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Une naissance suspendue - Pays de Vaud et Fribourg jusqu’en 1815
jeudi 23 octobre 2025, par
René Merle, Une naissance suspendue. L’écriture des « patois ». Genève, Fribourg, Pays de Vaud, Savoie, de la pré-Révolution au Romantisme, S.E.H.T.D, 1991
La dominance précoce du français ne relève pas ici de l’influence directe d’un état-nation, mais de normes sociolinguistiques reçues de France et de Savoie. Mimétisme culpabilisant : la publication dans l’idiome, tolérée en France, est ici totalement absente avant les années 1780. Or, à la fin du 18e siècle, Vaud et Fribourg sont le berceau d’une tentative littéraire dialectale d’autant plus inattendue que l’écriture francoprovençale est alors occultée en France (en dehors du foyer forézien) et en Savoie.
Paradoxe apparent, avant le bouleversement révolutionnaire, l’état fédéral germanophone respecte la francitude de ces zones (anciennement savoyardes) dont l’oralité est largement francoprovençale, la culture écrite et la tradition administrative françaises. Les dirigeants bernois, soucieux de communication efficace, n’imposent pas l’allemand administratif aux Vaudois, leurs sujets depuis 1536. Indifférents à la pratique populaire du patois, les Bernois sont sensibles au prestige du français, langue des cours, des élites, donc des notables dont ils ont besoin pour administrer. Et, pour la bonne société vaudoise, la francitude, participation à la culture des Lumières, est affirmation de dignité. Moins tolérante, l’oligarchie germanophone du canton de Fribourg (entré dans la Confédération en 1481) a remplacé le français par l’allemand administratif ; elle devra cependant transiger : le français est conservé en Gruyère, pris à la Savoie en 1535, et la germanisation de la société échoue, malgré le ralliement des patriciens.
Certes, la situation n’est pas identique dans les deux zones voisines, et de parlers très proches. En pays de de Vaud :
’La langue du gouvernement, de la chaire, du barreau et de l’instruction publique est la française. On la parle assez purement, quoique avec un accent traînant, à Lausanne et dans nos autres villes, et tous les habitans de la campagne la comprennent et s’en servent au besoin. Mais dans leur vie domestique et entr’eux, les paysans employent le patois qu’ils appellent Roman ou Reman’ [1].
Les élites urbaines comprennent, et pratiquent, à l’occasion, un idiome de plus en plus francisé auxquel elles tiennent peu. Vaud protestant a vite basculé dans l’oralité française. A l’évidence, le partage religieux a influé sur le destin de l’idiome : à Fribourg poursuit Bridel,’le vieux patois s’est conservé sans altération’. Malgré le statut de langue haute du français, l’idiome est encore national, vivant dans toutes les couches de la société de ce canton catholique. La ruralité “béotienne” de Fribourg en est d’autant plus raillée par certains Vaudois. Il semblerait que les études sur l’idiome n’aient existé au 18e s. qu’en zone vaudoise, comme en conscience de la défaite du parler natal. Sa vitalite (relative) dans le canton de Fribourg ne suscite pas d’études de ce type.
Alors que mûrit la secousse révolutionnaire, quel est le statut du “romand” ? En Pays de Vaud, la bourgeoisie éclairée est embarrassée de ce legs de l’histoire, dont elle n’a fait [2] et ne peut faire usage ni dans sa dimension “nationale” ni dans sa réduction sociologique. Sa conscience linguistique se situe mal entre la péjoration (parler abandonnée aux ruraux), et la fierté patriotique d’y retrouver la langue qui engendra les Troubadours. Bertrand en témoigne au passage [3], et informe l’Europe cultivée [4]. Des érudits (pasteurs, professeurs) produisent vocabulaires, grammaire [5], mais si l’idiome ne s’imprime pas, quelques traces manuscrites témoignent d’un écartèlement d’écriture : dans Lo Conto dau Craizu, composée vers 1730, De la Rue, secrétaire du Grand Baillif de Lausanne, met en scène pour la délectation des amateurs la parole naïve d’un vieux paysan. Aux antipodes de cet usage “non littéraire” pointe la tentation d’utiliser le patois en langue : selon Bertrand, Clerc, professeur à Lausanne, a traduit Ovide au début du 18e siècle.
A Fribourg, seul un usage manuscrit situé hors de toute ambition d’écriture semble attesté. L’usage est vecteur de satire ou de convivialité.
La publication dans l’idiome natal, depuis toujours inconnue ici, apparaît, peut-être en symptôme de défaite, en ces années l780 où la victoire du français apparaît inéluctable. Dans les deux zones, cette naissance semble liée par des médiations complexes à l’épanouissement des Lumières, au bouillonnement pré-révolutionnaire. Telles ces fleurs quelques heures apparues dans le désert, l’entreprise littéraire se révèle subitement, pour disparaître presqu’aussitôt. Non sans avoir parcouru, dans sa vie éphémère, les registres contradictoires lentement explorés, au fil des générations, dans les zones françaises à idiome.
Comme la Suisse alémanique, la ’Romandie’ est grosse du pré-romantisme européen. Mais l’idiome ne participe pas, initialement, de ces émois : depuis Paris Rousseau popularise l’air de ce Ranz, emblématique de ’l’affection native’, il en néglige les paroles [6]. La reconnaissance et l’écriture de l’idiome, à la différence de ce qui peut se passer en France, ne relèveront qu’indirectement de la résonance aux courants de la modernité.
Les premiers signes viennent du Canton de Fribourg : apparemment excentré, il est en fait, par le commerce du gruyère, le mercenariat, ouvert aux idées nouvelles. Or son patriciat, destructeur des antiques institutions, dirige seul, face à l’hostilité populaire et bourgeoise. En l78l, la révolte paysanne, encadrée par des bourgeois et des “talents”, est écrasée. Un des chefs, l’avocat Castella, a pu fuir [7]. L’inventaire de ses papiers entraine de nombreuses inculpations, et un incident révélateur :
“L’avocat Python [8], dont on lut une lettre patoise à Castella, écrite en hiver, qui parle trop librement des affaires de Genève et d’Amérique, étant plus suspect que le précédent, a été relâché à condition que si, aujourd’hui, dans les papiers qu’il ira lui-même chercher chez lui avec des officiers de justice, on ne trouve rien qui le rende coupable, cela en restera là, à l’avocatie près dont il doit être privé. Mais que si quelque papier le rend encore plus suspect, il sera de nouveau emprisonné, et le rapport fait en Deux-Cents. Au reste, cet homme a parlé de la Handfeste des Comtes de Kybourg ( charte de 1249) qu’il a chez lui et qu’il a été chargé de traduire en français. Apparemment que c’était Raccaud (un des chefs de la révolte) qui l’en avait chargé, et que ce titre a servi de prétexte aux auteurs de la révolte pour séduire le pauvre peuple” [9].
Certes, on ne fait pas mention d’autres textes en patois. Mais la lettre (non conservée), dont on souligne implicitement le caractère inusité, ne suscite pas de remarques sur son choix de langue. Elle n’est incriminée que pour son contenu, sans pour autant, évidemment, que le patois soit reconnu à l’égal de la langue haute. Quel sens donner à cet usage privé ? Déjouer la censure ? A l’évidence, une lettre patoise ne déconcerte pas ces notables. Se faire plaisir ? Sans doute. Le patois dépasse-t-il ici les registres habituels de la moquerie, ou de la connivence [10] ? Il est évidemment exclu que l’usage du patois marque l’infériorité culturelle : un ami de Python, Pettolaz, soulignera “le caractère franc et jovial de cet homme, qui, malgré son apparente simplicité, n’en est pas moins l’avocat le plus instruit du canton” [11]. Apparaît-il à ses amis comme le tenant maniaque de l’écriture de l’idiome, que l’on tolère mais qui amuse ? Pour un esprit éclairé, ouvert au monde et de culture française, l’écriture de l’idiome, loin d’être clôture localiste, passéiste, ne peut-elle être connivence patriotique, prise de distance avec un patriciat germanophone par ostentation sociale, sympathie pour le monde rural qui lutte ? L’idiome ne semble pas en tout cas être une arme publique : alors que le relais de la contestation est pris, pour des années, par la bourgeoisie, c’est en français mordant que Castella et Python, participent (anonymement) à la guerre des pamphlets qui suit la révolte [12].
En décembre l786 le professeur de belles-lettres Lanteires [13] crée le Journal de Lausanne, premier journal de la cité. Dès le 16 juin l787, à l’exemple du Journal de la Langue Françoise, de Domergue [14] plus que de la presse française de province, il s’ouvre au dialecte avec La Cliotsa (“la Cloche”), dialogue non traduit entre un paysan et un chaudronnier ambulant. C’est dire que la plupart des lecteurs, par définition cultivés, comprennent l’idiome. L’allègre sautillement de l’octosyllabe propose une ruralité naïvement matoise, extérieure à la culture et par là délectable :
Dialogue en Patois du Pays-de-Vaud. LA CLIOTSE
Peut-être la naïveté, le ton de la plaisanterie rustique, qu’on remarque dans ce Dialogue, & surtout la considération de ce qu’il contribue à la variété que nous nous sommes imposés, pourront nous excuser de l’avoir inséré, même auprès de nos lecteurs, qui ignorent l’Idiome dans lequel il est écrit.
Lo Magnin Pierro et Djonin.
Djonin.
Ai ! Dieu vos aidai, Maîtré Pierro,Eh ! Dieu vous aide, maître Pierre [15]
Ne vos é vu du ne fé guerro.Il y a longtemps que je ne vous ai vu.
Lo Magnin.
Ah ! serviteu, l’ami Djonin ;Ah ! serviteur, l’ami Jannin,
Tot tsi vos se poarté te bin.Tout chez vous se porte-t-il bien ?
D.Ma fai adé comin vos fedé,Ma foi toujours comme vous savez ;
Voliai vos rin no veni verré,Voulez-vous pas venir nous voir ?
Ma ne faudrai pas bin tarda,Mais il ne faudrait pas bien tarder,
Noutrés poais pressons dé ferra ;Nos porcs pressent de ferrer ;
Et nin coquié tracasseriEt nous avons quelques tracasseries
Que voedré fairé resservi.Que je voudrais faire resservir.
Lo M.L’ai aodri fairé na tornaye.J’irai y faire ma tournée.
D.Ma dités, mé vint na pinsaye,Mais il me vient une pensée,
Yé na villie cliotse imbertcha,J’ai une vieille cloche ébréchée,
Se la volia atseta ;Si vous la vouliez acheter ;
Yen su on pou imbarrassi,J’en suis un peu embarrassé,
Pardrai vos l’arrai bon martsi.Pardi vous l’aurez bon marché.
M.Faudré la vairré.Il faudrait la voir.
D.Lo vu bin,Je le veux bien
Et dau prix vos serrai contint ;Et du prix vous serez content ;
Veni tsi nos cutsi sta né,Venez chez nous coucher cette nuit,
Ne farins pardai le brecé :Nous ferons pardi des gauffres :
Vos bairrai dao vin dé mon cru,Vous boirez du vin de mon cru,
Que n’est pas dai plie mau venu.Qui n’est pas des plus mal venu.
M.Ma fai ne lo refuso pas,Ma foi je ne le refuse pas,
Teni, vo zé adé ama ;Tenez, je vous ai toujours aimé ;
Et se pu vos rindré servisso,Et si je peux vous rendre service,
Voaique ma man.Voilà ma main.
D.Ye vos remacho.Je vous remercie.
M.Yé vé prindré ma martchandi.Je vais prendre ma marchandise.
D.Alla gailla & vos coaiti.Allez vite et vous dépêchez.
M.Mé voaitsé, yé prai mon satsét ;Me voici, j’ai pris mon sac ;
Partins, n’aoblia pas lo bidet.Partons, n’oubliez pas le cheval.
D.Ah ! sin l’aoblaye que lo vus,Ah ! sans l’oublier que je veux,
M’a cota trinta bios ecus,Il m’a coûté trente beaux écus ;
L’est ma fai dé na boena race,Il est ma foi de bonne race,
Aomeillo comm’on tsin de tsasse ;Docile comme un chien de chasse ;
Vodré in avai encoa doux,Je voudrais en avoir encore deux,
De mon coesin Djaquie Pellioux ;De mon cousin Jacques Pellieux ;
Me faut avai on boenapliai,Il me faut avoir un bon attelage,
Porri fairé coquie tserrai ;Pour faire quelques charrois ;
Yarri de l’ardzin franc & net,J’aurai de l’argent sec et net,
Por payi coquies interets :Pour payer quelques intérêts :
Diabe sai fé dé staos devalles,Diantre soit fait de ces dettes,
Le mé font veri les cervalles.Elles me font tourner la cervelle.
M.Lien a zu adé dé tot tin.Il y en a eu de tout temps.
D.Vai, ma ye m’in passeré bin.Oui, mais je m’en passerais bien.
M.Nos voaitsé astou ao velladzo.Nous voici bientôt au village.
D.On m’a de que Monsieu lo DzedzoOn m’a dit que Monsieur le Juge
Vendai enna pousa per pia,Vendait une pose par pie ;
Vaudré l’avai contré mon pra,Je voudrais l’avoir contre mon pré,
La fari vaillai commin fau,Je la ferai valoir comme il faut,
Etyarri dao blia bon & biau.Et j’aurai du blé bon et beau.
Me faudrét astou rebatiIl me faudra bientôt rebâtir
Noutro tai contré lo dzordzi,Notre toit du côté du vent,
La ! faut adé prindré pachence,Là ! faut toujours prendre patience,
Lo mo n’est pas tot de na rentse.Le mal n’est pas tout d’une venue.
M.Nos voaitsé enfin arreva,Nous voici enfin arrivés.
D.Allins gailla nos reposa,Allons bravement nous reposer,
Féna, féna !Femme, femme !
Margoton.
Traiso ma vatse.Je trais ma vache.
D.Vins vito cé, & té dépatse.Viens vite ici et te dépêche.
Margoton.
Mé fio que te nés pas voaisu,Je crois que tu n’es pas à vide,
Crouyo tsin, té bin atendu,Mauvais chien je t’ai bien attendu,
Te revins a dai ballés haurés :Tu reviens à de belles heures :
Tandur que te ne fas qué bairé,Tandis que tu ne fais que boire,
Mé faut ice méscormantsiIl me faut ici m’échiner
Du n’aub’a l’autra sin botsi.D’une aube à l’autre sans cesser.
D.Vins cé, té dio.Viens ici, je te dis.
Margoton.
Qu’est te tot çoce.Qu’est-ce que tout ceci ?
D.Teni, Pierro, voaique ma cliotse.Tenez, Pierre, voilà ma cloche.
Peu après, le 21 juillet 1787, un autre texte situe, sans explications, l’idiome dans un tout autre registre.
TRADUCTION en Patois du Pays-de-Vaud, d’un morceau du Roman du Ministre de Wakefield, Tome I, page 7.
Il serait inutile de dissimuler la satisfaction que j’avais, quand je voyais mes petits autour de moi : mais celle de ma femme était encor, pour ainsi dire, plus grande que la mienne, quand ceux qui nous faisaient visite, venaient à dire : “En vérité, Madame Primrose, vous avez les plus beaux enfans de tout le pays ! ”. “Ah ! voisin, répondait-elle, ils sont comme Dieu les a faits ; assez beaux, s’ils sont assez bons ; car beau est, qui bien fait”. En même tems, elle disait à ses filles de tenir leur tête droite ; &, pour ne rien dissimuler, elles étaient effectivement fort jolies”.
Ne servetrai rin det catsi la dzouye qu’avé, quand vayé mets petits daiveron met : ma la dzouye det ma féna étai, faut te deret, encora pllie granta quiè la minna, quand lets dzins que veniont nos trova set mettiont à deret : “Certa, Tanta Primmarousa, vo ai lets pllie biaux infans det tot lo pa-i”. “Medai ! vesin, se le desai, sont comin lo bonDieu lets a fé ; prao biaux, se sont prao bons ; car biau est, que bin fa”. Adon, le desai a noutrets felliés det set teni draités ; & por deret la vereta, l’étiont, sin l’autro, bin galéses.
Cette curieuse entreprise (prose et traduction du célèbre roman “sensible d’Olivier Goldsmith, paru en 1766) n’a pas d’équivalents dans les productions occitane et francoprovençale du temps. La Cliotsa maintenait l’idiome dans le domaine de la plaisanterie familière, la traduction en prose, dans un registre à la fois noble et familier, l’élève à la Lettre moderne.
