banderoles de bienvenue sont en français. Le représentant d’Argelliers cite Mistral, mais s’exprime en français, comme les autres orateurs. Beaucoup d’entre eux pourtant savaient à l’occasion, devant un auditoire rural, appuyer d’une improvisation provençale une rhétorique nécessairement française. Mais ce recours affectif au provençal ne saurait dépasser la connivence locale. Les rassemblements de Carnoules et Brignoles s’adressent au pouvoir et à l’opinion française. Parmi les orateurs, des félibres comme Balp ou Blache, des boute-en-train provençaux comme Marin, maire de Camps, n’ont donc recours qu’au français. La parole “descendante” est française.
C’est de la foule que “monte” le provençal. Non, comme on pourrait le croire, dans le cri ou le chant prolongeant l’oralité provençale des villages et de leurs “disaires”, leurs “declamaires” qui commentent plaisamment l’actualité locale et nationale... Ce registre apparaît certes lors de la dislocation des meetings, par des “refrains vigoureux dans lesquels des poètes vignerons ont fixé toutes leurs légitimes espérances”(Le Progrès républicain de Brignoles, 16 juin). Mais pendant la manifestation, c’est en français que chantent les orphéons des villages. A Brignoles la délégation de Néoules “fit impression surtout lorsqu’elle chanta devant la Mairie la Marseillaise des Viticulteurs”(Le Progrès républicain de Brignoles, 16 juin). Les Néoulais “entonnent la Marseillaise des viticulteurs, due à M.Arnaud Philémon, félibre et viticulteur aux Arcs. Des applaudissements frénétiques accueillent le refrain de cette chanson qui se termine ainsi : - Debout, viticulteurs ! Combattons les fraudeurs. Marchons ! crions : Nous avons faim et nous voulons du pain”(Le Petit Var, 10 juin 1907). Pour le félibre P.Arnaud, viticulteur et potier, et modeste auteur bilingue, seul le français est adéquat à la solennité de l’heure [23]. De nombreuses traces attestent de ce recours spontané des viticulteurs à la chanson française.
De même la grande majorité des pancartes sont en français. Un français dans lequel les délégations rivalisent de verve et d’originalité, signe que la langue est intériorisée.
Mais la presse indique que certaines sont en provençal.
A Carnoules sont signalées pour Néoules : “A forço de serra, la taïolo petto”, pour Tourves : “Creba dòu fan en boulegan la terro, jamaï ..” et un quatrain : “Ouren de pan per la poouriou, / De gran de bla per l’oouselio, / Maï, per nourri de feniantas / Laïssaren lou ben per campas”.
A Brignoles s’y ajoutent pour Montfort : “Senso ficello la booudufo poou plus vira, foou que nou dounou resoun ou la bounbardo petara”, pour Tourves : “La courejo a plus gés de traou, sian en trin de faire lei badaou”.
Le petit nombre des ces pancartes marque-t-il une “fin de règne” pour un provençal infériorisé dans la hiérarchie des langues ? On peut au contraire, en rapport à cette suprématie du français, mesurer la nouveauté : jamais la langue d’oc n’est ainsi intervenue publiquement. Enfreindre le tabou qui réserve l’expression écrite socio-politique au français procède de la même rupture symbolique que l’apparition des femmes, et c’est aussi à Béziers que les Néoulais ont pu découvrir les pancartes en langue d’oc.
La presse ne mentionne pas de pancartes en provençal pour Camps, qui défile derrière Marin et le drapeau de la coopérative, Besse, fer de lance socialiste, ou Flassans. Ni pour les comités du Sud, Cuers ou Le Beausset. Ces pancartes proviennent de localités de la région brignolaise, assez récemment acquises à la gauche, disputées au plan politique et syndical, et très actives dans le mouvement. Néoules a lancé l’action ; Tourves est un foyer mutualiste et syndical, son maire présidera en 1908, non sans réserves, le Comité départemental de la Gauche anti-clémenciste ; Montfort, bastion syndicaliste, est le fief du député Vigne, mais aussi du dirigeant syndical conservateur Fret.
Dans ces localités ouvertes à la modernité, l’apparition du provençal ne relève pas bien sûr de l’arriération. Par le provençal, que veut-on donc dire que le français ne dise pas ? A qui s’adresse-t-on ?
Leur contenu des pancartes, leur indifférence à la graphie félibréenne, ne témoignent pas d’une revendication linguistique. Exceptée Tourves, les communes où nous repérons des félibres actifs n’ont pas de pancartes provençales.
D’ailleurs les langues ne sont pas opposées, mais associées. Ainsi, la plupart des journaux citent le texte de la pancarte néoulaise à Carnoules : “A forço de serra, la taiolo petto”, Le Petit Var en donne le texte complet : “A forço de serra, la taiolo petto - 17 juin, dernier délai”. Au provençal la sagesse des nations, au français l’urgence dans l’action.
Expression de la misère, menaces, ces pancartes, plus encore qu’en français, donnent la mesure de l’exaspération, tout en la rendant, si on peut dire, acceptable, par la bonhomie immémoriale du proverbe ou du bout rimé. Elles n’abordent pas un registre idéologique, réservé au français. Ce n’est qu’avec la radicalisation du conflit que les Néoulais diront à Brignoles, et plus brutalement qu’en français : “Per nouestreis enfans, vouren dé pen ou la révolution après démen”.
Les pancartes provençales, certes minoritaires, sont sans doute un signal extrême parti de la base, que des paysans s’adressent à eux-mêmes, dans l’affirmation en dignité de leur identité sociologique et communale. Dans ces localités politiquement et syndicalement divisées, scellent-elles, au plus bas niveau idéologique mais au plus fort niveau affectif, une fragile unité villageoise ?
Signal reçu ? Après Carnoules (26 mai), ni les organisateurs, ni la presse ne font vraiment écho à cette apparition du provençal, qui amuse aussi quelque peu. Les pancartes de Brignoles (9 juin) ne sont que le prolongement de Carnoules. L’apparition du provençal n’a pas incité les dirigeants du mouvement à le brandir en arme.
Quelles sont les réactions de la presse après Carnoules ?
A gauche, Le Petit Var donne sans commentaire le texte des pancartes : insister serait peut-être heurter les normes diglossiques dominantes, conforter le pouvoir qui dénonce le séparatisme.
A droite La République précise, après avoir présenté les pancartes en français : “Enfin, d’autres sont écrites en notre belle langue provençale”. Traditionnelle sensibilité conservatrice pro-félibréenne ? Mais Le Var (30 mai) ne parle que des pancartes françaises, auxquelles il ajoute, en la francisant : “A force de serrer, la taïolo petto”. L’Eveil Dracénois, si ouvert à l’expression provençale, et plus que jamais à droite dans le soutien au mouvement, n’évoque pas les pancartes provençales de Carnoules. Mais il fait parler en provençal des paysans, évidemment hostiles à ce pouvoir radical qui les ruine, et à la politique en général [24], alors que Gal continue sa participation provençale sur un tout autre registre, celui de la joyeuse sortie champêtre, où passe cependant le malvenu écho de “L’Internationale” [25]. Par contre le journal publie “la Marseillaise des Viticulteurs” de P.Arnaud, mais sans nom d’auteur (15-6-07).
Après le meeting de Brignoles Le Petit Var et La République ne mentionnent pas de pancartes provençales, que seul évoque l’hebdomadaire local de droite Le Progrès Républicain.
La crise n’amène pas, dans les quotidiens les plus lus, ces articles en provençal qui pimentent une campagne électorale ou une polémique locale.
La langue d’oc ne pourrait intervenir en normalité sans ébranler le consensus sur le rapport peuple-pouvoir, et ses instances de médiation, administratives, professionnelles, politiques. On comprend que les organisateurs et la presse ne se risquent pas à en faire la langue du peuple, encore moins celle d’un Peuple. Seul l’activisme provençal d’un Menut s’est risqué à saluer la manifestation de Brignoles en provençal. Le souffle de la vieille “République des Paysans” traverse son texte, mais Menut ne poursuivra pas, car en radical fidèle à Clémenceau il se désolidarisera d’un mouvement qui lui apparaît de plus en plus contrôlé par la droite et les “unifiés” (socialistes).

- Reflux du mouvement et recours à l’ethnotype.
Le 9 juin à Brignoles, le Comité de Néoules est investi des pleins pouvoirs pour former un Comité départemental qui prend les mots d’ordre d’Argelliers. Alors que le Languedoc connaît une répression sanglante, la plupart des maires varois refusent de démissionner comme le leur demande le comité, et la mobilisation de la droite inquiète la gauche.
Dans cette phase d’incertitudes, puis de reflux, le recours à la “méridionalité” accompagne et suture les divergences d’appréciation.
Ainsi, les socialistes sont partagés. Beaucoup participent sans états d’âme. Certains prennent aussi leurs distances avec un mouvement qu’ils estiment trop peu révolutionnaire. Dautres au contraire refusent de se couper de Clémenceau, comme à Toulon, Escartefigue et Reymonenq. Ce n’est certes pas la “provençalité” du mouvement qui les effarouche : Escartefigue doit une partie de sa popularité à sa verve provençale. Son adjoint Reimonenq est coutumier de l’intervention en provençal dans les cercles démocratiques de la région. Tous deux mettront au service de Clémenceau leur habileté tactique, leur connaissance du monde politique varois ... et leur parole provençale.
Aussi l’hebdomadaire de la fédération socialiste Le Cri du Var est-il bien peu mobilisateur. Un exemple local et une analyse globale en témoignent. Ainsi les socialistes du Cercle des Travailleurs de Gonfaron ont participé au meeting de Carnoules, et retiennent surtout qu’on ne les a pas laissés arborer le drapeau rouge (Le Cri du Var, 2-6-07), mais ils consacrent le même jour leur chronique locale à une polémique en provençal contre la municipalité qui ne veut pas règlementer la sonnerie des cloches [26] ! Le Journal estime en éditorial (2-6-07) que ce rassemblement festif relevait plus de la solidarité avec le Languedoc que d’une vraie protestation. Les manifestants emplissaient les cafés de leur bonne humeur méridionale...“En général, ils n’avaient pas l’allure et la physionomie de gens qui souffrent” ! Le Midi ethnotypal n’est pas loin. Le 16-6-07, un éditorial indique : “La révolte du Midi prend des proportions inquiétantes pour l’état bourgeois”. Mais un article de G.Varny dit du mouvement varois : “Ça manque de souffle, ça manque de conviction, ça manque d’harmonie”. Car les partis, les cyniques, les fraudeurs dirigent et écartent les socialistes ; aux socialistes de pousser. Un autre article de Brignoles ironise sur les bourgeois qui crient : “on a faim”, sur les curés qui ont fait retarder les vêpres pour aider la manifestation.
Un article du député Allard, “Socialisme et viticulture”, remet les pendules à l’heure le 9 juin : “Le mouvement des vignerons du Midi, affamés par le jeu national du régime capitaliste, mérite, à tous les points de vue, d’attirer l’attention des socialistes”. Révolutionnaire dans ses formes, il sera socialiste dans ses perspectives quand il ne sera plus que celui des petits propriétaires et des ouvriers agricoles. Mais le Tourangeau Allard est insensible aux spécificités identitaires du Midi, d’autant qu’il vient du Parti Socialiste de France, indifférent à ces questions.
Dans le numéro suivant (16-6), alors que Reuter attend de la misère des paysans varois une “poussée vers l’idée collectiviste”, Le Cri du Var ironise à nouveau : malgré fanfares et symboles héroïques, on a défilé à Brignoles en ordre débonnaire, plaisanté les belles spectatrices. “Il est vrai que, même en face de la "crise de misère” et du bruit des "appels de révolte par la faim", l’esprit provençal se traduit toujours par quelque côté”. Ethnotype encore, dans ce regard au ras du sol.
De leur côté, les Cégétistes de Toulon n’accordent à la crise qu’une attention distraite. 4000 ouvriers du port, réunis pour leurs revendications à l’appel de leur syndicat,“adressent au prolétariat viticole en révolte leurs sentiments d’admiration ... et sont heureux de constater que le prolétaire d’hier, soldat d’aujourd’hui, sait se souvenir qu’il est fils de travailleur”(Le Petit Var, 19-6). Belle façon d’évacuer dans l’affrontement de classe la lutte des petits propriétaires, et la spécificité méridionale.
Ces mêmes travailleurs peuvent lire au même moment dans Le Petit Var des analyses bien différentes. Dans l’éditorial“Le Nord contre le Midi” (25-6), Ferrero prolonge sa critique du gouvernement par une mise en cause du racisme anti-méridional : alors que que les députés socialistes dénoncent la répression sanglante, “les radicaux affolés n’ont rien voulu entendre, ils ricanaient encore : ah ! le Midi bouge ! la farandole !... Haine d’intérêts, peur stupide du prolétariat, incompréhension du véritable état d’esprit d’une grande partie de la population méridionale. [...] L’esprit parisien consiste à ricaner de toute chose extérieure aux fortifications ... plus on s’enfonce dans la province sauvage, plus les choses et les individus paraissent ridicules aux yeux des habitants de la ville-lumière ...Le Midi est la partie de la province la plus éloignée de la capitale, il est naturellement peuplé d’êtres terriblement comiques ! D’abord il y a l’assent, ça c’est irrésistible ! Il y a aussi la cuisine à l’huile et à l’ail, de quoi mourir de rire ! Puis la Canebière, les Martigues, Six-Fours et Gonfaron, un tas d’endroits rigolos vaguement déterminés, entre Bordeaux, Toulouse et Nice, là-bas dans le Midi, qui sont merveilleusement risibles ! Sont-ils amusants, ces sacrés Méridionaux ! Le soleil, les cigales, le tu-tu-pan-pan, et Tartarin, et Numa Roumestan ! Leurs révolutions sont des révolutions d’opéra-comique ! Puisque je ne vends pas mon vin, je vais mettre le feu à la préfecture, c’est toujours ça, Té ! Les Méridionaux demandent quelque chose, on s’esclaffe, on ne les écoute pas”.
Fils d’une Bretonne et d’un Italien, ce méridional sait ce qu’est l’imbécile xénophobie. Au nom de la provençalité et de la francitude, depuis 25 ans à droite comme à gauche on l’a traité d’étranger dans les campagnes électorales. Au delà des exubérances "cigalières” des Méridionaux de Paris, ses séjours parisiens de député lui ont fait mesurer la péjoration du Midi. Ferrero, qui vient du Parti Socialiste Français, y a apprécié d’autant plus les positions de Jaurès sur la question méridionale, que le problème est évacué dans le Var, dans l’affirmation syndicale "prolétarienne", dans la vision de classe du guesdiste Allard, dans le pragmatisme indifférent de Vigne. Sentiment ethnique de dignité, la “méridionalité” de Ferrero lui permet d’effacer ses déceptions varoises, et ses indignations parisiennes. Quel écho pouvait-elle avoir parmi ses lecteurs ?

