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Presse varoise 1859-1810 : 1894-1904

mercredi 13 mai 2020, par René MERLE

René Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910. S.E.H.T.D 1996, 416 p.

1894-1904

Les chiffres entre crochets [ ] renvoient aux textes consultables dans Presse varoise - textes 1894-1904

1894-1897
Passée la crise électorale, l’usage politique du provençal disparaît.
Le Petit Dracénois, anti-dreyfusard, est tout français. A droite, La République du Var, née à Toulon le 13-12-94, assure avec le radical Petit Var un face à face dont le provençal semble absent.
Pas de provençal littéraire non plus. Dans Le Petit Var, Senès tient chronique provençale ... en français (“Veillées”, “Provence et Provençaux”, etc.), le provençal n’apparaît qu’en filigrane (expressions, proverbes). Malgré son titre, La Vie Provençale, supplément littéraire du Petit Var, ignore le provençal en 94, et s’en tient à un conte en 95.
C’est seulement dans la presse provençaliste que les Varois liront du provençal.
Les Echos de Tamaris à Monaco disparaissent (15-3-94). C’est la fin d’un Félibrige littéraire, mondain, décentralisateur mais coupé de la réalité locale et populaire.
L’Aiòli de Mistral a de hautes ambitions nationalitaires et littéraires. Mais sa diffusion dans le Var est confidentielle. Son impact est réel, mais limité.
Il fait une modeste place aux auteurs félibres varois connus, “fils du peuple” (Chauvier, de Bargemon, Richier, un temps archiviste municipal à Cannes, Pelabon, de Toulon), qui publient par ailleurs [1]. Il encourage leurs émules (le vigneron Menut, de Tourves). Il patronne les débuts de jeunes intervenants éduqués (le Toulonnais F.Revest, Spariat, curé à Pourcieux en 94).
Derrière le dédain de L’Aiòli pour la politique diviseuse pointe l’anti-parlementarisme : ainsi dans une chanson de Fayence [2]. La publication de ce texte est d’autant plus remarquable que le journal ne s’ouvre pas ordinairement aux textes “populaires” d’actualité.
L’apolitisme félibréen rassemble des conservateurs (Spariat), des républicains modérés (Richier), ou avancés (Menut). La question sociale ? L’Aiòli la solutionne dans la fraternité provençale ; dans des vers au félibre socialiste Cl.Hugues Chauvier s’en remet à Dieu et la Nature qui satisfairont les besoins humains.
La Sartan est un peu l’anti-Aiòli. Bien diffusé, le populaire et plaisant hebdomadaire marseillais refuse les normes félibréennes. Il traite avant tout de l’actualité, sans pour autant être engagé : diverses sensibilités politiques s’y expriment. De nombreux Varois y donnent des informations locales, et surtout l’initiateur “Tapeno” à Draguignan, ses disciples “Cranihet” à Lorgues,“Janet” à Toulon [3]. Des félibres se cachent sous certains pseudonymes. D’autres signent comme La Sinse (dans 6 n° en 94, 4 en 95) [5], Chauvier. La Sartan représente pour eux, malgré leur engagement félibréen, la possibilité de toucher un public populaire. Avec la chronique locale, la défense de la langue ne passe plus par des proclamations, mais par son utilisation “en normalité”.
Mais dans la “vraie” vie publique, le provençal, populaire ou mistralien, a peu de place.
Ainsi à Toulon la bonne société l’ignore. Les messages parisiens du jeune peintre Mange, royaliste, félibre et compagnon de Maurras, tombent dans le vide. L’Almanach de Toulon copie les revues parisiennes, le provençal n’y a plus sa place. L’Académie se consacre à la poésie française. Pas de provençal dans les soirées littéraires, musicales, satiriques, que La Cheminée propose dans des cafés. Fille du parisien Chat Noir, elle est créée en 1895 par par deux jeunes journalistes de La République, Henseling, Amouretti, et présidée par Méré, ancien de L’Avenir du Var.
Où trouver l’expression provençale ? Décembre voit le retour des pastorales. Carnaval peut être salué d’un refrain provençal [6].
La chanson provençale traverse toujours les passions locales. Ainsi, à La Seyne le maire modéré et modernisateur S.Fabre accepte que le collecteur de l’assainissement toulonnais traverse La Seyne avant de se déverser en mer. Contre ce projet une coalition (où se retrouvent des socialistes et la droite) est menée par un radical, Fr.Bernard. On imprime en 95 une chanson contre Fabre [7] où le provençal populaire, voire populacier, est censé représenter la connivence de la cité. La chanson accompagne la campagne électorale qui voit la victoire de Bernard.
Tout autre est le statut du provençal populaire s’il est reçu en signe d’inculture. La République ne passe rien aux socialistes toulonnais. Elle raille Milhaud, organisateur du Parti Ouvrier, “qui révolutionne la langue française en attendant mieux” (13-7-96) et ridiculise le langage des élus d’origine populaire [8]. Mais ce thème fonctionne moins que celui de l’origine des élus : “étrangers” des Martigues, de Marseille, Aubenas, qui“se moquent bien de notre ville”, et surtout Italiens, le maire Ferrero au premier chef. Insister sur la parole provençale des socialistes les intégrerait dans la communauté dont La République marque l’authenticité en saupoudrant de provençal la parole des bons Toulonnais, jusque dans l’antisémitisme ordinaire [9].

