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L’intervention politique dans l’idiome natal (langue d’Oc et francoprovençal) dans le Sud-Est, de la Révolution au Second Empire

jeudi 23 octobre 2025, par René MERLE

Revue d’Histoire moderne et contemporaine, Mélanges, 1986. pp.134-145

Entre Béziers, Valence et Toulon, se dessine, à la fin du XVIIIe siècle, et s’organise, à partir des années 1840, la défense et illustration de l’Idiome natal. Avec le succès de Mireio, de Mistral (1859), la reconnaissance, toute relative, des lettres d’Oc, occulte la création antérieure : quand elle n’est pas renvoyée à sa médiocrité, elle n’apparait qu’en esquisse du Grand Œuvre mistralien, cause finale. L’avenir de la langue déchue, et rachetée, procède désormais de l’entreprise littéraire. Dans ces conditions, les textes non littéraires, et au premier chef les textes politiques, ont été tout particulièrement oubliés, ou détournés en affirmations identitaires. Tel texte qui témoignait pour ou contre la Révolution, en 1789, témoignera pour la Langue, en 1889, et même encore en 1986. Ainsi est barrée de sens une intervention dialectale porteuse de sens par ceux-là mêmes qui se réclament du dialecte.
Sauf à vouloir seulement défendre et illustrer la langue en péril de mort, l’inventaire de ce corpus politique peut faire sens, tant pour la réflexion linguistique que pour la réflexion historique. Notre cadre, très volontairement, n’est pas fixé par une frontière linguistique, mais par une frontière provinciale : le Dauphiné prolonge en effet, dans sa partie Nord, les parlers occitans du Sud, provençaux et alpins, de parlers franco-provençaux. Au regard de la Renaissance d’Oc, l’infortune littéraire franco-provençale a pu faire oublier une pratique et une intervention dialectales aussi réelles qu’au Sud. Sa prise en compte permet de se dégager d’une vision idéologique provençaliste, au profit d’une approche plus historique du fonctionnement de l’intervention dialectale, dans ce triangle de grande modernité du grand Sud-Est.
I. - Du sens général de l’intervention dialectale
L’abondance croissante des textes n’est pas signe de vitalité dialectale, elle accompagne la réduction croissante de l’usage oral (fort variable naturellement selon les zones géographiques et les milieux sociaux) dont témoignent les ouvrages de correction du langage : le plus répandu est sans doute Le Manuel du Provençal ou les provençalismes corrigés, publié à Marseille, en 1836, par le magistrat aixois de Gabrielli.
Langue laissée au peuple, l’idiome natal n’est, aux yeux de tous, langue-représentation du peuple que dans un consensus de la séparation des classes sociales : car, les témoignages abondent, la connaissance du français n’empêche pas la pratique familière du dialecte dans la bourgeoisie, voire la noblesse. Le français demeure une langue acquise, dans laquelle on ne pense pas encore spontanément. Il reste que l’usage de l’idiome est connoté de popularité, donc péjoré, quelles que soient par ailleurs les compensations unanimement admises sur la saveur, l’énergique naïveté de l’idiome.
L’écriture dialectale, qui comme toute écriture alors ne peut être que le fait des élites, des lettrés, procède donc d’une ambiguïté fondatrice : frappée de non-reconnaissance sociale, elle couvre de prétextes d’utilité collective (éclairer le peuple dans sa langue... ) un plaisir de langue qui traverse la conscience malheureuse des lettrés. Car, personne n’en doute, cette langue chérie n’a aucun avenir du fait même de son statut d’idiome du peuple, et du seul peuple.
Or, si la société civile reconnaît volontiers au prédicateur le droit de rappeler, en dialecte, le peuple à ses devoirs, elle n’a pas la même indulgence pour le lettré.
L’intervention politique en dialecte ne pourra percer l’opacité du discours français plus que dominant, sauf à l’intersection de cette pratique de prédication et de l’entreprise littéraire familière. Par définition communication efficace, elle semble tout naturellement prolonger en registre laïc la pastorale dialectale. Et de fait, le foyer le plus fourni de textes dialectaux de la période révolutionnaire, en dehors de notre zone d’enquête, est alimenté dans la région toulousaine par l’intervention du Père Sermet. La lettre dialectale est encore sermon. Il reste que, à y regarder de plus près, la publication de textes politiques, directement ou indirectement, est inséparable de ce plaisir, en l’occurrence justifié socialement, de manier l’idiome. Notre enquête-inventaire de l’écrit dialectal nous a permis de constater (1) la réactivation, à quatre reprises, par l’événement politique, d’un curieux cycle ternaire.