Les retombées de la crise sont importantes au plan des mentalités, au plan politique, au plan félibréen.
Comment le petit monde félibréen ne tiendrait-il pas compte d’un événement qui lui paraît justifier ses analyses ? Dès juillet, la presse annonce pour septembre le “Roumeiragé de la Freirié prouvençalo, fédération des escolo felibrenco et autres associations qui forme une solidarité nouvelle pour la délivrance de l’âme de la race”(Le Progrès républicain de Brignoles, 21-7). Le 1-9, la Freirié se réunit à Toulon sous l’égide de l’Escolo de la Targo. A première vue, rien de bien différent par rapport aux “felibrejado” habituelles : on pose une plaque commémorant le siège de 1707, puis “taulejado aux Sablettes, au bord de la mar nouastro”. A noter que le maire Escartefigue salue les félibres en provençal, et qu’un peu plus tard la mairie crée des bibliothèques populaires de quartier et les pourvoit de 200 volumes de la renaissance provençale. Mais la réunion a vu l’affirmation des thèses du capoulié Devoluy. Thèses que Devoluy réaffirme à Toulon en décembre [27] : plus que jamais les écoles félibréennes sont les forces vives de l’affirmation nationalitaire. Le salut social ne peut venir des luttes politiques. Le Félibrige enseigne le sens profond des choses de la race, du foyer, du terroir, il réveille la fierté de notre langue, de nos usages, de notre histoire, du travail dans leur cadre naturel. Par là il montre que les remèdes sociaux viendront de la reconstitution des cellules du corps social : les hommes, les familles, les régions, et non de l’engagement politique.
La doctrine de Devoluy enthousiasme Esclangon et Fontan.
Elle ne bouleverse sans doute guère Ginouvès, trésorier de la Targo, qui publie fin 1907 ses Toulounenco [28] dont l’en-tête dit : “Tout ço que diéu / Es que per rire”. Il se veut anti-politique (“La poulitico encuei ! ... vous diéu qu’es que de merdo !”), mais ridiculise les socialistes : ainsi du soldat solidaire des grévistes, sur lesquels il ne tirera jamais car ... il est musicien. En prime salut aux Boërs et au drapeau français.
“Né à Toulon, j’ai toujours aimé parler la langue de mes aïeux, mais ne l’ayant jamais étudiée à fond, je ne l’ai toujours parlée qu’imparfaitement. C’est pour cela que je prie les connaisseurs qui seront appelés à lire mon recueil de ne pas trop m’en vouloir s’ils y trouvent quelquefois des expressions qui ne sont pas très provençales”. Ginouvès a conscience de ses limites, d’autant que le jeune Fontan affiche à la Targo un purisme linguistique qui ne plaît pas toujours aux félibres d’origine populaire. Il reste que l’ouvrage sera très répandu : plusieurs de ses pièces tomberont dans l’anonymat de la répétition populaire, pour deux ou trois générations. Reflet d’une certaine identité “varoise”, il en sera aussi le perpétuateur.

L’événement a aussi relancé de façon indirecte la place “en normalité” du provençal dans une partie de la presse.
Dans L’Eveil Dracénois, en juin, Jan lou Mut (Pélissier) commence sa série “Quauquei tipe”, sur des “personnages” de la cité, où il reprend et prolonge ce qu’il avait entrepris dans La Sartan.. Gal donne des chroniques de Seillans, il a des émules à Lorgues [29]. Tentatives intéressantes de chronique locale provençale “en normalité”. Le journal devient ainsi d’un certaine façon une référence pour les félibres varois. Mais une référence marquée à droite dans une Dracénie acquise à la gauche.
La région brignolaise connaît une percée de l’expression publique en provençal. En nov. 1907 naît Le Petit Brignolais, journal républicain socialiste, (administrateur, Victor Revest, de Rougiers : cf. 1885, et la tradition républicaine des Revest). Il rayonne sur tout le pays brignolais et au delà. Sa naissance est directement liée à la secousse de la crise viticole. Le journal vise le public rural, il défend les positions clémencistes contre les socialistes.
Richier y fait son grand retour, avec une chronique régulière (vers et surtout prose), la plupart du temps apolitique et distrayante. Ainsi dès le n°4, son texte plaisant à propos de la crise viticole ! [30]. Mais il ne rate pas l’occasion d’attaquer les socialistes, même dans la galéjade [31]. D’autres articles en provençal sont des coups de griffe politiques.
Cette parution s’inscrit dans une efficace stratégie clémenciste. La crise a fait éclater le Bloc de Gauche varois. Les Clémencistes rallient des hommes de droite et des socialistes, comme Reymonenq. Il faut préparer les prochaines élections municipales et sénatoriales. Campagne difficile, que la plébéien Reymonenq, ouvrier de l’arsenal et fils de paysan de La Roquebrussanne, mène en provençal. Parole “descendante” affective et efficace. “La question était de prouver que je pouvais tenir tête en effet, car il arrivait à mes co-listiers de ne pouvoir placer un mot dans le tumulte. Je prenais alors la parole en parlant provençal, et comme j’avais une forte voix j’étais écouté avec surprise car les électeurs n’étaient pas habitués à entendre la langue de Mistral et dans cette langue je disais tout ce que mes amis n’avaient pu dire en français. Les électeurs disaient “aquéou es deï nostre parlo coumo nautré” et c’est ainsi que la campagne fut menée avec succès” [32].
Pour la petite histoire signalons que Reymonenq combat dans son canton de La Roquebrussanne l’ex-conseiller général, qui a démissionné en 1907 à l’appel du comité de Néoules, le docteur Trotobas. Nous avons rencontré Trotobas en 1864, jeune étudiant saluant les félibres.

Le socialiste Cri du Var ne répond pas sur ce registre provençal. Il se borne à publier des vers plaisants. “Pecoulivo” (1-9-07) donne des vers peu respectueux de la religion et quelque peu égrillards, et récidive (10-11-07) avec “Lou capelan e sa bono”. Le journal socialiste demeure incapable d’analyser la situation linguistique et d’utiliser le biliguisme populaire. Bonnet, conseiller général socialiste d’Aups, a demandé que soit augmentée la subvention départementale pour la statue de Senès car La Sinse est une gloire pour Solliès, Toulon, et le Var. La majorité ne l’a pas suivi. Ainsi, conclut-t-il, “un de ces élus socialistes que les bourgeois traitent de béotiens ennemis de toutes les manifestations intellectuelles et de toutes les préoccupations artistiques” a fait la preuve contre les élus anti-socialistes, de ce que sont vraiment les socialistes. Mais Bonnet ne dit rien du choix de langue de La Sinse. De même l’éditorial du député Allard en faveur de la décentralisation (11-11-07) ignore la question linguistique. Les socialistes ne semblent pas à même d’analyser le phénomène provençaliste. Ils considèrent sympathiquement la provençalité folklorisante mise en avant par Pelissier [33], dont ils connaissent pourtant les idées de droite, comme celle que propose en français J.Aicard [34]. Mais ils la rangent dans les registres du divertissement.

Dans les premiers mois de 1908, où l’on prépare les élections municipales de mai, la comparaison de trois journaux politiques est très révélatrice des statuts, réels ou potentiels, de la langue populaire.
En souhaits de bonne année, L’Eveil Dracénois défend noblement l’idiome natal, “la lengo dou brès” [35]. Jan lou mut lance “Lei galejado de Pascau” (7-2-08) [36].
Dans Le Petit Brignolais, chaque semaine, Richier égrène familièrement des souvenirs et passe en revue les localités du pays. Menut donne son poème en l’honneur de la scolarisation des filles par l’école laïque et autres saluts “nobles”. Aucun des deux félibres ne présente de défense de la langue : Menut, qui signe “félibre” et conseiller d’arrondissement, est dans la contradiction majeure des provençalistes laïques confrontés à la francisation par l’école. Richier et Menut qui cohabitent sur les mêmes registres, familier et noble, commencent à avoir des émules, mais ceci semble limité à des hommes de leur génération [37]. Le journal reprend même des textes de Choi doou Four, de Saint-Zacharie, mort en 1881.
Il donne un écho sympathique aux tentatives provençalistes de réanimation des traditions carnavalesques [38].
Mais il ne mène pas la campagne des municipales en provençal. Menut y rappelle seulement son militantisme républicain des temps du risque : il a fondé un cercle démocratique brisé par Mac Mahon. Tout au plus Richier ressort une ancienne chanson [39]. C’est en français que le journal répond (4-4-08) à un socialiste de La Verdière qui “tantôt en français, tantôt en patois” donne dans Le Cri du Var “de grossiers pamphlets contre le conseil municipal ou le maire” [40]. Le provençal honoré par le journal devient du patois quand il est utilisé par l’adversaire !
En fait le socialiste Cri du Var n’a pratiquement pas utilisé le provençal dans la campagne électorale, et s’en est tenu à quelques échos satiriques de la vie locale, antimunicipaux et anticléricaux [41], puisà un essai de poésie naturaliste, “L’Estama” [42].
Revendication linguistique et connivence locale dans le journal de droite, connivence locale mais aussi usage “noble” en normalité citoyenne dans le journal radical clémenciste : l’idiome natal est bien présent, et son écriture vise le public populaire et petit bourgeois du Var rural, campagnes et petites villes. Dans les deux cas, cette écriture est souvent couverte, comme il est d’usage, par l’anonymat du pseudonyme, mais on rencontre aussi la signature d’intervenants fiers de leur écriture provençale. Par contre, cette présence est limitée et hésitante dans le journal socialiste. Le provençal n’est pas vraiment considéré comme arme du peuple.
Tout autre est au même moment le choix offensif de l’écriture provençale du Petit Var. Le journal de Ferrero a clairement rompu avec le clémencisme. Il patronne au plan varois le bloc de la gauche anti-clémenciste, et, au plan toulonnais, condamne le passage au clémencisme du maire socialiste Escartefigue et d’une partie de ses conseillers, dont Reymonenq. Mais il n’utilise pas contre le maire l’arme de l’ironie provençale, que la droite manie sans retenue [43].
Le choix de langue du grand journal de la démocratie varoise est différent.
En riposte au congrès clémenciste de Carnoules est convoqué au Luc, le dimanche 23 février, un rassemblement de la gauche anti-clémenciste, dans un faisceau de symboles : Le Luc est un lieu habituel des congrès électoraux de la démocratie avancée, il a été au cœur de l’insurrection de 1851, la date est à un jour près l’anniversaire de la Seconde République (24-2-48) que les Cercles célèbrent avec ferveur. On fait lancer l’appel par trois “organisations politiques d’avant-garde du Var, fidèles à ses traditions véritablement démocratiques”, le Cercle des Travailleurs du Luc, le Cercle du 24 Février du Beausset, l’Union Républicaine et Socialiste de Besse, trois cercles qui ne sont pas affiliés à un parti, mais sont “bien connus de la démocratie varoise pour la part qu’ils ont prise dans les luttes et la victoire du parti avancé contre la réaction”(Le Petit Var, 5-1). L’appel est signé par 400 paysans des trois cercles.
Maître d’œuvre de la préparation, Le Petit Var publie alors en première page (28-1) un appel du Beausset : “Quatre paysans du cercle du 24 février du Beausset nous adressent leurs réflexions sur les événements du jour exprimés dans cette savoureuse et expressive langue qu’est la langue provençale. Nous nous faisons un plaisir de les insérer”. Le cercle est alors un haut-lieu du radicalisme avancé, il s’oppose à une forte droite locale. Ce premier article sera suivi de trois autres [44].
L’initiative est peut-être spontanée. Mais le journal la met en valeur à la Une, où ces articles frappent par leur longueur, et par leur ton. Leur registre n’est pas celui du coup de patte humoristique, en supposée parole paysanne. Le style est simple, imagé, mais sans populisme, l’argumentation posée. Affirmation du rôle des paysans dans la consolidation de la République, dénonciation de Clémenceau, qui a trahi ses électeurs, nécessité de l’organisation syndicale paysanne, union avec les ouvriers, les commerçants et tous ceux qui gagnent leur vie en travaillant, défense (un peu embarrassée) des ouvriers de l’arsenal, et surtout nécessaire contrôle des élus : que le peuple soit le maître, et non ceux qu’il nomme pour le représenter. En écho direct au rôle des femmes dans le mouvement de 1907, on exige leur droit au vote.
Quel sens donner à ce recours à la langue du peuple ? Indifférents aux normes mistraliennes, ces articles ne contiennent ni revendication de langue, ni discours sur la langue. “Espliquaraï en quaouqueïs articles dins nouastro lenguo”. Notre langue, la langue des paysans.
Ils utilisent le registre argumentatif, normalement réservé au français. Certes, à l’occasion d’une campagne électorale, d’une polémique, des billets en provençal ont pu accèder à ce registre, mais sous le couvert du pseudonyme, en fausse délégation de parole populaire. Or ici la série est signée.“Giraou” est bien Giraud, viticulteur, dont la plume française suit dans le journal la préparation de la manifestation (le cercle du Beausset est chargé de l’enregistrement des adhésions à l’appel). “Le Citoyen Giraud, membre du Cercle du 24-Février” à plusieurs reprise (16-1, 24-1), fait le bilan des adhésions reçues par le cercle.
Le choix de langue est ainsi dégagé de l’habituel : “je dis cela en provençal parce que je pratique mal le français”. Il ne s’agit plus d’un journaliste qui veut “faire peuple” pour mieux toucher. Pour la première fois dans l’expression provençale une parole “ascendante” (le “peuple” parle) est substituée à une parole “descendante” (on parle au “peuple”). Parole vraie qui “horizontalement” va par le journal toucher l’ensemble des organisations de base.
Ce recours au provençal renforce l’exigence démocratique qui est au cœur de la manifestation projetée.
Il n’a rien à voir avec la provençalité de distraction qu’au même moment Le Petit Var (16-2) présente aussi en première page. “Lei Toulounenco. Sous ce titre, le bon félibre de l’Escolo de la Targo, P.A.Ginouvès, vient de publier à la librairie Laigre, un charmant petit recueil de galéjades, de monologues, de sonnets, de pièces en vers et de chansons en langue provençale. “Tout ço que dieu, es qué per riré” dit l’auteur ... En effet”. Gagné par “la bonhommie et la bonne humeur du gai félibre” le journal invite donc à lire Ginouvès.
Le provençal des pancartes de 1907 était un indicateur apolitique de l’exaspération populaire. Après la “trahison de Clémenceau”, le provençal des articles affirme une autonomie d’analyse et de décision de la “base”, un autre rapport aux dirigeants. Le Cri du Var (5-1) se félicitait que l’appel au rassemblement du Luc soit lancé “par de bons militants” et non par des élus. Les Beaussetans sont allés jusqu’au bout en le lançant aussi en provençal. Choix d’autant plus intéressant qu’il ne vient pas de la zone où le mouvement de 1907 s’est déclenché, et dont les délégations brandissaient des pancartes provençales, mais d’une localité dont les délégations à Carnoules et à Brignoles ne portaient pas de pancartes en provençal.
L’initiative avait-elle pour but la seule communication efficace ? s’agissait-il aussi de marquer symboliquement l’adhésion de la démocratie villageoise au rassemblement ?
Comme elle ne précède que de quelques jours le rassemblement, il est difficile d’en apprécier les échos. Dans la foulée des articles du Beausset, une lettre en provençal, en provenance de Cuers, est publiée [45], d’autres sont mentionnées. Les billets humoristiques venant de Brignoles n’utilisent pas le provençal dans la même optique [46]. Il n’y a pas de réponses d’agriculteurs.
La lettre de Cuers est signée Bertrand père. Dans son compte rendu de la manifestation du Luc, Le Petit Var évoque le père Bertrand, ancien adjoint au maire de Cuers, qui arbore son insigne des Lanterniers anti-religieux et se sent rajeuni de vingt ans. Cet ouvrier cordonnier fut de ceux qui, au Cercle de l’Avenir, en 1879, avaient accueilli Blanqui, de ceux qui avaient suscité les premières candidatures socialistes varoises. Son recours tardif au provençal est profondément symbolique.
Les lettres évoquées viennent de la zone de Saint-Tropez, qui fournit dans la campagne électorale de 1893 quelques belles plumes provençales, et qui nourrit les chroniques du Cri du Var.
On le voit, l’initiative hors-normes du Beausset a quelque écho auprès de personnalités atypiques, elle n’amène pas les Cercles et associations, dont les appels à la manifestation emplissent Le Petit Var, à utiliser le provençal. Un lecteur de Rougiers tient même à imposer son mauvais français [47].
Le journal ne poursuivra pas une publication provençale après le meeting du Luc. Etait-elle trop dérangeante au regard des normes diglossiques ?
Le meeting du 23 février réunit 3 à 6000 personnes, chiffre important pour ce Var où Clémenceau a tant d’obligés. De nombreux élus sont présents, dont certains provençalistes, mais Menut a choisi le camp clémenciste. Marin, de Camps, est là. Le Luc prolonge la symbolique de 1907, mais en la modifiant profondément : les orateurs parlent devant une mer de drapeaux rouges, dont un porté par deux jeunes filles de Besse ; les femmes sont présentes, mais pas dans la séparation des sexes comme en 1907. La référence à 1851 est cette fois importante, Le Cri du Var a d’ailleurs dans la préparation du meeting publié l’ouvrage de Blache, L’Insurrection de 1851, paru en 1869. Mais l’usage du provençal n’est pas signalé dans la manifestation. L’initiative du Beausset semble comme en suspens ...