Ainsi, c’est la création d’un journal d’expression française qui permet la première publication de textes dialectaux. Elle atteste que des amateurs écrivent, dans leur quant-à-soi. L’un de ces anonymes est cependant aisément repérable. On peut en effet rapprocher ces occurences dialectales de l’entreprise initiée alors par le jeune Bridel [16] : ses publications veulent, par l’imitation des grandes oeuvres contemporaines, fonder une littérature helvétienne d’expression française, inspirée des mœurs, paysages et sujets nationaux [17]. Comment ignorer la réalité de l’idiome ? Le pasteur, porteur de la francophonie, ne saurait dédaigner la langue populaire. Mais au delà d’une comunication efficace orale, il s’intéresse au patois, signifiant tant du “peuple” que de la “nation”. Bridel, ami de Lanteires, n’est pas étranger à la publication des deux textes qui situent cette écriture entre la parole populaire intraduisible (La Cliotsa ), et “le comme si” d’une prose majeure (la traduction, dont il est sans doute l’auteur). Ouverture et fermeture ? La plaisanterie paysanne pose l’idiome, en compensation savoureuse d’une culture toute française. La traduction ouvre le patois aux autres cultures, à l’universel. De là à tenter l’aventure littéraire “nationale” ... Ce serait difficile quand, même en Suisse alémanique où naït l’idylle dialectale, des auteurs choisissent le français pour chanter la vie simple et la beauté des montagnes.
L’avènement d’une littérature ’nationale’ dans l’idiome viendra du canton de Fribourg. Elle s’autorise, dans la mode du temps, de l’imitation de l’antique : en l788, Python, qui a recouvré sa charge d’avocat, commence à publier en fascicules ses Bucolicos, traduites de Virgile (ce mode de publication explique l’inexactitude des indications bibliographiques [18]). Le titre est fracassant :
BUCOLICOS dè Virjile, in dix écloguès, traduitès in Vers hèroïcos & Dialecte Gruvèren, per on Poëte Helvèto-Nuithonien, et dèdiayès à tits lès Compatriotos, Amataurs dè la Poësie & Protecteurs deis Hienhès & deis Arts. Prix, 7 batçes l’Eclôga per Souscription, si non, 8 b. 3 kr. A Fruabouarg in Suisse, Vers Beat-Luvis Piller, Imprimeur dè LL.EE. 1788.
Python fait doublement sortir du néant l’écriture de l’idiome natal : il l’affirme tant par sa traduction en vers que par sa glose en prose.
Préfahe [19].
Cé possementè on yageo l’ovrageo promès : vei, vueitidez-lo cé. Se gl-é tçaum à datto, n’est zau què dins la yuva dè mix plére à mès Lecteurs [20]. Addonc ressuscitar on lingageo insevèli dins l’obscurità dupus diora doûs mille ans, ind établir & assignar à tçaquè partia de l’oréson sès reiglès particulïrès, les fére à geuïr le bî premir yageo tant in prosa, qu’in vers, n’est pas on [21] tâtço asse facilo à rimplar, qu’on le sè porreit ben imaginar au premier abouard. M’ind sus terí portant, & avuei la satisfaction què, se moun ovrageo n’a pas oncora totta la perfection désirabla, lès peinès incroïables que mè sus baillès por la lei procurar, deivont rendre mes fôtés excusablès, sur-tot s’on vaut ben considèrar qu’à l’aventageo d’îhre le premir dè soun espéce, eil rèunet oncora ci dè dissipar totalament l’erreur yô una bouna impartia de mès compatriotos sont zaus tant qu’ora, qu’oun idiômo apportà et plantà dins laur pays per lès maitrès de l’univers, oun idiômo què dèrouvè les très quarts d’au latin, et le risto dau grec et dè l’hébreux, consèquament deis très linvuès les ples sçavantès, lès ples retçès, lès ples balles & lès ples polliès, manqueit dè termos, dè biaitás, dè reiglès, dè principes, et singulïrement qu’ôsse le defôt d’hîre inscriptiblo. Effectivament se gl-écriso datto deis caractéros que tçacon sçat liaire dau premir coûp, à quôquès pititès observations prîs, et qu’on trovéret c’-aprîs, sa scriptitibilitá n’esh-e pas démohraïe ? se les termos dont ll’est composá, sont prau abondents por translatar les linvuès tant viventès què mouartès, sa retçèhe n’esh-e pas messa in evidenhe ? se lès racènès dè haus termos, dont ne différont sovent pas d’au tot, quement homo, terra, planta, semen, etc. et deis yageos què d’ouna lettra, d’ouna sillaba, aut dè terminèson, quement âpro, corna, dona, vin, pan, fam, seits, utilo, solido, etc., sont pleinès d’énergie, dè grahès et dè biaitás, nequé porret contestar haus prérogativès à laurs dérouvás ? Se tottès les linvuès d’au mondo ll’ant deis principes génerols et quemons intrè laurs, se tçacouina ll’a sa fahon particulïre dè declinar, conjugar et dè plaihïr lès mots dins la construction, in on mot, se tçacouna ll-a sa syntaxe à part, per quena réson & fatalitá esh-e què la noûhra ind sereit privaïe ? Lès a donc quement les ôtrès avuei laurs retçèhès, grahès, biautás ; & ne ley a qu’à liaire sti pitit essai qu’ind publeïo, por s’ind convaincre. La mateire qu’ind fât le souget ll-est lès BUCOLICOS DE VIRGJILE, seit dïx tçants dè Bergirs nommás Eclôguès, traduits in vers héroïcôs remands et dialecte gruvèren. Mateire qu’é crussa d’ôtant mex deveit îhre gohâïe, què la ya pastorala fât et lès délicès et l’ouna deis ples grossès retçéhès dè la Patria. Se gl-é dévenâ giusto, & rendu à mins-mol ne vus pas dre lès biautás (car n’arri giamés la feiblèhe et la présomption dè le creire) mas l’idé dè moun inimitablo Oteur, mè creiri prau dédomagí dè mès peinès, et mon contentément sereit à son comblo, se mon pitit ovrageo poveit on moment amusar sès lecteurs, et se ll-aveit le bounhaur dè laur plére.
Por facilitar la lectura d’on lingageo imprima por le premir yageo, on trovéret c’-aprîs quôquès Observations sus lès lettrès dont la prononciation subit le mex dè variations.
./../ C, prècèdá d’on t, & cédillá dévant tottès lès voyellès sè prononhè quement z aut tz deis Allemands. Ch, quement dins le franchés, hormis dins lès mots que vignont d’au grec, yô sè prononhè quement k. Ch, prècèda d’on s prend la prononciation d’au tsch deis Allemands./.../ G, dévant e, totaivi quement s’îrè précédâ d’on d. G, dévant i totaivi quement dins l’italien. Gl solets, item dins eigl, eigland, Glôdo, glena, glenar, quement l’elle mollia deis franchés. H aspiraïe, quement dins le franchés. H non aspiraïe, dè-mîmo. H dauhe aut cédillaïe, quement s’îré prècèdaïe d’oun s. J counsouna aut dévant les voïellès, quement dins le franchés. I voïella, mîma tçousa. LL solletès aut dins eill, addís quement l’elle mollia deis franchés. OL, quement ô, aut totaivi grand, sof dins sol, quand signifiè sélau, terrein, aut notta, yô sont courts, quement dins bé-mol.
Il s’agit donc du premier exemple publié de prose patoise (poursuivie dans l’introduction de chaque églogue) : Python ne la traduit pas [22], ne l’accompagne pas de notes. Signe qu’il considère s’adresser à un public national majeur.
Voici pourtant une fois l’ouvrage promis : oui, voyez-le ci. Si j’ai chômé avec, ce n’a été que dans la vue de mieux plaire à mes lecteurs. Alors ressusciter un langage enseveli dans l’obscurité depuis bientôt mille ans, en établir et assigner à chaque partie de l’oraison ses règles particulières, les faire jouer la belle première fois tant en prose qu’en vers, ce n’est pas une tâche aussi facile à remplir qu’on se le pourrait bien imaginer au premier abord. Je m’en suis tiré pourtant, et avec la satisfaction que, si mon ouvrage n’a pas encore toute la perfection désirable, les peines incroyables que je me suis données pour la lui procurer, doivent rendre mes fautes excusables, surtout si l’on veut bien considérer qu’à l’avantage d’être le premier de son espèce, il réunit encore celui de dissiper totalement l’erreur où une bonne partie de mes compatriotes ont été jusqu’à présent, qu’un idiôme apporté et planté dans leur pays par les maîtres de l’univers, un idiôme qui dérive les trois quarts du latin et le reste du grec et de l’hébreu ; conséquemment des trois langues les plus savantes, les plus riches, les plus belles et les plus polies, manque de termes, de beautés, de règles, de principes, et singulièrement qu’il ait le défaut d’être inscriptible. Effectivement si je l’écris avec des caractères que chacun sait lire du premier coup, à quelques petites observations près, et qu’on trouvera ci-après, sa scriptibilité n’est-elle pas démontrée ? Si les termes dont il est composé, sont assez abondants pour translater les langues tant vivantes que mortes, sa richesse n’est-elle pas mise en évident ? Si les racines de ces termes, dont ils ne diffèrent souvent pas du tout, comme homo, terra, planta, semen, etc., et des fois que d’une lettre, d’un syllabe, ou de terminaison, comme âpro, corna, dona, vin, pan, fam, seits, utilo, solido, etc., sont pleines d’énergie, de grâces et de beautés, qui pourra contester ces prérogatives à leurs dérivés ? Si toutes les langues du monde ont des principes généraux et communs entre elles, si chacune a sa façon particulière de décliner, de conjuguer et de ployer les mots dans la construction ; en un mot, si chacune a sa syntaxe à part, par quelle raison et fatalité est-il que la nôtre en serait privée ? Elle les a donc comme les autres, avec leurs richesses, grâces, beautés, et il n’y a qu’à lire ce petit essai que j’en publie, pour s’en convaincre. La matière qui en fait le sujet est les Bucoliques de Virgile, soit dix chants de bergers, nommés Eclogues, traduits en vers héroïques romans et dialecte gruyérien. Matière que j’ai crue d’autant plus devoir être goûtée, que la vie pastorale fait et les délices et l’une des plus grandes richesses de la patrie. Si j’ai deviné juste et rendu à moins mal, je ne veux pas dire les beautés (car je n’aurai jamais la faiblesse et la présomption de le croire), mais l’idée de mon inimitable auteur, je me croirai assez dédommagé de mes peines et mon contentement serait à son comble, si mon petit ouvrage pouvait un moment amuser ses lecteurs et s’il avait le bonheur de leur plaire.
Pour faciliter la lecture d’un ouvrage imprimé pour la première fois, on trouvera ci-après quelques observations sur les lettres dont la prononciation subit le plus de variations”.
Le poème apparaîtra sans doute artificiel aux dialectophones “naturels” : indépendamment du choix du sujet, on a reproché à Python sa syntaxe française, son lexique francisé : faut-il pour autant se moquer ? Dans sa poétique, Python n’est pas plus illisible que bien des auteurs français d’alors. Dans son choix de langue, il a risqué l’aventure de la dignité littéraire, sans la fabrication de l’ordinaire pittoresque compensatoire, mais réducteur. L’enjeu n’est pas de réhabiliter le parler du peuple sociologique mais celui d’un Peuple-Nation, aussi minuscule et isolé soit-il. Le dialecte gruérin [23] (parler de la montagne et des bergers) apparaît à Python doublement efficace : parfaitement adapté au thème bucolique, il permet d’utiliser l’idiome national en pureté et dignité maintenues. Cette écriture est patriotique : la préface comme en révélation son absolue nouveauté, la difficulté extrème de passer d’un parler (oralité) à une Langue écrite. Cette affirmation nationalitaire est implicite dans la traduction : Bucolica, Ecloga I. Bucolicos, Eclòga I. ... Le face à face latin-dialecte, page contre page, exclut le français, (bien que manifestement le latin ait été traduit en vers français beaucoup plus abondant, puis le français en dialecte : à l’évidence, les normes de la poésie française du temps sous-tendent cet premier essai dans l’idiome). Le dialecte, que Python se garde bien d’appeler patois, est médiation entre la communauté réelle (l’ethnie francoprovençale de Fribourg), et l’universel.
Python a-t-il été inspiré par des textes occitans, connus par les nombreux contacts de Fribourg avec la France ? La préface, quelques passages, évoquent Goudoulin et le Miral Moundi [24]. Il a pu connaître par le Journal de la Langue Françoise les Georgiques patoises de Peyrot. Mais dans le canton de Fribourg, où l’idiome est encore “national”, et où le peuple s’agite contre l’oligarchie germanophone, le dialecte participe peut-être aussi d’une conscientisation ambiguë : paysans et bourgeois réclament le retour aux antiques chartes et privilèges, la prise de conscience révolutionnaire passe par la réappropriation d’un passé jugé idyllique. Le patois, venu de ce lointain passé, et toujours vivant, n’est-il pas ainsi signifiant national du peuple et de son passé de liberté face au pouvoir ? Sans doute Python ne traite aucunement de politique dans ses Bucolicos, mais on se souvient de sa participation aux événements de 1781, et de sa lettre patoise. Le parler de la Gruyère pastorale n’est-il pas symbole de la lutte pour la liberté [25] ? Sans doute, indirectement, l’apparition d’une littérature “nationale” peut procèder ici de ce statut du patois. Il pouvait difficilement en être de même en Pays de Vaud où le régime bernois était plus rejeté par les notables que par le peuple. Ainsi, à partir d’un même donné linguistique romand, se développent des usages différents dans l’écriture de l’idiome.
Les premiers vers de la première églogue ont été le plus souvent cités. Ils donnent le ton de toute l’œuvre : Tityre a obtenu de César le privilège de demeurer sur sa terrre dont Mélibée et les autres paysans sont chassés.
Mélibé.Mélibée.
A l’ombro d’on fohí co sur plauma assetà,
{}A l’ombre d’un hêtre, comme sur plume assis,
Quen geoûyo què le tio, quena félicitá !Quelle joie que la tienne, quelle félicité !
Dè-mîmo què derreir on rediô de fenîhraDe même que derrière un rideau de fenêtre
Te meinès, ô Tityre, et ta musa tçampîhra T u joues, ô Tityre, et ta muse champêtre
Rend dus-desos tès deigts deis accouards ravessents ;
Rend de dessous tes doigts des accords ravissants ;
Te meinès, les èchos rèpèton lès accents.Tu joues, les échos répètent tes accents.
Mâs nos (tolla est d’au souart l’ingiusta barbaria !)
{}Mais nous, telle est du sort l’injuste barbarie
Nos quihims à regrèt noûhra tchíra patria,Nous quittons à regret notre chère patrie,
Acculleits [26] por allar dau mondo ne scés yô
Chassés pour aller du monde je ne sais où
Lès humains effreïr d’intendre noûhrès mols ;
{}Les humains effrayer d’entendre nos maux ;
Tandis què reposènt sur le lys, la gottrausa [27],
{}Tandis que reposant sur le lis, le narcisse,
Dins tès suttiès tçanhons te ventès ta grahiausa [28] ;
{}Dans tes habiles chansons tu vantes ta gracieuse Per sès tçermos pussents staus boûs sont imbèlis,
{}Par ses charmes puissants ces bois sont embellis ;
Tot réhraunè [29] per-ce dau nom d’Amaryllis.Tout résonne par ici du nom d’Amaryllis.
Tityre.Tityre.
On Diû (car dè ci nom quen mortel est ples digno ?)
Un Dieu (car de ce nom quel mortel est plus digne ?)
On Diû saulo est l’oteur dè ci benfeit insigno.
{}Un Dieu seul est l’auteur de ce bienfait insigne.
Deis immortels au rang mâs dus-ora bêta [30],
{}Des immortels au rang mais dès à présent mis,
Cil Héros mè verret, bergír, sur sès aurtás,Ce héros me verra, berger, sur ses autels,
Por rendre à mès souhaits son déismo propiho,
{}Pour rendre à mes souhaits son déisme propice,
Aufrir d’on tendro aigní le sanglent sacrifiho
{}Offrir d’un tendre agneau le sanglant sacrifice.