Ainsi, la première phase de la Révolution, de 1788 à 1792, relance une publication dialectale bien essoufflée. Mais cette intervention politique, dont la sincérité n’est pas en cause, révèle sa finalité vraie dans la production littéraire, après le retour à lOrdre consulaire. Les ambitions, vite déçues, se résolvent en constat d’impuissance sous l’Empire.
Le retour des Bourbons s’accompagne d’une poussée de textes politiques, préparant la tentative littéraire des années 1820, à son tour achevée en constat de mort proclamée aux alentours de 1829.
La Révolution de Juillet relance le cycle : les nombreuses interventions politiques qui la suivent sont poursuivies, après 1835, par une floraison littéraire et par les premiers regroupements renaissantistes apolitiques autour de 1840 (2). L’échec et la désespérance sont à la clef. Mais, phénomène nouveau et qui perdurera, le regroupement commence à brouiller, par la diffusion d’une idéologie renaissantiste, la « pureté » du cycle.
Plus que la Révolution de 1848, les années 1849-1850 relancent l’intervention politique en dialecte. Le coup d’État de 1851 la brise, comme les autres interventions. L’assomption de l’entreprise littéraire, jusque-là bien timide, lui succède alors : congrès des poètes provençaux en 1852-1853, initiatives de Roumanille, fondation du Félibrige en 1854. L’entreprise, cette fois, ne s’achèvera pas en désespérance : le succès de Mireio, parisien plus que régional d’abord, compensera interminablement, dans l’imaginaire renaissantiste, le déclin de la langue et la solitude de l’écrivain dialectal.
L’intervention politique, communication nécessairement efficace cependant, n’échappe donc pas aux processus de dominance et de compensations décrits par les sociolinguistes dans leurs études de la diglossie. Non seulement, et le fait est évident dans l’inventaire du texte dialectal, l’intervention politique dans l’Idiome n’occupe que des registres spécifiques et mineurs, mais surtout, nous semble-t-il, elle n’est qu’occupation conjoncturelle de la circonstance par une pulsion d’écriture dont la finalité vraie est la reconnaissance littéraire. Il reste qu’à déchiffrer ces registres, dont le registre argumentatif est le plus souvent absent, et où dominent ceux de l’exultation, de la célébration / déploration, de la dérision et de l’embuscade, où l’affectivité l’emporte sur l’exposé raisonné, et la bonhommie familière sur la théorie, se précisent et parfois se modifient les grands traits du discours politique français, que l’écrit dialectal traverse à l’occasion.
II. - Une fonction argumentative de communication efficace
Dans les grandes secousses politiques, de 1789 à 1851, il était très logique, et politiquement payant, de s’adresser en dialecte à des masses auxquelles le français était peu familier. Mais la communication orale s’est rarement prolongée d’une trace écrite, jugée inutile. La médiation d’un personnel politique local francophone, capable de traduire oralement en dialecte aux analphabètes, laisse au français le champ de la relation écrite descendante, du pouvoir ou des appareils politiques jusqu’au peuple. La relation ascendante, si tant est qu’elle ait vraiment émané de la « base » dialectophone, a été filtrée dans sa remontée vers les appareils politiques et le pouvoir par les mêmes élites locales. Le « peuple », dans la délégation de parole aux notables, parle peut-être en dialecte, il écrit en français.
Sauf exceptions, et elles méritent l’examen, c’est seulement dans la relation horizontale, entre communautés, entre « compatriotes », que le texte dialectal a pu, à l’occasion, faire trace.
Un événement aussi bouleversant que la Révolution de 1789 a stimulé toutes les formes d’intervention politique et, de fait, le texte en dialecte, absent depuis des générations, réapparaît dans les années 1788-1792, y compris, fait radicalement nouveau, dans les interventions officielles (3). Mais cette apparition du dialecte dans la phase initiale de la Révolution ne procède pas d’une démarche suivie. Elle est un épiphénomène chargé de sens. Ainsi, pour les deux textes sans doute les plus répandus en Provence, en 1789 : le premier émane des notables de Sisteron, en février, il est pression directe et menaçante sur le pouvoir que l’on somme de ne plus soutenir les privilégiés provençaux ; le second, l’affiche du commandant militaire de la province, lors des émeutes de mars, est un appel angoissé au calme. Coup de pouce ou signal d’urgence, l’usage du dialecte disparaît dès que la situation est dénouée.