L’inscription de Camps la prolonge-t-elle ? Le 12-7-08, la cave-coopérative, agrandie, est inaugurée. De nombreux élus sont là, mais, selon la presse, la gêne règne entre clémencistes et anti-clémencistes, d’autant que Marin, réaliste, ne rompt pas les ponts avec Clémenceau.
Le clémenciste (et provençalisant) Petit Brignolais salue son entreprise.
La façade de la coopérative portait en 1907 la devise “Union-Solidarité ”. Dorénavant va s’y ajouter un cadran solaire, accompagné selon l’usage, d’une inscription. Mais cette inscription est provençale : “Passant, aquèou cadran / Marco l’aoubo nouvèlo / Reveille ti paysan / E douarbe la parpèlo”[48].
Là encore, cette inscription en langue d’oc sur un édifice “public” est une nouveauté : tournées vers le passé, les plaques apposées par Félibres et Cigaliers en hommage aux Provençaux célèbres ont un autre caractère : elles défendent la Provence et sa langue. Indifférente aux normes félibréennes, sans revendication de langue, l’inscription de Camps est tournée vers l’avenir, elle accompagne une initiative inscrite dans la modernité technique et idéologique. Elle n’est pas sur cette façade opposée au français, mais complémentaire, dans un partage des langues où le provençal est sur le versant de l’affectif et le français sur celui de l’idéologique.
Insistons sur l’importance de l’écriture du provençal. Il n’est pas inhabituel d’entendre un discours en provençal dans ce type d’inauguration : ainsi par exemple le discours de l’industriel Raynaud à Carcès, qui enrobe de provençal plaisant sa philosophie conservatrice [49]. Mais les paroles s’envolent ... L’inscription de Camps demeure.
La tradition locale l’attribue au maire Marin, président de la coopérative. L’inscription qui parachève l’œuvre est donc à recevoir, à travers la personnalité complexe de Marin, dans le registre du symbolique.
La coopérative jouxte le cercle “rouge” de l’Avenir, mais elle doit être à tous les viticulteurs. 54 membres en 1906, 65 en 1907, 106 en 1908, soit la grande majorité des petits propriétaires (qui dans ce village de chapeliers ne sont pas tous paysans). En 1908 Marin la dit formée de toutes les nuances de l’opinion, mais surtout de républicains [50]. Le provençal veut sceller l’unanimité villageoise, fruit d’une “œuvre de socialisme pratique qui par sa parfaite organisation est unique en France” [51]. Il est associé, avec la coopération, à une rupture importante, et positive, dans les mentalités.
Ces clivages que l’inscription suture traversent aussi Marin. Syndicaliste de gauche, il fait aussi adhérer sa coopérative au syndicat conservateur, il appelle au rassemblement anti-clémenciste de 1908, mais Le Petit Var attaquera ses faiblesses clémencistes.
Au delà des Campiens, c’est au monde paysan que l’inscription s’adresse dans sa langue. Archaïque au regard de l’idéologie diglossique dominante, le recours à la langue d’oc est pour Marin ancrage dans la modernité : l’abandon du provençal, la dépossession culturelle, sont ressentis comme des handicaps dans la prise de responsabilité sociale concrète.
Mais en soudant le monde rural le provençal en marque aussi la différence, voire l’isolement. Sans doute est-ce pour cela que dans les localités de la région de Brignoles les coopératives qui naissent nombreuses à partir de 1908 (Besse, Montfort, Néoules, etc) n’y recourent pas. C’est par le français seul que passe ici l’intégration à la modernité.

Ainsi, de façon complexe et diversifiée, la crise de 1907 aura, en modifiant fugitivement le partage hiérarchisé des langues, mis en évidence les possibilités d’un rôle social et politique de “la langue abandonnée au peuple”, dans la mesure où elle permettait, mieux que le français ou différemment, l’expression d’une conscience rurale qui ne coïncide pas exactement avec l’expression qu’en donnent ses organisations professionnelles et politiques .

Après la secousse.

Comme après chaque grande secousse politico-sociale où le provençal a pu accompagner l’événement, on revient doucement vers la “normalité”.

1908 - Les résultats des municipales de 1908 ont satisfait les clémencistes.
Le Petit Brignolais se félicite de “l’échec des Unifiés” (16-5-08). A Rougiers la liste de concentration républicaine de son administrateur, V.Revest, obtient 108 voix contre 24. Délivré de l’urgence politique, le journal s’en tient à une expression provençale diversifiée : Menut poétise, salue les personnalités, Richier parle du bon vieux temps et du pays, en saluant au passage le maire de Besse N.Blache, Courchet de Gonfaron plaisante sans oublier le vieil engagement républicain [52], dans une longue série Portal s’amuse de la vie à Flassans [53]. Le revenant Pons Jourdan écrit de Marseille.
À l’automne 1908, Clémenceau passe à Brignoles, salué par Menut, qui lit au banquet un texte provençal, et par Richier [54]. En janvier 1909, Menut salue Reymonenq, élu sénateur [55].
En 1908-1909, aidé par “l’entrisme” de Richier, de Menut, et de correspondants plutôt âgés, Le Petit Brignolais a donc fait une utilisation importante de la langue pour retenir le lecteur. Mais les registres d’argumentation ne sont pas tenus, et les élus et notables n’interviennent qu’en français, alors qu’on salue souvent leur parole provençale [56]. La place du provençal diminue et, pour bien d’autres raisons évidemment, le journal cesse de paraître le 5-3-10.

De son côté, le socialiste Le Cri du Var se laisse aller à quelques piques provençales (Saint-Tropez, Cotignac, Cuers) après les municipales de 1908 [57]. La place du provençal est ensuite peu importante. Elle tient surtout aux envois de Saint-Tropez (chanson anti-clémenciste, polémique municipale) [58]. On s’excuse presque de s’exprimer en provençal [59]. Significativement en 1909 les portraits dracénois du Cri du Var passent au français.

A droite, après la défaite aux municipales de 1908 de son candidat, le négociant J.Gubert, L’Eveil Dracénois ralentit sérieusement ses chroniques provençales. Seul Jan lou Mut assure une présence régulière en 1908 et 1909.
Par contre la presse catholique, très marquée à droite, témoigne d’une sensibilité provençaliste exacerbée, unie à la défense de la religion [60] et à un extraordinaire moralisme conservateur, avec les abondantes séries anti-républicaines et anti-modernistes du “Bastidan” [61], qui dans La Croix du Littoral et La Jeune Provence oppose la saine et pieuse vie campagnarde à la ville corrompue, mais qui dénonce aussi les rouges de village. Ces journaux publient souvent des poèmes, des noëls en provençal. Ils ont la collaboration de Gal, de l’Escolo dóu Dragoun, qui, entorse à la graphie du maître, signe “Lou Rigaou (de la Frèiriè Prouvençalo)” : il présente en français les activités félibréennes.
Ce provençalisme est très socialisé. Cette presse soutient les tournées varoises du théâtre marseillais Foucart : avec sa crêche pastorale marseillaise, Foucard veut faire retourner la pastorale à la vraie tradition chrétienne [62]. La Jeune Provence, fin décembre 1910, insiste sur le succès des pastorales, dont celle donnée à Saint Jean du Var par le patronage St Cyprien avec “Maunier le félibre bien connu” (Maunier, de la Targo, collabore en provençal à La République du Var).

Début 1909, on vote dans la 2ème circonscription de Toulon pour remplacer le député L. Martin, élu Sénateur. La gauche est menacée par la trahison du maire de Toulon Escartefigue, et elle perd ce siège. Dans cette campagne difficile, Le Petit Var n’éprouve pas le besoin de recourir au provençal pour toucher les électeurs ruraux de la périphérie toulonnaise. Le provençal n’apparaît qu’en écho de la parole populaire, en invective fugitive [63]. Il faut attendre le jour du second tour pour trouver un texte d’argumentation en provençal [64].

Après la secousse de 1907-08, le provençal a donc à nouveau été moins pris en compte, voire délaissé, dans la presse politique.

Qu’en a-t-il été de l’activité des provençalistes ?
Depuis leurs foyers de Toulon, Draguignan, voire Marseille, ils essaient de populariser la Cause dans le Var rural.
En 1908 la Targo organise des félibréjades à Cuers, avec réception officielle, au Broussan, avec accueil des bastidans et du prieur, à Saint-Mandrier (où Spariat est désormais curé).
Le Dracénois Pélissier anime les fêtes locales. On peut juger de l’effet ambigu de cette greffe par cet écho du Petit Brignolais (6-6-08), à propos d’une fête à Sillans, où on a invité “le groupe gracieux lei Jardiniero”. “Les félibres ne pouvaient manquer de venir rehausser l’éclat de cette belle manifestation, et les amateurs de choses provençales pourront s’en donner à cœur joie en compagnie des capouliés du Félibrige venus de tous les coins de la Provence. Le poète Pélissier, de l’Escolo dou Dragoun, est chargé de cette partie du programme”.
Les socialistes du Cri du Var ont la même vision sympathique. Cependant que la presse catholique, très marquée à droite, ouvre largement ses colonnes aux félibres dracénois.
Les Marseillais du groupe Prouvenço visitent Saint-Zacharie, donnent aubade à la maison de Choi doou Four, poète boulanger disparu en 1881. Richier lit un sonnet en son honneur.
A Toulon, en 1908, forte d’une cinquantaine de membres, La Targo inaugure son fougau-musée, accueille des conférenciers félibréens. Elle salue la parution de Sous le calèn, de R.Andrieu, nouvelles du terroir en français mêlé de provençal, Fontan a de plus hautes ambitions et prépare un Flourilege prouvençau [65]. C’est dans un registre populaire traditionnel que le tambourinaire Lacroix donne une pièce de théâtre : à noter dans cette pièce au canevas traditionnel (un père, Calaman, ancien de l’Arsenal, qui veut marier sa fille à un quinquagénaire fortuné, mais le jeune pêcheur amoureux l’emportera) l’insistance à présenter un félibrige populaire. [66].
La grande affaire est la Sainte Estelle (6,7,8-6-08) : on se réunit à la mairie, on banquète sans excès, on inaugure à la poissonnerie le buste de la Sinse. Les poissonnières, un peu surprises par la rhétorique félibréenne des discours, font par contre un triomphe au propos provençal du maire. On donne Un pin fa un pin de Peise et Sénès au théâtre Foucard, Fontan lit sa fière “Rampelado dei Jouvènt”, et surtout le capoulié Devoluy prononce un important discours sur le sentiment national méridional, à la lumière des événements de 1907.
Le contraste est grand entre l’estrambord félibréen et la réalité. Le Petit Var salue Mistral pour son jubilé de Mistral aux arènes d’Arles (mai-juin 1906) mais sans avancer une vraie réflexion sur la renaissance provençale. Pour le journal, le grand poète demeure J.Aicard, dont on connaît les réticences devant l’écriture du provençal [67].

L’échéance électorale de 1910 va pour un temps relancer l’usage politique du provençal dans la presse de droite, La Croix du Var, La Croix du Littoral qui s’adresse aux ouvriers [68], La République du Var. L’Eveil dracénois, qui continue à publier des chroniques de Jan lou Mut, soutient Gubert, “candidat républicain libéral anticollectiviste”, auquel Tisté de la Clapo apporte une caution populaire (bugadièros, travailleurs) [69] en soulignant que Gubert parle provençal. Un plus pour le Dracénois face aux “étrangers”. L’Eveil Dracénois (6-5-10) dénonce dans un article en faveur de Gubert “cette horde d’étrangers venus de Tours (Allard), de Rouen ou de Montpellier (Fourment), pour implanter dans notre beau pays le collectivisme allemand”. Qu’ils retournent chez eux, “le Var appartient aux Varois”.
Mais pas de provençal dans La Démocratie rurale, radical-socialiste, anti-collectiviste, qui depuis La Roquebrussanne présente aux ruraux de l’arrondissement de Brignoles la candidature de Latière, secrétaire général du syndicat national de l’oléiculture.
Le cas de La République du Var est intéressant. Voilà un journal ouvert au provençal, avec une plaisante chronique dominicale de “Maunier François, de l’Escolo de la Targo”, par ailleurs actif dans les milieux religieux. La République soutient sur les deux circonscriptions toulonnaises les candidats de droite et ouvre largement ses colonnes à Abel, candidat “radical” bien peu à gauche. Abel fait campagne sur le thème du Var aux Varois. Ainsi au Pont du Las : “En terminant, le citoyen Abel félicite les électeurs d’avoir compris qu’ils ne pourraient jamais être aussi bien représentés que par un Toulonnais, et de rester ainsi fidèles à la vieille devise provençale : Qu si lèvo de Toulon, si lèvo de la résoun”. (La République, 2-4-10). Abel ne cesse de répéter : “les Toulonnais de naissance ou d’adoption, conscients de leurs véritables intérêts, feront sortir victorieux de l’urne électorale le nom d’un Toulonnais”. Il se prévaut même de sa connaissance du provençal : “Le citoyen Abel remercie les habitants du Revest de leur bienveillante attention. Comme eux, fils de la terre provençale, il en parle la langue ; les plus humbles ne seront jamais gênés pour s’adresser à lui” (La République, 5-4-10). Mais il n’utilise pas le provençal à l’écrit.
Abel sera élu, avant d’aller à son tour jouer les “exotiques” comme gouverneur de Algérie.
DansLe Cri du Var le provençal n’est présent que dans la chronique de Saint Tropez, toujours en chanson plaisante et satirique. La campagne électorale renforce ce registre. Du Luc à Fayence [70], ces textes caustiques viennent d’une base provençale qui peut même utiliser le titre de félibre. Après le scrutin, et les chansons de victoire [71], le provençal n’apparaît plus qu’en incidentes.
Dans la campagne du Petit Var contre les “traitres” clémencistes, y compris désormais Marin de Camps, le provençal n’apparaît qu’en exclamations populaires [72]. Henseling y commence la publication des Cahiers de Letuaire, où le provençal apparaît souvent, en bien patrimonial révolu.
Certes, le provençal est toujours présent dans la sociabilité populaire. A Tourves, il est chanté avec L.Giraud, avec Menut qui accompagne la cavalcade de ses refrains prônant la fraternité, la paix ... et le provençal. A La Seyne, on le retrouve dans une revue en français où, paradoxalement, et donc plaisamment, c’est la toute moderne aviatrice qui est seule à chanter en provençal [73].

C’est en 1910 que N.Blache, félibre mais romancier français, commence à écrire sa Bataio de Pamparigousto, qui paraîtra en 1914, il y salue le pays et la langue qu’il aime, Mistral et l’autonomie communale, les paysans varois qu’il connaît bien et qu’il aime, mais il risque aussi de conforter par quelques joyeusetés ethnotypées les visions consacrées du Midi [74].
Ce passage à la langue d’un homme qui a consacré sa vie d’écrivain à l’écriture française marque-t-elle une victoire du provençal ?
Ce n’est pas l’avis du jeune Fontan, pour qui la partie semble perdue. Il écrit dès 1910 des vers d’un nationalisme désespéré, qu’il ne publie pas [75]. Son rêve est celui d’une galère de provençaux, aidée par le peuple, trahie par les bourgeois, qui guerroie contre les maîtres du Nord. Il ajoute prudemment que l’action se passe au 17e siècle. Ce nationalisme de compensation s’accompagne publiquement d’une grande lucidité, que ces quelques lignes de 1912 peuvent résumer :“Le Félibrige - De tous les courants d’idée qui sollicitent l’attention, s’il en est un encore mal connu, sur lequel le public, le public méridional surtout, est peu et mal renseigné, c’est assurément le Félibrige. Il est admissible sans doute que la foule, souvent difficile à pénétrer, lente à s’émouvoir, ne soit point encore instruite de ce que sont et de ce que veulent les Félibres, mais on peut s’étonner que l’ensemble de la bourgeoisie, dite intelligente et cultivée, demeure ignorant d’un mouvement qui, par son seul côté littéraire au moins, devrait l’intéresser avant tout autre, puisque se produisant et se perpétuant au milieu d’elle.
Après soixante ans, ou presque, d’existence, on peut dire que le Félibrige est vraiment inconnu de tous ceux qui ne participent point à son œuvre. Hors des quelques milliers d’hommes qui composent son effectif, il serait impossible d’obtenir une définition, même très vague, d’un phénomène social dont on peut attendre les conséquences les plus importantes pour la Patrie française. Et nous sommes entourés d’ennemis ou d’indifférents souvent hostiles.
Pierre Fontan” (Les Chroniques de Provence, n°2, 1912).