Les alexandrins, à l’évidence pensés en français, sont artificiellement compliquée d’inversions, mais traversés aussi de mots du vrai langage.
Mè mousavo, ô vesin, dins moun erreur prèvonda,
Je croyais, ô voisin, dans mon erreur profonde,
/.../Où nos confrères vont vendre leurs moutons.
Comparavo co cen lès velards a la vela, (Je) comparais comme cela les hameaux à la ville,
Lès sappîs orgolliaus à la vuabla [31] dèbila,
{}Les sapins orgueilleux à la clématite débile
Eis timidos agnîs lès ples friaus deis baus
{}Aux timides agneaux les plus terribles des bœufs...
/.../
Dè l’ohol te rèpaus prendre la guevernanhe.
De la maison tu repeux prendre le gouvernement.
/.../
Et dremeit quand t’arris ouna vuerba [32] co cen,
Et dormi quand tu auras un moment comme cela...
Mélibée envie le destin de Tityre : ces vers, difficilement lisibles aujourd’hui, peuvent apparaître en réussite pour le goût du temps, et veulent souligner l’adéquation au thème antique de la langue pastorale .
Te ne quihèrís pas staus prás addís hloris, Tu ne quitteras pas ces prés toujours fleuris
Yo tès tendrès tçanhons intçantont lès esprits ;
Où tes tendres chansons enchantent les esprits :
Tès mutons attentifs eis sons dè ta hlottetta,
Tes moutons attentifs aux sons de ta petite flûte
Vindront danhïr in folla au-touar dè ta houletta,
Viendront danser en foule autour de ta houlette
/.../
Tandis qu’on tçerrotton dè l’ècourgia pressent
Tandis qu’un charretier du fouet pressant
On mogean [33] que trûp plan va son sillon tracent,
Un bouvillon qui trop lentement va son sillon traçant
Por calmar soun humaur neire et mèlancholica,
Pour calmer son humeur noire et mélancolique,
Mèhlèret sès tçanhons ais sons dè ta musica.
Mêlera ses chansons au son de ta musique.
L’Eclôga II a posé problème à Python. Comment présenter au public “national” l’amour homosexuel de Corydon pour “Alexis, on géonno éhlávo attatchi à Pollion” ? Il donnera une seconde version, où la passion va à une femme.
D’Alexis, qu’in biautá son simblablo n’aveit,
D’Alexis qui en beauté son semblable n’avait
Et que plére in trétot à son Maitrè saveit,
Et qui plaire en très-tout à son maître savait,
Le bergír Corydon invidaus sin pâr ll-irè.
Le berger Corydon désireux sans pair était.
A tracuar per lès boûs, lès bossons, lès brevíres,
A traverser par les bois, les buissons, les bruyères,
Le geouar à le tçertchír betávè ben sovent,
Le jour à le chercher il mettait bien souvent,
Et corresseit lès geaurs [34], lès montagnès por ren.
Et courait les fôrets, les montagnes pour rien.
O cruel Alexis ! Mès airs tam poû t’estimès :
O cruel Alexis ! Mes airs si peu tu estimes !
Ton caur ne totcèront mès torrents dé légremès [35] :
Ton cœur ne toucheront mes torrents de larmes !
Pâs la mindra pidï dè mès mols te n’arris,
Pas la moindre pitié de mes maux tu n’auras,
Infin per tès rigaurs murir te mè farris ? Enfin par tes rigueurs mourir tu me feras ?
Ora te veis portant la vatçe cutchia à l’ombro,
A présent tu vois pourtant la vache couchée à l’ombre,
Et le linzert catchí dèsos l’arbusto sombro ; Et le lézard caché sous l’arbuste sombre ;
Testyllis eis Seitaurs dau geouar au plés grôs tçôd,
Testylis aux faucheurs du jour au plus gradn chaud,
Por rendre la vigaur perdia per lès travols,
Pour rendre la vigueur perdue par les travaux,
Baillír lahí, sabrei, salarda ragotenta, Donner lait, seré, salade ragoûtante,
Dau serpollet pelá dè l’ol et dè la mentha. Du serpolet pilé, de l’ail et de la menthe.
Ah ! Mon souärt què dè gros ll-est different dau laur !
Ah ! mon sort que de beaucoup est différent du leur !
Mè, d’on sèlau bourlent supportent la ravaur [36],
Moi, d’un soleil brûlant supportant la touffeur,
Dè corre aprís tè n’é d’ôtra consolation De courir après toi je n’ai d’autre consolation
Què d’oûre dè grelets rèhrounar lès bossons.
Que d’entendre de grillons résonner les buissons.
Atant ll-ussè vaillu d’Amaryllis hent yageos Autant il eût valu d’Amaryllis cent fois
Lès bilès avalar, supportar lès outrageos, Les biles avaler, supporter les outrages,
Et Mènalcas servir dus l’ôba tant qu’au nex,
Et Ménalcvas servir dès l’aube jusqu’au soir,
Tot neirá que l’èheit, et per blanc que te sés.
Tout noiraud qu’il était et par blanc que tu sois.
O bil infant ! Giaimés à ton teint trup ne fia :
O bel enfant ! Jamais à ton teint trop ne te fie :
Le blanc cussillon tçeit, la gresella est migia.
Le blanc troène tombe, la groseille est mangée.
La cinquième églogue rompt avec le modèle formel suivi jusqu’alors : des vers de six pieds alternant avec les alexandrins. Dans la sixième, Silène célèbre, en style noble, la naissance de la terre et l’empire du soleil :
Dau hïl ren n’írè oncor. Ouna massa infèconda
Du ciel rien n’était encore. Une masse inféconde
Formáve on vasto amas d’Atomos confondus,
Formait un vaste amas d’atomes confondus,
Dins les dèserts dau vudo à l’hazard rèpendus.
Dans les déserts du vide au hasard répandus.
Ci néant pre sa fin, l’univers l’existanhe ;
Ce néant prit sa fin, l’univers l’existence ;
L’Atomo rèuni baille à tot la nèssanhe,
L’atome réuni donna à tout la naissance,
Forma lès èlèmens, que per d’heureus accouârds
Forma les éléments, qui par d’heureux accords
Formiront à laur touar tits lès liûs, tits lès couârps.
Formèrent à leur tour tous les lieux, tous les corps.
Lès plannès dè Cybella et lès tçamps dè Nèrâye
Les plaines de Cybèle et les champs de Nérée
Priront laurs rangs ples bâs què la sphíra etherâye,
Prirent leurs rangs plus bas que la sphère éthérée ;
Et sur haus sombros liús, lès mudès regions,
Et sur ces sombres lieux, les muettes régions
Yô le tèpas condit sès blévès légions.
Où le trépas conduit ses blêmes légions.
Quin spectaclo pompaus ! Dau mondo oncora geoûno
Quel spectacle pompeux ! Du monde encore jeune
Quen fut l’éhounèment, quand l’oba sus le Rhoûno
Quel fut l’étonnement, quand l’aube sur le Rhône,
Le premír yageo auvrent on hïl tot luminaus,
La première fois ouvrant un ciel tout lumineux,
Fet lire à l’iè tçermá l’Ampiro dau sèlau !
Fit luire à l’œil charmé l’empire du soleil.
Après la parution des premiers fascicules de Python, Bridel est mis en contact par Lanteires avec un collaborateur du Journal de Lausanne, le jeune gruérin Pettolaz [37], prudemment ouvert aux idées nouvelles [38]. Bridel demande des renseignements sur l’idiome, les chansons, le texte de ce qu’il n’appelle pas encore le Ranz des Vaches. Pettolaz, dont l’enquète patoise n’est pas vraiment le souci majeur, préfère disserter de l’actualité : la correspondance commence en l789 ! Il témoigne cependant de présupposés linguistiques sans doute ordinaires dans la Gruyère : le gruérin, parce qu’il est langue d’un peuple pastoral, et parce qu’il a reçu des émigrants l’influence du française, est le plus doux, le plus agréable des parlers du canton ; par contre le parler des basses régions de la Broye est langage mâle, énergique, mais un peu fruste d’un peuple de paysans ; entre les deux, le parler de Fribourg qualifié sans charité de patois “baroque”. Pour Pettolaz, comme sans doute la plupart de ses contemporains, l’écriture du patois se résume à la bonne humeur railleuse de la ronde chantée, la coraula, dont il communique quelques strophes [39] qu’il semble avoir du mal à se procurer. Significativement, ce sont des ecclésiastiques, sans doute plus proches de ces survivances populaires, qui les ont dénichées. Bridel est déçu : il attendait du peuple de la montagne une poésie grave et majestueuse, non des couplets délurés.
Mais Pettolaz, ami de Python, communique aussi, dans sa nouveauté, la traduction de Virgile : il l’estime trop proche du français littéraire, trop éloigné du génie énergique et naïf de l’idiome. Bridel jugera de même et conseille à l’auteur ’au lieu de traduire, composer des pièces originales soit en vers, soit en prose ; quelque idile dans le goût de Gessner ; quelque dialogue entre des paysans ; y encadrer quelque anecdote de votre pays ; en faire connaître les mœurs et l’esprit’. C’était mal comprendre le sens de l’entreprise, nationale au sens fort, que Python poursuit par la rédaction d’une grammaire [40], nécessaire au statut de Langue qu’il veut donner à l’idiome (alors que Bridel, aux ambitions mineures, collecte des proverbes et prépare un lexique : broderies de collectionneur sur une défaite assumée du patois).
Informé par Pettolaz, le Journal de Lausanne publie le 8 mai 1790 un extrait de Python, arrivé à sa cinquième églogue, mais ce salut réducteur présente en “patois” ce que Python traite en Langue. Les grâces apprêtées pouvaient-elles toucher le public ? ou le déconcerter après les prestations de Bridel ?
Belles-Lettres. Fragment de la cinquième Eclogue de Virgile, traduite en vers patois de Gruyère.
Mènalcas.Ménalcas
Profitins, cher Mopsus, deis précieus momens,
Profitons, cher Mopsus, des précieux moments
Que nos baillè in staus liûs dau vipro l’agrèment.
Que nous donne en ces lieux du soir l’agrément.
Mè tçanto ; avuei gràhe, tè, te meinès la hlotta ;
Moi je chante ; avec grâce, toi, tu joues de la flûte :
Eprauvims on concert assetàs sur sta motta.
Essayons un concert, assis sur cette motte.
Mopsus.
/.../
Tes accents ll-ant por mè lès tçermos les ples daus.
Tes accents ont pour moi les charmes les plus doux.
Màs deis vents dau Cutcent la badina fohlàie,
Mais des vents du couchant la badine haleine
Breinè trûp le fohí, que tînt sta plaihe ombràïe ;
Agite trop le hêtre qui tient cette place ombragée ;
Allims dèfos sti pins, aut, se te l’amès mix,
Allons sous ce pin, ou, si tu l’aimes mieux,
Allims dins l’antro frec que n’ind est qu’à très pids :
Allons dans l’antre frais qui n’est qu’à trois pieds :
Ouna vigne servage ins dècaurè l’intràïe,
Une vigne sauvage en décore l’entrée ;
A Fauno dus tot temps ha grotta est consacràïe.
A Faune dès tout temps cette grotte est consacrée.
Ley menèri tès pâs ; le tès noûblés tçanhons
J’y conduirai tes pas : là tes nobles chansons
M’aufrehront dau plésir & d’utiles lehons.
M’offriront du plaisir et d’utiles leçons.
Mâs, se durs sont mès vers, ben perdonna à mès Musès
Mais, si durs sont mes vers, bien pardonne à mes muses
Ci dèfôt d’agrèment que ma geoûnehe excusè.
Ce défaut d’agrément que ma jeunesse excuse.
/.../
Mènalcas.
Dè tès tçampihros airs rècita lès ples bils
De tes champêtres airs récite les plus beaux ;
Tityre on boquenet vuerde prau lès troppis.
Tityre un instant garde bien les troupeaux.
Tçanta Códrus, que mueirt, por sovar sa patria ;
Chante Codrus qui meurt pour sauver sa patrie ;
Tçanta dau tendro Alcon la piausa industria,
Chante du tendre Alcon la pieuse industrie,
Quand perhe dè ci tret sur le cou décotchi
Quand il perce de ce trait, sur le cou décoché,
La serpent que tigneit sur son fes intrèfitchi ;
Le serpent qui tenait son fils entrelacé ;
/.../
Incontre tè Amyntas, mogrà soun arroganhe,
Devant toi, Amyntas malgré son arrogance
Ll-est co le gràta-cul pris d’on roseit brellent,
{}Est comme l’églantier près d’un rosier brillant,
Le meleir qu’au pommier le cèdè dus tot lien.
{}Le sauvageon qui au pommier le cède de tout loin.
Après cette publication, Pettolaz écrit à Lanteires le 16 mai 1790 [41] du parler gruérin :“je crois cependant que la prose lui convient mieux et que, de cette manière, on pourroit espérer de réussir jusqu’à un certain point”. Lanteires répond : “la prose est bien plus susceptible de recevoir la naïveté et l’énergie de cet idiome que ne l’est la poésie, que ne le sont les vers où l’on ne peut éviter de faire quelques tours de force”. Ce point de vue, qui conforte la tentative de traduction du Vicaire de Wakefield, diffère de celui alors porté en France sur la production occitane : l’idiome est jugé particulièrement adapté à la poésie amoureuse ou plaisante, mais on ne l’utilise pas en prose.
Le journal publie cependant aussitôt (23 janvier 1790), sans présentation ou explication, les dix strophes d’une romance anonyme, dont Bridel assurera plus tard la paternité [42] : elle transpose dans la réalité suisse les grâces à la mode du Il pleut bergère de Fabre d’Eglantine. Florian vient de glisser dans Estelle, au grand plaisir du public de langue d’oc, une chanson de bergère en occitan. Dans et par la dominance culturelle absolue du français se révèle la possibilité d’une écriture mineure de l’idiome.
Chanson en patois du Pays-de-Vaud.
La cara de Pllodze.L’Averse [43].
Ie pliao, ie pliao, ma mia ! Il pleut, il pleut, ma mie !
Releiva téts gredons,Retrousse tes jupons,
Sauvins no à la chotta,Sauvons nous à l’abri,
Ramassa tets mutons :Rassemble tes moutons :
Oute dessu sla brantseEntends tu sur ces branches
Comin pliao sin potsi ?Comme il pleut sans cesser ?
Lo tin est nai quo l’intseLe temps est noir comme l’encre
Commincet d’inludzi.Il commence à éclairer [44].
Ainsi, dans sa jeune existence, le Journal de Lausanne avait fait belle place à l’idiome, que les feuilles des grandes villes françaises ignorent le plus souvent. Le phénomène est curieux dans une zone où la revendication identitaire est apparemment très faible, la tradition d’écriture inexistante.
De son côté Python écrit chaque semaine une lettre patoise à Pettolaz [45]. La dernière lettre évoquée (25 juin 1792), que Pettolaz résume en français, montre que Python traite toujours de l’actualité : il regrette que le contingent fribourgeois fasse mauvaise figure parmi les contingents confédérés, évoque des désertions. Quelle position politique cela implique-t-il ? Les événements éteignent-ils alors l’écriture de ce progressiste, dont nous n’avons ensuite plus trace ? La publication des dix églogues, poursuivie jusqu’à la sixième, s’achève sur l’argument de la septième. Sans doute, la souscription avait été décevante, mais l’ouvrage était connu [46]. La conjoncture a-t-elle été déterminante, ou Python disparaît-il ? Nous ignorons la date de son décès. Alors que la paysannerie gruérienne soutient la révolution, la fonction emblématique ’nationale’ de l’idiome ne semble-t-elle plus pertinente ? Castella, qui s’adresse depuis Paris à ses compatriotes [47], n’est évidemment pas effleuré par l’idée d’écrire en patois.
Cependant que la Révolution déferle sur l’Europe, et sur la Suisse, Bridel continue son enquète sur l’idiome depuis Bâle où il est pasteur. Mais son patriotisme ne s’exprime qu’en français : ainsi en 1792 dans le populaire Sur les montagnes de Gruyère.