Il reste que, la plupart de ces textes étant anonymes, une lecture à notre avis tout à fait erronée, et fréquente dans les milieux renaissantistes, en conclut : ainsi parlait le peuple en ces temps de Révolution. Conclusion tout aussi discutable, peut-être, que celle achevant l’étude des textes signé : ainsi parlait-on au peuple en ces temps de Révolution. Avec, dans les deux cas, une apologie du naturel, de la force et de l’authenticité de la parole dialectale, implicitement opposée au français. Savoureux spectacle de provençalistes, souvent bien peu favorables au souvenir révolutionnaire, qui, dans l’indifférence au contenu réel du texte, en vantent la langue et le ton ! Quelque jugement que l’on puisse porter sur ces textes, il est cependant évident qu’ils émanent de notables qui parlent au peuple.
Parler au peuple ? L’oralité des notables, et bientôt celle des clubs, suffit, on l’a vu, pour relayer vers les communautés de base les thèmes révolutionnaires. Quel ton adopte-t-on quand on se résout à l’impression ? Quand le notable de Sisteron, dont nous évoquions la démarche, parle à sa communauté en dialecte (et adresse son discours au pouvoir : cessez de soutenir vos privilégiés dans leur blocage de la préparation des États généraux, ou nous ne répondons plus de notre peuple), c’est le ton familier, protecteur et réducteur d’un paternalisme efficace qu’il propose en modèle aux représentants du Tiers de toute la Provence. De même, alors que les notables jacobins provençaux n’ont qu’exceptionnellement recours au texte dialectal, ceux du club aixois s’y résolvent dans une situation d’urgence où ils sont dépassés sur leur droite et sur leur gauche, fin 1790 : le ton du discours imprimé n’est en rien celui qu’un certain renaissantisme privilégiera dans la folklorisation de la langue. L’emphase de l’adresse du club aixois, qui procède d’une véritable démarche d’intervention collective et publique, nous semble plus signifiante que la démarche populiste et déguisée du notable fédéraliste dans Ei Marseillés.
Mais, en général, la traduction et l’explication orales suffisent. Aussi l’entreprise solitaire de l’avocat aixois Bouche, qui traduit en provençal et fait imprimer depuis Paris la Constitution de 1791, est un passage à l’acte de provençaliste sans retombées véritables.
On a donc parlé au peuple en dialecte, mais les textes relatifs à cette démarche sont pour l’essentiel en français. Par contre, parler du peuple, voire parler au nom du peuple, peut induire le texte dialectal. L’entreprise, fragmentée, mal assurée, existe et ne manque pas d’impact. Ainsi, la mordante Epitro à Madamo Chansaû, véritable brûlot adressé au nom du Tiers, du peuple, aux privilégiés, par l’avocat avignonais Astier, ou la longue complainte du Marseillais Remuzat, La Verita desplegado, portée par la souffrance ou les espoirs populaires, en 1789. Mais qui parle vraiment dans ce “Nous” unanimiste dressé contre les privilégiés ? Le plus souvent la conscience, toujours proche du peuple, mais toujours distanciée, d’ecclésiastiques et de petits notables, empreints, le cas d’Astier est net à cet égard, de plaisir provençaliste (4).
La fruste parole paysanne de misère et de révolte, bien différente de ces productions plus élaborées, apparaissait parfois dans l’écrit dialectal d’Ancien Régime : ces textes ont pu être réimprimés après 1789 (5), mais sans faire école. La langue du petit peuple des villes et des campagnes, véritable signal de son identité socio-culturelle, n’a pas été le support d’une intervention politique autonome, d’une spécificité sans-culotte.
Au contraire, à la limite, l’emploi de l’idiome désigne un hors-jeu : ainsi, les prudhommes-pêcheurs de Marseille, hommes de la nature, s’adressent en provençal à l’Assemblée nationale pour demander le maintien de leur statut corporatif. L’idiome témoigne de leur place à part, qui n’est en rien méprisable, mais les isole de la sphère de la société et de la culture (et justifie donc habilement leur demande de dérogation, qu’ils obtiennent) (6).
Il en va de même de l’idiome signal du parler naturel des femmes, dont l’intrusion (la politique est l’affaire des hommes, elle se dit en français) peut accompagner, voire exalter, l’action de leurs compagnons. Ainsi de ce surprenant texte en parler de Grenoble, qu’un curé patriote fait insérer dans le journal jacobin de la ville ; la marge linguistique du dialecte, signe de la marge socio-politique des femmes, le temps d’un cri galvanise les énergies : la patrie est en danger, il faut que les hommes combattent et la sauvent !
