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René Merle : Dominique - Bénézi, ou du bilinguisme toulonnais

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

Bulletin des Amis du Vieux Toulon, 117-1995

C’est avec plaisir que je réponds à la demande amicale de Jacques Papin, pour présenter aux Amis du Vieux Toulon un aspect bien mal connu, et parfois tout à fait inconnu, de l’œuvre d’Antoine Dominique, son versant provençal dispersé dans journaux et revues, et qui n’a jamais connu la publication en véritable livre.
J’ai été amené à m’intéresser à Antoine Dominique de deux façons. En recherchant l’auteur de L’assassinat de la rue Magnaque (1). En dressant l’inventaire de l’intervention publique en provençal du Second Empire à la guerre de 1914 (2). Dans les petites feuilles toulonnaises des années 1870, je rencontre Bénézi (3), qui signe des scènes en provençal. Comme La Sinse, dont les Toulonnais connaissent les publications depuis quelques années déjà (4), Bénézi met en scène dans ses dialogues le petit peuple de Toulon, et particulièrement celui de Besagne, à l’est du Cours.
Puis je me rends compte, toujours en lisant cette presse de divertissement, que Bénézi n’est qu’un des pseudonymes d’un polygraphe, qui signe Rodolphe d’Orbel, Gaston de la Bayore, X.de Briey, etc. etc. Et que cet abondant intervenant n’est pas un noble déchu, mais une figure de la petite “intelligentsia” toulonnaise, Antoine Dominique.
Dominique a plusieurs facettes.
Je réalise d’abord qu’il crée et dirige, toujours sous ses pseudonymes, nombre de ces petites feuilles de divertissement, littéraires, théâtrales, satiriques, comme Le Carillon, Le Touche-à-Tout, Toulon Journal, La Guêpe de Toulon, etc (5). Feuilles plus ou moins éphémères, au tirage modeste. Donc un Dominique intervenant et animateur dans une vie culturelle toulonnaise essentiellement tournée vers le théâtre et les spectacles, et prise en compte par une poignée de jeunes journalistes amateurs. Tous se connaissent, se fréquentent, mais aussi parfois se querellent et s’opposent.
Mais Dominique se veut aussi auteur (la plupart du temps sous un de ses pseudonymes). A la fin du Second l’Empire, pendant les premières années de la Troisième République, il publie ses chroniques, récits et romans en feuilleton dans la presse toulonnaise, dracénoise et surtout marseillaise. Il prend sa matière dans une histoire locale et régionale récente (quelque peu revisitée d’un point de vue conservateur et moralisant) : L’Incendie du Mourillon, Le Mariage aux baïonnettes, Les Mémoires de Gaspard de Besse, Le siège de Toulon en 93, etc.
Je découvre ainsi qu’on lui attribue la paternité du premier roman policier toulonnais, anonyme, L’Assassinat de la rue Magnaque (6). Sa présence dans la presse marseillaise, fort lue à Toulon et largement répandue dans le Sud-Est, lui apparaît certainement comme un marchepied vers une reconnaissance qu’il veut parisienne et nationale.
Et c’est bien le même homme qui signe, mais de son nom cette fois, des ouvrages fort sérieux sur le choléra de Toulon, le premier dès la terrible épidémie de 1865, le second après la terrible secousse de 1884.
Qui était donc ce Dominique protéiforme, qui n’a jamais eu l’honneur d’une biographie ? Suivre son cheminement m’a intéressé car c’était une façon de mieux comprendre l’histoire toulonnaise, mais aussi, sur un plan journalistique et littéraire, de mieux comprendre la façon dont des créateurs tout à fait éloignés des enteprises félibréennes (7) ou des autres courants d’écriture provençale pouvaient utiliser leur bilinguisme.
Dominique nait à Grasse en 1836. Il est l’enfant d’un gendarme originaire de Lorraine, qui retournera s’établir au pays à la retraite. Le futur écrivain provençal est donc fils d’un “étranger”, et cela montre la vitalité du provençal à l’époque. Le jeune Dominique est naturellement bilingue, comme un peu tout le monde. Il est embauché à la mairie de Toulon, en 1856, comme commis de bureau, il deviendra chef du bureau de l’état-civil.
Mais il est fasciné par le désir de reconnaissance littéraire. C’est ainsi qu’il va publier son premier ouvrage sur le choléra (il a alors trente ans), et dans la foulée des poèmes, des romans. Il se risque aussi au théâtre.
