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Sur la situation de la langue d’oc dans l’Académie de Nice

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

L’article publié en 1976 dans la jeune revue des Alpes-Maritimes "L’Entrelus" est un reflet fidèle des positions que nous défendions dans l’Éducation Nationale et dans le milieu éducatif, à un moment où quelques associations ne cessaient de nous accuser de parler une langue étrangère à la Provence, d’utiliser une graphie archaïque, au service d’une entreprise “occitane” au service du “centralisme toulousain”, et ce dans la perspective d’une autonomie, voire d’une indépendance de l’Occitanie !
René Merle, “Sur la situation de la langue d’oc dans l’Académie de Nice” L’Entrelus, 3, septembre 1976
Les réflexions qui suivent ont un double but :
– saluer l’entreprise courageuse et attendue d’Entrelus,
– Apporter, de notre expérience d’enseignant d’occitan (lycée, cours d’adultes, animation enfants), matière aux échanges dont un stage académique a montré l’intérêt et la nécessité.
1- L’enseignant devant la diversité dialectale
1.1. Dialectes et “préjugés”
On sait que notre Académie connaît trois aires dialectales d’oc : alpin (gavot), niçard, maritime.
Réalité dont les usagers naturels ont pleine conscience, mais une conscience aliénée, faute d’une connaissance scientifique de la langue. La “Norme” rhodanienne :
Dévalorisation fréquente du parler local, par rapport à un “bon” provençal, toujours parlé ailleurs. Le locuteur estimera parler “patois” et jugera que le rhodanien de Mistral est la norme. Nous avons vu des stagiaires de bonne volonté articuler un rhodanien littéraire que nul n’a jamais parlé dans notre académie, exiger l’exclusion de toute graphie autre que celle élaborée pour noter ce rhodanien suivant les normes françaises, souhaiter l’étude exclusive d’auteurs rhodaniens du siècle passé, etc.
Si, croyant bien faire, l’enseignant dévalorise ainsi aux yeux de l’enfant son milieu naturel occitanophone, il va à coup sûr perpétuer la mauvaise conscience “patoisante” et par là contribuer à l’abandon total de l’occitan.
Le “particularisme”
Autre préjugé, hérité des structures socioculturelles du siècle passé, la dévalorisation des parlers gavots, jugés rudes, étranges, par l’urbain du littoral. On se souvient des injures de Gelu à l’égard du gavot émigrant à Marseille, et au mépris de Roumanille pour les parles des Alpes. Gavot, langue des pauvres et des frustes.
En réaction, repliement dialectal des “mainteneurs”. Culte de “l’archaïsme gavot” chez les jeunes intellectuels fascinés par l’existence d’un état de langue antérieur aux mutations qui, depuis quatre siècles, ont fait naître le provençal moderne. Préjugé encore, manifestement lié à la méconnaissance, en synchronie comme en diachronie, du système de la langue, que la soi-disant italianité du niçois. En retour, puissant sentiment d’originalité de la “langue niçoise” et désintérêt pour l’autre rive du Var.
1.2. Dialectes et “maintenance”
Face aux bouleversements que connaît notre région (exode rural accéléré, voire désertification, substitution de populations par le départ des jeunes, arrivée d’une main d’œuvre spécialisée pour occuper les emplois pour lesquels les locaux ne sont pas formés, implantation massive de retraités, venant souvent de zones non occitanophones, fin de l’intégration occitanophone des immigrés, jadis automatique), le dialecte est de plus en plus le signe de famille, et sa pratique l’apanage de cercles nostalgiques : les “vrais” niçards, les “vrais” gavots, les “vrais” toulonnais, etc., noyés dans une masse indifférente.
A travers le repliement sur le dialecte de la petite patrie passe à l’infini l’évocation stérile d’un passé à jamais disparu. Stérile, puisque délibérément coupé de notre vie d’aujourd’hui, de ses problèmes, de ses espoirs. Pendant dérisoire de ces outils de campagne figés en motifs de décoration d’appartement.
S’en tenir à la “maintenance” du dialecte, sans poser les problèmes de son statut, c’est probablement, et quoi qu’on en ait, accepter sa disparition à terme.
1.3. Les dialectes et la remise en circulation publique de l’occitan
L’enseignant d’occitan qui ne se veut pas “mainteneur”, mais bien ouvrier de la remise en circulation publique et totale de la langue, ne peut pas faire l’économie du problème dialectal.