Sinon, très logiquement et banalement, le texte dialectal n’imprime la parole paysanne que dans ces dialogues où seul le paysan parle patois, signant ainsi sa spécificité, mais aussi son arriération citoyenne. Ainsi, dans le processus révolutionnaire, le texte politique dialectal est autant l’aboutissement laïc d’un certain type de rapport au peuple dans la prédication que la mise en représentation de ce peuple, ou l’utilisation circonstancielle de la charge émotionnelle du parler de nature. Mais, pour l’essentiel, révolutionnaires et contre-révolutionnaires choisiront l’apparente difficulté d’utiliser le français.
Après le silence politique de l’Empire, la Restauration, pendant laquelle cependant se forme une opinion, ne connaît guère la communication efficace écrite en dialecte : alors que les « ultras » s’en tiennent, à l’occasion, à la communication orale et à la prédication parmi des masses populaires qui leur restent fidèles, les libéraux visent une opinion bourgeoise bien acculturée en français. Ils ne cessent de dénoncer le facteur d’arriération, à tous points de vue, que constitue la pratique dialectale presque exclusive des milieux populaires (7). Le peu de vie politique s’écrit donc en français.
Il faut attendre les débuts agités de la Monarchie de Juillet, les mouvements républicains, l’intervention autonome de certaines couches populaires, la mutation du Midi Blanc vers le Midi Rouge, les alliances conjoncturelles et contre-nature des extrêmes légitimistes et républicains, pour que le problème soit posé, sans être solutionné. Nous renvoyons, par exemple, à la brochure du journaliste libéral Scipion Marin, Aux Provençaux, sur leurs projets de séparation et de république provençale (1831), sur la nécessité d’une intervention politique respectant les spécificités soclo-culturelles du peuple méridional (8). La démarche n’est pas mise en œuvre, sauf exceptions, comme celle du foyer libéral toulonnais. Marseille, où la presse libérale est forte, se contentera de saluer les poésies politiques du chansonnier Désanat, mais aucun suivi n’est donné collectivement à cette entreprise individuelle. L’entreprise est d’ailleurs très intéressante, car son auteur, parfaitement immergé dans la sociabilité populaire et petite bourgeoisie (sociétés de buveurs, sociétés chantantes, cafés, etc.) ne s’adresse pas au peuple exotique, pratiquement étranger, des romantiques, mais au peuple déjà intégré. Le courtier de Marseille vise, comme il dit, à une “poésie des classes moyennes” (9) en provençal parce que le dialecte est encore la langue de leur intimité et de leur plaisir, mais dans la modernité du ton et des thèmes. Il est évident qu’en ce domaine, et malgré ses efforts, le français primera.
Il faut attendre les années 1849-1850 pour voir s’imprimer des textes politiques en direction d’une paysannerie méridionale en pleine mutation. Plus que l’entreprise du légitimiste rhodanien Roumanille, marquée au sceau du littéraire, celle du républicain avancé Ch. Dupont, dans Le Démocrate du Var, est significative de ce changement de perspectives (10).
III. - Une fonction d’exultation
L’intervention dialectale d’exultation politique est relativement présente de 1788 à 1851 ; mais, après les trois strates d’hommages cérémoniels fournis (1788-1790, débuts de la période napoléonienne, retour des Bourbons), l’avènement de la Monarchie de Juillet et celui de la Seconde République ne s’accompagnent guère de pareilles floraisons : signe d’une distance prise, dans la modernité, et d’une mutation dans l’expression de l’opinion.
Cette intervention perpétue la délégation de parole populaire au notable pour un salut cérémoniel : par définition, sa place est fugitive. Elle arrive après l’événement, après la bataille menée en français. L’Idiome surgit, en cri d’affectivité, authentifié par son anormalité même, comme l’interjection de plaisir, de peur ou de tristesse, qui échappe au dialectophone, fût-il le plus acculturé. Rares sont ceux, comme l’ultra aixois Diouloufet, lors du retour des Bourbons, qui signent de leurs noms ces hommages. Le groupe des porte-paroles est le plus souvent celui des marchandes de la place publique, à Marseille, celui des pêcheurs aussi. Dans cette mise en scène de l’hommage publie, un groupe, à la limite déjà folklorisé, représente ainsi de façon ethnotypée, mais distanciée, l’ensemble de l’opinion, locale ou régionale.
