La Seyne sur Mer

Accueil > À propos du catalanisme > CATALANISME – OCCITANISME : AUGUST RAFANELL

CATALANISME – OCCITANISME : AUGUST RAFANELL

dimanche 2 août 2020, par René MERLE

August Rafanell, La il.lusió occitana, La llengua dels Catalans entre Espanya i França, Barcelona, Quaderns Crema, Assaig, 2006. 2 volumes, 1544 pages.
August Rafanell (Barcelone, 1963) est professeur d’histoire de la langue catalane à l’université de Girona (Catalogne), docteur en philologie catalane de l’Université Autonome de Barcelone.
Avant la parution de cette œuvre monumentale, August Rafanell était déjà considéré comme un important spécialiste de l’histoire culturelle et linguistique de la Catalogne moderne. Il avait notamment publié Un nom per a la llengua (1991), La llengua silenciada (1999), El català modern (2000) et, en collaboration, El futur de la llengua catalana (1990).
Son dernier ouvrage n’est malheureusement pas (encore ?) traduit ni français, ni en occitan. Mais un lecteur occitanophone pourra facilement s’y plonger, sans avoir peur des 1542 pages : cette magistrale entreprise de mise en perspective historique et chronologique se lit allègrement, et Rafanell la saupoudre d’humour discret. Y sont chronologiquement et minutieusement étudiés, dans leur contexte culturel, social et politique, les points de vue sur les rapports catalano-occitans qui, de génération en génération, ont cristallisé les successives représentations de la « langue catalane ».
August Rafanell laisse s’exprimer ces protagonistes, sans parti pris ni interventionnisme : son point de vue est celui de l’observateur objectif, et c’est un des grands mérites de cet ouvrage.
In fine, on peut lire à la page 1543 ( ! ) : « aquesta edició primera… s’ha acabat d’imprimir a Capellades el mes de desembre de l’any 2006, cent anys després del primer congrés internacional de la llengua catalana ». Et ce rappel n’est pas simple coquetterie. Car, sur le long terme de l’histoire de la langue des Catalans, que Rafanell suit depuis le moyen-âge, en focalisant sur les siècles XIX et XX, la date de 1906 marque un terme, celui de la fin des hésitations des Renaissantistes (vraiment à l’œuvre depuis les années 1850), et un commencement : la proclamation définitive du catalan en Langue, par une intelligentsia intimement liée dorénavant aux éléments les plus lucides de la grande bourgeoisie barcelonaise. Date charnière qui justifie pleinement le titre de l’ouvrage, « il.lusió », mot à proprement parler intraduisible en français sans en trahir le double sens catalan ?
« Illusion » certes, mais aussi « désir », « enthousiasme », « estrambòrd » dirait-on en occitan, comme dans la chanson de la Coupo Santo…
Ainsi, et Rafanell le pointe très fermement et très finement, l’entreprise de 1906 est suspendue entre réalisme et volontarisme…
Mais qu’en était-il alors de l’autre côté de la frontière étatique, non seulement en « Catalogne Nord », mais encore et surtout au-delà, dans l’immense espace éclaté de la langue occitane ? Depuis longtemps philologues et linguistes avaient souligné la parenté étroite du catalan avec l’occitan, jusqu’à avancer l’hypothèse d’une unité initiale, au temps des gloires troubadouresques. Pour Mistral et les premiers Félibres provençaux, le catalan était reçu comme un des grands dialectes de cette langue d’oc dont ils tentaient depuis 1854 de relever la gloire passée… Si du côté catalan, l’affirmation de cette fraternité linguistique ne laissait pas indifférents quelques intellectuels, et non des moindres, du côté occitan sa proclamation se renforça, après 1906, dans la fascination de la réussite catalane : normalisation et standardisation de la langue par Pompeu Fabra et l’Institut d’Estudis Catalans, affirmation de son usage social et conquête de l’usage public dans le contexte politique et social de la Mancomunitat (1914-1923) puis de l’autonomie politique au sein de la République espagnole (1931-1939). Cette réussite engendra du côté occitan, en mimétisme volontariste émouvant, mais presque dérisoire tant les conditions socio-politiques étaient différentes de celles de la Catalogne, une entreprise a priori sans le moindre support social : création d’une Société d’études occitanes qui s’inspirait de la quasi officialité de l’Institut d’Estudis catalan, proclamation d’une réforme graphique de la langue occitane inspirée de celle des catalans, et destinée à permettre immédiatement l’intercompréhension écrite entre les dialectes occitans et le catalan (au risque de déconcerter la majorité des occitanophones d’alors), et, naturellement si j’ose dire, proclamation incessante de l’appartenance du catalan à l’ensemble d’oc.
Le charme sera rompu à Barcelone par la Déclaration de 1934, « Desviacions en els conceptes de Llenga i de Pàtria », signée par la majorité des intellectuels catalanistes "de poids". Cette admonestation était un fusil à deux coups : il convenait de ne pas réduire la Patrie catalane à la seule Generalitat de Catalunya, mais bien d’y inclure tous les Pays de langue catalane, Valence au premier chef ; il convenait surtout de ne pas noyer la langue catalane dans un ensemble linguistique occitan : catalan et occitan ont été et sont toujours deux langues distinctes. On comprend que dans le contexte plus que troublé de l’Espagne d’alors, ces responsables catalanistes, désireux d’assurer leurs fragiles conquêtes culturelles et surtout institutionnelles, n’avaient aucune envie de se voir accrocher l’accusation de regarder au-delà de la "Catalogne Nord", et de doubler leur séparatisme supposé par l’adhésion à une patrie plus que transfrontalière...