Tout d’abord parce que l’occitan n’existe que sous forme dialectale : chaque dialecte est le “bon” occitan, il n’y a pas de langue d’oc en soi (si l’on veut bien tenir pour quantité négligeable les quelques fabricants d’une langue de laboratoire, ou les partisans du rhodanien imposé par “droit de chef d’œuvre”). Pour nous donc, enseigner la langue d’oc, c’est automatiquement enseigner le gavot, le niçard ou le provençal maritime.
Je crois qu’il faut insister sur cette banalité, tant ces évidences sont mal connues : au stage académique de langues régionales, des collègues enseignants nous disaient : “Mais vous parlez provençal... Nous pensions que vous parliez occitan...”
Laissons à d’autres les études gratuites de dialectologie, peu préoccupées de l’avenir de la langue et de ceux qui la parlent. Mais emparons-nous de la richesse inouïe du carrefour linguistique qu’est notre Académie, et dans la confrontation dialectale initions nos élèves au fonctionnement, dans le temps et l’espace, du système linguistique d’oc, dans sa totalité.
Les dialectes ne sont plus, dans cette optique, des flots de spécificités qui s’opposent, mais des étapes dans un traitement spécifique d’un même matériau linguistique ; l’élève peut ainsi retrouver en niçard l’accentuation proparoxytonique abandonnée ailleurs. Il note l’articulation, dans les zones gavotes ou niçardes comme en languedocien, du s du pluriel, du t des participes, voire du r de l’infinitif, disparue en maritime. Par là, il structure mieux sa langue morphologiquement.
La découverte des flexions en i, e, o, (ou) de la première personne du singulier l’ouvre à la compréhension du système de tous les dialectes d’oc. Le traitement de la finale latine féminine atone a (a à Nice, o, œ ailleurs) lui permet de régler définitivement le faux problème des langues d’oc (comme le dit une récente circulaire ministérielle) et de ramener la différence à une différence articulatoire. L’élève suit la modification de l’article : permanence de las-lous dans les parlers gavots, passage à lei en maritime, puis à li (Nice-Antibes). Il reconnait donc dans le gavot le maintien de l’article général en occitan et comprend mieux le caractère “surévolué” du maritime. Il observe d’autres phénomènes de ce type avec la chute des intervocaliques, mais cette fois en gavot ou niçard. Il découvre, coupant le gavot, la ligne de passage du c au ch, du g au j, qui l’apparente aux autres dialectes nord-occitans (auvergnat, limousin ... ).
Ainsi, loin de fragmenter la langue d’oc, cette approche dialectale la fonde en dignité et en unité :
dignité de la connaissance scientifique des états de langue et de l’abandon du complexe patoisant.
unité fondée, non plus sur la réduction à un dialecte ou l’imposition arbitraire de telle forme, mais sur l’intercompréhension immédiate et l’enrichissement lexical mutuel.
La fin de l’emploi généralisé de l’occitan par les locuteurs des différents dialectes, le recours au français dès que l’on s’adresse à des inconnus, ont pu masquer cette intercompréhension, évidente pour qui pratique effectivement un dialecte. Les graphies patoisantes figent et grossissent les différences somme toutes minimes entre dialectes : mais dès que la parole circule, il n’y a plus de problème. Quel plaisir, au stage, d’entendre niçards, gavots, maritimes parler ensemble, quand d’aucuns auraient volontiers proposé un stage par dialecte, car, disaient-ils, “ils ne se comprendront pas”. Découverte amplifiée quand, à l’occasion d’un congrès, le gavot se rend compte que les parlers languedociens ou limousins lui sont aussi proches que le maritime...
Bref, prise de conscience de l’ensemble linguistique d’oc, un tiers de la France.
2 - L’enseignant devant les problèmes sociolinguistiques
2.1. L’enseignant et son public
En règle générale, dans notre académie comme partout, le manque de formation des maîtres et l’absence de conditions normales d’enseignement font que la langue n’est guère enseignée à l’école élémentaire. L’enseignement technique ne connaît aucune possibilité légale. Des animations en activité dirigée se développent dans les C.E.S. Mais pour l’essentiel, c’est dans les lycées que l’enseignement commence. Imparfait, souvent improvisé, mais enseignement cependant, avec comme finalité une épreuve du baccalauréat.
Ainsi, l’enseignant de langue d’oc travaille pour la fraction plus ou moins importante des lycéens qui ont le temps et le goût de choisir un dialecte d’oc en option ; on ne s’étonne donc pas de rencontrer parmi eux beaucoup d’élèves des sections C ou D, les plus sûrs d’eux, les plus curieux.
On voit que nous sommes loin des conditions normales d’un enseignement qui, de la maternelle à la faculté, redonnerait à l’occitan toute sa place.
2.2. Apprendre l’occitan ? Pourquoi faire ?
Le lycéen qui a appris ou réappris sa langue n’est en général pas motivé que par le désir d’obtenir quelques points supplémentaires au baccalauréat.