Le début de 97 illustre la complexité du statut de “l’idiome natal”.
L’Almanach de Toulon continue à ignorer le provençal.
Le Petit Var souligne à plusieurs reprises le succès de la Pastorale Bellot, que donne salle Marchetti, rue V.Clappier, la troupe d’amateurs de Poésy (dont la brasserie est fameuse à Toulon). Elle a réjoui “tous les amateurs du franc-rire, des bonnes scènes provençales” . Mais le journal ne s’ouvre pas pour autant au provençal.
Dans sa chronique (11-1-97) Sénès loue le démocrate C.Terrin, de Solliès-Pont, d’avoir il y a 50 ans réhabilité l’histoire régionale à l’école, mais Senès n’envisage pas une présence du provençal dans cet enseignement. Le 4-5-97, il écrit : “un préjugé ancien refusait à la langue de nos pères les richesses et les parures que réclament les nobles et hautes pensées. Thouron démontra le contraire”. Mais il ne lui voit pas de continuateur.
Le provençal n’intervient pas dans l’officialité du carnaval toulonnais. L’entrée de Rigoletto 1er se fait en français. Il est vrai que le ton est donné par le comité des Jeunes Gens, fils de la bonne société.
Mais les premiers mois de 97 précisent aussi le statut du provençal dans la réalité des conflits sociaux et dans leurs représentations.
En janvier, les riveteurs, chanfreineurs, perceurs des Chantiers navals de La Seyne poursuivent une grève commencée en décembre 96. Le Petit Var et La République reconnaissent le bien-fondé des revendications et le calme des grévistes. Mais le marseillais Petit Provençal (3-2-97), socialisant, découvre un autre aspect du conflit :
“Dans la matinée, à 9 h., une importante réunion des grévistes avait lieu au sous-sol sous la présidence du citoyen Maille, président du Comité. 800 ouvriers environ y assistaient. Au début, on a donné lecture des récents articles que nous avions consacrés à la grève. Afin de permettre à tous les assistants de comprendre, ces articles ont été successivement lus en français, puis traduits en italien par le citoyen Fio, vice-président du Comité, et enfin en provençal. Les grévistes ont vigoureusement et unanimement applaudi, puis ils ont voté un ordre du jour de chaleureux remerciements au Petit Provençal qui, à peu près seul dans la presse, avait soutenu leur cause. Camille Ferdy”.
Heureusement les archives préfectorales ont sauvé cette coupure (les éditions locales du journal ne sont pas bien conservées). Il est significatif que les journaux toulonnais, qui savent saluer Mistral, ignorent cet usage du provençal, qui situe les travailleurs maîtrisant mal le français au rang de ces Italiens méprisés dans le journal de droite comme dans celui de gauche.
Le jeune hebdomadaire du Parti Ouvrier, L’Echo du Var, organe de combat socialiste soutient bien sûr la grève, mais néglige l’intervention en provençal. Les railleries de La République sur le mauvais français des militants ont fait mouche. “Les élus ouvriers. Ne sachant plus avec quel argument combattre les socialistes, la République du Var, ce torchon de large envergure préoccupé par dessus tout d’agir au mieux de ses intérêts, avec un sérieux tout sénatorial, accuse les élus ouvriers socialistes de rebellion contre la langue française. Cette pédante critique revient souvent sous la plume aplatie des reporters autorisés de la République du Var, mais elle s’affirme et prend une forme incisive, le jour des séances du conseil municipal, lorsque ceux-ci reproduisent textuellement les quelques paroles prononcées par les élus ouvriers. Avouons que c’est d’une pédanterie grotesque. Il est certain que l’élu ouvrier est moins apte à charpenter une phrase correcte, que les opportunistes à vider les poches des contribuables. /.../ Il ne leur appartenait pas d’essayer le ridicule contre des ouvriers en leur reprochant le peu d’instruction reçue. A n’importe quel parti que l’ouvrier appartienne, contre lui pourront toujours s’exercer les attaques de la République du Var. C’est ainsi la classe prolétarienne toute entière qui se trouve être atteinte dans le libre essor de son émancipation sociale” (31-1-97).
Certes le journal mêle l’incidente provençale à des articles français [10]. Mais il est clair que les travailleurs doivent maîtriser le français, et le seul français. Sinon la politique sera réservée aux bourgeois éduqués. Il n’est donc pas utile de prendre en compte cette provençalité méprisée par La République et utilisée au cœur du conflit social par l’anarchiste Fio.
Les militants seynois du Parti Ouvrier, opposés à Bernard, n’approuvent pas non plus le provençal des jeunesses socialistes de La Seyne. Début 97, une délégation d’opposants auprès du préfet accuse notamment Bernard d’avoir chanté en public la chanson contre l’assainissement.

Au même moment le conflit du marché de Toulon oppose les courtières et les portefaix sur les salaires, et les courtières, soutenues par les jardiniers, à la municipalité qui réorganise le marché. Quelques conseillers municipaux soutiennent les courtières. Leur démission entraîne des élections partielles, la démission du maire socialiste, l’élection d’une municipalité de droite.
Sur le marché, le provençal demeure langue vivante, et on sait quelle place symbolique tient le marché dans les “scènes provençales”. Il est d’autant plus frappant de noter l’absence du provençal dans le conflit. La République du Var défend en français la cause des courtières. De même Abel, président du Conseil Général, modéré, antidreyfusard, antisocialiste. Son slogan “Toulon aux Toulonnais” et sa xénophobie n’utilisent pas le provençal.
Le socialiste Echo du Var soutient bien sûr les portefaix. S’il veut faire “vivant”, ce journal attaché au “bon français” ne sait comment restituer la parole populaire. Le résultat est un curieux mélange de français, littéraire ou populaire, et de provençal [11]. L’Echo laisse percer la supériorité amusée avec laquelle il considère la parole provençale des parvenus, courtières et commerçants conseillers municipaux [12].
Après la disparition de L’Echo du Var, L’Eveil social de Milhaud maintient la distance avec le provençal.
La Bataille du Var, organe socialiste de combat, condamne les courtières, Abel et son slogan. Les articles sont en français. Y compris celui de “Jehan de Méounes” (n°1,11-6-97), Méounes dont un exemple savoureux montre que l’oralité quotienne est pourtant bien provençale [13].
Le provençal n’est pas pour autant exclu du milieu socialiste. Un exemple : les programmes des galas de quartiers donnés le 1er mai à Toulon par les cercles socialistes sont tout français. Mais on lit dans le même n° de L’Echo qui se moque du provençal des courtières :“A Toulon, le 1er Mai a été fêté avec plus d’entrain que les années précédentes, mais toujours avec le même calme. L’Union des Chambres Syndicales a organisé dans la soirée, au café de la Rotonde, un apéritif-conférence auquel ont pris part près de 400 personnes. Après avoir ouvert la séance, le citoyen Rosso, président de l’Union des Chambres Syndicales, a donné la parole aux citoyens Anglade, Ferrero, Petit-Didier, Reymonenq, Revest, Viterbo, Reboul, Frayssinet, Pucci et Doria qui ont parlé avec beaucoup de conviction, au milieu des applaudissements, de la question sociale et enfin le citoyen Baptistin lequel a dit un spirituel monologue en provençal, avec traduction française sur nos turbulentes courtières. On a bu aux revendications prolétariennes et à la fraternité des peuples” (9-5-97). Le Petit Var indique : “Le citoyen Baptistin dit une pièce de vers en provençal sur le transfert du marché et la nouvelle réglementation. C’est le procès très spirituellement fait des protestations et des agitateurs”. Avec ce “déclamaïré” (rencontré déjà 20 ans auparavant), le provençal n’exprime pas les revendications des travailleurs, il est une arme amusante dans la querelle municipale.
A la différence du doctrinaire Pucci, de L’Echo, qui refuse l’expression provençale, ou de l’anarchiste Fio qui dans la grève s’en sert seulement pour être bien compris, ces socialistes toulonnais ont un senti de langue plus affectif.
Ainsi V.Reymonenq. Originaire de La Roquebrussanne, cet ouvrier de l’Arsenal, membre du Parti Ouvrier, conseiller municipal de Toulon, s’exprime en français à la réunion du 1er mai. Mais il est connu dans les cercles du département pour placer la parole provençale devant un public qui adore la performance oratoire française mais dont le cri du cœur est provençal.
Sur l’impact du discours provençal en milieu populaire, l’église aussi est partagée. Dans Lou Gau, journal félibre catholique, le curé de Tourves dit que le prône est désert si le prêtre ne parle pas provençal (15-10-97). Mais l’abbé Spariat tonne dans L’Aiòli contre La Croix du Var qui n’apprécie pas son engagement félibréen et sa prédication provençale.