1905-1907

La Sartan bat de l’aile en 1905 : ses chroniques varoises sont peu nombreuses (Tourves surtout avec Guisol). La mort de l’hebdomadaire laisse place aux seuls félibres. En dehors de Toulon et son Escolo de la Targo, des foyers se structurent : du côté de Saint-Maximin avec A.Bonifay, curé à Nans [1] ; en pays dracénois, avec Pelissier, Spariat, désormais curé au Plan de la Tour, le jeune étudiant Gal qui lance en 1907 l’Escolo dóu Dragoun [2]. Au delà de ceux qui écrvent en provençal, l’appel à l’adhésion s’adresse à tous ceux qui aiment le pays et sa langue.

Une page se tourne à Toulon avec deux disparitions. L.Pelabon meurt fin 1906. Le retour aux comédies des Pelabon avait accompagné les débuts de La Targo, mais l’engagement conservateur de Louis, ses enflures de parvenu littéraire ne correspondaient guère aux nouvelles sensibilités félibréennes. Sénès meurt le 19-1-07. La presse appelle aussitôt à souscrire pour ériger un buste. La Sinse avait marqué la conscience varoise : sa mise en spectacle bonhomme et savoureuse du petit peuple inscrivait la provençalité dans un passé tout proche, plus que dans la référence mistralienne ; elle compensait son acceptation résignée de la fin du provençal. Sénès est salué par les jeunes félibres, mais leurs perspectives sont autres : plus que jamais, gagner les élites à “la Cause” et “aller au peuple”.

Comment se manifestent les félibres ?
D’abord par la “felibrejado”. On peut certes en sourire : les félibres rassemblés traversent une cité au son des tambourins, banquètent, écoutent des discours fort longs, lisent leurs vers ... Quel que soit l’accueil sympathique des autorités, et des populations un peu étonnées, il s’agit de retrouvailles entre convaicus. Cependant ces rassemblements donnent confiance, et permettent à des félibres de conditions et d’opinions fort différentes de se rencontrer. Qu’on imagine par exemple la rencontre du vigneron radical Menut, au provençal de nature, et du jeune bourgeois conservateur Fontan, né dans une famille où on ne parlait que français, et qui s’est forgé un provençal littéraire.
Le lien entre ces félibres est la “Freirié prouvençalo”, qui se veut ferment d’une action dynamique. A vrai dire son premier congrès (Toulon, 30-7-05) n’innove guère : cortège, banquet, soirée avec le poète-paysan des Alpilles Charloun. On reste entre soi. Et quel est l’impact de sa cour d’amour de Pierrefeu, autour de la femme du capoulié Dévoluy ?
Mais la Freirié veut aussi conscientiser par la conférence. En 1906 la Targo reçoit à la mairie de Toulon Lyzop, professeur au lycée, qui parle de “Mistral et l’action félibréenne”, et l’Aixois P. Roman, secrétaire de la Freirié, qui traite de “L’amour dans la littérature provençale”. Le Petit Var (5-3-07) rend compte d’une “Conférence provençale” de Roman à l’Hôtel de Ville. A la tribune, le bureau de la Targo, Esclangon, Blanc, Fontan, M.Pelabon, Jourdan, président du tribunal civil. Salle est pleine, malgré le mauvais temps. Roman traite des “Origines du Felibrige et de son avenir”. Il stigmatise la “formidable trombe des barbares du Nord que le Pape déchaîne sur le Midi sous prétexte d’hérésie”, les Dominicains qui “livrent aux bûchers les défenseurs de la patrie méridionale. Le Midi est vaincu. Sa nationalité est perdue, sa civilisation abolie, sa langue harmonieuse et savante menacée. Les grands seigneurs l’oublient, mais le peuple, pêcheurs, paysans et ouvriers, la conserve : les troubadours ont disparu, les troubaïres arrivent”. A l’appui il cite L.Pelabon, Peise, Sénès.
Les provençalistes de Draguignan reçoivent les mêmes conférenciers.

Les félibres participent aux autres activités “provençales” : les pastorales, à Draguignan, Toulon, le théâtre (les provençalistes de Draguignan invitent le Marseillais bien pensant Foucard en 1905, 1906), les sociétés de danses, comme Lei Jardiniero de Draguignan, les sociétés musicales. En 1905 la Targo contribue au succès du concours de tambourin que les Tambourinaire de Mirèio proposent dans le cadre du concours international de musique de Toulon.
A Toulon, les félibres reprennent place dans l’Académie où la poésie provençale recommence à accompagner, en supplément d’âme, la poésie française : en janvier 1907, devant une assemblée de notables civils et militaires, le menuisier Ph.Troin, de la Targo, obtient le 1er prix de poésie provençale pour “La Foucado”.
Mais l’impact félibréen est aussi fonction du rôle social et du dynamisme individuel des félibres. Esclangon, secrétaire de mairie, facilite bien des choses à Toulon. L’élection du maire socialiste Escartefigue s’accompagne d’une lune de miel entre la Targo et la municipalité. Esclangon à Toulon, Ginouvès à La Seyne, provençalisent les assemblées et activités des sociétés locales (excursionnistes, sociétés musicales, sportives, etc.). Spariat prêche en provençal. Le conseiller d’arrondissement Menut ne rate pas l’occasion de déclamer en public du provençal plaisant [3] ou sérieux : ainsi salue-t-il en 1906 l’inauguration d’une école laïque au Luc [4].
Mais cette greffe n’entraîne pas une prise en compte des thèmes provençalistes par la société civile. Quel est l’impact réel des activités félibréennes ?
La presse en rend compte sans pour autant s’engager. Ainsi le radical Petit Var, marqué plus à gauche par son nouveau rédacteur en chef, le député socialiste Ferrero, est ouvert à l’information félibréenne, mais ne prend pas en compte l’engagement félibréen de “républicains avancés”, de socialistes connus.
En début 1907Le Petit Var informe des activités de la Targo. Il glisse de sympathiques échos mistraliens : ainsi (3-4-07), Mistral au Museon Arlaten. Dans cette ouverture du grand journal de la gauche, quelle est la part de la sincérité, du copinage local ?
A la mort de Cl.Hugues, qui fut longtemps député socialiste, le journal signale, sans commentaires, qu’il a été félibre. Un hommage à J.Lombard (d’origine toulonnaise, pionnier du socialisme), insiste sur l’œuvre littéraire de l’ouvrier-bijoutier, mais omet son intérêt pour les lettres provençales.
Le journal de la démocratie avancée ne considère pas non plus le provençal comme un vecteur de conscientisation. On y lit pourtant (15-4-06), dans un article sur L.Jourdan signé L.H (L.Henseling, parent de Jourdan) : “C’est à lui que le parti républicain du Var alors à l’état d’embryon, doit, en 1846, la fondation de son journal, l’Indépendant du Var, et pour mieux aller trouve le paysan dans son village, il écrivit, en langue provençale, sous le pseudonyme de “Bourtouraïgo”, de verveux articles de propagande”. Les temps ont changé. En mai 1906, les législatives voient la victoire d’un bloc de gauche fissuré : le journal n’a pas employé le provençal dans la campagne.
La présence du provençal dans la presse varie selon les moments et les journaux. Certains journaux le boudent. La plupart en publient à l’occasion. Très rarement lié à une propagande félibréenne, il est écrit suivant des normes “patoisantes” jugées lisibles par les non-initiés.
Une exception, le conservateur Eveil Dracénois utilise abondamment le provençal dans tous ses registres, distractifs, littéraires, politiques, etc. [5]. Il défend la langue, le Félibrige, n’hésite pas à soutenir le provençalisme politique [6]. Ce qui ne va pas sans marquer à droite le Félibrige en pays dracénois.
On comprend mieux Menut, qui salue en provençal le député socialiste de Draguignan Allard [7], guesdiste peu sensible aux identités régionales, et qui plus est Tourangeau. Il n’est pas question pour les félibres de gauche de laisser penser que le provençalisme est à droite ou mène au séparatisme.

Dans la sociabilité ordinaire, sur les scènes populaires, le provençal est avant tout divertissant [8]. Il en va de même dans la presse. Chaque tendance politique accueille ses provençalistes. “Ginouvès, de l’Escolo de la Targo de Touloun” distrait les lecteurs du Petit Seynois, journal du maire nationaliste de La Seyne Petin. L’avocat R.Andrieu, membre de la Targo, amuse ceux de Je-dis-tout, relancé en 1906 après des débuts hésitants en 1904, et fort hostile à la municipalité socialiste de Toulon [9].
Ce divertissement peut glisser à l’utilisation plaisamment politique. Je-dis-tout publie des comptes-rendus humoristiques du conseil municipal, où la parole populaire et parfois provençale de certains socialistes, comme Reymonenq, est ridiculisée. L’Eveil Dracénois, édité par le notable et industriel savonnier Gubert, défend les thèses conservatrices et ne néglige pas à cet effet l’article caustique en provençal. Mais on demeure loin des registres d’argumentation, réservés au français.
A ses débuts, l’hebdomadaire socialiste Le Cri du Var (né en 1904), n’utilise pas le provençal. Il apparaît après la victoire des législatives de 1906. Il ne s’agit pas d’une entreprise globale et cohérente. Venus du Golfe de Saint-Tropez (où existe une tradition de polémique en provençal) des vers agressifs servent la polémique municipale, mais n’apportent guère à l’argumentation [10]. De plaisants dialogues dracénois, en prose, entre un journalier et un “bourgeois”, sont plus argumentatifs. Mais leur contenu montre combien la question linguistique n’est pas théorisée. Paradoxe : c’est en provençal que le travailleur se moque du bourgeois qui regrette que le peuple accède au français [11]. Le provençal est jugé sympathiquement, mais demeure dans le registre du divertissement [12]. En fait, pour le groupe de travailleurs dracénois qui se rassemblent autour de la haute figure de Fourment, professeur de philosophie et responsable du journal, seule la maîtrise du français apparaît indispensable à la lutte politique.
Si les socialistes de Draguignan utilisent l’écriture provençale, ceux de Toulon semblent l’ignorer. Le maire socialiste Escartefigue, son adjoint Reymonenq, ne se privent pourtant pas de discourir en provençal. Par contre la presse de droite ou l’anarchisant Combat Le Grand Var dénoncent dès 1905 “la Gruppi sociale” municipale. Les socialistes administrent en effet Toulon, sans rompre avec les pratiques claniques que le peuple désigne du mot provençal “la grupi” (la mangeoire).
Cette absence du provençal ne signifie pas une disparition de la langue en ville. Elle vit toujours chez les citadins, y compris chez les petits et moyens bourgeois. Un dialogue satirique du radical Diable Rouge le montre pour La Seyne [13]. Mais le Guignol toulonnais montre aussi que le français l’emporte chez les jeunes [14].

Ainsi, à la veille de la secousse de 1907, s’il arrive au provençal d’apparaître dans la presse, c’est en langue ordinaire du peuple qu’il est présenté. Mais cette apparition même témoigne de l’impossibilité, pour cette langue encore bien vivante, d’être publié “en normalité”.

La secousse de 1907-1908
Quand début mars 1907 le secrétaire de la Freirié prouvençalo exalte à Toulon la Cause méridionale, les lecteurs du Petit Var , pourtant bilingues pour la plupart, vibrent-ils au souvenir de la glorieuse civilisation d’Oc ? Et le conférencier peut-il se douter que deux mois plus tard le Midi va se lever, “Dis Aup i Pirenèu”, du Languedoc au Var ?
Printemps 1907,“le Midi bouge”. Bouches du Rhône, Vaucluse, aux structures et productions agricoles bien différentes de celles du Languedoc, participent par quelques meetings au mouvement des vignerons. Les Basses-Alpes sont hors-jeu. Mais le Var se lève. La vigne, presque partout présente, est souvent ressource première. Son monde, avant tout celui des petits propriétaires exploitants, semble aussi homogène politiquement : l’insurrection de 1851 est thème fondateur d’un “Var Rouge” où radical-socialisme et socialisme (souvent modéré) se confondent dans le “parti avancé”. En 1906, le Bloc de Gauche a obtenu les quatre sièges de députés (trois socialistes, un radical-socialiste), mais les clivages politiques structurent la sociabilité villageoise. Or le mouvement de 1907, qui mêle “Rouges” et “Blancs”, scelle cette fragile unité de représentations symboliques : s’articulent-elles à une conscience identitaire provençale, et, plus largement, méridionale ? Quel rôle y aura la langue ?
L’appartenance au Midi géographique se prolonge-t-elle d’une conscience historique ? Pour les lecteurs du Petit Var les repères symboliques sont sans doute plus ceux de l’histoire de France que les bûchers de Montségur. Mais le lien avec le Languedoc, la conscience de “méridionalité” sont des données objectives. En 1905, devant l’effondrement des prix et la mévente, les organisations professionnelles, menées par les grands propriétaires, ont mobilisé les vignerons : que l’état taxe les vins étrangers, réprime la fraude. Les Varois militent dans le Comité de Défense Viticole du Midi. Un de leurs dirigeants, le Dr. Balp, actif au Congrès de Béziers, (et félibre) réunit 1200 délégués varois à Draguignan.
En même temps, riposte à la crise, naît le mouvement coopératif, lié aussi au Languedoc. Marin, maire de Camps (un village de 600 habitants près de Brignoles), visite dans l’Hérault la coopérative Les Vignerons libres de Maraussan, gérée par des socialistes qui dirigent la municipalité. Il crée la coopérative viticole de Camps (la première du Var) : le projet est lancé en 1905, la coopérative fondée en mai 1906, son local inauguré le 3-2-07.
Le Sous-Préfet voit dans l’inauguration “les premiers signes avant-coureurs” de l’explosion : “Dans les discours prononcés à la fin du banquet, notamment par M.M.Blache et Reuter, on sent une hostilité violente contre le gouvernement qui, selon ces orateurs, ne réprime pas la fraude, ne veut pas la réprimer” [15].
En dénonçant des “Rouges”, le sous-préfet ajoute perfidement : “M.M.Blache et Reuter sont tous deux fort riches”. Actifs dans les organisations professionnelles, ces propriétaires aisés portent plus ici le point de vue du monde viticole qu’une réflexion cohérente du “parti avancé” : rendant compte de l’inauguration, le socialiste Le Cri du Var (12-2) ne traite pas au fond de la situation. Le pouvait-il ? Chacun à sa façon, les députés socialistes Allard (Draguignan), Vigne (Brignoles), ont insisté sur la nécessaire rencontre des petits paysans et du socialisme. Mais il s’agit maintenant d’affronter Clémenceau, sénateur du Var élu grâce aux voix socialistes, et dorénavant Président du Conseil.
L’inauguration, que la presse ignore presque, n’est certes qu’un micro-événement : les Campiens ont convié tous les élus du Var et les représentants du gouvernement, ils se contenteront des“invités pas trop nombreux qui avaient accepté notre invitation” [16].
Cependant, au berceau de la coopérative, un croisement d’engagements fait mesurer par quelles médiations individuelles sont à l’œuvre les nécessités de l’histoire.
Voici le maire, Marin. Sa “nature impulsive et généreuse ...a pu se réjouir du succès d’une expérience qui est surtout son œuvre”(Le Cri du Var, 12-2-07). Son œuvre de “socialisme pratique” ne procède pas d’un intérêt personnel : Marin est maréchal-ferrant. C’était“un homme réfléchi, qui avait formé ses convictions par de nombreuses lectures. Dans sa famille, on l’appelait “le philosophe”, voulant dire par là que ses lectures ne l’avaient pas enrichi ; il lèguera une bibliothèque à ses héritiers” [17]. Rimeur français, il est aussi boute-en-train provençal des fêtes locales, et du cercle “rouge” de l’Avenir. Maire radical-socialiste, conseiller d’arrondissement socialiste, Marin est par ailleurs prêt à bien des ouvertures pour mener à bien son projet.
L’indispensable Dr.Balp préside : pilier de la sociabilité dracénoise, élu radical, félibre fondateur, propriétaire aisé, dirigeant de la Société d’Agriculture, de l’Union des Viticulteurs du Var, de la caisse régionale de Crédit Agricole, et du Comité de Défense Viticole du Midi. “De l’avis de tous les coopérateurs, sans son concours la coopérative serait encore à l’étude” [18].
Vernet, professeur d’agriculture, assure la vinification à la coopérative. Propagateur du syndicalisme agricole de gauche, il montre au vigneron isolé, proie de l’ignorance, de l’usurier, de la mévente, que la coopération améliore la qualité, permet des prix avantageux. Il est lié au député de la circonscription, Vigne, qui, après une scolarité au lycée, maintient l’exploitation familiale viticole de Montfort : un homme de terrain, passé du radicalisme à un socialisme modéré.
Reuter, viticulteur aisé, spécialiste des questions agricoles au parti socialiste, salue la coopération dans Le Petit Var le jour de l’inauguration, il la présente au banquet comme première étape du “terme désirable de l’évolution économique, l’avènement du régime collectiviste” (Le Cri du Var, 12-2-07).
Voici Noël Blache, avocat, riche propriétaire actif à la société d’agriculture, félibre et romancier (français). Son discours exprime une“ardeur démocratique” fameuse dans le Var (Le Cri du Var, 12-2-07). Original représentant de l’évolution politique du Var, l’ex-opportuniste est maire socialiste (indépendant) de Besse.
Ainsi, dans l’exigence de réalisations concrètes, se nouent autour de la jeune coopérative la tradition républicaine, les espérances socialistes, la modernité technique, la représentativité professionnelle, la “provençalité” vécue en attachement au pays et à ses hommes.