Contrairement aux usagers naturels, qui bien souvent n’ont pas cherché à transmettre la langue à leurs enfants, ces jeunes ont choisi d’apprendre un dialecte d’oc.
Or, en dehors du lycée, ils ne peuvent pratiquement jamais rencontrer les conditions d’un usage normal de la langue. Certes, ils pourront parler occitan, puisque l’occitan est encore largement parlé ; non seulement à la campagne, mais encore fréquemment dans les petites villes et même, puissante originalité urbaine, à Nice. Ils pourront aisément rencontrer dans les grandes villes où, apparemment nul ne parle oc, une foule de locuteurs qui disposent parfaitement de leur langue, mais n’ont plus l’occasion d’en user.
Il n’en demeure pas moins que, tant que la vie est vécue en français, et seulement en français - au niveau des mass medias particulièrement - la langue d’oc ne sera employée qu’à certaines occasions, avec des personnes de connaissance : langue de l’intimité, de la plaisanterie, des jeux. Situation diglossique bien connue : non, nous ne sommes pas bilingues. C’est vrai que nous pouvons avoir deux langues en tête, et en bouche. Mais nous ne pouvons, sans hypocrisie, envisager l’avenir tel que nous le proposent bien des faux amis : le français pour la vie normale, le métier, les études, la technique, etc., et l’occitan pour la culture littéraire, 3 heures par semaine. Qu’on ne nous berce pas de compensations mythiques : l’occitan serait plus beau que le français, plus concret, plus savoureux, plus pratique. Par vocation.
Nous savons bien qu’aucune langue n’est supérieure à une autre, en soi. Renoncer à la fonction de communication totale de l’occitan, le réduire à un registre aussi prestigieux soit-il, aboutirait à en faire un néo-latin, lettre morte.
Aussi bien, si notre perspective est celle d’une reconquête globale, ne pouvons-nous écouter certains problèmes trop souvent absents des préoccupations de la “maintenance”.
Ainsi du français populaire que certains linguistes appellent le “francitan”. Curieux dialecte français dont la phonétique est entièrement occitane, dont le lexique regorge de mots occitans francisés, dont la syntaxe mêle à des formes hyper correctes d’un français appris des tournures directement occitanes. À l’évidence, partant de ce “francitan”, il est aisé à quelqu’un qui ne parle pas occitan de retrouver sa langue très rapidement.
Or, cette base de masse de la reconquête est en voie de laminage rapide. L’accent par exemple disparaît chez les plus jeunes. Quand il subsiste, chez les adultes et dans les milieux les plus populaires, il est dévalorisé socialement.
Le moment approche où la masse des enfants des villes n’aura plus de support phonique de redécouverte de la langue d’oc, el n’aura pas non plus le pépé ou la mémé occitanophone pour former l’oreille et la bouche.
D’où la fin du mythe de la reconquête spontanée, à partir de la pesanteur linguistique populaire. L’entreprise d’assimilation linguistique est à son apogée.
Une réoccitanisation importante implique donc l’existence de motivations culturelles puissantes.
Pouvons-nous les trouver seulement dans la répétition indéfinie des gestes et des dires du passé, aussi forte soit la charge émotive qui s’y rattache ? Fidélité ? Et pourquoi s’en tenir à la seule fidélité ? N’y a-t-il pas tant à dire, à faire, à créer aujourd’hui ?
Un des problèmes majeurs de notre culture est sans doute, sans rien rejeter, tout au contraire, de l’héritage populaire ou élaboré, de ne pas se cantonner dans la localisme étroit, le populisme stérile. Et ce faisant, de bien réaliser que ce n’est sans doute pas en voulant donner aux Niçois ou aux Provençaux la fidèle imitation de l’Académie Française et du Lagarde et Michard qu’on y arrivera.
Ainsi sont posés les problèmes majeurs de la création culturelle d’oc dans notre académie : la bonne santé de la chanson, du théâtre, de l’écrit contemporains sont des indications encourageantes. Faire vivre pleinement un patrimoine et non le mettre au musée. Relier le désir légitime de connaître, parler, écrire, chanter sa langue à l’aspiration générale à la démocratisation de la culture. Poser le problème non seulement en termes d’enrichissement personnel mais en fonction d’un destin collectif. Comment assurer l’avenir d’une culture si celui des hommes et des femmes qui vivent ici ne l’est pas ? Aspiration à vivre “au pais”, d’une vie plus sûre, plus juste, plus belle. Si ces motivations deviennent celles du plus grand nombre, à coup sûr, la partie est gagnée.
René Merle