1898-1900
En 98 commence une nouvelle phase de socialisation du provençal.
Certes la presse quotidienne continue à l’ignorer.
Sénes en témoigne. Il salue le provençal dans Le Petit Var, mais il n’y écrit qu’en français.
Ainsi évoque-t-il Gelu dont le fouet satirique, la verve inimitable, l’originalité absolue ont servi le sens de l’humain, de la justice et de la vertu. Flèche du Parthe contre certains félibres, Sénès précise que Gelu n’a “aucun lien de parenté avec les lymphatiques joueurs de flûte” (15-3-98). Le 12-7-98 Sénès écrit : “Autrefois, l’on ne parlait que le provençal, en Provence, et nul, pour des trésors, n’eût voulu en changer, tant ce clair et riant langage est en accord parfait avec nos splendeurs célestes et terrestres”. Mais c’est en français que Sénès tient sa chronique des“Veillées”.
Certes encore l’intervention en provençal dans la vie politique et sociale est insignifiante.
La République et Le Petit Var saupoudrent de provençal [14] une argumentation française. La feuille socialiste fugitive L’Avant-Garde du Var (8 n° du 12-6-98 au 31-7-98), de Stroobant, Doria, Roncagliolo, s’adresse en français aux paysans et aux ouvriers.
Dans la campagne des législatives, le provençal n’apparaît qu’en incidentes satiriques, reflets de l’oralité populaire [15].
Notons que les provençalistes de La Sartan, se gardent bien de prendre parti [16]. Les rêves de Coffinières sur une expression provençale des candidats semblent bien vains [17].
Pourtant, pour la première fois depuis longtemps, Carnaval fait à Toulon son entrée en provençal [18]. D’où émane cette réintroduction grotesque ? Que peut y gagner le provençal ?
A première vue, le partage des langues est consacré : le français pour les choses sérieuses, et à l’occasion le provençal pour le burlesque.
La situation est en fait plus complexe.
L’apparition en 98 d’une presse littéraire et de divertissement montre l’intérêt que portent au provençal des jeunes gens par ailleurs pétris de culture française.
Après l’essoufflement et la fin de son supplément littéraire, Le Petit Var a lancé fin 97 Les Coulisses, journal des spectacles, qui devient en janvier 98 “culturel et mondain”. Le provençal y apparaît dans un registre de gaudriole bien peu mistralien [19]. Puis le journal cesse de paraître.
Un petit bimensuel, Le Méli-Mélo, littéraire, humouristique, mondain, veut occuper ce créneau. On rencontre dans sa rédaction F.Armagnin le poète toulonnais de l’Académie, de jeunes journalistes comme A.Chainas, L.Henseling, des félibres confirmés comme P.Coffinières, Ginouvès, et de très jeunes provençalistes, A.Esclangon, M.Pelabon, J.F.Revest qui, loin de se tenir à part de la vie culturelle de la cité, jouent la carte de l’osmose. Ils le font encore plus après l’été, quand naissent deux hebdomadaires “grand public” et rivaux.
Le Passe-Partout (spectacles, fêtes, associations, vie et politique de Toulon) est à droite, très anti-socialiste. Il s’ouvre au provençal “sérieux”, notamment avec des poèmes de Revest, et reprend des échos parisiens de La Sartan.
Les Coulisses réapparaissent en octobre 98, toujours liées au Petit Var. Leurs quatre premiers n° accueillent une scène provençale de La Sinse. Ce retour à un genre ancien ne correspond pas aux ambitions des Coulisses, qui se veulent la grande gazette littéraire, artistique, sportive, mondaine, de Toulon et du Var. Le journal est ensuite tout français.
Au même moment, des étudiants (A.Boyer, J.Bourrilly, J.F.Revest, M.Pélabon), autour du jeune Esclangon, employé à la mairie de Toulon (et enfant d’une lignée d’employés municipaux), créent l’école félibréenne de la Targo. Cette “targo” dont Le Petit Var (16-7-98), parlant des joutes, rappelait “le vieux et populaire refrain : Aï gagna la Targo”. Esclangon, reprenant quelque peu le mythe de Font-Ségugne, date la fondation d’un repas (provençal !) pris en commun le 20 octobre, dans la bastide familiale à Six-Fours.
Ces jeunes félibres sont aussi parmi les collaborateurs varois de La Sartan [20]. Ils apprécient le ton et le public populaires du journal, mais ils n’y trouvent pas l’idéologie qui les séduit dans le mistralisme. Comment vont-ils se situer dans un félibrige varois éclaté : vieilles gloires peu théoriciennes (Chauvier, Sénès, L.Pelabon) ? modestes disciples populaires (Menut) [21] ? activistes chrétiens comme Spariat qui veut dynamiser l’ouest varois, publie [22], répète à qui veut l’entendre que “La Franço l’aiman tòuti ! mai pas lei Francihot !” et reprend dans L’Aiòli ses accusations contre La Croix. Feront-ils le lien avec des initiatives venues du peuple, comme ces Tambourinaïres de Mirèio créés à La Valette en 97 par le boucher Icardent [23].
La réponse est donnée dès janvier 99.
Leur modeste journal multigraphié, La Targo, paraît le 6-1-99. Quelle différence avec le contenu du Franc Prouvençau, organe de l’école félibréenne du Var, disparu six ans auparavant ! Réalistes, les jeunes félibres écrivent en provençal et en français. L’idéologie du félibrige d’action l’emporte sur le divertissement [24]. Défense de la langue, et, au sens large, projet politique, garder au pays ses forces vives, gagner l’autonomie politique dans une France à rénover : “Tout ne va pas pour le mieux en notre Démocratie française. Sur ce point, supposons-nous, tout le monde est d’accord. Et anxieusement l’on se demande si l’on n’assiste pas aux dernieres palpitations d’une nation qui va vers sa fin, dont la force vitale s’éteint et ne peut plus résister au dépérissement général” écrit Maybon, de Carnoules.
Les quatre fondateurs de la Targo participent le 15 janvier à une grande “felibrejado” à Avignon, et dans L’Aiòli (27-1) Mistral salue le sang nouveau, alors que de vieux félibres sont très circonspects. En effet le félibrige d’action sociale dont La Targo se réclame veut réconcilier tradition et révolution [25].