Nous avons pu repérer une lettre [48] (non mentionnée dans les bibliographies patoises) adressée à Bridel par le juge Veillon, de Bex [49]. L’exercice amusé, et familier, rompt le Bon Ton de leurs lettres (l’ensemble de la correspondance reçue par Bridel est en français). Cet unique texte patois éclaire la façon dont pouvait être acueillie son enquête sur le patois, et plus largement du statut de l’idiome. Le correspondant s’excuse de son retard (preuve d’un intérêt modéré pour l’enquête ?), répond à la demande de proverbes, donne de ses nouvelles et des nouvelles du temps, dans le retour linguistique à une sorte de connivence enfantine, de simplicité originelle perdue. Ce registre volontariste, pour être provisoirement libérateur, n’est guère tenable. D’ailleurs le correspondant insiste sur la mort du patois, en se défaussant sur sa femme de la responsabilité du jugement. Il signale cependant l’existence d’un amateur, dont l’existence a sans doute dû piquer la curiosité de Bridel. Le profil de ce pasteur auteur patoisant correspond tout à fait à celui des écrivants patois du temps, mais il ne semble pas avoir laissé de traces.
“Ne me gronda pas frare, Ministre du bon Dieu, di que yé receu ta lettra, laya granten, ye éta d’en ona couzon terriblia por te faire ouna reponse, que pusse te fere plaisir, ma ye su villoz, ye gruloz, ye ona peine d’écrire, que te ne pourra pas te l’imagina. Né pas le tot, la memoire me fa fau bon, ye aublia la maitia de ce que ye sçavé, & de cen que ye ne sçavez pas.
Te vau des proverbes, ye ne crayoz pas de t’en aprendre, que liau que te sça za. Gran d’avenas & pai perci se rencontra volonti. Lé bin veretrabloz. Ma lé mendroz cayon, on la meillau merdaz, on le vay ti le zor, s’acompli. Et que liau que mereton le mé, son liau que ne sont pas recompença. Avoez putans & larons, fau faire lés messons. La éta la mouda de to ten. Et poy, fau prendre pachenche. On a biau fere, on ne vindra jamais a bé, d’empazi, y lare de roba, & y putans de putanna. Ce te trauve bin de voigny tard, à tes infans, ne l’aprend pas. Ho cen est bin verétablioz. Car por on yazo, que rencontre bin de voigny tard, on sara trompa 20 yazoz.
Me vayze au be de mon latin, & te deré avoué reson, que ne sçu qu’au anoz. Pachence [50].
yé passa on bon hivert, & ma fenaz m’a bin tenu au zau. ye en avez bin faute, car l’a fi on à frey, terribliaz, yé bin sonzy ay pourres zens, & liaux miserables bregands, qu’on fé la guerraz lo l’hivert, ne les és pas pliens, car meretavons bin tot cin que l’on soufert.
Por le françois, que y amavoz tant ne sont que day brigands. liau pourrroz holandois, von pays la sauça d’ay 80 menetray & jouerus que son entraz d’en la velaz d’Amsterdam, & nôtrés pourroz Suisses, qu’on eta prey, quemen day aluvetes au felard, & renvoyé d’en lau pays, fudre que se bouteyons à travailly à la terraz. Ma lés Monsçus, que ne sçavons fere que dey villoz solars, sarons à plaindre.
Noutron patoy ne difere que pou de cé du pays de Vaud. Le notroz tin on pou d’au Savoyard, ne dien la clo, le pro, & au Pays de Vaud, la clia, le pra [51].
Ta bin day salutations, d’au Frare Bournet, d’au Doyen d’Ullon & d’au compare Recou. Ma fenaz que tame autant que son /mot illisible/ te saluë asse bien de tot son coeur. Elle vau que te diessoz que nion ne sça mis le patois, que le Ministre Rodolph Chatelannat de Nods [52]. Il a fé, d’ay rimmes, d’ay zançons & de comptoz en patoy, asse bin fé, que le conte d’au Crayz [53] (sic).
Te ne me dis rin de ta fenaz, ye te préyoz de la bin salua quemon ouna bonne amya, de memoz que le fellu Ricou & sa fenaz que ye felicitoz de l’ay ay fé on bouboz. Te pau conta que nion d’en lo le monde que t’ame mé qué mé, & que ye vudris bin que te fusse mon vizin, ye payerès on pot de bon coeur, c’en compta le restoz. Ecrit me toparay, yari grand pliesi d’avay de te novalles. Manda mé le discours qu’on a fé à Mr.Barthelemy [54], à Dieu Bonzor, le Bon Dieu te begne.
Bex le 13e.fev.1795 [55]
Veillon Juge.
Le lo raclo que ce moque de l’ecove. Poeta tsatta a bi menon. Quan le bin le prau. Qui repond appond. Quand chacun saide nion ne se creive. Mort de fenna & via de chevau sont la richesse de lotto. La devend(r)e amara mi creva ques atres djors ressemblia.
Traduction [56] :
Ne me gronde pas, frère, Ministre du Bon Dieu, dès que j’ai reçu ta lettre il y a longtemps, j’ai été dans un souci terrible pour te faire une réponse qui puisse te faire plaisir, mais je suis vieux, je tremble, j’ai une peine à écrire que tu ne pourrais t’imaginer. Ce n’est pas le tout, la mémoire me fait faux bond, j’ai oublié la moitié de ce que je savais, et de ce que je ne savais pas.
Tu veux des proverbes, je ne crois pas t’en apprendre, sinon ceux que tu sais déjà. Grain d’avoine et pois percé se rencontrent [57] volontiers. C’est bien vrai. Mais : les cochons les plus petits ont la meilleure merde, on le voit tous les jours s’accomplir. Et que ceux qui méritent le plus, sont ceux qui ne sont pas récompensés. Avec putains et voleurs, il faut faire les moissons. Ça a été la mode de tout temps. Et puis, il faut prendre patience, on a beau faire, on ne viendra jamais à bout d’empêcher les (aux) voleurs et les putains de faire les putains (on pourrait comprendre aussi : les débauchés de se livrer à la débauche). Et si tu trouves bien de semer tard, à tes enfants ne l’apprends pas. - Tout [58] cela est bien vrai. Car pour une fois qu’on se trouve bien (litt. qu’(il) rencontre bien) de semer tard, on serait trompé 20 fois.
Me voici au bout de mon latin, et je te dirai que je ne suis rien qu’un [59] âne. Patience, j’ai passé un bon hiver, et ma femme m’a bien tenu au chaud. J’en avais bien besoin, car il a fait un [60] froid terrible, j’ai bien songé aux pauvres gens, - et ces misérables brigands [61], qui ont fait la guerre tout l’hiver, je ne les ai pas plaints, car ils méritaient bien tout ce qu’ils ont souffert.
Pour les Français, que j’aimais [62] tant, ce ne sont que des brigands. Ces pauvres Hollandais vont payer la sauce des 80 ménétriers et joueurs [63] (instrument, jeux de hasard ?) qui sont entrés dans la ville d’Amsterdam, et nos pauvres Suisses, qui ont été pris comme des alouettes au filet et renvoyés dans leur pays, il faudra qu’ils se mettent à travailler à la terre. Mais les “Monsieurs”, qui ne savent faire que des vieux souliers [64], seront à plaindre.
Notre patois ne diffère que peu de celui du pays de Vaud. - Le nôtre tient un peu du Savoyard, nous dison “la clo, le pro” (pour la clef, le pré) et au Pays de Vaud “la clia, le pra”.
Tu as bien des salutations du Frère Bornet, du Doyen d’Ollon et du Compère Ricou (ou Ricoud). Ma femme qui t’aime autant que son (illisible) te salue aussi de tout son cœur. Elle veut que je te dise que personne ne sait plus le patois, sinon le Pasteur Rodolphe Chatelennat de Nods. Il a fait des rimes, des chansons et des contes en patois, aussi bien faits que le conte du Craizu. Tu ne me dis rien de ta femme, je te prie de la bien saluer - comme une bonne amie, de même que le filleul [65] Ricou et sa femme que je félicite de lui avoir fait un garçon. Tu peux compter que personne dans le monde ne t’aime plus que moi, et que je voudrais bien que tu fusses mon voisin [66], je payerais un pot de bon cœur, sans compter le reste.
Ecris-moi tout de même, j’aurais grand plaisir d’avoir de tes nouvelles. Envoie-moi le discours qu’on a fait à Mr Barthélémy. Adieu, Bonjour, le Bon Dieu te bénisse.
Bex, le 13e fev. 1795
C’est le râble qui se moque de l’écouvillon. Vilaine chatte a beaux(x) chatons(s). Quand c’est bien c’est assez. Qui répond appond (ajoute, renchérit). Quand chacun s’aide (s’aider en SR = aider), personne ne crève. Mort de femme et vie de cheval font la richesse de la maison. Le vendredi aimerait mieux crever qu’aux autres jours ressembler.
La lettre est adressée : “A Monsieur, Monsieur le Ministre Bridel, Premier Pasteur François A Bale”, et porte en surcharge : “Ne m’envoyez pas le discours à Mr.Barthelémy, je viens d’en recevoir un”. Preuve, s’il en était besoin, de la normalité du français langue haute.
En 1798, la Révolution fait des habitants de la Confédération des citoyens égaux en droit : cette égalité exige l’égalité des langues. Mais les notables révolutionnaires, pas plus que leurs homologues français, n’envisagent que la langue du peuple puisse être officialisée : le français est plus que jamais langue standard.
Dans ces temps troublés, l’écriture du patois ne viendra pas du milieu des érudits amateurs de l’idiome, dont Bridel est bon exemple : le patois demeure pour ces originaux, en général peu favorable aux temps nouveaux, refuge rassurant. Il n’est ni arme d’intervention, ni même connivence face à la domination française. La publication patoise sera le fait d’un polémiste contre-révolutionnaire vaudois, avec un pamphlet répandu :
“La Pinte où l’on va, ou le Poile à Jean-Pierre, Maître Cordonnier en fait de ressemellage, contenant des Discours partagés en diverses scènes. Le tout véritable, et mis en écrit par le citoyen Jean-Joseph Gremaud de Vuippens [67], Canton de Fribourg, duquel vous en apprendrez davantage si vous tournez le feuillet. A Vuippens, l’an 3 de la République une et indivisible, soit l’an M.DCCCI comme disent les simples”.
Ces simples sont les bonnes gens de la campagne, prémunis de la démagogie par un bon sens natif. Leur parole, qui ne peut être que patoise, est contrepoint savoureux au français déclamatoire (mais marqué de dialectalismes) des membres d’une société populaire de petite ville, artisans pour la plupart. Le patois, comme le français, apparaîssent au premier degré en représentation sociologique.
La pièce, sans viser une représentation que la circonstance interdisait, prend place dans la campagne de pamphlets qui utilisent le sens commun contre la nouveauté révolutionnaire. L’auteur supposé est Bourgeois, ancien châtelain des Clées (entre Lausanne et Yverdon), pamphletaire actif. L’enjeu est direct, comme à Genève en 1793 : les révolutionnaires poussent en effet les paysans à l’assaut contre la féodalité. La révolte des Bourla-papey, “brûle-papiers”, qui éclatera en 1802, est alors préparée entre Morges et la Sarraz (c’est la région de Bourgeois) et à Yverdon (où la pièce est imprimée). A l’appel de petits notables, les paysans envahissent les propriétés aristocratiques, brûlent les titres. Les révoltés seront désignés par l’appellation de Bourla-Papey, mais le dialecte n’apparaît à la publication que dans cette pièce anti-révolutionnaire, où il est censé représenter le bon sens de paysans ignorants, intéressés, mais foncièrement sains. L’auteur vise à la fois le public populaire et celui des bourgeois raisonnables, auxquels on montre que l’attaque contre les derniers droits féodaux peut se transformer en demande de suppression des fermages, et même en exigence partageuse. L’ironie a peut-être porté sur un public,“Citoyen-public”, alors fort hésitant.
Le patois est implicitement présenté comme le bien des vrais Suisses, face à des francophones démagogues vendus à la France, et dont les ancêtres ne sont pas Suisses, mais Français ou Allemands. Mais Bourgeois gère son paradoxe, en défendant par ailleurs (en français) le pouvoir alémanique de Berne.
Son Avertissement ironique présente l’auteur comme un rédacteur de catéchismes de la bonne cause révolutionnaire, qui a convoqué sans succès, le 10 octobre, les paysans du Léman [68] “pour donner des croquignoles aux gouvernants, pour arranger tout à notre guise, et pour faire un gouvernement qui auroit été le Parangon de tous les gouvernements de la terre” [69]. C’est implicitement souligner le rôle de la propagande écrite, dont il va jouer. “Je puis bien vous jurer de bonne foi, qu’il n’y a pas dans tout cet écrit un mot qui ne se soit dit chez moi, ni un coup qui ne s’y soit donné, puisque c’est là où est le poile à Jean-Pierre ; encore ce poile menace-t-il ruine, comme mes pauvres culottes. Salut et fraternité en la république une et indivisible”.
Jean-Pierre représente la plèbe révolutionnaire, inculte, brutale, grossière. Il envoie sa femme Salomé chercher du vin : “Ce sont de terribles soulons que ces hommes. O mon Dieu !” s’écrie Salomé. “Nous devons déja du vin pour plus de deux-cents écus à monsieur Cronà”. Jean-Pierre en colère : “Tais-toi, salope, avec ton monsieur ; sais-tu pas dire citoyen ? Salomé, essuyant ses yeux avec son tablier : “Oui, pardine, citoyen ! c’est bien çà qui nous fait vivre”. Il la bat.
Samuel, un autre “patriote”, entre et sépare le couple. Jean-Pierre lui reproche de tourner autour de sa femme. Ils se battent. Entre Verain, Président de la Société des frères et amis, dont le siège est au Poile à Jean-Pierre (échoppe-cabaret). Il les sépare. “Citoyens, que ça va-t’i à dire ? séparez-vous au nom de la loi. Est-ce ainsi que des républicains doivent se traiter ? gardez les tappes pour les b.....s [70] qui ne le sont pas”. Entre Piotonet.
Piotonet. Salut, citoyen président : salut à vous autres ; vous êtes bien échauffés par ici ; c’est contre ces sacrés chiens d’aricots, sans doute ; mordieu, on les tient cette fois ; nous les arrangerons, laissez-faire.
Verain. Y a-t’i du nouveau, citoyen Piotonet ?
Piotonet . Ah ! du nouveau ... du nouveau. Il y a d’abord que ceux du Chésar ne sont pas encore au pas. Il faut pardieu civiliser ces sacrés mâtins [71]. J’y avois envoyé Michotin pour cela ; mais les b.....s ne veulent pas entendre raison ; ils ont bien refusé de planter un nouvel arbre de la liberté qu’on leur a fait couper et qui a plus de septante pieds de long ; et ils n’ont rien qu’un fichu petit rougeon* d’arbre qui n’en a pas vingte-quatre : il faut, sacre-dieu, qu’on les vous tanne comme les cuirs de mon grand creu* [72] ; il n’y a pas de quartier d’abord.
Verain. Bien dit, citoyen Piotonet ; je me suis toujours défié d’eux ; ces gens de la montagne sont des diables à qui on ne fait pas accroire ce qu’on veut, au moins. Il y a longtemps que je les connois.
Piotonet. Je veux que la gangrène me ronge, si je n’en viens pas à bout ; laissez-moi faire : je ne veux que boire un coup et je vous vas là haut : je vous civiliserai cette f....e canaille, ou je leur ferai manger leurs roches. Allons, de l’eau-de-vie, entends-tu, Jean-Pierre, ne me fais, sacredieu, pas attendre, ou je te tanne aussi les épaules.
Ils boivent, tout en maudissant les aristocrates (les aricots !).
Piotonet. Eh ! sacredieu, va prendre un de ces fo..... zaricots pour me déboucher tout çà ; ils ont le nez assez long pour aller jusqu’au fond de la bouteille.
Verain. La fièvre me serre les boyaux, si je ne veux pas le leur allonger depuis le plancher jusqu’à terre (ils rient).
Piotonet boit. Allongez, allongez, citoyen président, jusqu’à ce que le diable fasse un trou avec sa criape depuis l’enfer et qu’il les accroche tous par le nez pour les tirer là-bas. (ils rient). (à Samuel) allons, verse-m’en encore un ; remplis-le cette fois, ou je te tortille comme un tire-bouchon.
Samuel. Vous êtes bien rude, citoyen Piotonet. Un peu de patience.
Piotonet. Patience. Qui, moi ? Je veux bien qu’on fasse des andouilles de ma froissure si j’ai jamais connu la patience. Tonnère (sic) de Dieu, il n’y a que les ânes qui soient patiens. A votre santé, président Vérain (Il choque le verre avec Verain).