Mais dans le même temps s’affirme le succès de La Sinse, qui donne son Théâtre de Besagne d’abord en feuilletons puis en fascicules dans les années 1865-1870, en ouvrage enfin en 1874. L’écho est grand et Dominique comprend qu’il y a là aussi une possibilité de reconaissance. Mais il ne peut s’agir que de reconnaissance dans la connivence locale et provençale. Pour les autres formes de reconnaissance, seul le français convient. Et voici donc, Dominique auteur français, donnant d’abord dans la presse varoise son Panorama toulonnais, ses Causeries toulonnaises (qu’il signe Lally). Le français s’y mêle progressivement du provençal pittoresque des expressions familières et des conversations de la rue. Puis apparaît le Bénézi des Scènes toulonnaises : le texte cette fois est tout en provençal. Comme La Sinse, Bénézi situe ses scènes situe avant tout à Besagne. Un Besagne que Dominique connaît bien. Il travaille à la mairie, demeure au cœur de Toulon, rue des Boucheries, de l’autre côté du Cours, mais la poissonnerie, le marché sont à deux pas, Besagne à deux minutes de marche, et sa seconde femme est la fille de l’accoucheuse du vieux quartier et d’un maître de marine (8).
Faute de reconnaissance nationale, Dominique a au moins le plaisir d’être admis comme “homme de lettres” à l’Académie du Var, siégeant à Toulon. En ce début 1872, le climat politique est fort tendu. Toulon s’est donné une municipalité républicaine avancée, alors que Dominique soutient la politique conservatrice du gouvernement qui vient d’écraser la Commune. Ce clivage est en filigrane dans la présentation que l’académicien républicain Sénès, plus connu sous le pseudonyme de La Sinse, donne de son nouveau confrère : Sénès condamne la facilité sans grands principes du feuilletoniste, et lui oppose implicitement l’action éducatrice et émancipatrice qui doit être celle du littérateur. Mais Sénès laisse aussi comprendre que cette facilité mercantile est encore moins supportable lorsqu’elle émane d’un partisan du trône et de l’autel.
“J’avais encore à la mémoire le souvenir des tristes impressions que m’avaient causées les premières œuvres de M.Dominique : les Mémoires de Gaspard de Besse, les Empoisonneuses de Marseille et autres écrits dont les sujets ne me paraissaient pas de nature à développer l’esprit et le cœur des lecteurs peu lettrés auxquels ces ouvrages s’adressaient plus particulièrement”. Par contre le dernier ouvrage de Dominique, Lou Nigou (le titre seul est provençal) lui apparaît propre “à développer l’esprit et le cœur” des lecteurs populaires (il s’agit d’une variation sur le thème de l’innocent raillé) (9).
J’ai relevé avec intérêt la collusion qui unit alors à l’Académie du Var, Dominique et Peise, de Draguignan (10), auteur provençal connu reçu comme membre associé. Peise, comme Dominique, est un défenseur acharné de l’Ordre moral, un adversaire mordant des républicains. Mais les deux auteurs provençaux partagent aussi et expriment leur même hostilité au Félibrige, auquel ils reprochent ses choix graphiques et linguistiques. On le voit, alors que la droite varoise applaudit sans restriction les pamphlets anti-républicains de Roumanille, et que pour beaucoup le Félibrige apparaît marqué de conservatisme politique et social, les adversaires les plus acharnés du félibrige ne se comptent pas dans le camp républicain. Tout au contraire : Sénès par exemple est félibre.
L’hebdomadaire Le Carillon est repris en février 1872 par le conservateur X. de Briey, pseudonyme de Dominique. Double participation : Dominique y publie Le mariage aux bayonnettes. Bénézi donne des scènes toulonnaises en français avec titre provençal, puis des scènes entièrement en provençal. L’entreprise ne tiendra pas longtemps.
Dominique, toujours sous le pseudonyme transparent de X.de Briey, lance alors en début 1873 l’hebdomadaire Le Touche à Tout (500 exemplaires), qui affiche une sensibilité de droite. Il publie des Scènes populaires provençales où Bénézi (Dominique) continue à mettre en spectacle le petit peuple de Besagne.
C’est dans ces années que Bénézi donne l’essentiel de sa production dans ces feuilles toulonnaises et dans les almanachs.
Les confrères ne le ménagent guère. Deux exemples :
“Dominique. Figure sèche et froide ; regard d’une franchise qui laisse à désirer ; petit, maigre, brun ; tel est l’homme. D’une fécondité sans exemple il a trouvé moyen de composer l’Incendie du Mourillon, cette œuvre restée inachevée, le Mariage aux baïonnettes et les Mémoires de Gaspard de Besse. S’est occupé quelque peu de provençal, sous le pseudonyme de Bénézi, mais il a été, en cette partie, totalement éclipsé par le spirituel La Sinse. A part de petits défauts inhérents à tous les littérateurs, Dominique est un écrivain d’un esprit profond et d’une verve intarissable. Signe particulier : Est membre de l’Académie du Var” (Le Troubadour, 10-5-74).