En avril le Languedoc s’ébranle, le Var suit : ici aussi des hommes nouveaux lancent l’action. Si le banquet de Camps a donné la mesure de l’inquiétude, ce n’est pas d’un fief “rouge” que part le mouvement, mais d’un proche village de 300 habitants politiquement divisés :“Enfin, indique le sous-préfet, ce sont les habitants de Néoules, très éprouvés par la crise, mais assurément pas au point de mourir de faim, qui voient surgir du sein de leur bourgade une sorte de "Rédempteur au petit pied" sous les espèces de Sieur Emeric Henri, 23 ans” [15]. Ce jeune “ambitieux” est fils d’un riche propriétaire,“réactionnaire notoire”. Avec le Comité d’intérêt local et de défense agricole et viticole (six “réactionnaires” et dix “révolutionnaires”, selon le sous-préfet), plus de 100 Néoulais appellent les Varois à refuser l’impôt, comme en Languedoc.
Des comités se forment dans les localités viticoles de la région toulonnaise (Le Beausset, Cuers) et du centre-ouest. Socialistes et réactionnaires s’y mêlent. Les syndicats agricoles suivent.
L’axe corporatif Languedoc-Var se double affectivement d’un axe Argelliers - Néoules : si Balp, et quelques délégués des organisations professionnelles participent au premier grand meeting languedocien (Béziers, 12 mai), l’honneur revient au Petit Poucet de Néoules : étant celle de la commune la plus éloignée, sa délégation, que mène Emeric, défile derrière Argelliers en tête de l’immense cortège. Elle en ramène légitimation personnelle du “Rédempteur” Marcellin Albert, souffle et désir d’agir : les viticulteurs varois sont appelés à manifester le 26 mai, à Carnoules, au centre du Var, accessible par la route et le rail.

“Pas de politique”. Dans la préparation du 26 mai, le mot d’ordre occulte les divisions au sein de la droite et de la gauche.
A droite, la presse hésite : encouragement, quand elle est sur le terrain (Le Progrès Républicain de Brignoles, l’Eveil Dracénois), peur sociale qui amène à Toulon La République du Var à ménager le gouvernement.
A gauche, Le Petit Var s’exprime peu sur le fond au début. Certes Reuter y appelle les vignerons au refus de l’impôt, “en dignes fils de la Révolution”, et lie leur lutte à celle de tous les exploités contre le capitalisme (9 mai). Mais en page 2. Le prudent Vigne, député socialiste (et viticulteur !), n’y intervient pas : il préfère tenir le terrain de sa circonscription de Brignoles, d’où le mouvement est parti. Les députés socialistes Allard (Draguignan) et Ferrero (Toulon) ne donnent pas leurs éditoriaux habituels. Soutenir les viticulteurs contre Clémenceau ferait éclater le Bloc de Gauche et sa suprématie électorale, et briserait les profitables réseaux d’influence clémencistes.
Enfin, le 11 mai, un éditorial du député radical-socialiste Martin, dont la circonscription de la périphérie toulonnaise est largement rurale, salue le “grandiose et poignant” mouvement des “populations viticoles du Midi qui supprimant tout d’un coup tout ce qui sépare, tout ce qui divise, rapprochées dans une communion solennelle de sentiments et d’idées, attestent leur droit à la vie” . A qui s’effraie de l’antagonisme Nord-Midi, Martin répond : “Notre Midi n’est l’ennemi de personne ... mais il veut vivre”. Transcendant les clivages, le Midi est ainsi catégorie totalisante, et efficace. Qui efface la provençalité : la presse varoise, les orateurs, parlent de “crise du Midi” . Midi dans lequel ils situent le Var, le Sud-Est : la référence n’est pas la Provence.
Cet unanimisme méridional est cependant mis en cause, à droite comme à gauche :
“Le Midi bouge” titre le quotidien de droite, La République du Var (15 mai), mais un Midi d’irresponsables qui ont élu ceux qui le tuent !
Le socialiste Cri du Var (26 mai) doute des vertus de l’unité méridionale, puisque les gros, les loups et les fraudeurs du Midi sont avec les agneaux.
Cette prudence ne freine pas l’engagement de la plupart des socialistes ruraux. Significativement, la première délibération municipale publiée dans Le Petit Var (21 mai) est celle de Besse, fief socialiste, dont Blache est maire : on soutient le “formidable mouvement de la viticulture méridionale ... dont les intérêts exclusifs de la région du Nord ne sauraient plus longtemps justifier la méconnaissance ou l’abandon”. Le 25 mai,“Le Conseil Municipal de la Commune qui, en toutes circonstances, sut marcher au premier rang de ceux qui luttent pour l’émancipation prolétarienne, ne saurait demeurer en arrière” et appelle à manifester le 26, “sans distinction aucune de parti politique ou de classe”. Ainsi s’articulent, tant bien que mal, “positions de classe” et front protestataire méridional.
L’union proclamée du Midi suture, au plan départemental, une absence de solidarité ville - campagne, et une difficile gestion politique de la crise.

 Du mouvement anti-étatique à une conscience d’Oc ?
Le mouvement naît d’une désespérance économique ; avec le refus de l’impôt, la demande de démission des municipalités, il se retourne contre l’Etat. Le risque est donc réel de voir la protestation utilisée contre le régime par des notables conservateurs et royalistes, dont l’influence demeure forte dans l’arrondissement de Brignoles qui a donné le signal. Aussi, dès le début, le comité de Néoules précise que son appel au refus de l’impôt émane de bons citoyens, “serviteurs dévoués de la République”, mais ruinés par la mévente. Le but des manifestations “étant absolument agricole, le drapeau tricolore sera seul accepté dans le cortège” .
Dans ce contexte, le souvenir de 1851 semblait s’imposer : les paysans du Var avaient alors participé à un mouvement anti-étatique pour défendre la République, non pour la briser. De fait la symbolique des cortèges est porteuse d’histoire. On défile par communes, drapeau, clairons et tambours en tête. Le Cri du Var (16 juin) évoque les Fédérés et “la levée en masse” de la démocratie villageoise en 1851.
Mais aucune des nombreuses pancartes que mentionne la presse n’évoque 1851. Signe peut-être d’une difficulté à articuler l’esprit républicain de la plupart des manifestants aux enjeux économiques, et à la confusion politique, dont le référent 1851 ne peut rendre compte.
Les rares pancartes “politiques” semblent révolutionnaires.“Nous sommes en évolution, si nous n’avons pas satisfaction, nous aurons la révolution. Pour que cela prenne fin, il faut vendre le vin” (Néoules). “C’est la lutte finale” (Besse) : mais le vers de l’Internationale accompagne l’image d’un vigneron menaçant un fraudeur. Besse la socialiste habille de rhétorique révolutionnaire la revendication économique immédiate. Par contre Néoules, village partagé politiquement, pointe la donne politique incertaine de cette lutte unitaire : l’évolution pousse pacifiquement les électeurs vers le parti le plus à gauche. La révolution, défensive, ne peut naître que d’une violence imposée aux démocrates. On retrouve 1851.

Faute de repères politiques, la “différence” méridionale peut-elle occuper le champ du symbolique ?
En télégraphiant aux manifestants de Béziers, le 12 mai -“Vivo la terro maire e l’abitant que la boulego. Plus de poulitico ! Unioun en lengo d’O ! ”- Mistral veut cimenter la protestation par la langue d’oc et par la conscience identitaire.
Les félibres sont éparpillés au plan départemental. S’ils soutiennent l’action (où certains comme Blache et Balp sont fort impliqués), c’est moins en tant que félibres qu’en compatriotes immergés dans le milieu rural.
L’école félibréenne de Draguignan naît en pleine crise viticole et n’en semble pas concernée.
La prise de position félibréenne vient d’un secteur excentré : les jeunes de L’Escolo de la Targo de Toulon voient dans la crise la possibilité de donner enfin à l’action félibréenne un support social. Fermes disciples du Capoulié Dévoluy, ils “vont au peuple” et envoient au maire de Besse N.Blache, membre de leur Escolo, une lettre de soutien [19].
Mais au même moment, la Targo est reçue à Carqueiranne, qui vient de se détacher d’Hyères. Son salut à la patrie paysanne [20] ne dit rien sur le mouvement en cours.
La lettre de la Targo désignait l’adversaire : Paris. Mais Mistral calme le jeu. Malgré les prières de Dévoluy, il refuse de présider l’énorme meeting de Montpellier le 9 juin, (jour où les Varois manifestent à Brignoles). Le 9 les félibres toulonnais, sans regrets, sont avec Mistral à Avignon pour une fête provençale [21]. Certes, les “Patriotes de Provence” envoient aux manifestants un message de soutien. Mais l’événement se déroule sans eux. Par contre Menut est présent à la manifestation viticole et fait imprimer son texte de salut provençal [22]. Le félibre vigneron n’introduit pas de dimension “nationalitaire” dans son adhésion enthousiaste au mouvement paysan.
Au delà du Félibrige, la conscience d’une différence “nationalitaire” apparaît-elle ?
Il faut la montée en force du mouvement pour que, dans son premier éditorial du Petit Var, “Le Midi bouge”, (22 mai), Ferrero évoque, défensivement, une spécificité ethnique : la crise a son origine dans “le capitalisme absurde qui fait de la misère avec de la richesse”, or fraudeurs et betteraviers du Nord “se moquent comme d’une guigne de la misère des gens du Midi ! Ils exagèrent, disent-ils, dans le pays du soleil, on ne meurt pas de faim puisqu’on vit de chansons”... La différence ethnique est imposée aux Méridionaux, en péjoration. Dans sa réaction de fierté blessée, Ferrero ne va pas jusqu’à prendre en compte de façon positive cette “méridionalité” dont le Nord se gausse.
Le 26 mai à Carnoules, Couralt, délégué du Comité d’Argelliers, s’écrie : “Des Alpes aux Pyrénées, le Midi s’est levé tout entier, frémissant, formidable”. Mais ce n’est pas pour s’opposer à la France :“les paysans de la France du Midi” appellent à la solidarité tous les travailleurs, et disent “à la France entière qu’une des plus belles, de ses plus riches parties d’elle-même, est en train de s’effondrer misérablement”(Le Petit Var, 29 mai). Le propos est gauchi le 9 juin à Brignoles par un autre représentant d’Argelliers, Ollié : “Si demain on oublie les vers de notre grand poète Mistral : "Lou paysan es lou cépoun de la natien", et bien alors abandonnés de tous puisque la France se montrerait une marâtre, nous ferions comme les peuples opprimés et nouvelle Irlande nous ferions comme les Irlandais”, écrit sans commentaires Le Petit Var (10 juin). A droite, La République ne commente pas plus cette outrance que Le Progrès républicain de Brignoles (16 juin) : “l’orateur évoque l’antique rivalité du Nord et du Midi de la France. Si nous devions être abandonnés, nous aurions la ressource suprême des peuples opprimés, qui puisent leur force dans le désespoir et nous nous défendrons à l’exemple des populations d’Irlande”. Certes le propos, prononcé “d’une voix d’airain”, déchaîne les applaudissements, les tambours battent aux champs. Tirant la leçon de l’événement, L’Eveil Dracénois dénonce une fois de plus le centralisme parisien, et pense que les Provençaux veulent “vivre leur vie régionale en hommes libres, traitant eux-mêmes de leurs affaires dans leurs comices” (13-7-07).
Le pouvoir dramatisera cette menace “fédéraliste”, fédéralisme que nombre de félibres, de droite et de gauche, ont propagée depuis les années 1890.
Mais il ne la prend vraiment plus au sérieux que ne le fait la gauche “jacobine”. Ferrero y insiste dans Le Petit Var (25 juin), si“les intérêts économiques du Nord sont diamétralement opposés à ceux du Midi ...on a même parlé de séparatisme, de fédéralisme... l’unité nationale en tout ceci n’est pas le moins du monde en jeu. Les vignerons ne sont préoccupés que de la satisfaction de leurs revendications”.
Tout au plus, dans la phase ultime du mouvement, où des conservateurs sont très actifs, la gauche les remet en place au nom de l’unité nationale. Ainsi, à Cuers (Le Petit Var, 19 juin), le républicain Dr. Fournier interpelle le vétérinaire Rastagne, réactionnaire (et félibre) : “Quand, aux applaudissements d’une galerie en immense majorité réactionnaire, vous demandez la démission de toute autorité locale, la rupture des liens qui nous unissent au pouvoir central, la grève de l’impôt, la substitution de l’anarchie à l’ordre légal, et au besoin la séparation politique des régions fédérées d’avec la mère-patrie ... vous ne faites pas de politique !”
Ce n’est donc pas dans le registre “nationalitaire” et “fédéraliste” que s’exprime l’exaspération des viticulteurs.

 Symbolique des manifestations et méridionalité.
10 à 12000 à Carnoules le 26 mai, un peu moins le 9 juin à Brignoles (où les habitants et le maire clémenciste boudent), les manifestants sont soudés dans la protestation “apolitique”. Les organisateurs n’acceptant que les drapeaux français, la présence de socialistes ou félibres n’est donc pas affirmée par leurs emblèmes.
L’expression symbolique de l’exaspération est à chercher dans la présence des femmes, et dans celle du provençal.
La présence exceptionnelle des femmes, donneuses de vie, est à la mesure du désespoir. A Carnoules, Néoules marche en tête, derrière son maire, et quatre jeunes filles portant le drapeau national endeuillé de crêpe. A Brignoles, derrière les clairons et les quatre jeunes filles porte-drapeaux viennent le conseil municipal, puis “les grands-mères, mères et fillettes de cette commune et enfin les agriculteurs de Néoules (Le Petit Var, 10 juin).
Mais cette présence procède de ce que les Néoulais ont vu à Béziers. L’appel du Comité de Néoules aux Varois demande : “comme à Béziers... que personne n’ait honte d’amener sa femme et ses enfants”(Le Petit Var, 24 mai). La présence de femmes est attestée dans d’autres délégations ; parmi les pancartes du meeting de Brignoles, Le Petit Var signale : “Rocbaron - Portée par une femme : Femmes de cœur, suivons le pas de nos vaillants époux, défendons notre vie, celle de nos enfants”. Mais les Néoulais semblent seuls à mettre collectivement en œuvre cette symbolique extra/ordinaire.