Verain. A la vôtre.
Piotonet après avoir bu. Adieu soyez, citoyen président. -Adieu et salut républicain à vous autres.
Verain l’arrêtant. Un moment, citoyen Piotonet : il faut dire à ces égarés que s’ils ne changent pas tout le droit ...
Vérain promet de leur envoyer les troupes, de tuer, brigander, donner du “ça ira, du feu et de la guillotine”, car, comme l’affirme l’homme de métier Piotonet “un cochon de lait ne vaut rien rôti, si l’on ne lui coupe la tête tout de suite”. Ils sont d’ailleurs prets à guillotiner leur propre famille, “tout comme si c’était des oies”, “s’il s’agit du salut de la patrie”.
On attend par contre les “frères de la campagne”, jugés plus récupérables que ceux de la montagne, pour leur faire voter une motion.
Piotonet. Vous sentez bien que si l’on ne profite pas du moment pour tout jeter par terre ; pour exciter les paysans à bruler les châteaux de ces b....s de seigneurs, à tuer les zaricots, nous ne serons pas les plus forts.
Verain. Oui, mais ... cela demande réflexion et de la prudence.
Piotonet. Des réflexions ? De la prudence ? Eh ! sacredieu, c’est avec çà qu’on perd tout : il faut enjéoler ces paysans, faites-les bien boire ; dites-leur qu’ils ne paieront plus rien, qu’ils pourront prendre tous les biens des zaricots, qu’ils seront tous riches, et pardine, vous en viendrez à bout. Parlez-leur de ce que nos frères de la grande nation ont fait au commencement. Le diable m’extermine s’il ne faut pas forcer les paysans à tuer ; tenez, il faut qu’ils boivent du sang ; j’en boirois, sacredieu, un pot sans me reprendre pour leur donner l’exemple ; mettez-y un peu du vôtre, président, prêchez-les, pour que quand je reviendrai tout soit pret ; entendez-vous ?
Verain. Laissez-faire.
Les paysans arrivent avec le vice-président Crotillon.
Crotillon. Citoyens, voici des freres et amis des villages que je vous amène pour fraterniser avec nous.
Verain aux paysans. Ils sont les bien venus, (à Crotillon) faites placer nos frères des villages, on leur accorde les honneurs de la séance. (Ils s’asseyent tous sur des bancs des deux côtés d’une longue table, le Président est en haut sur une escabelle).
Verain, tousse et se mouche. Citoyens ! .. S’il fut jamais rien de beau dans le monde, c’est la liberté ; c’est la lumière qui éclaire le monde ; c’est le soleil qui nous réchauffe, c’est ... en un mot c’est tout ...(avec emphase). Mais quand je dis que c’est tout, je me trompe ; j’oubliois l’égalité, cette autre lumière qui égalise les hommes, qui, pour satisfaire à tous leurs besoins, fait que tous les biens sont communs ; c’est là, la lumière qui a devancé le monde, qui change, qui altère ...
Joseph Marubet. Oï, pardai, lé bin véré ! yé na sai dau diabò ... chai bai ton rin din stu outô ? (Oui pardieu, c’est bien vrai ! j’ai une soif du diable ... Ne boit-on rien dans cette maison ?) [73]
Jean-Pierre à Samuel. Samuel, va t’en demander du vin à ta commère ... mais, mordieu, ne va pas me rester trop à sc’té cave.
Samuel. Allons donc, jeanfesse, ne ris pas toujours. (Il sort).
Verain, toujours avec emphase. Par cette explication définitive, vous savez donc, citoyens, que c’est par la liberté que nous sommes libres, et par l’égalité que nous sommes égaux ; de sorte que le bien d’autrui est à nous.
Jonatan Borgognon. Mà dité vai, citoyen monsieu, escusadé se voplié ; l’on parla per tzi no dé celia égalité : m’avon promet dé mé bailli le pra dau tzaté que totzé mon pra de la Cornéttaz ; mété refia sur cin, y avé dza tré on caro de l’adze, y a vé bueta de la drudze, réspétin voutro noneu ; é bin ; ne ma te pa failiu réprindré ma drudze, é reclioure l’adze. Etzò l’égalità, qué cin nique ? - Voique portan cin que mé areva. (Mais dites-moi, citoyen monsieur, excusez s’il vous plait ; on a parlé chez nous de cette égalité : on m’avait promis de me doner le pré du château qui confine à mon pré de la Cornettaz ; je m’étais fié à cela, j’avais déjà arraché un coin de la haie, j’avais mis du fumier, sauf vôtre respect ; eh bien, n’ai-je pas dû reprendre mon fumier et refermer la haie ! Est-ce l’égalité que cela ? Voilà pourtant ce qui m’est arrivé).
Verain. Citoyen, vous ne deviez point ôter votre fumier ni refermer l’aye, puisque ce pré vous convient, il est à vous. Ce sont là les droits de l’homme.
Jonatan Borgognon. Vo dité bin ; ma lai mon soci ; yavé, bio déré, l’agean é la municipalita sé son bueta dévoron mé din noutra Cuémena, ne sé pa cin que mon de ; tantia que lo signeu a volliâ ravai son pra, é né ma fai rin zu qué la vergogna. Lé Brindzé ; vo cédé prau, lé gro Brindzé, lé dou fraré mé vezin, in on volliu féré a tan à la Trapasanna qué pardai na tota buena végne : la falu qué lôsson basta to comin mé ; lo signeu ne loza pas bailli on carquié. (Vous dîtes bien ; mais on m’y a forcé ; j’avais beau dire, l’agent et la municipalité s’en sont pris à moi dans notre commune, je ne sais pas ce qu’ils m’ont dit, toujours est-il que le seigneur a voulu récupérer son pré, et je n’ai ma foi eu que la honte. Les Brindzé, vous savez bien, les grands Brindzé, les deux frères, mes voisins, ont voulu en faire autant à la Trapasanna qui est par dieu une très belle vigne. Il a fallu qu’ils renoncent tout comme moi. Le seigneur ne leur a pas donné une parcelle).
Crotillon. Citoyen Verain, il faut dénoncer cela à la société ; il faut faire rendre justice à ces citoyens. N’est-il pas honteux que dans le siècle de la lumière et de de l’égalité, des frères, des citoyens ne puissent pas prendre sur la terre tout ce qui est à leur convenance ? et ôter aux infâmes aristocrates ce qu’ils ont volé au peuple souverain ; je dis volé, car tout ce que je n’ai pas, c’est autant qu’on me vole.
Le père Pontrulaz. La ma fion réson. (Il a ma foi raison).
Guillaume Laffe. Set pardai bin véré ; prédzé bin orminté stu compagnon citoyen. (C’est pardieu bien vrai. Il parle au moins bien ce compagnon citoyen).
Daniel Fantin. Ba, ba ; ma fai l’égalita, cé de bairé can on na sai. Allons citoyen cabaretié, na botoillie. (Ma foi l’égalité, c’est de boire quand on a soif. Allons citoyen cabaretier, une bouteille).(Samuel entre avec un panier de bouteilles, Salomé porte des verres).
Joseph Marubet. Voi qué par diau dau vin : (à Salomé) atzi vò Salomé. (Voilà pardieu du vin ; bonjour Salomé).
Salomé. Bonjour, citoyen.
Joseph Marubet. Quai-vò vui ? vozité a ce rodze ué la créta dé noutro pû ? (Qu’avez-vous aujourd’hui ? Vous êtes aussi rouge que la crête de notre coq).
Jean-Pierre, avec humeur. Ce qu’elle a ! ... hom, Samuel, tu es diablement resté à ste cave.
Salomé, en levant les épaules. Resté ! hû ... apparemment. N’a-t-il pas fallu mettre la boite ; tu ne l’avois pas oubliée peut-être ?
Jean-Pierre. Va-t-en au diable avec ta boîte. Samuel n’oublie rien lui.
Samuel, en colère. Le diable me déchire les ongles, si je ne tombe pas dessus, vois-tu bien ; redis seulement une parole.
Verain, d’un ton imposant. Paix-là ! Paix-là !
Jean-Pierre. Janf ....
Verain d’un ton ferme et impératif. Taisez-vous.
Salomé à Jean-Pierre. Oui ; tais-toi, tzancre de cû de pédze [74]. (elle s’enfuit).
Jean-Pierre, voulant lui courir après. Attends-moi, chienne de carogne.
Crotillon l’arrêtant. Citoyen, mettez-vous au pas.
Jean-Pierre se débattant. Laissez-moi donc, je m’y mettrai quand j’aurai étranglé cete b......se.
Verain ave dignité. Citoyen, Jean-Pierre, j’ai choisi votre bouchon, pour le sanctuaire de nos assemblées, parce que je vous ai cru un bon républicain. Mais vous vous disputez avec votre femme, et ... (Samuel lui verse à boire après avoir bu) Voilà du vin qui ne vaut pas le diable.
Après une altercation sur la qualité du vin, on boit à la santé de Salomé.
Verain après avoir bu. Citoyens. Cette santé est honnête ; j’aime bien la citoyenne Salomé ; mais nous devons aimer premièrement la république. Je vous invite à boire tous à cette santé.
Pierre Cueta. Diabô lo pa, que lai baivò. Cé tzarlatan crotû, cé tzancro dé tzéré, qu’étai venu à la revoluchon no prométré que no ne payerin plié rin, et voique portan que l’on rebueta lé cinsé ; comin faute fairé ora por paï lo trai por millé de celia ministrative, é lé cinsé dé stau zan passa ? (Pas question que j’y boive. Ce charlatan vérolé, ce salaud qui était venu à la révolution nous promettre que nous ne payerions plus rien, et voilà pourtant qu’on a rétabli les censes. Comment faut-il faire maintenant pour payer le trois pour mille de cette chambre administrative et les censes de ces années passées ?)
Jean Brache. Lé asse bin venu per tzi no por cin nique ; m’a imbéta é pui voaiqué comin cin va avoué le païsan ; lé gro lé medzon adé. (Il est aussi bien venu chez nous pour celui-ci. Il m’a embêté et puis voilà comment ça va avec les paysans, les gros les mangent toujours).
Crotillon. Non, sacredieu, ils ne vous mangeront pas ; nous allons bientôt rendre tous ces gros b..... aussi minces que du papier. Çà buvons encore un coup et nous parlerons d’affaires. (Ils boivent tous à plusieurs reprises). Avec la permission du citoyen Verain notre digne président, je l’invite à vous porter à une action aussi honorable que profitable, à nous tous ; j’espère qu’il voudra bien ouvrir la bouche.
Verain avec un ton de Président, après avoir toussé plusieurs fois. Silence (il fait encore une pause). Citoyens, amis et frères. Il n’est pas douteux que le crime ne soit riche et que la vertu ne soit pauvre. On l’a déjà vu du tems de Lazare, et on le voit encore de nos jours. Or, Dieu nous a donné la raison pour nous conduire ; il faut donc s’en servir quand on en a de besoin [75]. Vous êtes tous des gens de la campagne, des paysans, vous gagnez votre pauvre vie en vous morfondant de peine ; vos champs sont engraissés de votre sueur.
Daniel Fantin l’interrompant. Ma fai, por mé ne scho pas prau por cin ; bueto a dé dozé tzé dé femé per pousa ; cin vau ancoi mi qué dé tan cha. (Ma foi, pour moi je ne sue pas tellement pour ça, je mets toujours douze chars de fumier par pose [76]).
Crotillon, furieux. Tais-toi.
Verain reprenant son discours plus emphatiquement. Engraissés de votre sueur ! ... Vous avez des enfans qu’il faut nourrir, et vous manquez de pain ! (Il grimace comme s’il pleuroit). Tenez, citoyens, cela me fend le cœur ! Vous payez de redevances féodales ; vous êtes écrasés, ruiné, abymés. (d’un ton grave) Citoyens, ce n’est pas pour les habitans des villes, pour des patriotes tels que nous que je parle, nous ne payons rien de tout cela, nous sommes francs. Mais vous ! Çà mes amis, il est tems que ça finisse ; il est tems de punir les voleurs, et d’ôter à celui qui a de trop. (Il s’interrompt). N’êtes-vous pas tous de cet avis, citoyens ? (après une pause) Vous m’approuvez tous, car qui ne dit mot consent. Or, voici ce que j’ai à vous proposer. Les châteaux de vos seigneurs sont des tannières de loups et de renards, il faut les détruire ; les maisons des riches sont des cavernes de voleurs, il faut les détruire ; les titres des nobles, sont des patentes de brigands, il faut les détruire ; les actes pour les droits féodaux, sont des paperasses de Satan, il faut les détruire ; ceux qui les possèdent sont des hommes qui vous volent depuis que Dieu a créé le monde, il faut les détruire ; et pour ce qui est des dixmes, des lods, des censes, il faut les détruire ; et quand aux obligations, aux cédules, il faut ...
Crotillon se leve et dit avec force. Les bruler ; çà ne perdez point de tems, mettez le feu à tous les châteaux, et brulez-moi avec, tous ces sacrés zaricots, ces tyrans, ces seigneurs, toute cette séquelle du diable, exterminez-les ; et quand vous les aurez tous massacrés, vous n’avez qu’à nous appeler et nous vous aiderons à piller leur bien. Allons, citoyens, je vous invite, avec la permission du citoyen président, dont je suis le vice, à boire à la destruction des tyrans. (Il boit, tous en font autant, et les paysans crient :)
Tous les paysans ensemble : Qui vive !
Crotillon en fureur. Les tyrans.
Gabriel Pantaru. N’a pa ma fai ; ma stu lé que lé buetéré din lo crau. (ma foi non, mais celui qui les mettra dans le trou).
Crotillon. A la bonne heure. Je ne veux boire aux tyrans qu’avec leur sang.
Verain avec emphase. Bravò.
Danier Fantin. Jamo ancoi mi on verro dé stu vin, que na botoillie dé san dé chréquien [77]. (J’aime encore mieux un verre de ce vin qu’une bouteille de sang de chrétien).
Verain le regardant avec indignation. Non pas moi.
Daniel Fantin. Ma fai, n’ammò pas lò san. (Ma foi, je n’aime pas le sang).
Verain indigné. Tu n’es pas digne de nous.
Daniel Fantin. Ne pu pa pire medzi lo san dé noutré zanimò, comin béré yo lo voutrò. (Je ne peux même pas manger le sang de nos animaux, comment boirais-je le vôtre ?)
Verain en fureur. Ose-tu bien, me comparer à ces cochons ?
Daniel Fantain. Na paradai, ne son pas a ce gra qué vo. Ma voi que ... liberté, égalité. (Ils boivent). (Non pardieu, ils ne sont pas aussi gras que vous. Mais voilà ...)
Crotillon. Citoyen président. Tous nos frères des villages ici présents, ont signé l’adresse aux autorités du Léman [78]. (aux paysans) J’espère qu’aucun de vous n’osera me contredire ?
Gabriel Pantaru. Oï, lé bin veré. -Ma qué tzin que vò nò zai fé à segni ? (Oui c’est bien vrai. Mais que nous avez-vous fait signer ?)
Crotillon. Que vous ne voulez plus payer de droits féodaux [79], qui sont une invention du diable.
Abram Piedrônna. Ma fai, se vignon dé lû, fau que lé repringné. (Ma foi, s’ils viennent de lui, il faut qu’il les reprenne).
Jean Brache. Tzacon son bin ; voique. (Chacun son bien, voilà).
Crotillon, s’échauffant. Vous avez protesté, qu’alors vous resteriez Helvétiens [80].
Jaques Fistulon ivre. Qué tzo qué cin, Helvétien ? -Diabe lo pa se yen vû mé, ne vu pas êtro un françai ; vu resta Suisse, sacredieu. (Il frappe du poing sur la table). Mon père létai ; mon père-grand ace bin ; ét mé su Suisse comin leur ; on bon Suisse, intindé vò bin. (Qu’est-ce que cela, Helvétien. Je n’en veux plus, je ne veux pas être un Français, je veux rester Suisse, sacredieu. Mon père l’était, mon grand-pèreaussi, et moi je suis Suisse comme eux ; un bon Suisse, entendez-vous bien ?)
Verain, d’un ton de docteur. Apprenez que, Helvétien et Suisse, c’est la même chose.
Gabriel Pantaru. Ma dité vai, citoyen, sin oblia voutrò dére : yé tan oïu parla de sliau chouan : etzò no, au bin lé zôtrò ? (Mais dites-moi, citoyen, sans oublier votre dire. J’ai tant entendu parler de ces chouans. Est-ce nous ou bien les autres ?)
Verain. Eh ! f..tu imbécille, sais-tu pas que les chouans sont de ces coquins, de ces brigands.
Crotillon. Des zaricots.
François-Louis Pioutaz. Vai dà ? -Ma fai ne mé tzo pas plié de stau zaricots que déna favioulà. (Oui-da. Ma foi, je ne me soucie pas plus des ces aristos que d’un haricot).
Le pere Pontrulaz. Ta pardai bien rézon, François-Louis. (Ils rient tous, puis ils boivent en choquant les verres). (Tu as pardi bien raison, François-Louis).
François-Louis Pioutaz. Açà, cabarequié, voique lé botoillié qué son ace voigé qué ma goirdze. (A Samuel qui prend les bouteilles et sort) traité zin orminthe que nossé min dé pépin. (Ah ça cabaretier, voilà que les bouteilles sont aussi vides que ma gorge. Tirez-en (du vin) au moins qui n’ait pas de pépins).
Verain d’un ton imposant. Citoyens, ensuite de l’adresse que vous avez signée, il faut tous vous mettre au pas, et refuser de payer les censes.
Joseph Marubet. Tzancre la pa no lé payien ; laissi pire féré ; se lo receviau vin tzi nò, le diabò involai se sa racklieta monté la coutà. (Pas question que nous les payions ; laissez donc faire. Si le receveur vient chez nous, le diable m’emporte s’il monte jusqu’ici avec sa raclette (de mesure)).
Crotillon vivement. Si fait pardieu, laissez-la monter et payez.
Verain furieux. Que dis-tu ? ... payer les censes ?
Crotillon. La diable qui s’en dédit. Patience, citoyen, président, patience, vous serez de mon avis. (Il élève la voix) Citoyens, je vous invite à payer les censes avec de la graine qui coute quinze baches* la livre, et des belosses* qui cassent les dents.
Verain éclatant de joie. C’est pardieu bien dit ça !
Samuel, posant par-tout des bouteilles. Pour cette fois, en voici du tout bon.
Verain, après avoir fait signe de remplir les verres. Citoyens, je vous invite à boire à la santé du citoyen Crotillon qui a si bien parlé. (Ils choquent tous les verres et boivent).(Après un silence, il reprend avec le ton d’un président) : Citoyens ! je vous l’ai déjà dit, et je le répète à tous les frères et amis. Il y a assez longtems que nos infâmes tyrans nous volent ; il y a assez longtems que vous payez et vos pères aussi ;voyez où le crime remonte ! voyez tout ce qu’on vous vole ! (avec emphase) Cesse, pauvre peuple ! d’être la victime des tyrans et de leur conduite abominable ; leur heure a sonné, ne leur paie plus rien, et détruis ces oligarques. Car ... rien de plus injuste que de payer ce qu’on doit : (à Daniel Fantin) n’est-il pas vrai ça ?
Daniel Fantin. Ne dio pas qué na. No volien féré to comin vo no dité. Per ézimplio ; ne zin noutre namoudiachon de la Praiza, lo citoyen Muedret, qua zu cé bin de son pére, no za adé fé à paï lamoudiachon tu lé zan ; no lai daivin dou cin zécu ; lia ne sé guére d’an que no le païen dince. Cé atan que stu compagnon no robé ; no le vu padai plie paï. (Je ne dis pas non. Nous allons faire exactement comme vous nous dites. Par exemple, nous avons notre fermage de la Prise ; le citoyen Muedret qui a hérité ce bien de son père, nous a toujours fait payer le fermage tous les ans. Nous lui devons deux cents écus. Il y a je ne sais combien d’années que nous le payons ainsi. C’est autant que ce compagnon nous vole ; je ne le payerai pardieu plus).
Verain. Oh ! c’est bien différent, le citoyen Muedret est un parfait patriote, mêmement des meilleurs qu’il y ait ; son bien est à lui, vous le lui avez amodié ; au lieu que les dîmes et les censes se lèvent sur les champs que vous cultivez, que vous labourez.
Daniel Fantin. Cé pardai la mimâ tzousa : no labaurin tu lé tzan de noutre namoudiachon, se cè quà lé tzan ne dai plie rin ai Signeû, no ne daivin plie rin non plie à cé qua lé tzan. (C’est pardieu la même chose. Nous labourons tous les champs de notre fermage ; si celui qui a les champs ne doit plus rien au seigneur, nous ne devons plus rien non plus à celui qui a le champ).
Verain avec humeur. Ce n’est pas la même chose : car qui dit des Seigneurs dit des voleurs, et c’est pour tous les exterminer que la révolution a été faite. Mais un patriote, un républicain comme le citoyen Muedret, doit retirer la rente de ses prés et de ses champs, puisqu’ils sont à lui et qu’il les a eus de son père et de son père-grand ; il ne doit plus payer ni dîme, ni cense ; cela est clair.
Jean Brache. Dion por tan que stu citoyen, au bin son père-gran, a zau zu aberdzi cé bin qu’étai au signeu, que ne sé rin ratenu que lò dimò é la cinsa ; é que lo lan za bailli pire por cin zique. (On dit pourtant que ce citoyen ou bien son grand-père a autrefois pris en fermage ce bien qui était au seigneur, qui n’a rien retenu pour lui que la dîme et les censes et qu’il le leur a donné seulement contre cela).
Verain en colère. Qu’importe ? Le seigneur a donné ce bien ; et il étoit un coquin de vouloir qu’on lui paya [81] la dixme et les censes, ce qu’on donne est bien donné, et il est défendu de se rien retenir quand on donne. Voilà le fait (à Fantin). Et toi tu dois payer la rente d’un bien qu’on ta [82] remis à cette condition, car la loi le veut, elle défend le vol, et punit les voleurs.
Daniel Fantin. Ma, se fau puni lé voleu ; ne fau do pa féré comin leur ; por qué prin ton le bin dé sliau féau dau ; dité vai citoyen présidan ? (Mais, s’il faut punir les voleurs, il ne faut donc pas faire comme eux. Pourquoi prend-on le bien des féodaux ? dites-moi citoyen président.
Verain avec humeur. Parce que c’est bien fait.
Daniel Fantin. Et mé ne féré yo pas a ce bin de ne rin paï au citoyen Muedret ? (Et moi je ne ferais pas aussi bien de rien payer au citoyen Muedret ?)
Verain en buvant. Non ; parce que ce qui est à lui, lui appartient, et qu’il ne faut pas que ces coquins d’aricots ayent quelque chose.
Danier Fantin. A, vo vompringno ora ; ne fau pas sé laissi roba, ma fau roba lé zotro. (Ah, je vous comprends maintenant. Il ne faut pas se laisser voler, mais il faut voler les autres).
Verain buvant toujours. C’est cela.
Pierre Cueta. Ma écutadé : lon bin de per tzi nò ; que l’avon fé on trequemaquadzo, ne sé comin ; tantia que to cin nique nétai rin qué por féré na tze cagnie, é que can l’on sé batré lé zon, lé zotrò ; au bin can on sé disputéré, lé francé vidront no prindré, por no bueta tu d’accoua. Craidé vo cin citoyen. (Mais écoutez. On a bien dit chez nous qu’ils avaient fait un traquenard, je ne sais comment ; toujours est-il que tout ceci n’était que pour créer une querelle et quand on se disputera, les Français viendront nous occuper, pour nous mettre tous d’accord. Croyez-vous ça, citoyen ? )
Verain en colère. Ce sont des discours d’aricots. La grande nation n’a jamais trompé personne.
Crotillon en colère. Rien n’est plus vrai ; et je dénoncerai le premier b..... qui osera dire le contraire.
Verain prenant le ton du président. Voilà le propos d’un citoyen qui a bien mérité de la patrie. (Ils boivent tous).
Crotillon. Que sert, citoyen président, de bien mériter de la patrie tant que les tyrans la gouverneront ! Ne faudroit-il pas faire une motion pour les mettre à bas ?
Verain. Bien dit, citoyen Crotillon ; j’opine au retour du directoire, et à la régénération des Conseils [83] ... Citoyens, qu’on remplisse les verres, qu’on se lève tous et qu’on boive à la santé du brave ex-directeur Ochs [84]. Qu’il vive ! (Ils crient tous de même et boivent).
Abram Piédronna. Qué tzin qué cé Oxe ? mon bin de que cétai na béta, comin vo derai noutrà môtailà. Ete veré cin ? (Qu’est-ce que cet Ochs ? on m’a bien dit que c’était une bête, comme qui dirait ma Motaila (nom de vache tachetée). Cela est-il vrai ?)
Verain en colere. C’est le propos d’un infame aristocrate ... Ochs, signifie bien un bœuf, mais c’est un nom de famille, aussi honorable que celui de Verain que je porte.
Jean Brache. Verain ! éh ! bin voiti dé portan cin que ce, no dien Verain, no zôtro à légue dé noutré zanimò, respétin lòueû. (nous appelons pourtant “verain” [85] l’eau (urine) de nos animaux ...)
Verain furieux. C’est ce que vous dites mal, sacredieu ; tous les Verain viennent de Champagne en Picardie ; le premier de notre famille qui est venu dans la Suisse était un gros marchand qui vendoit des lunettes. Voilà sacrebleu, mon ancêstre (sic) ; il y a deux cents ans de ça. On en tira le potré quand il fut mort ; je l’ai encore sur mon établi ; il lui ressemble comme si c’était lui. - Il m’a pardieu bien fallu donner deux écus neufs pour le faire tirer par un peintre.
Crotillon. C’est vrai au moins ! et les Crotillons, ne viennent ils pas d’Auxebourgue ? J’ai encore vu mon grand-père qui parloit allemand, et qui mêmement faisoit des peignes ; j’en ai encore un par chez nous qu’il a fait et qui est tout neufe (sic).
Daniel Fantin. Vô ne vò pegni don dzamé, citoyen ? (Vous ne vous peignez donc jamais).
Verain avec emphase. Citoyens : malgré la gloire de mon ancêstre, j’aime l’égalité, et je ne reconnois que les autorités du Léman.
Suit une violente algarade : Gabriel Pantaru demande si “celiau zôtorité” sont celles de Berne [86], nos pères répète-t-il, qui “baillivon dau pan à noutré pourò” ou celles d’aujourd’hui qui rongent les pauvres, Verain veut l’étrangler pour ce blasphème. L’incident est noyé dans des toasts, et les dirigeants, ivres, demandent que “après que nos frères des villages auront brulé tous les châteaux”, on pende les seigneurs. Mais ce délire est interrompu par l’annonce du pillage du village par une colonne de partageux. Un officier français intervient, ramène l’ordre, dissout le club et renvoie les paysans à une saine idéologie de l’ordre.
Le texte de Bourgeois, texte d’intervention immédiate, sera plusieurs fois donné au 19e siècle en exemple d’écriture patoise juste et savoureuse : il est pourtant en ce domaine, et à l’évidence, un texte piégé. Devant la conjonction décisive des révolutionnaires urbains et d’une paysannerie exaspérée par les survivances féodales, Bourgeois essaie de scinder les deux composantes du mouvement qui se prépare. Le parler populaire n’intervient qu’en représentation sociologique des paysans, il s’oppose au français mal dégrossi des artisans révolutionnaires, mais en fait le jeu politique de Bourgeois, comme d’une bonne part de “l’aristocratie” vaudoise, est, en acceptant de façon réaliste la tutelle française, d’utiliser l’aspiration à l’ordre social que manifeste le Consulat français. L’intervention politique ne se poursuivra pas par un intérêt pour l’idiome, une écriture de maintenance.
Avec la remise en ordre napoléonienne, dans la Suisse qui devient fédérale, le pays de Vaud devient Canton. Cette nouvelle structure, en rendant l’instruction obligatoire en 1806, fait triompher le français : “Les Régens interdiront à leurs écoliers, et s’interdiront absolument à eux-mêmes, l’usage du patois, dans les heures de l’Ecole et, en général, dans tout le cours de l’enseignement”. Le temps est venu ici des entreprises culpabilisantes de correction du langage [87]. Autour de 1800, l’oralité de Lausanne devient française.
La place de l’idiome ne saurait donc qu’être compensatoire : pour l’anniversaire de la première assemblée du Grand Conseil Vaudois, le pasteur Marindin [88] compose la Chanson pour la fête du 14 Avril qui, plus tard éditée, devient une sorte d’hymne patois de l’indépendance vaudoise. Mais à la différence des emblématiques couplets genevois de l’Escalade, ce texte qui veut “faire peuple” est vision et parole d’une micro-démocratie rurale, il n’est pas véritablement “national”. Sous l’égide de la religion, on affirme aux paysans que le nouveau régime, en réglant le problème des droits féodaux, leur assure la prospérité. On remarquera la prudence avec laquelle sont abordés les nouveaux rapports avec l’ancienne suzeraine Berne.
Por la fita d’au quatorze Pour la fête du quatorze [89]
Yé fé mon bet det tzanson J’ai fait mon bout de chanson.
Se la rimma l’est betorse Si la rime est mauvaise
Yari por mé la raison J’aurai pour moi la raison ;
Car yé prai por refrin Car j’ai pris pour refrain
Ci qu’ame bin sa patrie Celui qui aime bien sa patrie
Sara todzo prau contin Sera toujours assez content
Les garçons et les filles se sont endimanchés, la milice du village fait l’exercice, puis le pasteur prêche. Le pays est en paix, les champs sont beaux :
La montra lè zavintadze Il a montré les avantages
Que no devin au Seigneu, Que nous devions au Seigneur,
La de se vo zitè sadze Il a dit si vous êtes sages
Vo zarai prau dé bounheu ; Vous aurez assez de bonheur ;
Vo n’ai pa mé lè focadze, Vous n’avez plus de focage,
Dimè, cince et tzetéra ; Dîmes, censes et cétéra ;
Din ci benirau veladze, Dans ce bienheureux village
Sin lo pas qu’on lè verra ; Jamais on ne les verra ;
N’ai vopas por la governe N’avez-vous pas pour le gouvernement
Dai dzins dè noutron pays, Des gens de notre pays,
Quan-bin nè san pas dè Berne Quand même ils ne sont pas de Berne
Toparai san no zamis. Egalement ce sont des amis.
Et tous vont boire à la santé de la patrie.
L’enquête impériale sur les patois, lancée en 1807, sollicite les érudits de Suisse romande et aura des retombées importantes.
A Fribourg, l’enquête, comme souvent, est confiée à des ecclésiastiques qui répondent à la demande expresse de noter les moindres différences dialectales. Sont donc envoyées des traductions en parler roman : gruérin de la montagne, broyard du bas-pays, (dues au chanoine Fontaine [90]), et quetzou de la partie moyenne du canton. L’enquête et les publications qui la suivent [91] contribue à figer la conscience dialectale fribourgeoise et pèseront sur les tentatives d’écriture. En témoigne la réponse [92] du curé Dupasquier [93] à Fontaine qui lui a confié “la commission singulière” de traduire la parabole. Il insiste sur la difficulté d’écrire un parler par définition oral :
la traduction “s’est trouvée d’abord prête, au moins sous l’un des dialectes, le gruyérin ; mais la partie de l’orthographe, dans celui-ci surtout, le moyen de la préciser et de la justifier avec conséquence, hoc upus, hic labor est. Je crois même qu’il sera impossible de l’écrire absolument. Il n’en sera pas tout à fait ainsi des deux autres ; le Broyard se prononce avec beaucoup de rapprochement du françois, et quant au Quetzo, il y servira ce qui aura été dit en parlant des majeures difficultés du gruérin”.
Ses Observations [94] sur l’idiome sont révélatrices d’une conscience diglossique. Diglossie interne tout d’abord : à la différence du Gruérin Pettolaz [95], le prêtre du bas-pays, ne magnifie pas le parler de la montagne !
“Un premier aperçu qu’il est utile d’avoir en vue en fesant la lecture de chacun de nos patois, c’est qu’à mon avis, des trois dialectes, celui de la montagne, du pays moyen et du plat-pays, autrement dit le guérien, le quètzo, le broyard, ce dernier seroit le plus délié, le plus fin et le plus maniéré ; le quètzo le plus grave, le plus mâle ; le gruérien le plus agreste et le plus sauvage ; ce qui seroit surtout vrai à dire, en parlant de celui de Mon-bovon et Lessoc, dont le jargon est tellement revêche, barbare et révoltant, que les indigènes eux-mêmes s’en aperçoivent et qu’ils s’en contiennent autant qu’ils le peuvent quand ils sont hors de leurs foyers”.
