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Conscience politique, culturelle et provençaliste à Brignoles et dans le pays brignolais au XIXe siècle.
jeudi 23 octobre 2025, par
Conférence donnée à Brignoles le 4 novembre 1997 à l’invitation du service culturel municipal
On trouvera dans l’ouvrage : René Merle, "Les Varois, la presse varoise et le provençal, 1859-1910", 1996, un grand nombre de textes de l’époque illustrant les différents aspects de cette conférence, et en particulier la totalité des textes en provençal.
Je dirais d’abord ma difficulté de passer de la présentation à la librairie "Le Bateau Blanc" d’un roman noir, Treize reste raide, qui est un aller-retour d’histoire vivante, Marseille au temps de Sabiani et Marseille d’aujourd’hui, à un regard sur Brignoles au 19e siècle.
Il existe pourtant une donnée commune à ces deux regards.
Le travail de l’historien prend tout son sens quand le regard sur le passé permet de mieux comprendre le présent, et, de ce fait, permet de mieux agir sur le présent. Le rappel du passé est une des donnes du présent, mais une des donnes seulement. L’exposé de ce soir s’inscrit, modestement, dans cette perspective. Il est le fruit de longues années de recherches en matière de culture régionale, tout particulièrement dans ce 19e siècle qui a vu la mise en place de la France moderne, dans ses structures politiques et culturelles. Ces quelques éléments visent essentiellement à ouvrir la discussion, le débat.
Évoquer ce soir la conscience politique, culturelle et provençaliste à Brignoles et dans le pays brignolais, au siècle passé, relève d’une donne collective et non de l’approfondissement de quelques itinéraires personnels.
Naturellement il n’existe pas d’isolat brignolais, la vie culturelle et politique à Brignoles est celle de son temps, un temps qui voit la mise en place de la France moderne, dans la deuxième moitié du siècle, du Second Empire à la Troisième République.
C’est le temps de l’accession à l’instruction, à la culture générale française, du déclin presque total des anciennes formes de vie culturelle.
Alors quid d’éventuelles spécificités brignolaises, inscrites dans l’histoire et les réalités sociologiques de la cité et de son petit pays ?
Il n’est pas question ici de faire l’histoire de Brignoles. Sur un plan général, on se reportera aux thèses de MM. E.Constant, Y.Rinaudo, J.Girault, J.M.Guillon. Sur plan étroitement local, vous disposez d’une récente chronique détaillée, où le dépouillement minutieux des archives ne va pas sans prises de positions idéologiques systématiquement tendancieuses.
Avant 1789, il n’existe évidemment pas de conscience “varoise” à Brignoles, située au croisemnt du grand axe routier est-ouest et d’un axe fort fréquenté nord-sud. La proximité de la capitale fait que Aix attire les élites, pour leur formation et souvent pour l’exercice de leurs activités. À la création des départements, Brignoles rivalise à partir de 1790 avec Toulon et Draguignan pour obtenir la première place administrative. On sait que Draguignan, cité plus centrale dans un département qui va jusqu’aux portes de Nice, deviendra préfecture sous le Consulat.
Le rayonnement de Brignoles, ville étape qui vit dans la mouvance aixoise, est donc limité au petit pays. La sociologie de la ville est liée au passage, à l’ouverture, mais aussi grandement à la ruralité.
Le pays brignolais est une nébuleuse de communes à fortes identités, mais auxquelles Brignoles fournit les services administratifs, judiciaires, commerciaux, voire distractifs (maisons closes !)...
La vie politique locale permet de corriger une vision quelque peu euphorique du "Var rouge". Brignoles a une réputation d’engagement, mais aussi de sagesse : on le voit dans l’épisode de décembre 1851, où les Républicains locaux, maîtres de la commune, évitent toute violence et tout affrontement. Il n va de même dans les communes voisines, comme à Tourves.
Le parti de l’Ordre ne leur tiendra aucun gré après sa frayeur, et justifiera une répresion très dure. En témoigne la morgue de l’avocat Maquan dans ses articles donnés à dans la presse conservatrice.
Les républicains radicaux font leur réapparition publique à la fin de l’empire, autour du docteur Barbaroux, belle figure de 1848-1851, et victime de la répression de décembre.