La présence du provençal est tout aussi extra/ordinaire. Non que la langue soit morte : si la francisation est assurée par l’école, le commerce du vin, la presse, le provençal reste langue du travail et de la convivialité. Mais, malgré le souhait de Mistral, la solennité de l’événement n’appèle que le français.
Aux entrées de Carnoules, les banderoles de bienvenue sont en français. Le représentant d’Argelliers cite Mistral, mais s’exprime en français, comme les autres orateurs. Beaucoup d’entre eux pourtant savaient à l’occasion, devant un auditoire rural, appuyer d’une improvisation provençale une rhétorique nécessairement française. Mais ce recours affectif au provençal ne saurait dépasser la connivence locale. Les rassemblements de Carnoules et Brignoles s’adressent au pouvoir et à l’opinion française. Parmi les orateurs, des félibres comme Balp ou Blache, des boute-en-train provençaux comme Marin, maire de Camps, n’ont donc recours qu’au français. La parole “descendante” est française.
C’est de la foule que “monte” le provençal. Non, comme on pourrait le croire, dans le cri ou le chant prolongeant l’oralité provençale des villages et de leurs “disaires”, leurs “declamaires” qui commentent plaisamment l’actualité locale et nationale... Ce registre apparaît certes lors de la dislocation des meetings, par des “refrains vigoureux dans lesquels des poètes vignerons ont fixé toutes leurs légitimes espérances”(Le Progrès républicain de Brignoles, 16 juin). Mais pendant la manifestation, c’est en français que chantent les orphéons des villages. A Brignoles la délégation de Néoules “fit impression surtout lorsqu’elle chanta devant la Mairie la Marseillaise des Viticulteurs”(Le Progrès républicain de Brignoles, 16 juin). Les Néoulais “entonnent la Marseillaise des viticulteurs, due à M.Arnaud Philémon, félibre et viticulteur aux Arcs. Des applaudissements frénétiques accueillent le refrain de cette chanson qui se termine ainsi : - Debout, viticulteurs ! Combattons les fraudeurs. Marchons ! crions : Nous avons faim et nous voulons du pain”(Le Petit Var, 10 juin 1907). Pour le félibre P.Arnaud, viticulteur et potier, et modeste auteur bilingue, seul le français est adéquat à la solennité de l’heure [23]. De nombreuses traces attestent de ce recours spontané des viticulteurs à la chanson française.
De même la grande majorité des pancartes sont en français. Un français dans lequel les délégations rivalisent de verve et d’originalité, signe que la langue est intériorisée.
Mais la presse indique que certaines sont en provençal.
A Carnoules sont signalées pour Néoules : “A forço de serra, la taïolo petto”, pour Tourves : “Creba dòu fan en boulegan la terro, jamaï ..” et un quatrain : “Ouren de pan per la poouriou, / De gran de bla per l’oouselio, / Maï, per nourri de feniantas / Laïssaren lou ben per campas”.
A Brignoles s’y ajoutent pour Montfort : “Senso ficello la booudufo poou plus vira, foou que nou dounou resoun ou la bounbardo petara”, pour Tourves : “La courejo a plus gés de traou, sian en trin de faire lei badaou”.
Le petit nombre des ces pancartes marque-t-il une “fin de règne” pour un provençal infériorisé dans la hiérarchie des langues ? On peut au contraire, en rapport à cette suprématie du français, mesurer la nouveauté : jamais la langue d’oc n’est ainsi intervenue publiquement. Enfreindre le tabou qui réserve l’expression écrite socio-politique au français procède de la même rupture symbolique que l’apparition des femmes, et c’est aussi à Béziers que les Néoulais ont pu découvrir les pancartes en langue d’oc.
La presse ne mentionne pas de pancartes en provençal pour Camps, qui défile derrière Marin et le drapeau de la coopérative, Besse, fer de lance socialiste, ou Flassans. Ni pour les comités du Sud, Cuers ou Le Beausset. Ces pancartes proviennent de localités de la région brignolaise, assez récemment acquises à la gauche, disputées au plan politique et syndical, et très actives dans le mouvement. Néoules a lancé l’action ; Tourves est un foyer mutualiste et syndical, son maire présidera en 1908, non sans réserves, le Comité départemental de la Gauche anti-clémenciste ; Montfort, bastion syndicaliste, est le fief du député Vigne, mais aussi du dirigeant syndical conservateur Fret.
Dans ces localités ouvertes à la modernité, l’apparition du provençal ne relève pas bien sûr de l’arriération. Par le provençal, que veut-on donc dire que le français ne dise pas ? A qui s’adresse-t-on ?
Leur contenu des pancartes, leur indifférence à la graphie félibréenne, ne témoignent pas d’une revendication linguistique. Exceptée Tourves, les communes où nous repérons des félibres actifs n’ont pas de pancartes provençales.
D’ailleurs les langues ne sont pas opposées, mais associées. Ainsi, la plupart des journaux citent le texte de la pancarte néoulaise à Carnoules : “A forço de serra, la taiolo petto”, Le Petit Var en donne le texte complet : “A forço de serra, la taiolo petto - 17 juin, dernier délai”. Au provençal la sagesse des nations, au français l’urgence dans l’action.
Expression de la misère, menaces, ces pancartes, plus encore qu’en français, donnent la mesure de l’exaspération, tout en la rendant, si on peut dire, acceptable, par la bonhomie immémoriale du proverbe ou du bout rimé. Elles n’abordent pas un registre idéologique, réservé au français. Ce n’est qu’avec la radicalisation du conflit que les Néoulais diront à Brignoles, et plus brutalement qu’en français : “Per nouestreis enfans, vouren dé pen ou la révolution après démen”.
Les pancartes provençales, certes minoritaires, sont sans doute un signal extrême parti de la base, que des paysans s’adressent à eux-mêmes, dans l’affirmation en dignité de leur identité sociologique et communale. Dans ces localités politiquement et syndicalement divisées, scellent-elles, au plus bas niveau idéologique mais au plus fort niveau affectif, une fragile unité villageoise ?
Signal reçu ? Après Carnoules (26 mai), ni les organisateurs, ni la presse ne font vraiment écho à cette apparition du provençal, qui amuse aussi quelque peu. Les pancartes de Brignoles (9 juin) ne sont que le prolongement de Carnoules. L’apparition du provençal n’a pas incité les dirigeants du mouvement à le brandir en arme.
Quelles sont les réactions de la presse après Carnoules ?
A gauche, Le Petit Var donne sans commentaire le texte des pancartes : insister serait peut-être heurter les normes diglossiques dominantes, conforter le pouvoir qui dénonce le séparatisme.
A droite La République précise, après avoir présenté les pancartes en français : “Enfin, d’autres sont écrites en notre belle langue provençale”. Traditionnelle sensibilité conservatrice pro-félibréenne ? Mais Le Var (30 mai) ne parle que des pancartes françaises, auxquelles il ajoute, en la francisant : “A force de serrer, la taïolo petto”. L’Eveil Dracénois, si ouvert à l’expression provençale, et plus que jamais à droite dans le soutien au mouvement, n’évoque pas les pancartes provençales de Carnoules. Mais il fait parler en provençal des paysans, évidemment hostiles à ce pouvoir radical qui les ruine, et à la politique en général [24], alors que Gal continue sa participation provençale sur un tout autre registre, celui de la joyeuse sortie champêtre, où passe cependant le malvenu écho de “L’Internationale” [25]. Par contre le journal publie “la Marseillaise des Viticulteurs” de P.Arnaud, mais sans nom d’auteur (15-6-07).
Après le meeting de Brignoles Le Petit Var et La République ne mentionnent pas de pancartes provençales, que seul évoque l’hebdomadaire local de droite Le Progrès Républicain.
La crise n’amène pas, dans les quotidiens les plus lus, ces articles en provençal qui pimentent une campagne électorale ou une polémique locale.
La langue d’oc ne pourrait intervenir en normalité sans ébranler le consensus sur le rapport peuple-pouvoir, et ses instances de médiation, administratives, professionnelles, politiques. On comprend que les organisateurs et la presse ne se risquent pas à en faire la langue du peuple, encore moins celle d’un Peuple. Seul l’activisme provençal d’un Menut s’est risqué à saluer la manifestation de Brignoles en provençal. Le souffle de la vieille “République des Paysans” traverse son texte, mais Menut ne poursuivra pas, car en radical fidèle à Clémenceau il se désolidarisera d’un mouvement qui lui apparaît de plus en plus contrôlé par la droite et les “unifiés” (socialistes).

- Reflux du mouvement et recours à l’ethnotype.
Le 9 juin à Brignoles, le Comité de Néoules est investi des pleins pouvoirs pour former un Comité départemental qui prend les mots d’ordre d’Argelliers. Alors que le Languedoc connaît une répression sanglante, la plupart des maires varois refusent de démissionner comme le leur demande le comité, et la mobilisation de la droite inquiète la gauche.
Dans cette phase d’incertitudes, puis de reflux, le recours à la “méridionalité” accompagne et suture les divergences d’appréciation.
Ainsi, les socialistes sont partagés. Beaucoup participent sans états d’âme. Certains prennent aussi leurs distances avec un mouvement qu’ils estiment trop peu révolutionnaire. Dautres au contraire refusent de se couper de Clémenceau, comme à Toulon, Escartefigue et Reymonenq. Ce n’est certes pas la “provençalité” du mouvement qui les effarouche : Escartefigue doit une partie de sa popularité à sa verve provençale. Son adjoint Reimonenq est coutumier de l’intervention en provençal dans les cercles démocratiques de la région. Tous deux mettront au service de Clémenceau leur habileté tactique, leur connaissance du monde politique varois ... et leur parole provençale.
Aussi l’hebdomadaire de la fédération socialiste Le Cri du Var est-il bien peu mobilisateur. Un exemple local et une analyse globale en témoignent. Ainsi les socialistes du Cercle des Travailleurs de Gonfaron ont participé au meeting de Carnoules, et retiennent surtout qu’on ne les a pas laissés arborer le drapeau rouge (Le Cri du Var, 2-6-07), mais ils consacrent le même jour leur chronique locale à une polémique en provençal contre la municipalité qui ne veut pas règlementer la sonnerie des cloches [26] ! Le Journal estime en éditorial (2-6-07) que ce rassemblement festif relevait plus de la solidarité avec le Languedoc que d’une vraie protestation. Les manifestants emplissaient les cafés de leur bonne humeur méridionale...“En général, ils n’avaient pas l’allure et la physionomie de gens qui souffrent” ! Le Midi ethnotypal n’est pas loin. Le 16-6-07, un éditorial indique : “La révolte du Midi prend des proportions inquiétantes pour l’état bourgeois”. Mais un article de G.Varny dit du mouvement varois : “Ça manque de souffle, ça manque de conviction, ça manque d’harmonie”. Car les partis, les cyniques, les fraudeurs dirigent et écartent les socialistes ; aux socialistes de pousser. Un autre article de Brignoles ironise sur les bourgeois qui crient : “on a faim”, sur les curés qui ont fait retarder les vêpres pour aider la manifestation.
Un article du député Allard, “Socialisme et viticulture”, remet les pendules à l’heure le 9 juin : “Le mouvement des vignerons du Midi, affamés par le jeu national du régime capitaliste, mérite, à tous les points de vue, d’attirer l’attention des socialistes”. Révolutionnaire dans ses formes, il sera socialiste dans ses perspectives quand il ne sera plus que celui des petits propriétaires et des ouvriers agricoles. Mais le Tourangeau Allard est insensible aux spécificités identitaires du Midi, d’autant qu’il vient du Parti Socialiste de France, indifférent à ces questions.
Dans le numéro suivant (16-6), alors que Reuter attend de la misère des paysans varois une “poussée vers l’idée collectiviste”, Le Cri du Var ironise à nouveau : malgré fanfares et symboles héroïques, on a défilé à Brignoles en ordre débonnaire, plaisanté les belles spectatrices. “Il est vrai que, même en face de la "crise de misère” et du bruit des "appels de révolte par la faim", l’esprit provençal se traduit toujours par quelque côté”. Ethnotype encore, dans ce regard au ras du sol.
De leur côté, les Cégétistes de Toulon n’accordent à la crise qu’une attention distraite. 4000 ouvriers du port, réunis pour leurs revendications à l’appel de leur syndicat,“adressent au prolétariat viticole en révolte leurs sentiments d’admiration ... et sont heureux de constater que le prolétaire d’hier, soldat d’aujourd’hui, sait se souvenir qu’il est fils de travailleur”(Le Petit Var, 19-6). Belle façon d’évacuer dans l’affrontement de classe la lutte des petits propriétaires, et la spécificité méridionale.
Ces mêmes travailleurs peuvent lire au même moment dans Le Petit Var des analyses bien différentes. Dans l’éditorial“Le Nord contre le Midi” (25-6), Ferrero prolonge sa critique du gouvernement par une mise en cause du racisme anti-méridional : alors que que les députés socialistes dénoncent la répression sanglante, “les radicaux affolés n’ont rien voulu entendre, ils ricanaient encore : ah ! le Midi bouge ! la farandole !... Haine d’intérêts, peur stupide du prolétariat, incompréhension du véritable état d’esprit d’une grande partie de la population méridionale. [...] L’esprit parisien consiste à ricaner de toute chose extérieure aux fortifications ... plus on s’enfonce dans la province sauvage, plus les choses et les individus paraissent ridicules aux yeux des habitants de la ville-lumière ...Le Midi est la partie de la province la plus éloignée de la capitale, il est naturellement peuplé d’êtres terriblement comiques ! D’abord il y a l’assent, ça c’est irrésistible ! Il y a aussi la cuisine à l’huile et à l’ail, de quoi mourir de rire ! Puis la Canebière, les Martigues, Six-Fours et Gonfaron, un tas d’endroits rigolos vaguement déterminés, entre Bordeaux, Toulouse et Nice, là-bas dans le Midi, qui sont merveilleusement risibles ! Sont-ils amusants, ces sacrés Méridionaux ! Le soleil, les cigales, le tu-tu-pan-pan, et Tartarin, et Numa Roumestan ! Leurs révolutions sont des révolutions d’opéra-comique ! Puisque je ne vends pas mon vin, je vais mettre le feu à la préfecture, c’est toujours ça, Té ! Les Méridionaux demandent quelque chose, on s’esclaffe, on ne les écoute pas”.
Fils d’une Bretonne et d’un Italien, ce méridional sait ce qu’est l’imbécile xénophobie. Au nom de la provençalité et de la francitude, depuis 25 ans à droite comme à gauche on l’a traité d’étranger dans les campagnes électorales. Au delà des exubérances "cigalières” des Méridionaux de Paris, ses séjours parisiens de député lui ont fait mesurer la péjoration du Midi. Ferrero, qui vient du Parti Socialiste Français, y a apprécié d’autant plus les positions de Jaurès sur la question méridionale, que le problème est évacué dans le Var, dans l’affirmation syndicale "prolétarienne", dans la vision de classe du guesdiste Allard, dans le pragmatisme indifférent de Vigne. Sentiment ethnique de dignité, la “méridionalité” de Ferrero lui permet d’effacer ses déceptions varoises, et ses indignations parisiennes. Quel écho pouvait-elle avoir parmi ses lecteurs ?

Les retombées de la crise sont importantes au plan des mentalités, au plan politique, au plan félibréen.
Comment le petit monde félibréen ne tiendrait-il pas compte d’un événement qui lui paraît justifier ses analyses ? Dès juillet, la presse annonce pour septembre le “Roumeiragé de la Freirié prouvençalo, fédération des escolo felibrenco et autres associations qui forme une solidarité nouvelle pour la délivrance de l’âme de la race”(Le Progrès républicain de Brignoles, 21-7). Le 1-9, la Freirié se réunit à Toulon sous l’égide de l’Escolo de la Targo. A première vue, rien de bien différent par rapport aux “felibrejado” habituelles : on pose une plaque commémorant le siège de 1707, puis “taulejado aux Sablettes, au bord de la mar nouastro”. A noter que le maire Escartefigue salue les félibres en provençal, et qu’un peu plus tard la mairie crée des bibliothèques populaires de quartier et les pourvoit de 200 volumes de la renaissance provençale. Mais la réunion a vu l’affirmation des thèses du capoulié Devoluy. Thèses que Devoluy réaffirme à Toulon en décembre [27] : plus que jamais les écoles félibréennes sont les forces vives de l’affirmation nationalitaire. Le salut social ne peut venir des luttes politiques. Le Félibrige enseigne le sens profond des choses de la race, du foyer, du terroir, il réveille la fierté de notre langue, de nos usages, de notre histoire, du travail dans leur cadre naturel. Par là il montre que les remèdes sociaux viendront de la reconstitution des cellules du corps social : les hommes, les familles, les régions, et non de l’engagement politique.
La doctrine de Devoluy enthousiasme Esclangon et Fontan.
Elle ne bouleverse sans doute guère Ginouvès, trésorier de la Targo, qui publie fin 1907 ses Toulounenco [28] dont l’en-tête dit : “Tout ço que diéu / Es que per rire”. Il se veut anti-politique (“La poulitico encuei ! ... vous diéu qu’es que de merdo !”), mais ridiculise les socialistes : ainsi du soldat solidaire des grévistes, sur lesquels il ne tirera jamais car ... il est musicien. En prime salut aux Boërs et au drapeau français.
“Né à Toulon, j’ai toujours aimé parler la langue de mes aïeux, mais ne l’ayant jamais étudiée à fond, je ne l’ai toujours parlée qu’imparfaitement. C’est pour cela que je prie les connaisseurs qui seront appelés à lire mon recueil de ne pas trop m’en vouloir s’ils y trouvent quelquefois des expressions qui ne sont pas très provençales”. Ginouvès a conscience de ses limites, d’autant que le jeune Fontan affiche à la Targo un purisme linguistique qui ne plaît pas toujours aux félibres d’origine populaire. Il reste que l’ouvrage sera très répandu : plusieurs de ses pièces tomberont dans l’anonymat de la répétition populaire, pour deux ou trois générations. Reflet d’une certaine identité “varoise”, il en sera aussi le perpétuateur.