La difficulté de noter l’idiome renforce l’éclatement dialectal :
“Le Broyard quoique par sa prononciation également éloigné du françois que le quètzo, se trouve pourtant bien plus facile à orthographier ; mais le gruérien est incontestablement le plus mal-aisé, vu qu’il y entre des sons, soit des articulations ou inflexions inconnues à la langue françoise et pour l’orthographe desquels il semble qu’il y ait à recourir non seulement au latin et à l’allemand, mais même au grec, et encor avec tous ces emprunts notre scription demeurera bien imparfaite ... Si l’on devoit reconnoître de dialectes fribourgeois autant qu’il existe de prononciations sensiblement discrépantes, il en résulteroit non seulement trois, mais trente trois fois trois, c’est-à-dire presqu’autant qu’on comptera de villages dans le canton”.
Dans le patriotisme assumé, il confine l’écriture de l’idiome aux registres mineurs de compensation diglossique :
“Une autre observation pour revendiquer l’honneur de notre Patois seroit que son mérite et ses beautés ne sont guère de nature à trouver place dans un sujet grave et sérieux, comme l’est le sujet donné [96] : ce qu’il y a de plus saillant dans le patois, les termes burlesques, gaillards, badins ; et par là sans doute indignes de figurer dans un sujet sacré tel que l’Emblème du Dieu des miséricordes pardonnant au Pécheur repenti. Les sujets à faire sortir ce que le patois contient de plus saillant ne sçauroient donc être que des sujets légers et comiques ; ou tout au plus sérieux dans le genre des occupations, des entretiens et du commerce d’ailleurs des habitants de la campagne (et de quelques villes) entr’eux : en conséquent monsieur le Ministre Bridel ayant très bien choisi, amené les sujets peut-être à leur perfection. Monsieur Auderset, chappelain actuel de Couschelmuth a fait de la première Elégie latine du Lusus allegoricus une traduction patoise en prose avec argumentation [97], qui est très amusante et a bien son mérite ; à quoi n’aura pas peu contribué la nature du sujet : une mouche inconsidérée qui va se plonger à corps perdu dans du lait frais et s’y noya, présente des détails infinis et en nombre et en variété, et tous du domaine de notre idiome. Avant ceux-ci Mr l’avocat Python avoit poussé dans le genre conforme, mais faute d’avoir égard aux temps, aux lieux, aux personnes il s’est réduit à n’être non seulement pas apprécié, mais à n’être pas même entendu hormis de ceux qui comprennent les éclogues de Virgile”.
Ainsi, bien que l’enquête souligne l’impossibilité d’écrire le patois, et avalise les comportements diglossiques, Python est à nouveau présenté. La conscience linguistique fribourgeoise est ainsi presque officiellement stimulée. On ne s’étonne donc pas de trouver dans cette publication de 1810, à côté d’un extrait de Python [98], une notice sur le patois fribourgeois et une Choraula, “Ingrat ! Te t’is deshonora”, attribuées l’une et l’autre au chanoine Fontaine qui avait rédigé l’essentiel de la réponse à l’enquête. Bridel la fait connaître aussitôt à toute la Suisse [99].
En pleine époque impériale, un curieux document [100] atteste d’un usage du dialecte comme langue secrète, et donc indirectement de sa vitalité. De la lointaine Russie, le Colonel d’Affry [101] écrit à sa sœur en espérant déjouer la surveillance de la police impériale, qui filtre le courrier et veut empêcher que la situation véritable soit connue. La lettre atteste donc de la vitalité de l’idiome dans la bonne société fribourgeoise (le frère écrit, la sœur répondra) et de son statut de langue orale. La remarque finale montre que Python est à la fois référence reconnue et non imitée : le patois ne s’écrit pas. Par là même le choix graphique de l’officier nous donne de précieuses indications sur la prononciation. Cette lettre est extrèmement intéressante par son registre : ici, aucune connivence patoisante, aucun jeu compensatoire sur la diglossie. La franchise directe est celle de toute langue débarrassée des superfluités de la rhétorique. Le vocabulaire est celui d’une bonne langue d’usage, sans recherche aucune de pittoresque, et pour cause.
Madame de Boccard, Hubert, de Jetzwill, Fribourg, Suisse.
3 8bre, Polotzky [102].
Vo charai epay benéje de chavay au justou chan que no fan pé châtre. Vo charai don que la vella dé Moskou l’est zauva bourlaye l’autri. Lou fu lia doura chai zoua. Nequé l’a imprinte niont né lou cha. Nos chan faiblious por chan que la puvra, la migére, la fam nos zan mau adouba. Mé de la meitty dé tzavo chon fotu ; les grochés picés chon appléyies avoué dei baû que creïvon perto thu les tzéraires. No zan mé de 80 mille crouyous chuda en dérai que robont, bourlont, destrugeont tot et tiant les pourrous paygeans que nos amont quement lou tzancrous rozay. Noutron chignâ [103] lia ben gagni, ma n’en da tru cottâ. M’an achura que Michel [104] n’a pas mé dé chin mille, tit les autrous chont tia o frou de chervichou. Avoué les outrous l’iest lou mimou affére à pou pri. Vo né paudé pas chavay quement no chan, faut lou veire por lou creire. Achebin stou allemands modont ; les Bavarois né chont pas chai mille, l’irant 29 mille ; van vers l’au à l’otho et nos mandont fére à fotre. Che chan dure grand-tin fournetré quement lé d’avau [105]. Tot lou mondou chen mecliet acheben pé châtre. La balla rolliat d’au 7 nos ja cota 35 tzapis borda [106]. Dzudzidé d’au rîstou, on n’a dzamé ran yu dé parey. No ché que no chan moda 54 mille, no ne richtan pas 15. Noutron corps l’ia zau ondzé combats. Fa me lou pliégi dé liaire ma lettra à la mére, ma à nion d’outrou et portant à la tanta D [107]. Berlen [108] l’i a la gotta. Lou fe dé Quaquillon [109] l’iest moua huet. Hubert [110] l’iest zau ben maladou, ma l’iest ré bon. Mè ne va pas tant mau. Louvin l’iest tzancrament tzie, doux écu nau la botoille. Fa mé lou pliegi dé mé répondré en patay et de mé marqua tot chan que diont à Berna d’au pays yo chu zau l’ia 4 ans [111]. No ne chavons ran que per dei pitits “panflets” que les outrous nos baillont, imprima en franché.
Té pu pas dere grand novi, que t’amou ben, n’est pas novi ma benveré. Embrache ton Hubert por me et mes reschpet au villou. Né ché pas che te poret vini frou de mon orthographe, ma parlou pis patay que ne l’ecri-jou. M’aret fallu l’avocat Python por mé lou motra.
Traduction [112].
Vous serez, sans doute, bien aises de savoir au juste ce que nous faisons par ici. Vous saurez donc que la ville de Moscou a été brûlée dernièrement. Le feu a duré six jours. On ne sait pas qui a mis le feu. Nous sommes faibles, car la poudre, la misère, la faim nous ont mal arrangés. Plus de la moitié des chevaux sont f....., les grosses pièces sont attelées avec des bœufs qui crèvent partout sur les chemins. Nous avons plus de 80 mille mauvais soldats en arrière qui volent, brûlent, détruisent tout et tuent les pauvres paysans qui nous envoient à tous les diables. Notre seigneur a bien gagné la victoire, mais elle lui a trop coûté. On m’a assuré que Michel n’a pas plus de cinq mille hommes, le reste est tué ou hors de service ; quant aux autres, il en est à peu près de même. Vous ne pouvez pas vous figurer dans quel état nous sommes ; il faut le voir pour le croire. Les Allemands aussi s’en vont ; les Bavarois ne sont plus six mille ; ils étaient 29 mille. Ils rentrent à la maison et nous envoient faire f..... Si cela dure longtemps, cela finira comme par là-bas. Tout le monde s’en mêle aussi par ici. La belle rossée du 7 nous a coûté 35 chapeaux gansés. Jugez du reste, on n’a jamais rien vu de pareil. Nous ici qui étions 54 mille à notre départ, nous ne sommes plus 15 mille. Notre corps a eu onze combats.
Fais moi le plaisir de lire cette lettre à la mère et à personne d’autre sauf à la tante D.. Berlens a la goutte. Le fils de Quaquillon est mort aujourd’hui. Hubert a été bien malade, mais il est de nouveau bon. Moi je ne vais pas tant mal. Le vin est terriblement cher, deux écus neufs la bouteille. Fais moi le plaisir de me répondre en patois et de m’indiquer ce que l’on dit à Berne du pays où j’ai été il y a quatre ans. Nous ne savons rien, sauf par de petits pamphlets imprimés en français que les autres nous donnent.
Je ne puis pas te dire grands nouveaux si ce n’est que je t’aime bien ; ce n’est pas nouveau mais bien vrai. Embrasse ton Hubert pour moi et mes respects au vieux. Je ne sais pas si tu pourras te tirer de mon orthographe mais je parle mieux le patois que je ne l’écris. Il m’aurait fallu l’avocat Python pour me l’enseigner.
Ainsi en terre catholique fribourgeoise, le patois demeure vivace, même en ville, et l’enseignement mutuel du père cordelier Girard peut faire de l’idiome natal, sans mépris, l’auxiliaire de l’apprentissage du français. Dans un apparent silence mûrissent les conditions d’une renaissance de la publication littéraire.
En Pays de Vaud, l’enquête de 1807 a aussi des retombées. Bridel rédige la parabole du district de Montreux, devient membre de l’Académie celtique où les érudits de l’Empire étudient les origines de la langue et les parlers vernaculaires, sur lesquels il informe Raynouard. Bridel n’est guère favorable au régime, mais par son initiative linguistique, l’Empire lui permet d’affirmer un intérêt pour les patois et la montagne, en refuge contre les temps nouveaux. Depuis 1796 pasteur à Chateau-d’Œx, localité vaudoise sur le flanc sud de la Gruyère, en zone de vitalité patoise, puis à Monteux après 1805, il est désormais au contact direct des patoisants : “A Château-d’Œx, ... au commencement du XIXe, un pasteur n’aurait pu se passer du dialecte ... ; car, dans la Gruyère, le français n’était guère parlé et l’idiome local avait encore toute la dignité d’une langue” [113].
Aussi ajoute-t-il dans son Conservateur Suisse [114], réédition de ses anciennes pièces, des morceaux patois qui concrétisent ses appréciations de 1789-1791 : le patois peut être langue d’écriture. “Notre patois est assez doux et a les inflexions de l’Italien. Il est energique, expressif, naïf et plein de mots qui n’ont pas de synonymes en français. Il se prête très-bien à la poésie et sa cadence est sonore”. Le patois ne saurait occuper des registres sérieux. Bridel donne en illustration un passage du Conte du Craizu, connu des amateurs, et qui vient de connaître l’édition (le titre mentionne le canton de Vaud, créé en 1803). Mais selon Bridel, le patois convient aussi, et peut-être mieux à la prose, reflet de la parole populaire. Ainsi donne-t-il, sans toutefois les signer, deux pièces de son cru, qui seront reçues en modèles d’écriture patoise. “On trouve dans le dernier volume du Conservateur Suisse deux jolies histoires en bon patois Vaudois, qui peignent très-naïvement les mœurs de nos paysans” écrit Bridel [115] ! Bridel y fait œuvre morale et “civilisatrice” : il oppose la brutalité égoïste des jeunes villageois à la ferme sagesse du syndic. Cette reprise de parole populaire pouvait-elle initier un essor de l’écriture dialectale ? L’édition patoise en Pays de Vaud semble bien compensatoire d’une francisation triomphante.
Plus que la création, la fabrication patrimoniale est désormais à l’oeuvre. Les premières années du siècle connaissent une mise en valeur du caractère ’national’ vaudois, ou fribourgeois, par des pièces bonhommes, familières, connues depuis longtemps par les manuscrits : L’édition lausannoise du Conte du Craizu venait de donner le signal.
Plus significative encore est la fabrication du Ranz des Vaches, dont le ricochet Suisse [116]-Paris [117]-Suisse [118] fixe la forme qui selon Bridel, variait de village à village. La publication parisienne (à laquelle Bridel a participé), la première qui accorde une attention spécifique aux textes romands, donne la version gruérienne du Ranz, bientôt “officielle”, et l’accompagne de glose. Bridel répercute aussitôt : ainsi, une fois de plus, la reconnaissance française assure la prise en compte par les Suisses de l’expression dans l’idiome. Alors que la paysannerie de la Gruyère en tient pour la chanson française ou la coraula délurée, Bridel pose ce texte (récent) en symbole ancestral de l’âme suisse (les couplets sont narquois, le refrain et la mélodie nostalgiques) et le Ranz devient national : il figure dans les textes des fêtes vigneronnes du Leman, dès l8l9.
Mais Bridel n’échappe pas à la contradiction qui traverse les amateurs de patois : son intérêt pour l’idiome, bien commun patrimonial, ne peut être que nostalgie collectionneuse devant la victoire souhaitée du français [119].
“Comme (heureusement pour les progrès de l’instruction publique dans nos campagnes) le patois s’abolit peu à peu parmi nous, et que le temps approche où il ne se parlera plus, j’ai entrepris, avant qu’il fût oublié, un Glossaire ou Vocabulaire patois’.
Stimulé par les publications fribourgeoises, il donne une bonne description de l’idiome, présente les différences, mais insiste sur l’unité des patois de Vaud et de Fribourg. Comme nombre d’auteurs du temps, il privilégie l’origine celtique : Bridel se ralliera aux origines latines en lisant Raynouard, dont il devient le correspondant. Il souligne les difficultés orthographiques :
“L’orthographe du patois n’étant pas fixée, il s’écrit comme il se prononce sans lettre muette ou inutile ; il faudrait même pour certain son tel caractère que le Français n’a point”.
Il a conscience de l’importance de la documentation accumulée mais aussi de sa solitude d’érudit patoisant :
“Le Doyen Bridel, pasteur à Montreux, a formé un Glossaire du patois de la Suisse Romande de passé 2000 mots avec leurs étymologies. Le même a aussi une collection de livres et de manuscrits relatifs à l’histoire de la Suisse : c’est la seule bibliothèque helvétique du Canton de Vaud”.
On comprend que Bridel en définitive privilégie la présentation savoureuse de la sagesse populaire, par ces proverbes patiemment collectés. L’épitaphe qu’il se donne est significative de ce patriotisme résigné :
Mon Epitaphe.
L’amave son pahi, lai a fai kokié bein ; Il aimait son pays, (il) lui a fait quelque bien,
Diu l’aberdjei lé-n’o, et lo tignie por sein ! Dieu le recueille au ciel et le tienne pour sien !
[1] Ph.S.Bridel, Essai statistique sur le Canton de Vaud, Zurich, Orell Fussli, 1815.
[2] Viret, Pierre, d’Orbe, 1511-1571, disciple vaudois de Farel, disait être “retombé en son patois” pour mieux se faire comprendre. Mais cet usage semble avoir été oral.
[3] L’unique ouvrage suisse du siècle en traitant, E. Bertrand, Recherches sur les Langues anciennes et modernes de la Suisse, Et principalement du Pays de Vaud, Genève, Philibert, 1758, indique seulement : “Dialectes modernes des Suisses François : Il y a dans ce jargon divers dialectes. Les principaux sont celui des environs du Lac-Leman dans le Païs de Vaud, celui des montagnes d’Aigle & de Valais, celui des Fribourgeois, celui des Neufchâtelois, enfin celui de l’Evêché de Bâle. /.../ Quelques dialectes de notre patois du Païs-de-Vaud, qui souvent n’est qu’un latin mal construit & mal prononcé, approchent extrèmement de cette langue Romance du XIe siècle. On peut s’en convaincre par la comparaison. J’en dis autant du Savoyard, du jargon du Païs-de Gex, du Fribourgeois, du Neufchatelois”. Elie Bertrand, 1713-1797, pasteur à Berne, Neuchâtel, Yverdon, naturaliste.