Leur journal a 7 numéros en 99, parus pour les grandes fêtes (les Rois, Chandeleur, Paques, etc). Les articles de fond, souvent écrits par des non-Varois, sont vite phagocytées. F.Revest et Spariat poétisent. Le registre plaisant domine avec Esclangon et Boyer (sous divers pseudonymes), M.Pelabon. Textes plaisants aussi du revenant Nasturby et de Ginouvès, fixé à La Seyne en 98 après une carrière de commis de marine à Marseille, et auteur amusant depuis longtemps. Ginouvès anime en provençal les réunions de La Seynoise (musique) et des Touristes seynois. Le désir d’être lu par le plus grand nombre explique que les normes félibréennes ne soient pas scrupuleusement respectées [26].
Henseling, animateur de La Cheminée et journaliste aux Coulisses, fait écho aux activités des félibres. Le noyau dynamique de La Targo est en fait inclus dans La Cheminée et porté par elle. C’est La Cheminée qui décide la municipalité à baptiser une rue E.Pelabon [27]. C’est elle qui organise, avec subvention municipale, un gala Pelabon pour le centenaire du Groulié Bèl-Esprit. : “Lou festenau de Maniclo” réunit une foule élégante et choisie salle Marchetti (16-3-99) : officiers, médecins, élus, “oncles et familles” des poètes et chansonniers de la Cheminée, tous de vieille lignée toulonnaise. Le Passe-Partout, Le Petit Var, La République, etc., sont là. Après un speech de Méré, président, on lit des pièces provençales : entre autres, Henseling, Esclangon avec “Moussu Franciot”, Coffinières père qui dit de l’Aubanel. Son fils pose à l’original [28]. On joue une pièce de L.Pelabon, “le doyen des poètes provençaux” , Coffinières fait un discours sur Pelabon. On joue enfin Lou Groulié (Les Coulisses - 18-3-99). A noter que les jeunes félibres sont les acteurs de ces deux pièces [29]. On voit la différence avec le félibrige précédent : en 1898, les Coffinières et l’école félibréenne de Tamaris avaient organisé en l’honneur des Pelabon une soirée à l’Hôtel de ville de Toulon : long discours de Coffinières sur le théâtre provençal, et spectacle du théâtre marseillais de Foucard. A la soirée des Coulisses, ce sont seulement des Toulonnais qui paient de leur personne.
Les populaires “Tambourinaire de Mirèio” ont participé à la soirée de La Cheminée, mais en fait on est resté entre soi, dans la “bonne société” dont la tolérance sympathique n’a pas effet d’entraînement.
Les félibres participent toute l’année aux soirées de La Cheminée, de plus en plus en contrepoint amusant du programme français : Esclangon est le “diseur” de service, “Brancaï de la Targo”. En fin de l’année, on sentira dans les compte rendus des Coulisses un peu de lassitude devant le répertoire des jeunes félibres [30]. De toute façon Les Coulisses soutiennent l’activité félibréenne, mais n’en publient pas pour autant du provençal.
Les jeunes félibres veulent d’autant plus “aller au peuple” : ils vont jouer Lou Groulié à La Seyne (Eden-Concert, 26-3-99) et La Valette (9-4-99), villes voisines où ils ont leurs entrée, avec Ginouvès pour La Seyne et Icardent à La Valette. Les Coulisses (15-4-99) rendent compte du succès des “jeunes félibres de la Targo” à La Valette : “c’était une œuvre de patriotisme local et de démocratisation littéraire, tel que le proclame le félibrige, dans son ardent idéal”, bravo à cette “pléiade de vaillants propagandistes”. Les félibres pensent avoir pris la bonne voie pour toucher un peuple qui, quoi qu’on en dise, parle encore provençal [31].
Ce qui explique que ces jeunes félibres ne négligent pas La Sartan, [32] qui continue à donner des échos varois [33].
Paradoxalement, on trouve plus de provençal dans les hebdomadaires rivaux des Coulisses que dans le journal d’Henseling, l’ami des félibres.
Le Passe-Partout est marqué à droite : il se déchaîne contre les socialistes et le 1er mai. Le provençal y a une présence en respectabilité, avec Fenelon-Revest, Chauvier, et à l’occasion un “Portrait sartanien”, de Palliès.
Le Petit Fifre, d’A.David, naît le 14-7-99. Il se veut républicain de gauche, littéraire et provençal, puisque les vents de la Provence “attardés sur les touffes de farigoulette” lui ont donné son âme. “Et c’est avec cette âme que, puisant la verve de ses sujets dans ce milieu où se déploient la poésie et les caprices de notre race, avec des fêtes de soleil et des fougues de mistral, il fera sonner les échos de sa voix inspirée” ! Mais de quelle provençalité s’agit-il pour ses jeunes collaborateurs. Y versifient, en français noble, A.Chaude (qui sera après la guerre le populaire chroniqueur provençal du Petit Var) et A.Chaînas, qui deviendra une figure de la presse toulonnaise. Chauvier est présent (12-08-99). Mais dès le n°1 le provençal était déjà du côté de la traditionnelle plaisanterie, avec “Janet lou pantalheirè” (Gélin).
Autre registre : l’expression populaire en dignité. La Une du n° 1 s’orne d’un grand dessin : un travailleur en tablier, mains dans les poches, manches retroussées, regarde deux cortèges qui s’affrontent, Dreyfusards et Anti-Dreyfusards. La légende bilingue dit, en provençal et en français : “Et bien, ce n’est pas encore fini tout cela, je crois que c’est encore moi qui vais devoir remettre de l’ordre !” [34]. Expression d’une méfiance répandue chez les socialistes devant ce qu’on estime n’être qu’une lutte de clans bourgeois. Cette parole populaire “en normalité” est vite noyée dans la mise en spectacle amusante des scènes toulonnaises [35]. A noter que si les gens du peuple (ménagères, revendeuses, ouvriers ou petits bourgeois) parlent provençal, les enfants et les jeunes parlent français.

