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Histoire de pénultième. De Saint Nazaire à Sanàri et de Sanàri à Sanary

samedi 13 juin 2020, par René MERLE

J’ai déjà dit sur ce site comment le passage de l’accent de l’avant dernière syllabe (pénultième) à la dernière a marqué la francisation définitive de notre oralité.
Raviolis et signes diacritiques
Un peu d’histoire pour en traiter :
Je prends l’exemple de la localité voisine de Sanary, qui avant la Révolution s’appelait Saint-Nazaire.
Dans leur phase déchristianisatrice, les révolutionnaires remplacèrent les noms de communes évoquant un saint par des noms tirés de l’histoire républicaine gréco-romaine.

Une grande partie de la population de Saint-Nazaire était acquise à la Révolution (les temps ont bien changé !) ; dès mars 1789 pêcheurs et paysans avaient participé aux émeutes qui mirent en place précocement chez nous les nouveaux pouvoirs municipaux.

Mais quand il s’agit de débaptiser les communes à noms religieux, c’est tout simplement le nom provençal de la localité que reprirent les habitants, histoire de le garder en donnant l’impression d’un changement.
En provençal “Nazaire” se dit “Nàri”. Ne pas confondre avec “un àri”, prononcé “nàri”. Tout bouliste sait ce que « faire un nàri » veut dire.

« Saint Nazaire » devint donc « Sanari ».
D’une pierre deux coups : on enlevait ce “Saint” qui gênait les révolutionnaires francophones, on officialisait le nom que chacun utilisait, en un temps où le provençal était langue de tous.

Mais remarquez la double prudence des Sanariens : on se garde d’écrire, comme la logique l’aurait voulu, “Sant Nàri” ou “San Nari”. En écrivant “Sanari”, on évite l’évocation religieuse du saint. En déguisant le mot provençal, on ruse avec le pouvoir central (qui considère le provençal comme un patois à extirper).
Situation difficile pour ces révolutionnaires, écartelés entre leurs convictions politiques et leur attachement à la langue populaire.

Avec la fin de la période révolutionnaire, les autorités reprirent le nom français en 1801. Mais l’histoire chargée de sens du nom allait continuer avec la nouvelle donne touristique. Changer le « i » final en « y », voilà qui vous donnait un label bien français ligérien, voire anglo-saxon.
Vive donc « Sanary » !
Mais « y » ou pas, chacun continuait à prononcer Sanary en mettant l’accent tonique sur la pénultième :
« sanàri. »
Ainsi en était-il dans mon adolescence. Mais aujourd’hui je serais bien étonné que vous rencontriez quelqu’un qui prononce de cette façon. La prononciation française l’a emporté, et il est de bon ton de mettre l’accent sur la dernière syllabe.
Et ce n’est pas la mode de rebaptiser les entrées de ville avec le nom provençal de la localité qui y changera quelque chose.

1 Message

  • Une autre histoire de pénultième. Le 16 juin à 22:17, par Jean-Yves Royer

    La scène est à Forcalquier, un soir d’été à la fin des années 1950.

    Comme chaque année, la compagnie Du Rozier d’Arcourt a dressé son théâtre ambulant sur la place Martial-Sicard. Son répertoire (une pièce nouvelle chaque soir) faisait alterner du classique avec divers auteurs de comédies de boulevard. Ce soir-là ils jouaient je ne sais plus quel Molière et, à la fin du spectacle (auquel, par exception, j’assistais), au milieu de la troupe revenue saluer, le principal comédien s’avança, tout emperruqué dans son costume XVIIème, pour annoncer le spectacle du lendemain. Il commença par faire un appel du pied, cognant vigoureusement du talon sur les planches pour bien attirer l’attention sur lui, frappa ensuite le sol de sa canne à pommeau puis, en étendant les bras en grand, clama d’une voix de stentor, dans la diction très comédie française de la compagnie, et en bien détachant les syllabes :

    « L’ail au lit mon cas ! »

    Il s’attendait visiblement à une réaction du public, possiblement enthousiaste ou du moins amusée, mais celui-ci s’immobilisa alors dans un silence de mort. Lui restait là, figé, les bras en l’air... Les secondes passaient... Dans mon souvenir, elles se comptaient en minutes... Chacun s’interrogeait. Pourquoi de l’ail dans un lit ? Et pourquoi son cas plutôt que celui d’un autre ? Puis, brusquement, comme si elle avait répondu à un signal, l’assistance entière éclata d’un fou-rire qui ne s’arrêtait plus...

    Nous avions tous fini par comprendre, au même moment, qu’il avait voulu dire en fait « L’alhòli mancat !... » Mais à l’époque, personne à Forcalquier n’avait jamais entendu le mot prononcé autrement, même en français, qu’avec l’accent sur le « ò ».

    Quant à la raison pour laquelle on écrit aujourd’hui en français ce mot avec un tréma, faisant d’un ailloli comme il s’écrivait naguère (et devrait d’ailleurs s’écrire en bon français) un « aïoli », cela reste pour moi un mystère. Mais de toute façon, presque tout le monde parle aujourd’hui comme le pauvre Du Rozier d’Arcourt, même si tout le monde n’en est pas encore à corriger les roses dans le même sens que lui... Ce qui ne saurait tarder !

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