Les textes des années 1788-1790 sont fabriqués par des notables : du dialogue des commères grenobloises, des “taffataires” (ouvriers de la soie) nîmois, des paysans provençaux de l’automne 1788, aux exultations ambiguës des fêtes de la Fédération, en 1790, l’exultation populaire mise en scène est le point d’orgue d’un combat mené en français. D’ailleurs, la prise du pouvoir municipal par les bourgeoisies locales signe la fin de ces entreprises qui ne correspondent pas véritablement à la démarche des élites réformistes ou révolutionnaires.
Le Consulat connaît une nouvelle flambée de ces textes d’exultation, mais l’indifférence du pouvoir à l’expression dialectale la calme vite. Seul le zèle de quelques préfets en mal d’exotisme intérieur peut la relancer à l’occasion d’un événement majeur.
Par contre, les années 1814-1815 voient une floraison importante de ces textes accompagner le retour des Bourbons : signes d’une adhésion authentique au nouveau régime, les textes dans l’Idiome s’inscrivent en rupture avec l’auto-censure dialectale de l’Empire. Dans l’exultation, expression collective d’une somme d’adhésions individuelles où chacun compte pour un, le dialecte connote autant le plaisir de langue retrouvé de certains notables que l’adéquation entre ce qui est dit et ce qui est ressenti : le naturel, jugé intraduisible de la parole dialectale, dit mieux que le français officiel le salut aux Bourbons, c’est-à-dire essentiellement à la paix retrouvée.
La différence semble grande avec les hommages artificiels où les renaissantistes se commettront aux débuts du Second Empire, dans un Midi meurtri par la répression de l’insurrection de 1851.
IV - La fonction de célébration
Au-delà de l’exultation, la célébration du régime, de ses œuvres et de ses pompes, peut se faire au nom du peuple, donc dans sa langue, mais aussi, fait plus intéressant, au nom même de la langue, langue des troubadours, langue de grande dignité historique.
Passée la phase initiale d’exultation, le peuple n’est censé saluer la Révolution qu’en français, mais on lui passera quelques fantaisies dialectales.
Si on avait pu saluer les altesses au nom de la langue des troubadours, on ne saluera pas la nation en son nom. Le discours hagiographique sur la langue, son antériorité civilisatrice, etc., des provençalistes, disparaît de leur champ idéologique dès leur engagement dans la Révolution. L’intersection est impossible. La pulsion « nationale » d’Oc, enfouie, hiberne dix ans pour réapparaître avec plus de force dans les entreprises culturelles, « apolitiques », des mêmes, sous le Consulat.
L’Ordre nouveau reçoit alors, abondamment, sa part d’hommages dialectaux : ainsi des superbes textes de Fabre d’Olivet qui rêvait d’être l’Ossian français. Malgré l’intérêt des grands commis d’origine méridionale, comme Chaptal, Lacépède, Cambacérès, etc., ce discours célébrateur n’est pas accueilli par le Pouvoir. Il se faisait, au nom de la langue des troubadours, signe, au-delà de l’effet-mode, d’une patrie fantôme que le Pouvoir renvoie aux oubliettes de l’Histoire.
Ce discours pouvait-il plus intéresser les Bourbons, descendants de Henri IV et fiers de sa langue ? (11) Lorsque l’Aixois Diouloufet offre au roi l’hommage de la langue d’une Provence mythique, garante de toutes les fidélités, fidélité au trône, à la religion, aux fondements idéologiques de l’Ancien Régime, le soutien des princes sera réel, mais ambigu et sans suites. En 1829, Diouloufet se considère comme le dernier poète dialectal.
Les régimes « modernes » d’après 1830 ne susciteront plus ce type de discours civique, et le texte dialectal les servira par d’autres moyens.
V - La fonction d’agression
Directement liée à l’oralité et, par là, souvent oubliée, la chanson politique utilise les supports traditionnels (Noëls, airs religieux, etc.) ou modernes (chansons à la mode, ariettes, airs d’opéras, etc.) : pour avoir les honneurs de l’édition, non seulement il faut qu’elle soutienne le régime, mais encore que le régime se reconnaisse en elle. Ainsi, les préfets des départements méridionaux laissent imprimer les chansons de haine de la Terreur blanche, mais la République ne cautionna pas d’un passage à l’écrit la chanson de haine sans-culotte.
La brutalité « ethnique » du dialecte (12) assume, bien mieux que le français, la haine civile qui court, à Avignon par exemple, des chansons contre-révolutionnaires de 1790 à celles de 1815, ou celle de la Carmagnole provençale, N’en pendrem mai, d’aristocrates.