Brignoles et son terroir sont alors une terre de conquête ou de reconquête politique pour la gauche républicaine. En témoignent des affrontements très durs, particulièrement aux municipales. Aux législatives, l’arrondissement est tenu par la gauche, mais la droite s’y enracine. Dans ce Var souvent ardemment rouge, l’arrondissement fait encore figure de terre de conservatisme à la fin du siècle. C’est ainsi par exemple que le salue en 1893 La Croix du Var.
À Brignoles même, sur le long terme, se maintient un équilibre entre la gauche et la droite, avec des majorités très faibles, et des alternances... Exemple de la force des conservateurs, l’avocat orléaniste Bagarry reprend la mairie aux républicains en mai 1871, alors que les cités varoises ont massivement basculé à gauche.
De fortes positions conservatrices se maintiennent aussi dans le proche pays. Carcès vote à droite, Correns, Montfort demeurent longtemps après la fin du Second Empire sous l’autorité de notables bonapartistes.
L’engagement du clergé, adepte d’une religion volontiers superstitieuse, concourt à la persistance de ce conservatisme. En témoignent certains aspects de la fête de St Louis, pèlerinage, des pélerinages, ou une propagande blanche ouverte, comme celle du curé de Vins.
Autre facteur de conservatisme : la présence de la grande propriété bourgeoise en pays viticole, et de sesrégisseurs, et dans les hautes terres les grands domaines forestiers. Milieu de conservateurs paternalistes et à l’occasion populistes. La bastide du Maître à la campagne pose la distance, mais sa demeure en ville marque une proximité réelle. Ainsi la maison des d’Astros à Tourves.
Les supporteurs locaux de ces grands notables ne font pas dans la dentelle : l’affaire de l’ouvrier ferblantier Pauchon, renvoyé par les frères Albertazzi pour avoir oser porter la contradiction au candidat conservateur en 1881, secoue la ville. On perçoit mieux l’influence de ce conservatisme dans les élections municipales que dans les élections législatives, où les abstentions sont très importantes. Pour autant, l’arrondissement compte aussi de véritables fiefs rouges, surtout quand l’électorat paysan est renforcé par celui d’artisans et d’ouvriers d’une petite industrie locale (Cf. Vins. Camps).
La fin de siècle connaît une mutation, avec l’affermissement du radicalisme, et souvent une poussée socialiste.
Cette menace "rouge" amène une certaine osmose entre conservateurs et républicains modérés. On voit même le vieux lutteur conservateur Bagarry saluer Clémenceau, au moment où celui-ci est vilipendé par la gauche rouge.
En dehors de la couche des grands notables conservateurs, les cadres de ces deux camps opposés participent du même monde sociologique : la bourgeoisie du commerce grand et petit, la bourgeoisie de la plume et de la loi, (avocats, notaires), le corps médical.
L’élément populaire est évidemment sous-représenté. Mais il apparaît vers la fin du siècle, avec des paysans, des artisans, quelques ouvriers.
Dans la gauche radicale et socialiste, par exemple, on notera la différence entre deux "paysans", Vigne, propriétaire aisé et cultivé, et “l’ensertaire” (greffeur) Menut, rimeur populaire en provençal.
C’est dans ces cadres bourgeois que se recrutent les candidats aux municipales. Pour les législatives, les conservateurs puisent dans leurs propres forces : De Clappiers, Bagarry... Exception, mais de taille, la candidature de Emile Ollivier en 1876, qui veut mordre à la fois sur la droite conservatrice et la gauche modérée. Par contre, les républicains mettront longtemps à compter sur eux-mêmes, et oublier la bonne vieille tradition varoise des parachutés : ainsi Dréo dès les débuts de la République, puis l’intermède de l’ineffable Poulet. Vigne sera le premier député “natif”.
Ce sont ces hommes qui donnent le ton à la conscience culturelle, ces hommes qui pour la plupart participent d’une solide éducation française et classique. Par contre, dans les milieux populaires, la grande affaire n’est pas l’abandon du provençal, qui demeure la langue ordinaire du quotidien et du travail, mais bien l’acquisition du français. L’église joue un grand rôle dans l’éducation, des filles en particulier, mais de plus en plus, depuis la loi Guizot de 1833, l’éducation est l’affaire des communes. Le grand basculement viendra avec les lois scolaires des années 1880. C’est le peuple tout entier qui va accéder à la vision nationale du monde et à la langue française.
