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Situation de Rive-de-Gier - Traduction

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

1 Depuis qu’on a construit ce chemin de fer,
Le travail à Rive-de-Gier va tout de travers ;
Non, il n’y a plus moyen d’y faire bamboche,
Les goussets sont à sec quand le dimanche approche,
5 Les poches sont percées, les habits déguenillés,
Il n’y a plus d’autre ressource que de vagabonder.
Je peste, nom de dieu, de ne rien pouvoir boire.
Je ne peux pas m’enlever la soif en courant les rues,
Me disait l’autre jour un certain mineur,
10 Qui vint me trouver le visage tout noir de charbon,
Il y a de quoi blasphémer (jurer) dans toutes les mines,
Depuis la Grand-Croix jusqu’aux Verchères,
Il n’y a pas de travail, les chevaux le font tout,
On ne peut nous occuper que pour curer les fosses,
15 Pourtant j’ai six enfants qui pleurent (crient) la misère,
Quand je les vois souffrir, je suis d’une colère telle
que si ça ne change pas, à coup sûr dans peu de temps,
Il va faire vilain dans certaines maisons.
Il partit sur le coup du côté d’Egarande,
20 Trouver de ses amis qui étaient toute une bande,
Se croisant les deux bras et rien dans le gousset,
Ils avaient le ventre plat et le gosier bien sec.
O maudit Rive-de-Gier ! oh que de misérables,
Habitent ton endroit sans compter les coupables ;
25 Il y a de quoi se trouver mal de voir sur le port
Plus de cent crocheteurs qu’on dirait morts
Eux qui dans un temps faisaient si bonne mine,
Se trouvent les premiers saisis par la famine ;
Eux qui nourrissaient les veuves et leurs enfants,
30 Qui donnaient des parts à tous les mendiants.
Il y en avait chaque jour dans toutes les baraques,
Quand ils avaient mangé ils leur emplissaient les poches.
Mais mainenant c’est rincé ils ne peuvent plus rien donner,
Depuis que le travail est tout vers la voie ferrée.
35 O milliard de dieu, s’écriait un vagabond,
Il y a plus de trois mois que je n’ai pas bu bouteille ;
Sûr que dans quelques jours, on va me trouver mort,
S’il ne me passe pas de boisson dans le corps.
Hier en vagabondant, je vis Didier le déguenillé,
40 A la renverse de tout de son long, couvert de boue,
Au milieu du grand chemin, le visage tout abîmé,
Je crus sur le moment qu’un chien l’avait mordu,
Ou qu’ayant trop bu, comme à son ordinaire,
Il venait de s’écrouler, mais je vis le contraire.
45 Ce pauvre malheureux était presque crevé,
Et je me dépéchai de vite le lever,
Puis je lui demandai s’il était bien malade :
Quand je vis son ventre flasque et son gosier si sec,
Cela me causa un tel chagrin qu’à la renverse de l’autre côté,
50 Je tombai sur le coup et me crus perdu.
Mais le brave Tarcout qui apprit la nouvelle
Vint pour nous tirer de cette soif mortelle,
Avec deux pleins souliers de vin de l’entrepôt,
Quand nous en eûmes goûté nous fumes guéris tous les deux.
55 Ce brave gueux, ce vaurien à ressource,
Ce célèbre pionnier qui couche dans la poussière,
Connaît mieux que Didier l’état de vagabond
Et sait tous les trous où se cache la fine boisson.
Je m’éclatai de rire en voyant sa figure,
60 Jamais il ne se verra pareil phénomène.
Il beugle tout le jour comme un écervelé,
Et sitôt qu’il est saoul il veut assommer tout le monde,
Tandis que Jean la chique traînant la guenille
A ses pantalons aux talons faute d’une bretelle.
65 Ou est-il l’ancien temps quand une once de tabac
Passait par son bec et rendait cent crachats.
Ce temps n’existe plus, et pris par la vermine,
On le voit chaque jour trainant sa besace,
Dire à tous les passants en leur tendant la main,
70 Si vous ne me donnez rien je vais crever de faim.
Oh malheureux pays ! oh triste séjour,
De te voir briller je perds l’espérance,
La misère talonne en plein les pauvres diables,
Il ne leur demeure plus qu’un triste repentir.
75 Adieu donc pour toujours, Feloin et la Grenette ;
Adieu le grand chemin, adieu la vieille ruelle
Où autrefois j’allais polissonner (vagabonder) :
C’est dans ce coin que j’ai le mieux siroté.
Je quitte Merdarel, je laisse la Grand’ Rangée :
80 Pour la dernière fois je vais traverser la planche, (le pont)
Adieu tout le Mouillon, adieu quartier du Bois ;
Célèbre Marida je te verrai plus,
Je vais me mettre en route sur le coup, je quitte les Verchères,
Je pleure comme un veau de perdre les verreries,
85 Où le grand Tarcout loue tous les en-bas,
Et loge ses amis quand ils sont démontés.
Adieu tous les gaillards qui tiennent des femelles,
Vous n’aurez plus mes sous, gardez vos pucelles,
Puisque dans ce pays tout le monde se plaint,
90 Je vais faire mon paquet et décamper plus loin.