Intervention à proprement parler populaire ? Il nous semble plutôt que ces textes apparaissent au sein d’une bourgeoisie clivée et sont repris par un peuple clivé (13). Ils accompagnent le déchirement civil absolu et non l’affrontement classe contre classe. Ainsi, la fracture qui partage les notables comme le peuple d’Avignon suscite le texte dialectal, en 1790 comme en 1815, alors que l’assaut aux mêmes périodes du petit peuple catholique de Nîmes contre les notables protestants ne le suscite pas : le texte dialectal nîmois est un texte a posteriori, écrit quelques années après.
Le cas est d’autant plus intéressant que la dialectophonie affirmée des Cebets (14) tranche avec la francophonie militante des milieux protestants (15).
Le texte dialectal est un effet du conflit civil entre proches, entre voisins, il dit la haine tripale et meurtrière. Le conflit résolu, provisoirement, le dialecte cède tout naturellement la place au français.
Les régimes « civilisés » d’après la Terreur blanche ne connaissent plus de véritables affrontements violents jusqu’en 1848-1851 : l’intervention dialectale dans les luttes politiques procède d’une fonction d’embuscade. Il s’agit moins de gagner un pays légal (encore largement dialectophone) que d’amuser l’opinion en déséquilibrant l’adversaire. Les exemples abondent. Bomons-nous à évoquer quelques temps forts de ce type d’interventions.
En 1820, alors que les Missions s’adressent en provençal au peuple du vieux Marseille, quelques jeunes intellectuels, « ultras » repentis, fondent le premier journal libéral de la ville, Le Phocéen. Dans le journal, dans les brochures qui fustigent les Missions, A. Rabbe et ses amis raillent la pesanteur sociologique et culturelle de leurs compatriotes marseillais. De la même façon, en 1822, les libéraux marseillais qui lancent l’Athénée, foyer d’éducation et cercle politique, écriront : « Soit influence d’un idiome rude et d’un accent auquel les oreilles du nord ne s’accoutument point, soit effet d’autres habitudes locales, une teinte marquée nous distingue des habitants des autres grandes villes de la France, et cette teinte, il faut l’avouer, ne saurait être regardée comme une prérogative digne d’envie. Il est à désirer qu’elle s’efface promptement, que nous nous mettions au niveau de nos compatriotes... »
Dans la vague de haine qui déferle sur Rabbe et ses amis après l’assassinat du duc de Berry, Bellot se signale par une attaque particulièrement efficace : La Counfessien d’un Jacob, pamphlet entièrement en dialecte, désarçonne le porteur de la francitude et des idées nouvelles en lui retournant le parler natal, la langue commune, dans une gifle monumentale. Dans ce dialogue où, paradoxe ethnotypal, les idées jacobines sont défendues par un jeune pêcheur du vieux quartier, réputé légitimiste, et les saines idées royalistes par un respectable bastidan du terroir, le Provençal « de nature » n’intervient que pour mettre à bas le prestige de l’intellectuel. Car, par ailleurs et comme tout le monde, Bellot se pique d’écrire en français et se veut auteur bilingue.
Mais quand, dans leur grande campagne anti-patois des années 1829-1830, les jeunes libéraux emploient contre les conservateurs le ridicule de leur mauvais français provençalisé, Bellot aura déjà séduit dans la connivence du plaisir dialectal une partie de ceux qu’il attaquait en 1820.
Après 1830, les légitimistes tendent dans La Gazette du Midi l’embuscade du provençal : le Patroun Coouvin, vieux pêcheur des vieux quartiers, mis en scène par le négociant Chaix, dit ses quatre vérités au Pouvoir. Les libéraux répondent alors sur le même registre. Preuve que leur silence dialectal antérieur ne relevait pas de l’incompétence linguistique, mais bien d’un choix politique.
Avec la multiplication des journaux locaux, après 1830, se multiplient aussi les embuscades locales où, fait nouveau, le personnage de l’ouvrier apparaît : à Avignon, les carlistes mettent en scène le "taffataire" ; à Saint-Étienne, le forgeron est la voix du bon sens dans les querelles municipales, etc... L’intervention dialectale s’émousse dans ces combats obscurs, mais s’y banalise aussi. Exemple parfaitement inattendu de ce consensus sur l’usage du dialecte : quand le Saint-Simonien Duveyrier est candidat parachuté devant les quelques centaines d’électeurs toulonnais, en 1847, la campagne dialectale de son jeune représentant, Louis Jourdan, fait rire tout Toulon et retourne favorablement une opinion que rien ne prédisposait à la bienveillance. La véritable tentative de communication efficace, celle de Dupont et du Démocrate du Var, en sortira bientôt.
