La Seyne sur Mer

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Palimpeste de la langue perdue (2015)

vendredi 7 août 2020, par René MERLE

Palimpeste de la langue perdue [1]
Il peut apparaître paradoxal, alors que depuis quelques décennies, et particulièrement depuis la généralisation d’Internet, on n’a jamais écrit en langue d’oc (en occitan), de replonger dans un passé antéfélibréen, et a fortiori antéoccitaniste, qui ne fait pas particulièrement briller la langue.
Mais cétait un temps où les gens qui écrivaient, même les plus couillons, utilisaient une langue de naissance.
Ce site est donc nourri de textes en langue d’Oc (langue dont je suis locuteur dans sa réalité provençale maritime) et de textes en francoprovençal. Ils sont accompagnés d’études sur l’écriture en ces deux langues dans un vaste espace géographique (grand Sud-Est français, Suisse romande, vallées occitanes d’Italie…). Il convient de les lire en témoignage d’une recherche historique et sociolinguistique dans laquelle, après une courte phase de militantisme occitaniste culturel plutôt intense (dans les années 1970, début des années 1980, je me suis investi (réfugié ?). J’en ai plusieurs fois expliqué les raisons "rationnelles", et notamment la présence du francoprovençal que je ne parle pas (mais que je lis) [2]

Palimpeste... Maintenant que, l’âge venu, et bien venu, la veine de la recherche est quelque peu tarie, qu’y a-t-il dans cette épaisse couche de textes ?

Pour m’en tenir aux textes en langue d’Oc, essentiellement de longs extraits de pièces qui n’ont vraiment rien d’immortel, et dont, du strict point de vue littéraire, la postérité se passe sans problèmes. Rien donc a priori qui justifie l’exhumation, et qui inciterait à la lecture.

D’autant que nombre de ces pièces traitent d’une région, où je vis, et dont, avec un pincement de cœur, je peux encore découvrir, à travers toutes les mutations, et non sans nostalgie, le visage qu’elle avait quand ces textes ont été écrits. Or, bien évidemment, cette connivence étroite ne peut toucher que quelques compatriotes régionaux. Quel sens aurait-elle en dehors de ses limites géographiques ?

Qui plus est, première embûche pour les lecteurs éventuels qui ne comprendraient pas le provençal (ils sont, me suis-je laissé dire, légion, et le mot est faible), très volontairement ces textes ne sont pas accompagnés de traductions.

Plus (ou pis) encore, pour ceux qui comprennent le provençal, et le déchiffrent dans les deux graphies en usage (occitane et mistralienne), ces textes sont présentés dans leurs graphies originelles, spontanées, patoisantes, empruntant au français des codes mal dominés. Retour à l’archaïsme donc, et lecture insupportable pour qui ne pratique qu’une moderne graphie normée, et participe à sa sévère dictée annuelle (non, je ne plaisante pas, cela se fait...).

Autant dire que ces articles ont eu, ont, et auront bien peu de lecteurs. 
De cet inventaire après disparition, de ces lettres mortes, n’en doutons pas, sortiront bien cependant quelques mémoires d’étudiants en quête d’insertion professionnelle d’oc (cela existe, bien peu, mais cela existe). Alors surgiront les notes de bas de page, les considérations dialectales, les repérages de francismes, voire les cuistreries sur la langue "authentique"...

Cette approche savante n’était pas mon propos quand j’ai collationné ces vers, et plus rarement cette prose, dans les journaux disparus et les manuscrits sauvés par des bibliothèques...
Mais, si je gratte le manuscrit, qu’y a-t-il vraiment sous la couche de textes ? Palimpeste ?
En fait, dans la restitution évoquée précédemment, mon propos était, et demeure, au-delà du pauvre texte retrouvé, et aussitôt perdu, celui de retrouver une parole, celui d’entendre des voix, dans leur raucité naïve du fond de gorge, des diphtongues, des voyelles éclatées, des transpositions de lettres que révèle en filigrane leur orthographe sauvage, et que les graphies modernes s’appliquent soigneusement à supprimer, des voix qui parlent comme les derniers vieux que j’ai pu entendre, des voix qui portent cette parole aux derniers temps où la parler n’avait rien d’artificiel, et non pas comme aujourd’hui les néo-locuteurs de l’école et de la faculté, voire de la radio et de la télé (je les salue avec respect, d’autant que je suis en fait un des leurs).

Et alors, me dira-t-on, quelle vertu peut avoir ce dialogue avec "les Tiens", avec des fantômes, par rapport à la situation actuelle de la langue d’Oc, par rapport aux revendications des associations culturelles, etc. ?
Je n’en vois pas, et je n’en cherche pas... Il ne s’agit pas d’un acte de piété, encore moins d’une pierre apportée à un monument de la langue, qui n’en a guère besoin. Simplement de savoir que ceci a existé avant moi, et que je me sens concerné par ces voix qui ont cessé de se faire entendre, comme le sera ma voix, comme le seront nos voix.
Palimpeste... Je mesure à quel point tout ceci soit apparaître dérisoire aux occitanistes engagés au présent, qui dans une aventure politique, qui dans la patience pédagogique, qui dans le profil de carrière, tous certains de maitriser une langue normée, et qui s’autorisent de cette langue pour se légitimer. Je n’ai rien contre, mais je suis ailleurs.

Notes

[1Un palimpseste (du grec ancien παλίμψηστος / palímpsêstos, « gratté de nouveau ») est un manuscrit constitué d’un manuscrit déjà utilisé, dont on a fait disparaître les inscriptions pour pouvoir y écrire de nouveau

[2Cf. la rubrique Motivations de ma recherche en domaine occitan et francoprovençal, et notamment la communication au colloque de Neuchâtel : « René Merle, L’enquête sur la publication en langue d’Oc et en francoprovençal (fin XVIIIe, XIXe siècles) : motivations, approches méthodologiques : L’enquête sur la publication en langue d’Oc et en francoprovençal (fin XVIII°, XIX° siècles) : motivations, approches méthodologiques..

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