Avec les progrès de l’instruction, qu’en est-il de la publication brignolaise ? La ville connaît plusieurs imprimeurs sur le long terme du siècle. Les noms de Perreymond-Dufort, de Vian, celui de Gassier sont souvent synonymes pour les Brignolais du XIXe siècle d’engagements politiques opposés.
Sous le Second Empire, la ville n’a une feuille d’annonces augmentées de quelques chroniques, dont l’imprimeur est un notable conservateur. Ce Journal de Brignoles tiendra jusqu’en 1878, en se marquant résolument dans le camp conservateur. Il sera emplacé par Le Courrier du Var, organe de combat de la droite brignolaise. En face, Le Brignolais nait en 1875 avec Gassier, dont le républicanisme est muselé par les contraintes et la répression de l’époque. Avec l’avénement de la République aux Républicains apparaît en 1876 La Petite Provence, (Garnier) journal radical anti-socialiste, auquel succèdera La République du Var en 81 (Boyer), flanqué en 1885 du Rappel du Var, républicain opportuniste, en 85. La place Carami connaît une vraie bataille des gérants... Enfin apparaîtront Le Progrès républicain et Le Petit Brignolais.
Dans cette vie culturelle et politique, le rapport à la langue provençale est un sentiment mêlé de dédain et de fierté.
Mais c’est le dédain qui prime.
On peut relever quelques spécificités brignolaises dans cette donne propre à toute la réalité provençale :
Une première vague d’intérêt provençaliste est le fait de grands notables expatriés, mais conservant un lien très fort avec le petit pays. Raynouard de Brignoles fixé à Aix puis à Paris, Thouron de Besse, fixé à Paris puis à Toulon, D’Astros, de Tourves (dont il fut maire), fixé à Aix. Seuls quelques érudits, comme le docteur Reymonenq, maire à La Roquebrussanne puis à Varages, enracinent leur intérêt provençaliste dans un terroir où ils résident : études érudites, poésies en provençal, proposées à une cité relativement ou totalement indifférente. En témoigne l’absence de publication provençale à Brignoles dans la première moitié du siècle. Sinon un curieux recueil de proverbes avec une notation spécifique à Brignoles de certains sons provençaux. “jhué”, “jhournaou”...
Sous le Second Empire, le provençal écrit apparaît en contrepoint savoureux de la “vraie” culture. Il est par exemple dans Le Journal de Brignoles l’alibi de Maître ("lou paysan de l’amaroun" !), instituteur sous la Restauration, puis inspecteur et enseignant à l’école normale de Brignoles, par ailleurs propagateur de la “lecture simplifiée” et évaluateur de biens,
Ces quelques intervenants ne font guère école. Tout au plus on peut signaler Bougrain, fabricant de papier et négociant à Barjols, qui publie à Brignoles sous le Second Empire dans les registres de la publication marseillaise de divertissement. Mais quel contraste entre l’absence d’investigation érudite locale et le trésor laissé inexploité des archives municipales en provençal médiéval ou du XVIe siècle de Brignoles, La Roquebrussanne, Néoules, etc., alors que se développent un peu partout ailleurs les études médiévistes !
Lorsqu’elle adviendra, la réactivation du provençalisme sera encore une fois le fait d’éléments extérieurs, mais provenant cette fois d’un autre milieu.
Dans les vingt premières années de la Troisième République est décisive l’action des prêtres félibres, Beguin et Nicolas à Brignoles, Spariat à Pourcieux, Bonnifay à Nans les Pins. Curés "blancs" dont le virulent engagement politique à droite marque le Félibrige et dissuade quelque peu les républicains.
Puis survient une seconde vague de réactivations, venue du félibrige lui même, à partir de notables expatriés en pays marseillais. On essaie d’instiller du félibrisme dans le pays brignolais en venant célébrer des gloires locales, souvent oubliées. Ainsi les fêtes autour de D’Astros à Tourves, de Raynouard à Brignoles, etc. Félibrige tardif et cérémoniel.