En dehors de l’aire toulonnaise, félibres et tambourinaïres toulonnais ont un rôle de représentation et d’animation : ils participent aux fêtes félibréennes données en Provence à la belle saison. Ainsi celle de Pourcieux organisée par Spariat [36]. La plus importante est la consécration de Mistral aux arènes d’Arles, à laquelle la presse toulonnaise donne bonne place. Les Coulisses (20-5-99) titrent : “Toulon à Arles, Notes et impressions sur Mireille”. De nombreux notables toulonnais y assistent, dont Roques, qui dirige Le Petit Var. Mistral a sauté au cou de Blache qu’il n’avait pas vu depuis des années.
Mais participer aux fêtes ne suffit pas. Les jeunes félibres veulent entraîner leurs concitoyens à découvrir la région. Le 12-12-99 Esclangon fonde avec M.Pelabon les Excursionnistes Toulonnais.

1900
Plutôt que d’un félibrige varois, il convient de parler de félibres dispersés. A Draguignan, on essaie de relancer Lou Franc Prouvençau [37]. A l’ouest l’abbé Spariat prêche en provençal [38] et publie dans de nombreux journaux, dont La Sartan . Menut de Tourves salue le président de la République [39]. La Sartan continue ses chroniques varoises [40]. Sur un tout autre registre, M.Blanc, curé de Néoules, publie l’érudite Néoules Revue [41].
Le seul foyer cohérent est Toulon.
Le journal La Targo, désormais imprimé, [42], soutient toujours le félibrige d’action sociale, dont on prend soin de préciser qu’il n’a rien à voir avec un séparatisme à la catalane (La Targo, janvier 1900). Les grands thèmes nationalitaires, historiques, littéraires, sont équilibrées par des textes du cru (La Sinso, Nasturby) plus à la portée des lecteurs non avertis. Le même souci explique l’attachement au parler local, par rapport aux normes mistraliennes (La Targo, n°10). J.Bourrilly critique la revue Lou Gau, (qui veut imposer à tous le rhodanien) et défend le dialecte par rapport à la langue rhodanienne.
Comment apprécier la participation des félibres à la vie de la cité ? Carnaval est un bon exemple de double lecture.
Les félibres ont adhéré au comité du Carnaval : ils proposent que l’entrée du Roi Pluton s’accompagne des Jeux du Diable, repris des anciens Jeux de la Fête Dieu d’Aix. L’entrée de Pluton est annoncée en provençal par affiches [43], elle est lue par Mercure à la foule. Selon les jeunes félibres, c’est une avancée remarquable pour la Cause [44]. Or La République (20-2-00) évoque le message de Mercure sans dire qu’il est en provençal. Plus directes, Les Coulisses (27-1-00) critiquent le comité qui n’a pas su organiser une carnaval : on l’annonce trop tard, on n’y met pas les moyens. Le bilan est piteux : la mort du maire Pastoureau a gâché Carnaval, mais même sans cela il était tristounet : “A chaque carrefour le maigre cortège fait halte et les diablotins exécutent une danse historique (?) puis le dieu de l’éloquence - et des voleurs - prononce du haut de son char, un discours auquel la foule ne comprend goutte, non point qu’il ne soit nettement articulé ou que la voix soit couverte par le brouhaha de la rue, bien au contraire, mais parce que le discours fut écrit en un provençal si littéraire que les affiches murales où il fut reproduit demeurèrent énigmes. On sait en effet que le provençal littéraire se distingue en cela qu’il n’est intelligible que pour son auteur, et encore ...” (Les Coulisses, 24-2-00). On le voit, l’indulgence habituelle d’Henseling a fait cette fois défaut aux félibres.
Si la provençalisation de carnaval tourne court, les jeunes félibres reprovençalisent les joutes traditionnelles. En mai, lors d’une bouillabaisse des jouteurs, Esclangon chante “S’eri Tur et Qu’es pas fénian, les deux chefs d’œuvre de V.Gelu, la puissante cariatide de la chanson provençale. Beaucoup ignoraient ces couplets pleins de saveur. Ils ont été acclamés avec enthousiasme” (Les Coulisses). Les félibres suscitent la création des Targaïre toulounen (6-7-00). Mais cette percée dans un milieu encore très provençalophone ne peut occulter le fait qu’en cette période de création de sociétés sportives, il est rare d’en trouver qui prennent un nom provençal, et ce même dans les sociétés boulistes.
En pendant de cet “entrisme” en milieu populaire, les félibres investissent la vieille académie, dont les activités se réduisaient à celle du poète (français) Armagnin (qui adhérera à l’Escolo de la Targo). Pour le centenaire de l’Académie est lancé un concours de poésie française, et provençale : - thème : “Un jour d’estièu dins un mas de Prouvènço”. Le lauréat est un félibre de Chateaurenard. Dans son rapport, L.Bourrilly (le père du jeune félibre), demande aux auteurs d’utiliser leur parler réel au lieu d’imiter Mistral. Selon lui, c’est la clé de l’enracinement félibréen dans le peuple.
Ces efforts des jeunes félibres ne suffiront pas à leur donner un vrai public. Leur journal (3 n°seulement dans l’année) ne passera pas le cap de 1900.
Le 16-9-00, à l’occasion d’une réunion de la Maintenance félibréenne de Provence, une plaque est apposée 20 rue des Boucheries où naquit Etienne Pelabon. Le Marseillais Jan Monné, responsable de la Maintenance donne un très long discours sur Pelabon et lit ensuite une interminable ode à Puget devant les cariatides de la mairie, le tout en provençal. Echo public ? Le gros de l’assistance est composé par des non-Toulonnais : une soixantaine de membres des Excursionnistes Marseillais auxquels se joignent les participants au rallye de La Jeune France et de L’Echo du littoral. Puis banquet aux Sablettes pour les mainteneurs, discours, admission de la Targo comme école félibréenne, et le soir salle Marchetti chansons de Charloun et représentation du Groulié.
Cet “estrambord” cache de sourdes tensions. Le buste de Puget, jadis offert par felibres et cigaliers, attend toujours dans sa caisse. Selon Les Coulisses (22-9-00) le comité Pelabon a dû surmonter mille obstacles accumulés comme à plaisir pour pouvoir enfin apposer la plaque. Autour du buste qui reste à ériger, “la cigale provençale du coche qu’est P.Coffinières”. Incapables d’honorer “une gloire toulonnaise à qui nos édiles firent grise mine, peut-être parce qu’elle est toulonnaise”, le maire a voulu réduire la subvention, son adjoint et lui ont ignoré la cérémonie. Selon Le Petit Var (18-9-00, “Les Félibres à Toulon”), Grinda, président du comité, a fait allusion à des influences occultes qui empêchent depuis 6 ans l’édification de la statue. Le journal ne commente pas et ne fait aucune allusion à La Targo.
S’agit-il d’un ostracisme de la municipalité de droite vis à vis de jeunes félibres liés à l’irrévérencieuse Cheminée et à ces Coulisses qui condamnent les nationalistes antisémites et apportent discrètement un soutien à la gauche (non sans ironie : -Ferrero est un brave type, il est contre le capital mais sait gérer le sien- répète le journal) ? Le “revival” toulonnais du provençal est en tout cas mis à l’épreuve de la sociabilité et de la vie politique de la cité.
Il n’y a pas cependant de lien direct entre les engagements politiques et félibréens. Les Coulisses rendent compte amicalement des activités des félibres et de leur présence à La Cheminée [45], mais le provençal n’y apparaît que dans des incidentes plaisantes [46]. On sent d’ailleurs de plus en plus l’essoufflement par rapport à la présence des félibres à la Cheminée [30].
Les Coulisses sont liées au Petit Var : or le grand quotidien radical et dreyfusard ne reflète pas les sympathies félibréennes de l’hebdomadaire. Il s’en tient à un strict propos d’information et ne s’ouvre pas à l’écriture provençale. Choix politique et culturel pour une feuille qui apporte dans les plus petits villages les thèmes de la “démocratie avancée”.
A gauche toujours Le Petit Fifre continue dans le registre du dialogue populaire, un peu usé [47]. La greffe mistralienne ne prend guère. L’expression provençale ne saurait être que populaire et locale.
Le quotidien de droite, nationaliste et antidreyfusard, La République n’est pas hostile à l’expression provençale : pendant les premiers mois de 1900 il publie à la Une en chronique hebdomadaire des vers qui se veulent amusants et quelque peu politiques [48].