VI - Une prédilection politique ?
L’usage du dialecte connote-t-il plus particulièrement un courant politique ? Il est difficile de répondre de façon univoque. Ce plaisir individuel, investi à l’occasion dans la conjoncture, est plus affaire de personnalités que de choix politiques.
Sous la Révolution, l’usage du dialecte n’est l’apanage d’aucun courant particulier, pas plus que son non-usage. La crise fédéraliste, que bien des renaissantistes ont utilisée à l’appui de leurs fantasmes, n’entraîne aucune poussée particulière d’écriture dialectale. La « répression linguistique » montagnarde de 1794 n’en suscite pas plus en réponse. Passé 1815, la situation politique privilégie pour quelques années une connotation ultra. Cette dominance ultra s’explique-t-elle seulement par le fait que les libéraux soient réduits au silence ? C’est sans doute le cas en Languedoc oriental, de Montpellier à Nîmes, où la génération qui a fait ses armes littéraires sous l’Empire se tait à la chute de Napoléon. Alors que la promotion de la langue d’Oc en Provence est alors le fait d’auteurs de sensibilité ultra, comme Diouloufet. Mais le silence libéral correspond sansdoute aussi à une hostilité proclamée des jeunes libéraux pour le patois, facteur d’arriération. Cependant tous les libéraux ne sont pas, à l’égard de l’intervention dialectale, aussi réservés que les maîtres à penser marseillais. L’occultation du dialecte recouvre bien des tentations, voire des tentatives. La plus savoureuse est la célébration dialectale, par un anonyme grenoblois, de l’élection fracassante à Grenoble de Grégoire, l’ex-pourfendeur des patois. Et, d’Apt à Tarascon, de Toulon à Marseille, l’écrit dialectal libéral se capitalise dans le repliement forcé. La publication en 1831 du Troubadour national, de Désanat, en est l’illustration. La pratique dialectale couvre donc, avec des nuances, l’éventail politique. Il n’en reste pas moins que pour beaucoup la cause renaissantiste demeurera marquée par son initiateur provençal Diouloufet, qui ne séparera jamais son œuvre de ses idées ultras. (La coloration de ce premier renaissantisme le dédouanera auprès de l’opinion conservatrice, sans pour autant lui donner un véritable support social). Les libéraux, qui prennent la relève de l’écrit politique après 1830, retourneront dès 1835 à l’entreprise littéraire : on investit d’œcuménisme bienveillant, et dépolitisé, la coquille (vidée de son contenu « ultra ») de la Provence mythique proposée par Diouloufet.
VII - Usage politique, langue et parlers
La conscience linguistique des Méridionaux de la fin du XVIIIe siècle, si tant est qu’ils en aient eu une, est une conscience dialectale éclatée. Quelques lettrés lui superposent une conscience de langue commune, fondée plus sur l’héritage troubadouresque que sur un échange interdialectal véritable. Les limites de cette langue commune varient d’ailleurs singulièrement, rétrécissant ou dépassant même la zone définie plus tard par les linguistes comme zone de la langue d’Oc.
Le véritable problème de la circulation du texte politique dialectal n’est pas celui des limites dialectales, mais des limites de la zone de diffusion assignée. Jusqu’à la disparition des provinces, le cadre est provincial. Il efface la différence des dialectes ou présuppose qu’un dialecte de la province est compris de tous. Ainsi, en Provence où les appellations ordinaires (idiome natal, idiome vulgaire, langue provençale, etc.) désignent un véritable écheveau de dialectes, une communauté érigée en groupe de pression, comme celle de Sisteron en 1789, peut diffuser dans toute la province un texte dialectal alpin, sans paraître envisager des difficultés de compréhension.
Quand Bouche choisit de traduire, pour tous les Provençaux, la Constitution dans son parler dAix-Marseille, il éprouve le besoin de se justifier - ce dialecte est central, il sera plus accessible à tous que les dialectes périphériques. La vérité étant naturellement que ce parler de Basse Provence est le sien et qu’il prime de par le poids socio-économique et culturel de la région littorale.
Le Rhône, frontière provinciale mais non dialectale, fait pourtant barrière : ainsi, les textes politiques du Père Sermet, de Toulouse, sont « traduits » à Béziers, à Montpellier, mais pas en Provence. Les textes provençaux de 1789-1790 ne se retrouvent guère dans la zone de la province de Languedoc à dialecte provençal - ils n’y auraient pas eu d’objet, ne traitant que de la matière politique provençale.