A noter que certains de ces initiateurs sont républicains convaincus, comme Guisol de Tourves, magistrat cassé par Mac Mahon. Voire Bourrelly à Pourcieux. Les fêtes qu’ils initient veulent effacer les divisions politiques dans l’unanimisme patriotique local. Ainsi Guisol à Tourves. Ainsi à la fin du siècle célèbre-t-on à Brignoles les grands initiateurs du début du siècle, comme Raynouard. La boucle est bouclée.
Mais en fait l’indifférence est grande. Et ce n’est pas la mise en scène nouvelle d’un “folklore” provençal reconstitué, et peu populaire, qui la fera reculer.
Certes, les notables conservateurs sont félibres à titre personnel, en témoigne la correspondance Béguin-Bagarry, mais ils sous-estiment grandement l’importance de la Sainte Estelle varoise de 1885, ils n’ouvrent pas vraiment leur journal brignolais au provençal félibréen et ils donnent plus d’importance aux provençalismes corrigés dans le français parlé qu’à l’écriture provençale. Il n’en va pas autrement chez les républicains.
Cependant, comment ne pas parler au peuple dans sa langue quand il y a urgence et nécessité d’être bien compris ? Ainsi peut-on constater un usage réel de communication en provençal, dans la plaisanterie porteuse de propagande politique, occasionnelle sous le Second Empire (comme à La Roque), bien plus fréquente sous la Troisième République. Et parfois, au delà de la plaisanterie, on arrive à un usage presque en normalité de l’idiome natal : ainsi de l’affiche électorale de Aubert à Bras, ou de la célébration cérémonielle (comme le quatrain en provençal du maire Marin sur le fronton de la coopérative de Camps).
Mais le plus souvent le provençal est utilisé en arme politique directe, en arme polémique, par des militants populaires dont la conscience politique s’est forgée dans les premières années de la république : ainsi les chansonniers Menut et Richier. Cet usage didactique continuera chez les différents courants républicains, particulièrement chez les clémencistes.
Après ce dépouillement de la presse locale, nous pouvons affirmer que le provençaliste brignolais, bien qu’il encense Mistral, privilégie le regard sur le passé de cette culture provençale. Il ne se reconnaît pas vraiment dans sa réalité culturelle présente et encore moins dans sa ruralité.
Seule la politique réinjecte le provençal en langue vivante, contemporaine. Culturellement, la reconnaissance pour le lettré provençal passe avant tout par l’écriture en français. Ainsi, le “grand poète brignolais”, Bonafoux, est salué pour sa noble publication "Les Etrivières", une satire contre l’impiété.
La presse locale, et en particulier Le Brignolais, affiche le plus souvent un parisianisme consternant.
Mais tout se passe comme si on ne savait comment articuler le décor brignolais dans lequel on se situe avec cette retombée de culture française. Le paysage urbain n’est pas reçu comme un paysage digne du présent, mais comme un héritage du passé dont ne sait trop que faire, un héritage difficilement déchiffrable pour les jeunes générations, malgré l’érudition déployée depuis Raynouard jusqu’à Robert Reboul. Quels sens peuvent avoir les souvenirs de la Provence catalane ou angevine que reflète l’emblème de la ville ? Ceux encore des guerres de religions ? Plus concrètement, on bataille autour du gros ormeau de la place, qu’il faut se résoudre à abattre.... Modernité reçue ici comme violence...
Certes, après 1870 on peut constater une réévaluation de ce patrimoine par des visiteurs du dehors, “Francs caminaires” marseillais, Excursionnistes toulonnais, dont les visites sont facilitées par la construction de la voie ferrée, et dont les échos sont publiés dans toute la presse de Provence.
Le Second Empire avait déjà vu la reprise des fêtes traditionnelles, que les premiers félibres essaieront de folkloriser. Avec la République, plus que jamais la fête locale permettra d’évacuer les tensions présentes dans l’évocation d’un moyen-âge de convention, ou dans la célébration à la limite plus païenne que chrétienne des Saints locaux, de Brignoles à Tourves... Mais la vraie culture populaire locale demeure celle des sociétés chantantes, des orphéons, voire des cabarets. Ces structures culturelles populaires ouvrent la population aux formes modernes de culture (retombées de l’opéra, de l’opérette, du music-hall contemporain) mais dans une sociabilité qui est plus celle de la participation collective que celle du spectacle de scène.
René Merle