Il faut une campagne électorale exceptionnelle et incertaine pour que la presse quotidienne renoue avec le genre consacré, mais épisodique, du billet ou du dialogue politiques en provençal. On vote le 18 nov.1900 dans la 2ème circonscription de Toulon (avec une couronne de communes largement rurales) pour élire le remplaçant du député Cluseret, décédé. L’ex-général de la Commune avait fini nationaliste antidreyfusard et antisémite. Sa place est briguée par Grébauval, président (nationaliste) du conseil municipal de Paris, qui possède une propriété à La Seyne. Grébauval se présente comme “républicain socialiste anticollectiviste” ! Il a le soutien de la municipalité de Toulon, de la direction des chantiers navals de La Seyne, de La République du Var, du Petit Marseillais et du Passe-Partout. Il est bien au fait des questions agricoles et fait partie de plusieurs organisations agricoles varoises, la chose est importante dans une circonscription où l’électorat paysan est important.
Le Petit Var est le premier à utiliser le provençal (24-9) [49] Curieuse intervention d’un pseudo-paysan d’Evenos, lieu qui dans l’imaginaire toulonnais représente l’isolement et l’arriération. Seul thème : “Le Var aux Varois”. Pourquoi les Provençaux choisissent-ils des “franciots” pour les représenter ? Sans doute la cible implicite est Grébauval le Parisien. Mais l’argumentation du paysan, appuyée sur une érudition inattendue (de Gyptis à Sieyès !), ne déparerait pas un n° de La Targo. Cette sensibilité provençaliste s’appuie aussi sur la reprise de très vieilles plaisanteries sur les franciots et le français : l’auteur connaît bien les vieux troubaïres. Bref, on peut se demander si cet article n’est pas fruit de “l’entrisme” d’un félibre (bien que sa graphie ne soit pas celle du Felibrige, mais il faut être lu). Mais bien entendu l’Escolo de la Targo en tant que telle ne saurait être qu’apolitique, et son journal a parfois poussé loin dans le rejet de toute participation à une vie politique pourrie [50].
Ce premier texte, pratiquement apolitique, est en porte à faux par rapport à ce qui va être l’essentiel de l’argumentation nationale de la campagne (l’affaire Dreyfus, le nationalisme). Adressé aux électeurs d’une circonscription où avec les cantons de La Seyne, Hyères, Ollioules, Le Beausset, Solliès-Pont, Cuers, Collobrières, le vote paysan est un enjeu majeur, il n’aborde pas la défense des intérêts des agriculteurs.
En liant implicitement le thème du “Var aux Varois” et l’usage du provençal, le provençaliste anonyme se fait des d’illusions. Les adversaires du “Parisien” n’auront pas recours au provençal pour affirmer leur enracinement. Pas de provençal dans Le Var, journal d’union républicaine et socialiste (n°1, 29-9-00), hebdomadaire électoral du pharmacien Coreil, conseiller général d’Ollioules et “agriculteur à Sanary”, bastion de “l’idiome natal”. Il s’en tient au français pour clamer “Le Var aux Varois” et dénoncer le nationaliste Grébauval, étranger au département.
A la différence du Petit Var, La République du Var soutient Grebauval en mettant immédiatement l’accent sur la défense des intérêts agricoles par Grébauval (membre de plusieurs groupements agricoles varois), l’ouverture qu’il facilitera sur Paris aux produits des maraîchers. “Je donne le conseil à nos agriculteurs de voter pour quelqu’un qui s’occupera un peu plus de leurs intérêts et un peu moins de la santé de ce pauvre M.Dreyfus” (3-10). Et pour ce faire, dans la foulée (5-10) le journal donne un dialogue en provençal entre paysans [51]. Il s’agit pour “Mestre Pascaou” de convaincre des paysans profondément républicains que Grébauval n’est pas un “blanc”, mais un patriote anti-dreyfusard qui saura les défendre. A la différence du Petit Var, le provençal est ici employé en normalité, langue quotidienne de vrais paysans. Par contre, partage des langues, une lettre voisine, censée émaner d’ouvriers des chantiers de La Seyne, est en français. Une partie des jeunesses socialistes de La Seyne sont en effet passées aux nationalistes, par l’influence de la maîtrise des chantiers, organisée dans la section locale de la Ligue de la Patrie Française.
Le 12-10, dans La République “Mestré Pascaou” essaie de contrer les arguments du Petit Var [52]. Cette nouveauté de l’argumentation en prose n’a pas vraiment d’effet d’entrainement, le journal s’en tient par ailleurs à des incidentes provençales [53].
Pour l’heure, hormis quelques menues incidentes provençales [54], Le Petit Var s’en tient au français, dans son argumentation, dans les communiqués et les nombreuses lettres de lecteurs. Le 17-10, il publie quelques lignes provençales d’un supposé paysan de La Seyne qui s’interroge sur Grebauval [55]. Cet usage du provençal en reste au thème du candidat exotique.
Ainsi dans l’intervention en provençal, Le Petit Var va se situer contre Grébauval, mais sans choisir parmi les autres candidats, radicaux ou socialistes. Entre en lice le radical Martin, dorénavant dreyfusard. Les Coulisses (13-10-00) écrivent qu’il a été auparavant candidat un peu partout, “ce qu’on appelle en Provence faïre lou tavan”. Le 20-10-00, elles publient une ancienne lettre de Martin à Cluseret, très anti-dreyfusarde.
Le 20-10, dans La République la prose de Pascaou montre aux paysans que Grébauval les défend [56]. Le 28 une lettre anti-socialiste, signée par un vrai paysan de Six-Fours [57], preuve que Pascaou peut susciter des émules. Mais l’argumentation est abandonné ici pour l’invective et la plaisanterie.
Le Petit Var qui se limitait à des incidentes provençales [58] se décide alors le 28-10 à publier un dialogue entre paysans : on répond à Pascaou sur la défense des intérêts des agriculteurs [59]. Le lendemain, 29-10, dans La République Pascaou essaie de subvertir le traditionnel républicanisme, rouge et égalitariste, des paysans [60].
Après quelques menues incidentes, Le Petit Var publie le 30-10 une lettre de lesteurs (chargeurs de sable) de Saint-Mandrier [61], qui ne peut guère toucher au delà de ce milieu spécifique.
La République, le 31-10, publie des insultes anti-socialistes (non signées) d’un paysan de Six Fours [62]. Le 04-11 une lettre aux ouvriers, signée par un ouvrier de l’Arsenal, accuse la gauche de ne pas les avoir défendus [63]. C’est la première fois que l’argumentation provençale ne s’adresse pas aux seuls paysans.
Sans doute, le provençal est parlé par beaucoup d’ouvriers, mais c’est en français que Le Petit Var publie au même moment La Marseillaise des Ouvriers du Port, par le Toulonnais F.Frès : “Dans le ciel brille l’aube rouge ...”.
Le 09-11, Pascaou s’adresse à nouveau aux paysans. Une note ajoute : “Pinto-Pati - Mille regrets, mais nous ne pouvons publier des vers provençaux, et c’est dommage, car les vôtres sont fort bien venus”. Preuve que le journal privilégie l’argumentation, en prose. Il n’y aura pas d’autre intervention. Le 11-11-00, on titre “An maï trahi ! ”, mais la chronique est française.