Par contre, le Rhône fait lien entre le sud provençal et le nord dauphinois, et nous avons pu relever à Grenoble des influences tout à fait inattendues du texte provençal (16).
Le Dauphiné est un cas très curieux de conscience provinciale qui semble occulter, dans la circulation des textes, le clivage entre parlers d’oc et parlers franco-provençaux. Les textes grenoblois sont reçus comme propres à toute la province.
Avec la chute des cadres provinciaux disparaît cette communication élargie à toute une province (elle ne se rétablira que dans les interventions littéraires d’après 1854 et dans l’imaginaire des renaissantistes).
Après 1790, le cadre de diffusion est celui des grands Clubs (Montpellier, Marseille, Aix, Grenoble ... ). A partir de l’Empire, il est celui des journaux : cadres qui ne correspondent pas toujours, loin de là, à des zones dialectales homogènes.
Le cas de la légitimiste Gazette du Midi est particulier : sa zone de diffusion très vaste fait que si elle privilégie, par force, le parler de Marseille où elle est rédigée et imprimée, l’accent est mis, à la différence des journaux libéraux attachés au seul parler local, sur l’ensemble des parlers et l’unité de la langue d’Oc. Honnorat, l’auteur du premier grand dictionnaire de la langue d’Oc, est fidèle lecteur de la Gazette du Midi (17).
La création de nombreux journaux locaux, après 1830, écartèlera la langue en micro-parlers, désormais figés dans leurs différences par la Lettre des chroniques locales. Le premier regroupement des renaissantistes dans les années 40, à partir du Bouil-Abaisso de Désanat, la diffusion dans le triangle Béziers -Valence -Toulon, et sur une même feuille, de textes d’origines diverses contribuera aussi, paradoxalement, à un éclatement des parlers. Certes, l’interdialectalité est proclamée. Mais, au moment où l’Agenais Jasmin, dans ses pérégrinations poétiques, prouve à des foules considérables l’unité de la langue d’Oc au-delà des différences dialectales, le premier rassemblement privilégie, dans la délectation, la variété dialectale.
L’échec ultérieur du Félibrige, et de l’Occitanisme, à promouvoir une forme commune de langue et de graphie tiendra sans doute avant tout à l’absence d’une intervention générale, politique au sens large, dans la langue. La langue n’avait jamais dans le débat politique été signe d’une autonomie de classe, encore moins d’une nationalité. Les renaissantistes de la seconde moitié du siècle la défendront, au moment où son usage réel diminue, en langue du peuple et langue d’une nationalité au destin inachevé. Mais cette double reconnaissance, confiée à la seule littérature, sera en fait celle d’une mosaïque de parlers, de plus en plus inaptes à une véritable intervention d’ensemble.
René Merle
1. Colloque de Montpellier : "La question linguistique au Sud au moment de la Révolution", Actes in Lengas, 1985.
2. Tout particulièrement autour des journaux Lou Bouil-Abaisso et Lou Troubadour et le Ménestrel, publiés à Marseille à partir de 1841.
3. Les textes de la période révolutionnaire sont donnés et étudiés dans Cahiers critiques du Patrimoine, « Révolution - Contre-Révolution », no 2, 1986.
4. Cf. notre étude, « Préfélibrige », in Amiras / Repères, Edisud, 13, 1986.
5. Nous en donnons un long exemple dans Cahiers critiques du Patrimoine, 3, 1987.
6. Texte dans Amiras / Repères, op. cit.
7. Cf. R. Merle, « Usage politique du Provençal, 1814-1840 », Lengas, 1985.
8. Texte in R. Merle, Inventaire du texte provençal, le Foyer toulonnais, GRAICHS, 1986.
9. Cf. R. Merle, « Le réalisme marseillais », Colloque Gelu, Actes, Université de Provence, 1986.
10. Textes in Inventaire du texte provençal, op. cit.
11. Louis XVIII aimait s’exprimer en langue d’Oc.
12. Cf. notre étude in Amiras / Repères, 15, 1986 (Actes du colloque de Montpellier : Représentations du Sud à l’époque de la Révolution).
13. Cf. R. Merle, « Terres papales, le champ clos de Diglossie », Cahiers critiques du Patrimoine, 2, 1986.
14. Les Cebets sont les mangeurs d’oignons.
15. Encore que la production dialectale du Consulat et de l’Empire montre la part de poètes protestants, comme le juge Aubanel.
16. Cf. Cahiers critiques du Patrimoine, 2, 1986.
17. Cf. R. Merle, “Honnorat”, Amiras / Repères, 13, 1986.