[4] Court de Gebelin, Dictionnaire étymologique de la langue française, Le Monde primitif, Paris, 1778. Il représenta les réformés français en Suisse protestante.
[5] Grammaire patoise du pays de Vaud, B.M.Rouen, ms 2402. Les vocabulaires manuscrits vaudois du magistrat Seigneux de Correvon, du pasteur Muret, des professeurs De Loys, Ruchat, Chavannes, (Cf.Court de Gebelin et Bridel) semblent perdus.
[6] J.J.Rousseau, “Air suisse appelé le rans des Vaches”, Dict. de Musique, Paris, Duchesne, 1768.
[7] Jean-Nicolas André Castella, populaire par sa défense des droits des Communautés.
[8] Jean-Pierre Python est né en 1744 à Arconciel, entre Gruyère et Fribourg. Le professeur Francis Python a pu retrouver sa date de naissance.
[9] Diesbach, “Journal d’un contemporain ”. L’Emulation, Fribourg, 1853.
[10] Cf. Etrennes Fribourgeoises, t.II, 1866, A.Daguet donne un billet de 1761 trouvé “dans les papiers d’un haut magistrat de cette époque”, qui ridiculise un serviteur du pouvoir.
[11] Lettre à Bridel, 25 juin 1792, in P.Aebischer, “Le Doyen Bridel et les patois fribourgeois...”, Nouvelles Etrennes Fribourgeoises, t.IX, 1927. Sur Pettolaz, cf. infra.
[12] Dans la satire Le Tocsin Fribourgeois, 1783, le patois perce par quelques mots ironiques : les patriciens qui ont réduit un peuple libre à la “pitoyable qualité de Sujets”, descendent “de ceux qui n’étaient que des savetiers, des ramoneurs, des gadouards, soit patifoux, des corbeillers & autres manœuvriers des plus basses professions”, des cerdos, (ici savetiers).
[13] Lanteires, Jean, Lausanne, 1756-1797. Sa famille est d’origine languedocienne.
[14] Cf. R.Merle, “L’écriture du provençal, 1775-1840”, C.I.D.O, Béziers, 1990.
[15] Traduction : Recueil ...suivant les divers dialectes de la Suisse française, Lausanne, Corbaz, 1842.
[16] Bridel, Philippe Sirice, 1757-1845. Né à Bégnins, en pays de Vaud, Bridel précise souvent qu’il est usager naturel de l’idiome, parler de son enfance. Vicaire de Prilly en 1781, pasteur à Bâle en 1786.
[17] Cf. Bridel, “Discours préliminaires sur la poésie nationale”, Poésies helvétiennes, Lausanne, 1782. Ses Etrennes Helvétiennes sont publiées à partir de 1783.
[18] Ebert,Allg.bibliographisches lexicon, Leipzig, 1830, Kuenlin, Dict.du canton de Fribourg, 1832. H.Charles, Daguet connaissent 2, 3 églogues. Pour Brülhart, Etude historique sur la Litt. Fribourgeoise, Fribourg, 1907, la 1ère et les Bucolicos sont deux ouvrages distincts, etc.
[19] Texte de l’édition originale. Les éditions ultérieures offrent quelques différences.
[20] On mesure dès la première phrase la difficulté de concilier la notation phonétique et le respect de normes étymologiques et grammaticales : ouvrageo ne note pas la prononciation j = dj, datto (d’atot, “d’à tout”) ne note pas la structure lexicale, etc.
[21] “Tâche” est masculin.
[22] Traduction J.L.Moratel, Bibl. romane de la Suisse, Lausanne, Blanchard, 1855. Id. infra.
[23] Arconciel est aux limites du parler de la Gruyère et de celui des régions médianes du canton.
[24] Cf. les similitudes entre la description de l’âge d’or dans la IVe églogue et celle du long poème toulousain daté de 1781.
[25] Cf.P.Sciobéret. “Revue bibliographique. Bibliothèque de la Suisse Romane”. L’Emulation, Tome 4, Fribourg, Schmid-Roth. 1855.
[26] Le participe, qui n’a pas de rapport avec le français “accueilli” a ici le sens fort et très concret de “chassé (comme le troupeau) par le berger armé de son bâton”.
[27] “goitreuse”, désignation populaire du narcisse.
[28] “gracieuse” est ici encore désignation populaire (et non précieuse) de l’amie, de l’aimée.
[29] réhrauna, rérouna, mot populaire et non du langage orné : résonner, au sens fort de retentir.
[30] un exemple des nombreuses inversions forcées que Python affectionne.
[31] Grande clématite des arbres, invouablhâ, fourvoyer, idée de : charme, magie
[32] Etendue du champ que l’on laboure sans dételer, temps mis à faire ce labour, moment.
[33] mogeon, modjon, modzon, veau mâle, jeune bœuf ou taureau.
[34] Cf. le français régional joux, chaux.
[35] Exemple encore d’inversion forcée.
[36] fort rayonnement de chaleur, tremblement de l’air chaud.
[37] Pettolaz Léon Pierre, 1765-1811, curial de la justice de Charmey (à l’est de Bulle). Notaire en 1791. Membre du Sénat helvétique en 1799, de la Diète générale en 1801, contribue au règlement de la question des dîmes dans la nouvelle Suisse unitaire. (Cf.infra, les “Bourla-Papey”).
[38] P.Aebischer, “Le Doyen Bridel et les patois fribourgeois, d’après sa correspondance avec P.L.Pettolaz”, Nouvelles Etrennes Fribourgeoises, t.IX, 1927.
[39] Cette Tsansson novalla, se chantant sur un air alpestre sera publiée, sous le titre de La Chanson du Moléson dans les Alpenrosen de 1824 (article “Coraula”, par François Kuenlin).
[40] Cf. correspondance de Pettolaz, (Aebischer, op.cit.) : la lettre du 25 juin 1792 dit que Python en a fait dessiner le frontispice : elle semble donc prête pour l’impression.
[41] P.Aebischer, op.cit. Nouvelles Etrennes fribourgeoises, t.LX, Fribourg, 1927, p.139.
[42] Cf.Conservateur Suisse, 1815, graphie différente et quelques modifications.
[43] Traduction : Bridel, Conservateur Suisse, 1815.
[44] On remarquera la difficulté que Bridel (comme tout locuteur du français régional) a pour traduire des termes patois ordinaires : ici jeu sur la lueur de l’éclair.
[45] Cf. P.Aebischer, op.cit.
[46] Cf. par exemple infra la lettre de l’officier pendant la campagne de Russie.
[47] Lettres aux communes des villes, bourgs et villages de la Suisse et de ses alliés, ou l’aristocratie suisse dévoilée, Paris, 1790. Castella drige à Paris le Club Helvétique.
[48] Correspondance Bridel, Bibl. cantonale et universitaire Dorigny, IS4177 35
[49] La famille Veillon est une vieille famille de la bourgeoisie de Bex (Vaud).
[50] Exclamation populaire : pachenche, “patience”. Clin d’œil : elle ponctue le Conte du Craizu.
[51] Bex, au sud du Léman,sur la route du Valais, est en effet proche de la frontière savoyarde.
[52] Nods, dans la partie française du canton de Berne, à quelques kms au nord du lac de Bienne.
[53] Le Conte du Crayzu, dont la remarque de Veillon confirme la célébrité dans le milieu des amateurs.
[54] Il semble s’agir du diplomate représentant la France.
[55] Chiffre malaisé à lire : 4 ? sans doute 5 (victoires françaises en Hollande fin 1794, début 1795).
[56] Glossaire ds patois de la Suisse romande.
[57] Curieuse forme : on attendrait soit rencontre (auou) au singulier, soit rencontron (pluriel).
[58] ho ? (comprendre “oh”). To, “tout” est bien plus probable par le sens.
[59] Lire on
[60] Mire ona, “une”. Le mot frey est féminin en patois dans ce sens.
[61] Lire bregands ? semble plutôt bri, graphie influencée par la forme française.
[62] On attendait amavo.
[63] Curieuse graphie : quel mot patois représente-t-elle exactement ? Le radical est bien celui de jouer. On attendrait joueré = français “jouerau”.
[64] User ses souliers à traînasser. Cf. d’Hartel, Dictionnaire du bas langage, 1808.
[65] fillu corrigé en fellu, forme plus patoise que fi.
[66] Curieuse graphie, on attendrait vezin.
[67] Il s’agit manifestement d’une couverture plaisante, comme le nom supposé de l’auteur : il n’existe pas d’imprimeur à Vuippens ; les événements évoqués, le parler employé sont ceux du Pays de Vaud. Une précision par rapport à l’article "Suisse. Ecriture des patois. République helvétique :
Après la publication du livre, puis des extraits sur mon blog précédent, j’avais reçu de Jean-Claude Romanens l’importante précision suivante. Merci encore à Monsieur Romanens.
Cher Monsieur,
J’ai visité avec plaisir votre site que j’ai trouvé passionnant et vraiment bien conçu.
J’ai été interpellé par le contenu d’une de vos pages cependant et notamment par ceci :
"Il s’agit manifestement d’une couverture plaisante, comme le nom supposé de l’auteur (Jean-Joseph Gremaud) : il n’existe pas d’imprimeur à Vuippens ; les événements évoqués, le parler employé sont ceux du Pays de Vaud".
Je suis généalogiste suisse et j’ai particulièrement étudié l’histoire de la paroisse de Vuippens.
J’attire votre attention sur le fait que Jean-Joseph Gremaud, ancien meunier et bourgeois de Vuippens a réellement existé et fut l’auteur notamment d’une nouvelle Constitution pour l’Helvétie en 1800 qui ne vit jamais le jour. Ces faits historiques ont été révélés déjà il y a plusieurs années par les recherches de l’historien franco-suisse Alain-Jacques Tornare.
Pourriez-vous me dire où je pourrai me procurer une copie de ce pamphlet ?
Encore merci pour tout votre travail si précieux.
Meilleures salutations
Jean-Claude Romanens
[68] Janv. 98, le Pays de Vaud devient République Lémanique, intégrée fin 98 dans la République Helvétique.
[69] A l’automne 1800, une adresse des campagnards vaudois a exigé la fin des dîmes et titres féodaux.
[70] C’est le vocabulaire du Père Duchêne, depuis longtemps passé de mode en France.
[71] La montagne est refuge des valeurs pour le châtelain, comme elle est à “civiliser” pour le patriote.
[72] Piotonet est donc charcutier, boucher ? .Cf. infra les allusions à ses andouilles, sa froissure ...
[73] Traduction des interventions patoises : Glossaire des patois de la Suisse romande.
[74] C’est la seule irruption patoise dans le propos de Salomé. Le patois ne lui échappe que dans l’insulte. Bonne illustration du statut du patois en ville.
[75] Expression directement venue du dialecte.
[76] Pose : unité de mesure agraire, 45 ares.
[77] La révolte des Bourla-Papey ne sera en effet pas sanglante : elle se fera au cri de “Paix aux hommes, guerre aux papiers”.
[78] Adresse de l’automne 1800 demandant l’abolition des droits féodaux. Cf. supra.
[79] Cf. Gabriel P.Chamorel, La liquidation des droits féodaux dans le Canton de Vaud, 1798-1820. Lausanne, Roth et Cie, 1944.
[80] La République Helvétique. Cf. note supra.
[81] Il est difficile de dire s’il s’agit de négligences de composition ou de fautes volontaires pour dévaloriser dans l’habillement orthographique le discours de Verain.
[82] id.
[83] Nostalgique de la République Lémanique, juge-t-il le régime actuel insuffisamment avancé ?
[84] La constitution démocratique de la République helvétique (1798) est due au Bâlois Peter Ochs.
[85] Vérin, vérain : “venin” en occitan et francoprovençal. D’où le sens de “purin”.
[86] Bourgeois publie sous le nom de P.Z.Chantelaz, pasteur, un ouvrage français pronant le retour à Berne, et signe en 1802 la pétition en ce sens. “Mon livre que j’ai fait pour ceux-là de notre pays, qui sont toujours restés des braves et pour ceux qui veulent le redevenir”.
[87] E.Develey, Observations sur le langage du Pays de Vaud, 1808, réed. 1824, Lausanne, Lacombe.
[88] David Joseph Marindin, de Vevey, mort en 1816. D’autres sources attribuent la chanson à Timothée Marindin, 1768-1816, professeur de littérature française à Lausanne.
[89] Traduction Recueil Corbaz, Lausanne, 1842.
[90] Le chanoine Fontaine, en contact avec le Doyen Stalder qui réunit les paraboles suisses, les envoie à Paris accompagnées d’une Dialectologie et les publie en 1819. Charles Aloys Fontaine, Fribourg 1754-1834, pédagogue disciple du père Girard, partisan du renouveau religieux. Son intéret pour le patois s’inscrit dans ces engagements.
[91] F.J.Stalder, Die landessprachen der Schweiz, Aarau, Sauerländer, 1819, p.374-378.
[92] ”Courtion, ce 10e avril 1812”. Cf. archives d’état, Fribourg, enveloppe de documents sur les patois réunis par A.Daguet. La lettre a été publiée : P.Aebischer, “Un curé de Courtion patoisant”, Etrennes Fribourgeoises, T.LXII, 1929.
[93] Prothée Dupasquier, curé de Courtion entre 1811 et 1838, année de sa mort.
[94] B.Cant.Fribourg, 535, 3. Elles sont été en partie données in P.Aebischer, art.cit. supra.
[95] Cf. ci-dessus.
[96] La Parabole de l’Enfant prodigue.
[97] Jean Joseph Auderset, prêtre à Guschelmuth de 1805 à 1810. En pays catholique, comme en pays protestant, on retrouve ces ecclésiastiques amateurs d’écriture dialectale plaisante. Quelle œuvre latine traduit ce manuscrit perdu ?
[98] Helvetischer Almanach für dans Jahr 1810, Zürich.
[99] “La Bergère abandonné. Ronde en patois fribourgeois”, Etrennes hlevétiennes, 1811, n°29.
[100] de D(iesbach), M(ax), “Lettre d’un officier suisse pendant la campagne de Russie”,Etrennes Fribourgeoises, t.XXXI (1897), pp.56-60. Il n’y a aucune raison de douter de l’authenticité de la lettre, de Diesbach, parent de l’auteur (Cf. allusion à la tante D.) a accès aux papiers de famille.
[101] Charles Philippe comte d’Affry, Fribourg 1772-1818. Sert la France : garde suisse jusqu’en 1792, régiments suisses de l’Empire, garde royale après 1815.
[102] La lettre montre l’état de délabrement de l’armée de Napoléon, qui quittera Moscou le 19 octobre.
[103] L’Empereur.
[104] Le Maréchal Michel Ney.
[105] Allusion aux défaites françaises d’Espagne, où la population s’était soulevée contre l’occupant.
[106] La bataille de la Moskova, 7 septembre 1812, où nombre de généraux avaient été blessés ou tués.
[107] La conseillère de Diesbach née d’Affry.
[108] De Castella de Berlens, colonel au 2e régiment suisse.
[109] Antoine fils de Georges-Aloys de Gottrau, de Granges, capitaine au 2e régiment suisse.
[110] Hubert de Boccard, lieutenant.
[111] L’Espagne.
[112] Traduction Etrennes fribourgeoises.
[113] De Reynold, Histoire de la littérature suisse au XVIIIe siècle, t.1, Lausanne, 1909.
[114] Les Etrennes Helvétiennes publiées à partir de 1783 sont en partie rééditées sous le titre de Conservateur Suisse, de 1813 à 1817. Cf. réed. du Conservateur Suisse, 1855-1858.
[115] Bridel, Essai Statistique sur le Canton de Vaud. Zurich, Orell Fussli, 1818.
[116] “Ran de Vaches des Ormonts”, Acht Schweizer-Kühreihen mit Musik und texte. Bern, Haller, 1805. Les Ormonts : en pays de Vaud, au sud de la Gruyère. Sammlung von Schweizer-Kühreihen und alten Volksliedern, Bern, Burgdorfer, 1812. 1818.
[117] Tarenne, G., Recherches sur les ranz des vaches, ou sur les chansons pastorales des bergers de la Suisse ; avec musique, Paris, 1813.
[118] B(ridel), P(hilippe), “Ranz des vaches”, (avec traduction), Conservateur suisse, t.I, 1813.
[119] Cf. Bridel, Essai Statistique sur le Canton de Vaud. Zurich, Orell Fussli, 1815, 1818.