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Félibrige rouge ou « Rouges » dans le Félibrige

samedi 4 juillet 2020, par René MERLE

Rappelons que depuis la Seconde République, le mot « rouge » désigne essentiellement les républicains avancés, même si le terme progressivement s’applique au socialisme naissant. Sous la Troisième République d’avant 1914, dans bien des villages, le partage entre « rouges » et « blancs » se joue sur l’acceptation de la République laïque ou l’adhésion au conservatisme clérical et réactionnaire.
À part la courte parenthèse, déjà évoquée sur ce site, de la Lauseta (1877-1879), que d’aucuns ont qualifié de « Félibrige rouge », et qui est en fait la pointe avancée du radicalisme avancé mâtiné de régionalisme, il ne saurait être question d’une organisation des républicains avancés, et encore moins des « Rouges », au sein du Félibrige [1]. Chacun avait intériorisé la donne mistralienne (« le Félibrige ne fait pas de politique, et il est ouvert à tous »), tout en approuvant ou tolérant l’engagement conservateur de Roumanille et de Mistral, en fermant pudiquement les yeux sur leurs déclarations publiques.
L’exemple de Lucien Geofroy est particulièrement net [2]. Auteur félibréen en provençal à la fin du Second Empire, il réserve sa plume à la politique française. Membre actif de la Commune de Paris, exilé en Angleterre, il garde le contact amical avec Mistral, et son mistralisme « apolitique » demeurera sans failles, même si Mistral abomine la Commune et le clame dans son Armana.
Le fait est bien connu. La plupart des félibres (félibres provençaux à tous le moins) qui sont connus pour leur radicalisme, voire pour leur socialisme, s’en sont tenus dans leurs vers provençaux à une poésie totalement hors de la politique. Il faut par exemple scruter l’œuvre poétique en provençal, tout à fait apolitique, de l’ancien communard Clovis Hugues, devenu député socialiste, pour y trouver des pépites révolutionnaires en langue d’oc [3].
Mais notons bien que ces pépites sont publiées en dehors de l’organisation félibréenne. Ainsi, c’est La Sartan [4] qui à Marseille accueille ces rares brûlots « rouges » révolutionnaires.
C’est d’ailleurs La Sartan qui publia (dans l’ambiguïté sur l’engagement de l’auteur, Gasquet), un des textes engagés les plus connus aujourd’hui dans les milieux occitanistes :
La Libertat, cançon
Mais, même si cette schizophrénie fut dominante (français pour l’engagement, provençal pour les fleurs et les petits oiseaux), il faut écarter toute dichotomie facile. À preuve le très républicain Félix Gras, alors Capoulié (président) du Félibrige, qui publie en 1896 le splendidie Li Rouge dóu Miejour, rouman istouri, emé la Traducioun Franceso, Vve Roumanille, 1896 : la montée des Fédérés marseillais sur Paris en 1792, épopée que reprendra Renoir dans La Marseillaise du Front populaire.
Bref, il y a eu bien des « rouges » dans le Félibrige, mais il serait vraiment excessif de parler de félibrige rouge.

Notes

[1Je rappelle une fois de plus l’ouvrage majeur en la matière : Philippe martel, Les Félibres et leur temps. Renaissance d’oc et opinion (1850-1914), Presses universitaires de Bordeaux, 2010

[4Sur La Sartan, on pourra consulter Georges Bonifassi, La presse régionale de Provence en langue d’oc. Des origines à 1914, PU Paris Sorbonne, 2003. Sur Pascal Cros, le fondateur de la revue, allez donc voir dans les biographies de l’ami Claude Barsotti : CrosMesclum.

2 Messages

  • Félibrige rouge ou « Rouges » dans le Félibrige Le 4 juillet à 10:03, par comte Lanza

    Bonjour Monsieur Merle,

    J’ai apprécié votre billet sur les "rouges" dans le félibrige.