Laissant la poignée d’occitanistes catalanophiles à leurs illusions perdues, les intellectuels catalans allaient bientôt se retrouver devant un autre choix, bien plus conséquent : la République avec les "Rouges", ou le fascisme phalangiste avec Franco... On connaît la suite. Il restait alors à August Rafanell à suivre la fin de "l’il.lusió" d’un côté sous la botte franquiste, de l’autre sous le maurrassisme pétainiste. Quitte à passer la plume, in fine, à Robert Lafont qui, dans son "Épilogue", fait douloureusement son deuil de "la grande idée", celle de l’unité catalano-occitane...
L’accueil de toute la presse, de langue catalane ou de langue castillane, à l’ouvrage d’August Rafanell, a été, et à juste titre me semble-t-il, extrêmement positif. Tous les critiques ont insisté sur la somme irremplaçable de travail et de documentation de ce qui correspondrait chez nous à une thèse de doctorat d’état ancien régime.
Une note discordante cependant. Et c’est d’elle justement que je voudrais partir pour montrer, a contrario, toute la richesse et toute la valeur du travail de Rafanell.
On peut lire en bandeau sous le titre du site alternatif El Talp [1] : « Per la independència i els socialisme dels Països Catalans ». Nacionalisme donc, « esquerrisme » socialiste. Et c’est sur ce site que l’on rencontre une condamnation définitive de l’ouvrage de Rafanell par Pol Sureda, que l’on retrouve à l’œuvre sur le site de "l’Universitat comunista dels Països Catalans"…
Que reproche donc Pol Sureda à August Rafanell ? Négligeons des lectures bien trop rapides (c’est un euphémisme), comme celle qui prête à Rafanell une certaine mansuétude à l’égard du régime de Vichy. Négligeons le reproche qui lui est fait de laisser penser que que l’occitanisme ait été le centre d’intérêt obsessionnel des Catalans : Rafanell a ciblé très clairement son objet, à savoir les intellectuels qui d’un côté et de l’autre de la frontière d’État ont réfléchi sur les relations catalano-occitanes : il n’a jamais prétendu faire l’histoire culturelle totale de ces deux versants... Mais allons à l’essentiel. Pol Sureda reproche à August Rafanell non seulement de laisser penser qu’effectivement le catalan pourait être une des formes d’une super langue occitane, mais, et c’est bien l’essentiel, de traiter la question dans un relativisme et un confusionnisme empreints d’ironie supérieure, alors que les certitudes s’imposeraient : la première étant l’existence scientifiquement établie (et non arbitrairement proclamée) d’une réalité fondamentale et intouchable : la Langue catalane, fondement de la Nation, c’est à dire l’ensemble des pays qui parlent catalan. Curieuse situation, où l’on voit un marxiste proclamé tenant d’une vérité métaphysique de la langue, alors que celui qu’il condamne fait justement, avec prudence et finesse, "l’analyse concrète d’une situation concrète", comme aurait dit le Vieux Karl. Tout en accusant Rafanell de noyer le catalan dans l’occitan, Sureda pointe bien le refus par Rafanell de l’équation facile une langue = une nation. Car, dans cette optique, la Catalogne ferait partie de la nation occitane en gésine ou en résilience. Or, pour Rafanell, et Sureda le constate avec grande simplification et indignation, la Langue en soi n’existe pas : les cartes établies par les linguistes ne sauraient porter Langue sans l’aval de ceux qui parlent, aval spontané ou aval imposé. Au-dessus de la multitude des parlers, les Langues sont inventions des pouvoirs en quête d’identité. Ainsi de la bourgeoisie catalane et du nationalisme bourgeois au tournant des siècles XIX et XX. Ainsi, en calque quelque peu présomptueux, de la proclamation occitaniste d’une supposée unité des pays occitans. Là encore, il me semble que l’analyse historique sérieuse et dialectique est du côté de Rafanell.
Sureda reproche également à Rafanell de faire primer l’appartenance à deux ensembles étatiques glottophagiques, Espagne et France, sur la conscience minoritaire catalane et occitane. En dehors de ces deux réalités étatiques, tout serait relatif, tout serait "il.lusió". Là encore, il me semble que le bon sens et la qualité de l’observateur sont du côté de Rafanell : je ne me permettrai pas de juger de ce qu’il en est du côté espagnol, mais il est évident, du côté où je vis, que le sentiment d’appartenance essentiel, qu’il soit patriotisme raisonné ou nationalisme dangereux, est celui d’une appartenance française bien avant, si tant est qu’elle existe, celui d’une appartenance occitane.
En définitive, alors que Pol Sureda accuse Rafanell de nier la réalité de la Catalogne comme nation basée sur une communauté de langue, et tout bonnement de démobiliser le nationalisme catalan, l’ouvrage d’August Rafanelle me paraît une contribution extrêmement importante à la connaissance, non seulement des interférences de deux cultures "minoritaires" voisines, mais de la fonction de "fabrication" des langues dans la poussée des nationalismes des siècles XIX et XX. Ce qui ne signifie en rien que l’on se situe dans une tour d’ivoire, et que l’on n’est pas participant conscient d’un processus positif d’affirmation nationale.
Dans un prochain article, je donnerai mon point de vue d’occitanisme "hexagonal" sur cette question complexe, vue depuis la Provence où je vis.
[1] El talp : la taupe, la vieille taupe qui creuse qu’évoqua Marx, après Shakespeare. www.racocatala.cat/eltap

Répondre à cet article

| | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP