La Seyne sur Mer

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Le Radeau de la Méduse

lundi 18 mai 2020, par René MERLE

Un entretien avec Maurice Merle et René Merle
Impressions du Sud, vingt ans de littérature occitane
, 23, 1989

Le Radeau de la Méduse est un instrument de publication, en parution irrégulière, de textes contemporains en langue d’oc, créé en 1988.

Impressions du Sud. - Le Radeau de la Méduse, provocation ou pessimisme constitutif ?

Maurice Merle et René Merle - Dans les chapelles militantes, l’écriture intéresse peu, sauf à se justifier d’idéologie : pour la Cause... Autant le dire, l’accueil à tout ce qui peut s’écrire, seulement et parce que c’est écrit dans la langue, ne nous paraît pas un bon moyen pour que la langue soit prise au sérieux. Il y a naufrage. Naufrage de la langue, dans la musculation militante, l’exaltation populiste et revendicative, le gouffre du terroir, etc. et aussi, pourquoi pas, naufrage de l’expression poétique (française) actuelle. Mais tout naufrage porte l’espoir, ici, d’écrire à notre goût.
I.S. - Nous ? C’est-à-dire ?
Les participants à cet entretien. Écrire en oc est une pratique vitale, pour laquelle nous n’avons pas trouvé de lieu de publication qui prenne en compte ce point de vue sur l’accueil. Il fallait donc le créer. Nous avons le plaisir de pouvoir y publier des pièces récentes de Philippe Gardy et Florian Vernet. Ils nous semblent participer, chacun à s façon, de cette démarche solitaire obstinée, sans réseau de contacts, de diffusion, sans reconnaissance médiatique, où s’affirme pourtant la réalité des lettres d’oc. Nous souhaitons développer les contacts, recevoir des manuscrits. Ceci dit, ceux qui étaient sur le radeau se sont quelque peu mangés. Nous ne cherchons ni l’harmonie, ni l’école fermée sur ses certitudes. Nous voudrions seulement que notre imaginaire soit à nous, quand les structures sociales résorbent les marges où pourrait encore vivre le sujet, comme on dit. Le “sujet” intégré s’évanouit dans le clonage. Le paradoxe serait de prétendre réaliser son autonomie par l’écriture en langue d’oc, en acceptant cette tyrannie intégratrice de la “modernité”. Il se trouve que pour nous, de par notre itinéraire, nos souvenirs, nos aspirations, écrire, a fortiori écrire en langue d’oc, est un acte hors-mode d’affirmation du sujet, un espoir de nouer des liens avec d’autres sujets.
I.S. - La mode ?
La culture française de la modernité se moque des provincialismes sans réaliser qu’elle est, béâtement, un des pires provincialismes. Par là, elle renie ses spécificités nationales, pour une supposée ouverture sur l’universel. Faudrait-il donc, pour être reconnu en écrivain d’oc, passer par ses fourches caudines ? Faudra-t-il suivre, l’une après l’autre, les tendances obligatoires de la sensibilité dite contemporaine, et leurs reniements, pour proclamer nous aussi, avec la fausse modestie convenable, que l’écriture d’oc ouvre sur l’universel ? Au risque d’avoir toujours deux métros (de Marseille) de retard.
Faut-il donc aussi recevoir la bénédiction condescendante et amusée des spécialistes de la culture, et autres occupants du champ culturel en région, comme on dit ? Beaucoup, dans l’intelligentsia méridionale, sont fiers que l’on dise à paris : “Ça bouge au Sud”. Vérité qui, malheureusement, peut aussi se lire en récupération : à Paris saturé, le Sud offre un créneau de placement, dans les registres de la modernité universelle. Quitte à y attendre, avec impatience, la reconnaissance de la capitale, et de la mode.
Quelles que soient les normes de reconnaissance du système, nous publions donc ce que nous faisons, ce que nous aimons. La bouteille est jetée à la mer.
I.S. - Mais pourquoi opposer l’”authenticité” personnelle et le champ de la reconnaissance ?
Concrètement, ça veut dire par exemple qu’une certaine forme d’écriture lyrique ne peut pas passer aujourd’hui dans ce champ de reconnaissance française, parce qu’elle ne ressemble à rien de ce qui s’y fait. Faudrait-il donc attendre pour l’assumer que la mode en vienne à travers la découverte d’un auteur vraiment exotique, et si possible suffisamment mort, pour ne plus intervenir et ne plus exiger ?
I.S - Banalité nécessaire : pourquoi écrire en langue d’oc, et pour quel public ?
Le plaisir d’écrire relève évidemment du choix individuel. Ce plaisir doit rester seul gouvernail, seul maître à bord, mais aussi seule conclusion. Cette langue est puissante encore qui attire certains à la choisir comme mode d’expérience et d’écriture vécues, non pas prison, abri, refugee, simplement un univers linguistique et subjectif à explorer. Cette langue avec tout son passé vit encore en nous. Le Radeau de la Méduse n’est pas une entreprise de sauvetage collectif mais une “association” de marcheurs. Après tout, quelques marcheurs sur l’eau sont devenus célèbres. La langue, vivante, irrigue et colore toujours ce pays. Vivace, elle imprègne notre subjectivité, notre imaginaire. N’y-a-t-il pas des raisons d’écrire ? Quel public ? Bien sûr, le lecteur occitanophone se fait rare, exotique, espèce plus difficile à débusquer que l’écrivain commun. Une fois découvert, ce lecteur s’avère souvent sectaire, tapi dans sa niche écologique, son écosystème, avide d’une nourriture très spécialisée.
Le peuple ? Il n’y a pas de “peuple” et les intellectuels qui vont vers le peuple, vont vers eux-mêmes : réseau interspécifique aux motivations complexes, etc. Nous lira (le problème de la diffusion est redoutable) qui pourra, en oc ou dans la traduction, et surtout qui voudra. Nous n’écrivons pas que pour les occitanophones : la traduction peut permettre aux lecteurs français d’avoir accès à d’autres formes d’inspiration poétique, à un monde étranger. Peut-être même la traduction nous permettra-t-elle une place, un créneau de lecture entre un Nobel eskimo et un génie turco-patagon.
I.S - N’avez-vous pas l’impression de vous situer à contre-courant ?
Courant, contre-courant, pirogue, récifs, modernité, air du temps, mordre dans son temps ne sont que poncifs. L’homme est avide de nouveauté mais celle-ci avance masquée. Être de son temps ressort plutôt du temps de l’auto-proclamation et de la reconnaissance. Si certains nous classent (après lecture, c’est le plus important) délicieusement ou non surranés, qu’y faire ?
Ceci dit, écrire en langue d’oc n’est pas un acte d’obscurantisme, ni d’intégrisme. La langue est riche matrice capable de nourrir toutes les diversités, chacun peut y choisir son vocabulaire, son style, le modeler à son goût. Écrire n’est pas une obligation militante et le bilinguisme vécu permet de mieux comprendre, de mieux saisir ce qui en nous ne peut venir au jour qu’en langue d’oc. C’est une autre richesse de cette langue que de pouvoir évoluer vers une actualisation, tout en permettant par l’ampleur de son patrimoine linguistique, sensible, une expérience intérieure lourde d’affectivité impossible en français. Il ne s’agit pas d’archaïsme, mais de recherche. On peut aussi rêver au présent, l’écriture n’est-elle pas simplement un grand rêve parmi les rêves des hommes ?
I.S - Vous présentez des textes en graphie classique et en graphie mistralienne...
Ce choix est choix des auteurs ; il correspond ici, en tout cas, à des sensibilités inscrites dans une réalité complexe, qu’il n’est pas question de régenter par décret linguistique.
I.S - Qu’entendez-vous par textes contemporains ?
Les texte s d’aujourd’hui, bien sûr. Mais aussi, tant de textes d’hier et d’avant-hier, que les conditions d’étouffement des lettres d’oc ont limités à une difusion des plus confidentielles. Par exemple, ne convient-il pas de saluer et réévaluer tout un courant de poésie provençale affirmé, mais occulté, entre les deux guerres et après la second encore quelque peu ?

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