L’événement a aussi relancé de façon indirecte la place “en normalité” du provençal dans une partie de la presse.
Dans L’Eveil Dracénois, en juin, Jan lou Mut (Pélissier) commence sa série “Quauquei tipe”, sur des “personnages” de la cité, où il reprend et prolonge ce qu’il avait entrepris dans La Sartan.. Gal donne des chroniques de Seillans, il a des émules à Lorgues [29]. Tentatives intéressantes de chronique locale provençale “en normalité”. Le journal devient ainsi d’un certaine façon une référence pour les félibres varois. Mais une référence marquée à droite dans une Dracénie acquise à la gauche.
La région brignolaise connaît une percée de l’expression publique en provençal. En nov. 1907 naît Le Petit Brignolais, journal républicain socialiste, (administrateur, Victor Revest, de Rougiers : cf. 1885, et la tradition républicaine des Revest). Il rayonne sur tout le pays brignolais et au delà. Sa naissance est directement liée à la secousse de la crise viticole. Le journal vise le public rural, il défend les positions clémencistes contre les socialistes.
Richier y fait son grand retour, avec une chronique régulière (vers et surtout prose), la plupart du temps apolitique et distrayante. Ainsi dès le n°4, son texte plaisant à propos de la crise viticole ! [30]. Mais il ne rate pas l’occasion d’attaquer les socialistes, même dans la galéjade [31]. D’autres articles en provençal sont des coups de griffe politiques.
Cette parution s’inscrit dans une efficace stratégie clémenciste. La crise a fait éclater le Bloc de Gauche varois. Les Clémencistes rallient des hommes de droite et des socialistes, comme Reymonenq. Il faut préparer les prochaines élections municipales et sénatoriales. Campagne difficile, que la plébéien Reymonenq, ouvrier de l’arsenal et fils de paysan de La Roquebrussanne, mène en provençal. Parole “descendante” affective et efficace. “La question était de prouver que je pouvais tenir tête en effet, car il arrivait à mes co-listiers de ne pouvoir placer un mot dans le tumulte. Je prenais alors la parole en parlant provençal, et comme j’avais une forte voix j’étais écouté avec surprise car les électeurs n’étaient pas habitués à entendre la langue de Mistral et dans cette langue je disais tout ce que mes amis n’avaient pu dire en français. Les électeurs disaient “aquéou es deï nostre parlo coumo nautré” et c’est ainsi que la campagne fut menée avec succès” [32].
Pour la petite histoire signalons que Reymonenq combat dans son canton de La Roquebrussanne l’ex-conseiller général, qui a démissionné en 1907 à l’appel du comité de Néoules, le docteur Trotobas. Nous avons rencontré Trotobas en 1864, jeune étudiant saluant les félibres.

Le socialiste Cri du Var ne répond pas sur ce registre provençal. Il se borne à publier des vers plaisants. “Pecoulivo” (1-9-07) donne des vers peu respectueux de la religion et quelque peu égrillards, et récidive (10-11-07) avec “Lou capelan e sa bono”. Le journal socialiste demeure incapable d’analyser la situation linguistique et d’utiliser le biliguisme populaire. Bonnet, conseiller général socialiste d’Aups, a demandé que soit augmentée la subvention départementale pour la statue de Senès car La Sinse est une gloire pour Solliès, Toulon, et le Var. La majorité ne l’a pas suivi. Ainsi, conclut-t-il, “un de ces élus socialistes que les bourgeois traitent de béotiens ennemis de toutes les manifestations intellectuelles et de toutes les préoccupations artistiques” a fait la preuve contre les élus anti-socialistes, de ce que sont vraiment les socialistes. Mais Bonnet ne dit rien du choix de langue de La Sinse. De même l’éditorial du député Allard en faveur de la décentralisation (11-11-07) ignore la question linguistique. Les socialistes ne semblent pas à même d’analyser le phénomène provençaliste. Ils considèrent sympathiquement la provençalité folklorisante mise en avant par Pelissier [33], dont ils connaissent pourtant les idées de droite, comme celle que propose en français J.Aicard [34]. Mais ils la rangent dans les registres du divertissement.

Dans les premiers mois de 1908, où l’on prépare les élections municipales de mai, la comparaison de trois journaux politiques est très révélatrice des statuts, réels ou potentiels, de la langue populaire.
En souhaits de bonne année, L’Eveil Dracénois défend noblement l’idiome natal, “la lengo dou brès” [35]. Jan lou mut lance “Lei galejado de Pascau” (7-2-08) [36].
Dans Le Petit Brignolais, chaque semaine, Richier égrène familièrement des souvenirs et passe en revue les localités du pays. Menut donne son poème en l’honneur de la scolarisation des filles par l’école laïque et autres saluts “nobles”. Aucun des deux félibres ne présente de défense de la langue : Menut, qui signe “félibre” et conseiller d’arrondissement, est dans la contradiction majeure des provençalistes laïques confrontés à la francisation par l’école. Richier et Menut qui cohabitent sur les mêmes registres, familier et noble, commencent à avoir des émules, mais ceci semble limité à des hommes de leur génération [37]. Le journal reprend même des textes de Choi doou Four, de Saint-Zacharie, mort en 1881.
Il donne un écho sympathique aux tentatives provençalistes de réanimation des traditions carnavalesques [38].
Mais il ne mène pas la campagne des municipales en provençal. Menut y rappelle seulement son militantisme républicain des temps du risque : il a fondé un cercle démocratique brisé par Mac Mahon. Tout au plus Richier ressort une ancienne chanson [39]. C’est en français que le journal répond (4-4-08) à un socialiste de La Verdière qui “tantôt en français, tantôt en patois” donne dans Le Cri du Var “de grossiers pamphlets contre le conseil municipal ou le maire” [40]. Le provençal honoré par le journal devient du patois quand il est utilisé par l’adversaire !
En fait le socialiste Cri du Var n’a pratiquement pas utilisé le provençal dans la campagne électorale, et s’en est tenu à quelques échos satiriques de la vie locale, antimunicipaux et anticléricaux [41], puisà un essai de poésie naturaliste, “L’Estama” [42].
Revendication linguistique et connivence locale dans le journal de droite, connivence locale mais aussi usage “noble” en normalité citoyenne dans le journal radical clémenciste : l’idiome natal est bien présent, et son écriture vise le public populaire et petit bourgeois du Var rural, campagnes et petites villes. Dans les deux cas, cette écriture est souvent couverte, comme il est d’usage, par l’anonymat du pseudonyme, mais on rencontre aussi la signature d’intervenants fiers de leur écriture provençale. Par contre, cette présence est limitée et hésitante dans le journal socialiste. Le provençal n’est pas vraiment considéré comme arme du peuple.
Tout autre est au même moment le choix offensif de l’écriture provençale du Petit Var. Le journal de Ferrero a clairement rompu avec le clémencisme. Il patronne au plan varois le bloc de la gauche anti-clémenciste, et, au plan toulonnais, condamne le passage au clémencisme du maire socialiste Escartefigue et d’une partie de ses conseillers, dont Reymonenq. Mais il n’utilise pas contre le maire l’arme de l’ironie provençale, que la droite manie sans retenue [43].
Le choix de langue du grand journal de la démocratie varoise est différent.
En riposte au congrès clémenciste de Carnoules est convoqué au Luc, le dimanche 23 février, un rassemblement de la gauche anti-clémenciste, dans un faisceau de symboles : Le Luc est un lieu habituel des congrès électoraux de la démocratie avancée, il a été au cœur de l’insurrection de 1851, la date est à un jour près l’anniversaire de la Seconde République (24-2-48) que les Cercles célèbrent avec ferveur. On fait lancer l’appel par trois “organisations politiques d’avant-garde du Var, fidèles à ses traditions véritablement démocratiques”, le Cercle des Travailleurs du Luc, le Cercle du 24 Février du Beausset, l’Union Républicaine et Socialiste de Besse, trois cercles qui ne sont pas affiliés à un parti, mais sont “bien connus de la démocratie varoise pour la part qu’ils ont prise dans les luttes et la victoire du parti avancé contre la réaction”(Le Petit Var, 5-1). L’appel est signé par 400 paysans des trois cercles.
Maître d’œuvre de la préparation, Le Petit Var publie alors en première page (28-1) un appel du Beausset : “Quatre paysans du cercle du 24 février du Beausset nous adressent leurs réflexions sur les événements du jour exprimés dans cette savoureuse et expressive langue qu’est la langue provençale. Nous nous faisons un plaisir de les insérer”. Le cercle est alors un haut-lieu du radicalisme avancé, il s’oppose à une forte droite locale. Ce premier article sera suivi de trois autres [44].
L’initiative est peut-être spontanée. Mais le journal la met en valeur à la Une, où ces articles frappent par leur longueur, et par leur ton. Leur registre n’est pas celui du coup de patte humoristique, en supposée parole paysanne. Le style est simple, imagé, mais sans populisme, l’argumentation posée. Affirmation du rôle des paysans dans la consolidation de la République, dénonciation de Clémenceau, qui a trahi ses électeurs, nécessité de l’organisation syndicale paysanne, union avec les ouvriers, les commerçants et tous ceux qui gagnent leur vie en travaillant, défense (un peu embarrassée) des ouvriers de l’arsenal, et surtout nécessaire contrôle des élus : que le peuple soit le maître, et non ceux qu’il nomme pour le représenter. En écho direct au rôle des femmes dans le mouvement de 1907, on exige leur droit au vote.
Quel sens donner à ce recours à la langue du peuple ? Indifférents aux normes mistraliennes, ces articles ne contiennent ni revendication de langue, ni discours sur la langue. “Espliquaraï en quaouqueïs articles dins nouastro lenguo”. Notre langue, la langue des paysans.
Ils utilisent le registre argumentatif, normalement réservé au français. Certes, à l’occasion d’une campagne électorale, d’une polémique, des billets en provençal ont pu accèder à ce registre, mais sous le couvert du pseudonyme, en fausse délégation de parole populaire. Or ici la série est signée.“Giraou” est bien Giraud, viticulteur, dont la plume française suit dans le journal la préparation de la manifestation (le cercle du Beausset est chargé de l’enregistrement des adhésions à l’appel). “Le Citoyen Giraud, membre du Cercle du 24-Février” à plusieurs reprise (16-1, 24-1), fait le bilan des adhésions reçues par le cercle.
Le choix de langue est ainsi dégagé de l’habituel : “je dis cela en provençal parce que je pratique mal le français”. Il ne s’agit plus d’un journaliste qui veut “faire peuple” pour mieux toucher. Pour la première fois dans l’expression provençale une parole “ascendante” (le “peuple” parle) est substituée à une parole “descendante” (on parle au “peuple”). Parole vraie qui “horizontalement” va par le journal toucher l’ensemble des organisations de base.
Ce recours au provençal renforce l’exigence démocratique qui est au cœur de la manifestation projetée.
Il n’a rien à voir avec la provençalité de distraction qu’au même moment Le Petit Var (16-2) présente aussi en première page. “Lei Toulounenco. Sous ce titre, le bon félibre de l’Escolo de la Targo, P.A.Ginouvès, vient de publier à la librairie Laigre, un charmant petit recueil de galéjades, de monologues, de sonnets, de pièces en vers et de chansons en langue provençale. “Tout ço que dieu, es qué per riré” dit l’auteur ... En effet”. Gagné par “la bonhommie et la bonne humeur du gai félibre” le journal invite donc à lire Ginouvès.
Le provençal des pancartes de 1907 était un indicateur apolitique de l’exaspération populaire. Après la “trahison de Clémenceau”, le provençal des articles affirme une autonomie d’analyse et de décision de la “base”, un autre rapport aux dirigeants. Le Cri du Var (5-1) se félicitait que l’appel au rassemblement du Luc soit lancé “par de bons militants” et non par des élus. Les Beaussetans sont allés jusqu’au bout en le lançant aussi en provençal. Choix d’autant plus intéressant qu’il ne vient pas de la zone où le mouvement de 1907 s’est déclenché, et dont les délégations brandissaient des pancartes provençales, mais d’une localité dont les délégations à Carnoules et à Brignoles ne portaient pas de pancartes en provençal.
L’initiative avait-elle pour but la seule communication efficace ? s’agissait-il aussi de marquer symboliquement l’adhésion de la démocratie villageoise au rassemblement ?
Comme elle ne précède que de quelques jours le rassemblement, il est difficile d’en apprécier les échos. Dans la foulée des articles du Beausset, une lettre en provençal, en provenance de Cuers, est publiée [45], d’autres sont mentionnées. Les billets humoristiques venant de Brignoles n’utilisent pas le provençal dans la même optique [46]. Il n’y a pas de réponses d’agriculteurs.
La lettre de Cuers est signée Bertrand père. Dans son compte rendu de la manifestation du Luc, Le Petit Var évoque le père Bertrand, ancien adjoint au maire de Cuers, qui arbore son insigne des Lanterniers anti-religieux et se sent rajeuni de vingt ans. Cet ouvrier cordonnier fut de ceux qui, au Cercle de l’Avenir, en 1879, avaient accueilli Blanqui, de ceux qui avaient suscité les premières candidatures socialistes varoises. Son recours tardif au provençal est profondément symbolique.
Les lettres évoquées viennent de la zone de Saint-Tropez, qui fournit dans la campagne électorale de 1893 quelques belles plumes provençales, et qui nourrit les chroniques du Cri du Var.
On le voit, l’initiative hors-normes du Beausset a quelque écho auprès de personnalités atypiques, elle n’amène pas les Cercles et associations, dont les appels à la manifestation emplissent Le Petit Var, à utiliser le provençal. Un lecteur de Rougiers tient même à imposer son mauvais français [47].
Le journal ne poursuivra pas une publication provençale après le meeting du Luc. Etait-elle trop dérangeante au regard des normes diglossiques ?
Le meeting du 23 février réunit 3 à 6000 personnes, chiffre important pour ce Var où Clémenceau a tant d’obligés. De nombreux élus sont présents, dont certains provençalistes, mais Menut a choisi le camp clémenciste. Marin, de Camps, est là. Le Luc prolonge la symbolique de 1907, mais en la modifiant profondément : les orateurs parlent devant une mer de drapeaux rouges, dont un porté par deux jeunes filles de Besse ; les femmes sont présentes, mais pas dans la séparation des sexes comme en 1907. La référence à 1851 est cette fois importante, Le Cri du Var a d’ailleurs dans la préparation du meeting publié l’ouvrage de Blache, L’Insurrection de 1851, paru en 1869. Mais l’usage du provençal n’est pas signalé dans la manifestation. L’initiative du Beausset semble comme en suspens ...