Au total, un usage abondant du provençal, très argumenté en direction des paysans du côté nationaliste, pour soutenir un candidat bien peu provençal. Un usage plus circonstanciel, défensif, quelque peu décousu et non politique dans Le Petit Var, sur le thème surtout du “Var aux Varois” [64].
Le 18-11, sur 20639 inscrits et 12814 votants, obtiennent : Grébauval 3807 voix Martin, 3195, Stroobant 2022, Coreil 1950, Claude 1147, Marguery 1110. Soutenu par les autres candidats, Martin bat Grébauval au second tour. Le Petit Varaccompagne la victoire d’une traditionnelle plaisanterie exultatoire en provençal [65].
Ces élections sont l’occasion de mieux comprendre comment La Sartan se garde de prendre parti. Les chroniques des deux localités voisines, La Cadière et Le Castellet, opposent un conservateur et un radical [66].

1901-1904.
Pendant quelques années la donne provençaliste n’est pas modifiée.
Les auteurs consacrés publient. Chauvier donne un recueil en 1901 [67], mais disparaît en 1903. Menut, conseiller d’arrondissement en 1901, donne des saluts politiques de circonstance [68]. Spariat, qui quitte Pourcieux en 1903 pour Plan de la Tour, écrit dans de nombreux journaux. L’érudite Néoules Revue continue à s’intéresser au provençal, avec la publication en 1901-02 des archives administratives de Forcalqueiret.
La Sartan continue à publier des échos varois, mais leur part se réduit de 1901 à 1904 [69]. Elle a la participation régulière de Spariat et du Faron (Aubert, collaborateur de La République et auteur d’un recueil plaisant [70].
Les félibres varois sont représentés à l’assemblée de la Maintenance de Provence le 15-11-02 par Moulet de Toulon, Ph.Arnaud des Arcs (qui chante “Se fau faire sulfata” !), le vieux Coffinières, et Aubert, notaire et maire de Bras, qui montre son affiche électorale “galejarello” avec profession de foi en provençal [71] !
L’activité félibréenne se concentre sur deux foyers, Draguignan et Toulon.
A Toulon, l’Escolo de la Targo végète quelque peu, les études universitaires dispersent les plus jeunes, des querelles internes la secouent. Dans la foulée des fêtes Pelabon, J.Bourrilly publie en 1901 une belle édition du Groulié [72]. Les félibres sont présents dans les soirées françaises de La Cheminée. “Pélabon quittant un moment la galéjado présenta le poète provençal Aubanel. Plusieurs poésies de cet écrivain, choisies dans le riche écrin que forme les trois livres de la Miougrano entre duberto. Le camarade Pélabon a terminé en récitant la Vénus d’Arles que tout le monde connaît”. (Le Diable à Quatre - 2-5-03).
En 1904, les fêtes mistraliennes d’Arles, fêtes de l’Amour, de la Beauté et de la Race, comme l’écrivent les félibres de la Targo, marquent un renouveau du félibrige toulonnais, avec la venue du jeune P.Fontan [73]. Issu d’un milieu bourgeois, fils d’un médecin connu, il ne parle pas un provençal “de nature”. Ses lectures, ses amitiés l’amènent à apprendre et écrire avec passion un provençal très pur. L’école est relancée sur la base de réunions hebdomadaires au Café de la Rotonde et la création d’un petit foyer-musée, présentant outils et objets du pays, à l’image du Museon Arlaten que prépare Mistral. Elle est vivifiée par l’osmose opérée, à l’exemple de Marseille, entre félibres et excursionnistes. Esclangon anime la Targo et les Excursionnistes Toulonnais. Cet “entrisme” permet aux félibres de mêler discours en provençal et aubades à la visite au Revest (ascension 1904) des Excursionnistes. Le Maire Beillon les reçoit en provençal sur la place, et Esclangon souhaite dans sa réponse que les paysans demeurent à la terre et dans leur langue. Personne n’a le droit de tuer une langue qui ne veut pas mourir, déclare-t-il.
A noter que le 11-9-04, dans la chaleur communicative d’une bouillabaisse des Targaires, au bord de mer, le premier adjoint Baylon assure les félibres de tout le soutien de la municipalité.
En décembre 1904, les félibres de la Targo participent à Marseille au lancement de la fédération des écoles félibréennes de Provence qui deviendra début 1905 la Freirié Prouvençalo.