    Vous parlez à un moment de "l’engagement" de Mistral. Certes celui-ci était conservateur, mais engagé n’est pas, à mon sens, le mot qui lui convient. Il me semble qu’il s’est au contraire soucié plutôt de fuir les engagements politiques.

    Vous citez ses avis sur la Commune : il a condamné la Commune de Paris, mais ce qu’il dit du mouvement marseillais, quoique plutôt désinvolte - on peut le regretter - est dépourvu de haine.
    On peut se souvenir que la Commune a aussi été critiquée par des gens de gauche ou qui seraient plus tard à gauche comme Anatole France (voir son roman de jeunesse Les désirs de Jean Servien) et je ne suis pas sûr qu’A. France soit jamais revenu de sa prévention sur la Commune (à confirmer).

    Mistral semble avoir surtout désapprouvé le sectarisme qu’engendre l’engagement politique, quel qu’il soit :

    « Les gens qui se murent dans un parti se rétrécissent d’autant la tête », écrivait-il à un de ses disciples en 1901. « Pour Maurras il n’y a plus sous le soleil que dreyfusards et antidreyfusards ; pour Barrès il n’y a plus qu’enracinés et déracinés ; et pour M. Déroulède, tout ce qui ne pense pas comme lui n’est pas digne de vivre »
    Cette citation extraite d’un chapitre d’ouvrage disponible sur le net
    Mistral-Maurras : les enjeux d’une filiation
    Martin Motte
    https://books.openedition.org/septentrion/48914?lang=fr

    (beaucoup de parlote à mon sens dans ce texte , mais quelques notations intéressantes - dont le Dr Ferroul à genoux (?) suppliant (en vain) Mistral d’appuyer la révolte des vignerons de 1907

    Enfin, vous connaissez sans doute ces lettres de Mistral qui éclairent un peu son attitude politique , la première avec cette curieuse formulation à propos de la république : "nous la voudrions, nous, socialiste" (!) :

    10 mai 1882, à Fourès

    Pour me résumer, puisqu’il faut absolument qu’on évoque la politique à propos d’un homme qui l’a en horreur, je crois que tous les systèmes de gouvernement peuvent produire le bien et le mal. La monarchie peut donner la liberté et la république la servitude. La république peut d’ailleurs être démocratique à Athènes, aristocratique à Rome, oligarchique à Venise, monarchiste à Sparte et en Pologne, théocratique en Vendée et au Paraguay, etc., etc. Gambetta la voulait opportuniste, nous la voudrions, nous, socialiste ; et le royalisme offre les mêmes variétés
    Je remercierai, moi, le gouvernement, quel qu’il soit, qui aidera le félibrige à relever une race de sa subalternité, à restaurer la langue et les mœurs du Midi.

    En 1882, il remercie le militant socialiste (et écrivain) Jean Lombard :

    22 avril 1882
    A Jean Lombard, fondateur du Parti socialiste
    Monsieur,
    Je vous dois remerciements (sic) pour l’article très sympathique que vous avez bien voulu me consacrer dans le “Midi Républicain”. J’ai été impressionné par votre profonde intuition du mouvement félibréen et par l’ardeur que vous mettez à le défendre. Vous êtes là, dans le camp républicain, toute une école de jeunes dont j’admire l’attitude indépendante vis à vis des doctrinaires et des centralistes du parti.
    En fait de partis, veuillez dire à l’occasion à ceux qui se méfient de nous, que nous sommes comme félibres tout à fait étrangers aux sectes politiques.
    Rendre sa dignité et sa piété à notre race par le culte et le respect de tout ce qui fait sa gloire, lutter de toutes nos forces contre cette francisation de mauvais aloi qui rend de plus en plus grotesque notre peuple vis à vis des nations qui parlent hardiment leur langue naturelle… etc.. Voilà ce que nous voulons.
    Merci, Monsieur et de tout cœur.

    http://www.cieldoc.com/libre/integral/libr0049.pdf

    Bien cordialement

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