Pour La Guêpe de Toulon (11-7-75), Dominique, qui s’est fait lui même, a “plus de pseudonymes que d’idées” ; ce vaniteux est “beaucoup trop préoccupé par des idées mercantiles”.
Dominique ne parvient pas à regrouper en vrai livre ses pièces provençales dispersées, alors que La Sinse y parvient avec son ouvrage de 1874, qui remporte un franc succès. Qui plus est, Dominique et La Sinse n’étaient pas particulièrement amis, on l’a vu. Rivaux en littérature, opposés en politique. Dans ces années agitées de violentes passions politiques, Dominique, conservateur qui flirte avec l’orléanisme, défend la poigne rude de l’Ordre Moral. La Sinse est félibre, et Dominique continue à critiquer le félibrige qui s’enracine dans le Var. Mais il a noué des liens étroits avec ceux des félibres toulonnais qui se marquent le plus à droite. Il démissionne de son emploi municipal en 1876. La victoire des républicains au plan national lui rendait sa situation difficile.
Il va désormais essayer de vivre entièrement de sa plume : correspondant de journaux, feuilletoniste...
En 1884, Dominique lance, sous un anonymat transparent, un nouveau journal, Le Petit Toulonnais, marqué à droite, qui voulait concurrencer le républicain Petit Var. Mais il lance aussi en 1885 La Toùténo, un hebdomadaire satirique entièrement en provençal, qui vivra quelques mois en 1885-86, et quelque temps encore en 1890 (mais bilingue cette fois). Entreprise originale, où la prose domine largement à une époque où l’on écrivait surtout des vers provençaux. Le journal se dit quelque peu ironiquement fait par des félibres mais il est surtout rédigé par Dominique qui, rappelons-le, n’est pas félibre. Dominique signe K.Ramen ses articles politiques et Bénézi ses scènes toulonnaises. Il réunit des collaborateurs anonymes, dont j’ai pu identifier une grande partie : quelques félibres, quelques hommes politiques locaux (y compris des républicains modérés), tous dressés contre la municipalité radicale de Toulon et son maire Dutasta, ainsi que contre les municipalités de même tendance des environs.
La violence du ton de La Toùténo fit rire, mais fit aussi mauvaise impression, en un temps pourtant où la presse était d’une brutalité qui aujourd’hui mènerait en correctionnelle, et du coup Dominique, passé 1890, cessa d’écrire en provençal. Mais il avait montré, d’une façon qui certes ne plaisait pas à tout le monde, que le provençal pouvait participer en normalité à la vie publique et politique, que l’on pouvait écrire en provençal des articles informatifs ou polémiques, tout comme en français. Si amis et adversaires avaient agi de même, la langue en aurait été plus défendue et illustrée que par les lamentations sur la mort du provençal. Un personnage donc qui me semble porter, en matière de bilinguisme, les ambiguïtés et les contradictions de son temps.
René MERLE
1- René Merle, “A propos de "L’assassinat de la rue Magnaque"”, Cahiers pour la littérature populaire, n°15, hiver 1995. Cf. Une aventure policière en 1847, L’assassinat de la rue Magnaque, ouvrage anonyme, Alamo, Toulon, 1993.
– René Merle - "L’assassinat de la rue Magnaque", identification de l’auteur du roman.
2 - Le lecteur intéressé par ce thème trouvera notre commentaire, accompagné d’un très important corpus de textes politiques, sociaux, religieux, etc, in R.Merle, Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1914, S.E.H.T.D, La Seyne, 1996.
3 - Bénézi, (Benesi, Benesit selon les graphies), prénom provençal à plusieurs lectures. De “béni, bienheureux”, on peut passer à “béat”, et diverger sur “bon enfant” ou sur “imbécile”... On le voit, Dominique s’amuse.
4 - “La Sinse”, pseudonyme de Célestin Senés, employé de l’administration de la marine, journaliste et académicien toulonnais. Sur les publications provençales de cet auteur, qui marquera de façon importante le Toulon de la seconde moitié du XIXe, je me permets de renvoyer à l’étude que je lui consacre dans l’ouvrage cité, note 2.
5 - De fréquents changements de direction expliquent qu’à certains moments ces journaux sont favorables à Dominique, mais à d’autres moments lui sont fort hostiles.
6 - Le Troubadour, 24-5-74. Cf. article cité note 1
7 - Rappelons que le Félibrige est né en 1854.
8 - Cf. Fonds Rossi, Bibliothèque des Amis du Vieux Toulon.
9 - Le Var, 17-12-1871.
10 - Sur ce personnage extrèmement intéressant, je renvoie à mon ouvrage cité note 2, le lecteur y trouvera l’ensemble des textes d’intervention politique de Peise.