L’inscription de Camps la prolonge-t-elle ? Le 12-7-08, la cave-coopérative, agrandie, est inaugurée. De nombreux élus sont là, mais, selon la presse, la gêne règne entre clémencistes et anti-clémencistes, d’autant que Marin, réaliste, ne rompt pas les ponts avec Clémenceau.
Le clémenciste (et provençalisant) Petit Brignolais salue son entreprise.
La façade de la coopérative portait en 1907 la devise “Union-Solidarité ”. Dorénavant va s’y ajouter un cadran solaire, accompagné selon l’usage, d’une inscription. Mais cette inscription est provençale : “Passant, aquèou cadran / Marco l’aoubo nouvèlo / Reveille ti paysan / E douarbe la parpèlo”[48].
Là encore, cette inscription en langue d’oc sur un édifice “public” est une nouveauté : tournées vers le passé, les plaques apposées par Félibres et Cigaliers en hommage aux Provençaux célèbres ont un autre caractère : elles défendent la Provence et sa langue. Indifférente aux normes félibréennes, sans revendication de langue, l’inscription de Camps est tournée vers l’avenir, elle accompagne une initiative inscrite dans la modernité technique et idéologique. Elle n’est pas sur cette façade opposée au français, mais complémentaire, dans un partage des langues où le provençal est sur le versant de l’affectif et le français sur celui de l’idéologique.
Insistons sur l’importance de l’écriture du provençal. Il n’est pas inhabituel d’entendre un discours en provençal dans ce type d’inauguration : ainsi par exemple le discours de l’industriel Raynaud à Carcès, qui enrobe de provençal plaisant sa philosophie conservatrice [49]. Mais les paroles s’envolent ... L’inscription de Camps demeure.
La tradition locale l’attribue au maire Marin, président de la coopérative. L’inscription qui parachève l’œuvre est donc à recevoir, à travers la personnalité complexe de Marin, dans le registre du symbolique.
La coopérative jouxte le cercle “rouge” de l’Avenir, mais elle doit être à tous les viticulteurs. 54 membres en 1906, 65 en 1907, 106 en 1908, soit la grande majorité des petits propriétaires (qui dans ce village de chapeliers ne sont pas tous paysans). En 1908 Marin la dit formée de toutes les nuances de l’opinion, mais surtout de républicains [50]. Le provençal veut sceller l’unanimité villageoise, fruit d’une “œuvre de socialisme pratique qui par sa parfaite organisation est unique en France” [51]. Il est associé, avec la coopération, à une rupture importante, et positive, dans les mentalités.
Ces clivages que l’inscription suture traversent aussi Marin. Syndicaliste de gauche, il fait aussi adhérer sa coopérative au syndicat conservateur, il appelle au rassemblement anti-clémenciste de 1908, mais Le Petit Var attaquera ses faiblesses clémencistes.
Au delà des Campiens, c’est au monde paysan que l’inscription s’adresse dans sa langue. Archaïque au regard de l’idéologie diglossique dominante, le recours à la langue d’oc est pour Marin ancrage dans la modernité : l’abandon du provençal, la dépossession culturelle, sont ressentis comme des handicaps dans la prise de responsabilité sociale concrète.
Mais en soudant le monde rural le provençal en marque aussi la différence, voire l’isolement. Sans doute est-ce pour cela que dans les localités de la région de Brignoles les coopératives qui naissent nombreuses à partir de 1908 (Besse, Montfort, Néoules, etc) n’y recourent pas. C’est par le français seul que passe ici l’intégration à la modernité.

Ainsi, de façon complexe et diversifiée, la crise de 1907 aura, en modifiant fugitivement le partage hiérarchisé des langues, mis en évidence les possibilités d’un rôle social et politique de “la langue abandonnée au peuple”, dans la mesure où elle permettait, mieux que le français ou différemment, l’expression d’une conscience rurale qui ne coïncide pas exactement avec l’expression qu’en donnent ses organisations professionnelles et politiques .

Après la secousse.

Comme après chaque grande secousse politico-sociale où le provençal a pu accompagner l’événement, on revient doucement vers la “normalité”.

1908 - Les résultats des municipales de 1908 ont satisfait les clémencistes.
Le Petit Brignolais se félicite de “l’échec des Unifiés” (16-5-08). A Rougiers la liste de concentration républicaine de son administrateur, V.Revest, obtient 108 voix contre 24. Délivré de l’urgence politique, le journal s’en tient à une expression provençale diversifiée : Menut poétise, salue les personnalités, Richier parle du bon vieux temps et du pays, en saluant au passage le maire de Besse N.Blache, Courchet de Gonfaron plaisante sans oublier le vieil engagement républicain [52], dans une longue série Portal s’amuse de la vie à Flassans [53]. Le revenant Pons Jourdan écrit de Marseille.
À l’automne 1908, Clémenceau passe à Brignoles, salué par Menut, qui lit au banquet un texte provençal, et par Richier [54]. En janvier 1909, Menut salue Reymonenq, élu sénateur [55].
En 1908-1909, aidé par “l’entrisme” de Richier, de Menut, et de correspondants plutôt âgés, Le Petit Brignolais a donc fait une utilisation importante de la langue pour retenir le lecteur. Mais les registres d’argumentation ne sont pas tenus, et les élus et notables n’interviennent qu’en français, alors qu’on salue souvent leur parole provençale [56]. La place du provençal diminue et, pour bien d’autres raisons évidemment, le journal cesse de paraître le 5-3-10.

De son côté, le socialiste Le Cri du Var se laisse aller à quelques piques provençales (Saint-Tropez, Cotignac, Cuers) après les municipales de 1908 [57]. La place du provençal est ensuite peu importante. Elle tient surtout aux envois de Saint-Tropez (chanson anti-clémenciste, polémique municipale) [58]. On s’excuse presque de s’exprimer en provençal [59]. Significativement en 1909 les portraits dracénois du Cri du Var passent au français.

A droite, après la défaite aux municipales de 1908 de son candidat, le négociant J.Gubert, L’Eveil Dracénois ralentit sérieusement ses chroniques provençales. Seul Jan lou Mut assure une présence régulière en 1908 et 1909.
Par contre la presse catholique, très marquée à droite, témoigne d’une sensibilité provençaliste exacerbée, unie à la défense de la religion [60] et à un extraordinaire moralisme conservateur, avec les abondantes séries anti-républicaines et anti-modernistes du “Bastidan” [61], qui dans La Croix du Littoral et La Jeune Provence oppose la saine et pieuse vie campagnarde à la ville corrompue, mais qui dénonce aussi les rouges de village. Ces journaux publient souvent des poèmes, des noëls en provençal. Ils ont la collaboration de Gal, de l’Escolo dóu Dragoun, qui, entorse à la graphie du maître, signe “Lou Rigaou (de la Frèiriè Prouvençalo)” : il présente en français les activités félibréennes.
Ce provençalisme est très socialisé. Cette presse soutient les tournées varoises du théâtre marseillais Foucart : avec sa crêche pastorale marseillaise, Foucard veut faire retourner la pastorale à la vraie tradition chrétienne [62]. La Jeune Provence, fin décembre 1910, insiste sur le succès des pastorales, dont celle donnée à Saint Jean du Var par le patronage St Cyprien avec “Maunier le félibre bien connu” (Maunier, de la Targo, collabore en provençal à La République du Var).

Début 1909, on vote dans la 2ème circonscription de Toulon pour remplacer le député L. Martin, élu Sénateur. La gauche est menacée par la trahison du maire de Toulon Escartefigue, et elle perd ce siège. Dans cette campagne difficile, Le Petit Var n’éprouve pas le besoin de recourir au provençal pour toucher les électeurs ruraux de la périphérie toulonnaise. Le provençal n’apparaît qu’en écho de la parole populaire, en invective fugitive [63]. Il faut attendre le jour du second tour pour trouver un texte d’argumentation en provençal [64].

Après la secousse de 1907-08, le provençal a donc à nouveau été moins pris en compte, voire délaissé, dans la presse politique.

Qu’en a-t-il été de l’activité des provençalistes ?
Depuis leurs foyers de Toulon, Draguignan, voire Marseille, ils essaient de populariser la Cause dans le Var rural.
En 1908 la Targo organise des félibréjades à Cuers, avec réception officielle, au Broussan, avec accueil des bastidans et du prieur, à Saint-Mandrier (où Spariat est désormais curé).
Le Dracénois Pélissier anime les fêtes locales. On peut juger de l’effet ambigu de cette greffe par cet écho du Petit Brignolais (6-6-08), à propos d’une fête à Sillans, où on a invité “le groupe gracieux lei Jardiniero”. “Les félibres ne pouvaient manquer de venir rehausser l’éclat de cette belle manifestation, et les amateurs de choses provençales pourront s’en donner à cœur joie en compagnie des capouliés du Félibrige venus de tous les coins de la Provence. Le poète Pélissier, de l’Escolo dou Dragoun, est chargé de cette partie du programme”.
Les socialistes du Cri du Var ont la même vision sympathique. Cependant que la presse catholique, très marquée à droite, ouvre largement ses colonnes aux félibres dracénois.
Les Marseillais du groupe Prouvenço visitent Saint-Zacharie, donnent aubade à la maison de Choi doou Four, poète boulanger disparu en 1881. Richier lit un sonnet en son honneur.
A Toulon, en 1908, forte d’une cinquantaine de membres, La Targo inaugure son fougau-musée, accueille des conférenciers félibréens. Elle salue la parution de Sous le calèn, de R.Andrieu, nouvelles du terroir en français mêlé de provençal, Fontan a de plus hautes ambitions et prépare un Flourilege prouvençau [65]. C’est dans un registre populaire traditionnel que le tambourinaire Lacroix donne une pièce de théâtre : à noter dans cette pièce au canevas traditionnel (un père, Calaman, ancien de l’Arsenal, qui veut marier sa fille à un quinquagénaire fortuné, mais le jeune pêcheur amoureux l’emportera) l’insistance à présenter un félibrige populaire. [66].
La grande affaire est la Sainte Estelle (6,7,8-6-08) : on se réunit à la mairie, on banquète sans excès, on inaugure à la poissonnerie le buste de la Sinse. Les poissonnières, un peu surprises par la rhétorique félibréenne des discours, font par contre un triomphe au propos provençal du maire. On donne Un pin fa un pin de Peise et Sénès au théâtre Foucard, Fontan lit sa fière “Rampelado dei Jouvènt”, et surtout le capoulié Devoluy prononce un important discours sur le sentiment national méridional, à la lumière des événements de 1907.
Le contraste est grand entre l’estrambord félibréen et la réalité. Le Petit Var salue Mistral pour son jubilé de Mistral aux arènes d’Arles (mai-juin 1906) mais sans avancer une vraie réflexion sur la renaissance provençale. Pour le journal, le grand poète demeure J.Aicard, dont on connaît les réticences devant l’écriture du provençal [67].

L’échéance électorale de 1910 va pour un temps relancer l’usage politique du provençal dans la presse de droite, La Croix du Var, La Croix du Littoral qui s’adresse aux ouvriers [68], La République du Var. L’Eveil dracénois, qui continue à publier des chroniques de Jan lou Mut, soutient Gubert, “candidat républicain libéral anticollectiviste”, auquel Tisté de la Clapo apporte une caution populaire (bugadièros, travailleurs) [69] en soulignant que Gubert parle provençal. Un plus pour le Dracénois face aux “étrangers”. L’Eveil Dracénois (6-5-10) dénonce dans un article en faveur de Gubert “cette horde d’étrangers venus de Tours (Allard), de Rouen ou de Montpellier (Fourment), pour implanter dans notre beau pays le collectivisme allemand”. Qu’ils retournent chez eux, “le Var appartient aux Varois”.
Mais pas de provençal dans La Démocratie rurale, radical-socialiste, anti-collectiviste, qui depuis La Roquebrussanne présente aux ruraux de l’arrondissement de Brignoles la candidature de Latière, secrétaire général du syndicat national de l’oléiculture.
Le cas de La République du Var est intéressant. Voilà un journal ouvert au provençal, avec une plaisante chronique dominicale de “Maunier François, de l’Escolo de la Targo”, par ailleurs actif dans les milieux religieux. La République soutient sur les deux circonscriptions toulonnaises les candidats de droite et ouvre largement ses colonnes à Abel, candidat “radical” bien peu à gauche. Abel fait campagne sur le thème du Var aux Varois. Ainsi au Pont du Las : “En terminant, le citoyen Abel félicite les électeurs d’avoir compris qu’ils ne pourraient jamais être aussi bien représentés que par un Toulonnais, et de rester ainsi fidèles à la vieille devise provençale : Qu si lèvo de Toulon, si lèvo de la résoun”. (La République, 2-4-10). Abel ne cesse de répéter : “les Toulonnais de naissance ou d’adoption, conscients de leurs véritables intérêts, feront sortir victorieux de l’urne électorale le nom d’un Toulonnais”. Il se prévaut même de sa connaissance du provençal : “Le citoyen Abel remercie les habitants du Revest de leur bienveillante attention. Comme eux, fils de la terre provençale, il en parle la langue ; les plus humbles ne seront jamais gênés pour s’adresser à lui” (La République, 5-4-10). Mais il n’utilise pas le provençal à l’écrit.
Abel sera élu, avant d’aller à son tour jouer les “exotiques” comme gouverneur de Algérie.
DansLe Cri du Var le provençal n’est présent que dans la chronique de Saint Tropez, toujours en chanson plaisante et satirique. La campagne électorale renforce ce registre. Du Luc à Fayence [70], ces textes caustiques viennent d’une base provençale qui peut même utiliser le titre de félibre. Après le scrutin, et les chansons de victoire [71], le provençal n’apparaît plus qu’en incidentes.
Dans la campagne du Petit Var contre les “traitres” clémencistes, y compris désormais Marin de Camps, le provençal n’apparaît qu’en exclamations populaires [72]. Henseling y commence la publication des Cahiers de Letuaire, où le provençal apparaît souvent, en bien patrimonial révolu.
Certes, le provençal est toujours présent dans la sociabilité populaire. A Tourves, il est chanté avec L.Giraud, avec Menut qui accompagne la cavalcade de ses refrains prônant la fraternité, la paix ... et le provençal. A La Seyne, on le retrouve dans une revue en français où, paradoxalement, et donc plaisamment, c’est la toute moderne aviatrice qui est seule à chanter en provençal [73].

C’est en 1910 que N.Blache, félibre mais romancier français, commence à écrire sa Bataio de Pamparigousto, qui paraîtra en 1914, il y salue le pays et la langue qu’il aime, Mistral et l’autonomie communale, les paysans varois qu’il connaît bien et qu’il aime, mais il risque aussi de conforter par quelques joyeusetés ethnotypées les visions consacrées du Midi [74].
Ce passage à la langue d’un homme qui a consacré sa vie d’écrivain à l’écriture française marque-t-elle une victoire du provençal ?
Ce n’est pas l’avis du jeune Fontan, pour qui la partie semble perdue. Il écrit dès 1910 des vers d’un nationalisme désespéré, qu’il ne publie pas [75]. Son rêve est celui d’une galère de provençaux, aidée par le peuple, trahie par les bourgeois, qui guerroie contre les maîtres du Nord. Il ajoute prudemment que l’action se passe au 17e siècle. Ce nationalisme de compensation s’accompagne publiquement d’une grande lucidité, que ces quelques lignes de 1912 peuvent résumer :“Le Félibrige - De tous les courants d’idée qui sollicitent l’attention, s’il en est un encore mal connu, sur lequel le public, le public méridional surtout, est peu et mal renseigné, c’est assurément le Félibrige. Il est admissible sans doute que la foule, souvent difficile à pénétrer, lente à s’émouvoir, ne soit point encore instruite de ce que sont et de ce que veulent les Félibres, mais on peut s’étonner que l’ensemble de la bourgeoisie, dite intelligente et cultivée, demeure ignorant d’un mouvement qui, par son seul côté littéraire au moins, devrait l’intéresser avant tout autre, puisque se produisant et se perpétuant au milieu d’elle.
Après soixante ans, ou presque, d’existence, on peut dire que le Félibrige est vraiment inconnu de tous ceux qui ne participent point à son œuvre. Hors des quelques milliers d’hommes qui composent son effectif, il serait impossible d’obtenir une définition, même très vague, d’un phénomène social dont on peut attendre les conséquences les plus importantes pour la Patrie française. Et nous sommes entourés d’ennemis ou d’indifférents souvent hostiles.
Pierre Fontan” (Les Chroniques de Provence, n°2, 1912).

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