Une retombée indirecte de l’activité félibréenne est la présence du provençal dans la presse toulonnaise “politico-divertissante” de Toulon.
En 1901, Le Petit Fifre, socialisant (ses locaux sont ceux du Petit Provençal), donne une grande place, souvent à la une, à des pièces locales en partie ou en totalité en provençal de Tonin (Esclangon) : scènes connues d’un Besagne populaire, constat d’un bilinguisme déséquilibré, où le français conquiert la jeunesse populaire. Une petite place est faite aux félibres varois, Chauvier en particulier, dans la rubrique “Nos Félibres”. Cette coloration provençale n’aidera guère le journal, qui cesse de paraître fin septembre.
Fin 1902 paraît l’hebdomadaire satirique Le Diable à Quatre, aux sympathies collectivistes (Fédération Socialiste Révolutionnaire Varoise). Il est animé par A.Chainas, ami et soutien d’Escartefigue. N’y cherchons pas de théorisation. L’essentiel du contenu, en dehors des potins toulonnais, est consacré à la critique de la municipalité. Alors que son rival radicalisant Le Diable Rouge ignore le provençal (l’instituteur Reynier, de la Targo, y écrit en français), Le Diable à Quatre se fait une spécialité du compte rendu, hebdomadaire et humoristique du conseil municipal. Le personnage majeur est le conseiller du Mourillon, Rat, dont le brutal provençal de “pescadou” est le contrepoint savoureux de la parole des édiles nationalistes et incompétents [74].
En 1903 Le Diable à Quatre poursuit ses chroniques municipales délirantes. Il y ajoute des parodies de la pastorale, des vers antimunicipaux. Il utilise la symbolique de la “targo” pour ridiculiser la municipalité et donne une pleine première page de pseudo-reportage provençal, signé Rat, sur le voyage du maire en Russie [75]. Ses quelques 3000 exemplaires amusent ainsi le public populaire toulonnais. Public par ailleurs bien francisé culturellement. En témoignent les échos du Diable à Quatre sur la parole populaire : dans la dominance de la chanson française et de la mode argotique parisienne, le provençal n’apparaît plus que comme un vague symbole de différenciation [76]. Les programmes des nombreuses festivités syndicales et socialistes du 1er mai montrent un mélange de music-hall et de chansons, sociales à l’occasion, mais tout français.
D’ailleurs là encore la présence du provençal dans Le Diable à Quatre ne l’empêchera pas de disparaître en septembre 1903.

Par contre l’usage directement politique du provençal est très réduit après l’élection de 1900.
1902 est une année importante au plan politique. Une élection municipale partielle (28-2) voit entrer au conseil municipal de Toulon cinq socialistes, dont Claude et Escartefigue. Parmi les candidats aux Sénatoriales, relevons la présence du maréchal-ferrant de Camps, Marin, que nous retrouverons bientôt, et du Dr.Trotobas, président du Conseil Général, qui saluait les félibres dans sa jeunesse.
En mai, élections législatives. Une occasion pour La Sartan de manifester son scepticisme, y compris dans la tradition radicale de la chronique de Saint Zacharie [77], ou d’utiliser plaisamment l’événement en revue dépolitisée de la vie locale, comme le fait un félibre de Tourves [78].
Le Bloc de défense républicaine l’emporte sur les nationalistes et conservateurs. Dans ce combat majeur, le provençal n’intervient que très occasionnellement. Ainsi, on ne trouve que du français dans Le Progrès Républicain, le journal de la droite du pays brignolais, lancé en février.
Le Petit Var soutient l’alliance des radicaux-socialistes modérés (Vigne à Brignoles, Ferrero à Toulon), et attaque les guesdistes et les partisans du tout ou rien (Allard à Draguignan). Cette campagne toute française est rompue le jour du 1er tour par un appel provençal aux Toulonnais [79]. Texte curieux, qui enrobe de phraséologie vaguement socialiste et de populisme langagier le vieux thème de Toulon méprisé par les candidats “exotiques” qui veulent le conquérir. On sent ici la même sensibilité et le même entrisme félibréen qu’en 1900. Ce texte, signé d’un traditionnel et quelque peu ridicule pseudonyme paysan, ne correspond pas à la tonalité ordinaire du journal.
Le Petit Var semble d’ailleurs avoir définitivement évacué le provençal vers le ghetto félibréen, dont il ne donne à l’occasion quelques échos. Senès continue à y publier ses chroniques françaises sur le “pays”, émaillées parfois d’expressions provençales. Et c’est en français qu’il publie un recueil de ses principales chroniques [80].
Alors que la troupe de Poésy donne sa dernière pastorale au Grand Théâtre en janvier 1904, quelle place à Toulon pour le provençal ? Pour les Toulonnais, la grande affaire a été la victoire socialiste aux municipales de mai, et l’élection du nouveau maire, Escartefigue. La campagne écrite n’a guère été provençale, bien que Escartefigue fasse un abondant usage de la parole provençale populaire.
Rendant compte des “fêtes d’Arles, festo virginenco”, Le Petit Var (4-4-04) rapporte sans ironie le cri des spectateurs saluant Mistral : “Vé, lou souléou qué passo”. Mais que sauront vraiment ses lecteurs de la cause provençale ?

La situation semble assez différente à Draguignan. Depuis longtemps des provençalistes y collaborent à La Sartan. Pelissier y anime Lei Jardiniero, groupe de danse, qui est reçu dans les fêtes locales. Son groupe Lei Bon Prouvençau reçoit les Toulonnais de la Targo qui jouent leur Groulié (21-4-02).
Un nouveau journal, L’Eveil Dracénois, naît en 1904. Il est conservateur, anti-collectiviste, et soutient l’activité politique de J.Gubert, fabricant de savons. Dès le début, un provençal à la graphie encore bien peu mistralienne y apparaît, à la Une [81].
Le Var apparaît ainsi organisé entre deux pôles félibréens, l’un plutôt ouvert à la gauche sur Toulon, l’autre franchement à droite sur Draguignan. Des isolés félibrègent chacun à leur façon, du conservateur Spariat au radical Menut [82].

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