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Occitanisme, bilan d’une vie

dimanche 26 octobre 2025, par René MERLE

Nota : tous les faits, lieux, personnages, textes, cités ici sont consultables sur le site. Voir les mots-clés.

Même falsifiée, ou transformée en légende dorée, la mémoire collective est facteur de cohésion et de progression. Pour nous, tout se passe comme si chaque génération de nouveaux venus à la « cause » devait repartir de zéro, sans rien savoir des avancées, des errements et des expériences des générations précédentes. Je pense que nous souffrons, c’est une grande banalité de le dire, de ne pas connaître notre propre histoire. Cette ignorance engendre le flou des perspectives que nous pouvons proposer. Puisse ce recueil s’inscrire dans cette nécessaire clarification.

Comment suis-je venu à l’occitanisme ?

On m’aurait fort étonné, au début des années 1960, si l’on m’avait dit que bientôt le professeur de lettres que j’étais s’investirait, sur le long terme, dans la réalité complexe de l’occitanisme. Rien, ou si peu, ne me préparait à cet engagement.
Je suis né en 1936 à La Seyne, commune ouvrière (chantiers naval) du littoral varois. Comme mes condisciples d’école primaire, puis de collège, j’étais uniquement francophone, entouré d’adultes dont le parler à l’accent dit méridional était souvent pénétré de provençalismes.
Mes parents instituteurs ne m’ont transmis que le français. Par contre, j’ai eu contact avec la langue d’oc par deux grands-mères : l’une bigourdane, tôt décédée, dont j’ai en mémoire les terribles jurons gascons ; l’autre, d’origine toscane, était veuve d’un ouvrier des chantiers naval avec lequel le provençal était langue quotidienne. Elle m’a imprégné d’un provençal vivant que je ne parlais pas, mais que je comprenais.
J’ai « fait » mon école primaire dans la Provence de Pétain, et entre deux obligatoires « Maréchal nous voilà », on nous a appris la Coupo santo dont je ne comprenais pas toutes les paroles, et encore moins le sens. Que venaient faire là des Catalans dont j’ignorais tout ?
Au début des années 1950, l’école normale d’instituteurs d’Aix, où j’étais élève, nous proposait un cours de provençal donné par un majoral du félibrige, qui commença abruptement par les conjugaisons et la distinction entre les sous-dialectes. Ce qui ne m’incita pas à poursuivre. À un âge où je découvrais ardemment la vie, ce provençal de maintenance me laissa insensible. Sans doute ai-je eu tort.
Peu après, étudiant à Paris, puis élève professeur à l’ENSET, l’éloignement engendra une nostalgie provençale, qui me fit découvrir avec délectation chez un bouquiniste des quais de Seine La bèstio dóu Vacarrés, de Joseph d’Arbaud.
En 1955, incidente du cours d’ancien français, l’entame magique du poème de Jaufre Rudel, Lanquan li jorn son lonc en mai, m’était allée droit au cœur : mais elle me rattachait à la mélancolie de vivre plus qu’à une culture spécifique. Je ne me plongeai pas pour autant dans les Troubadours.
Mon intérêt pour la culture d’oc était donc bien faible. Les textes étaient pourtant accessibles : je lisais Les Lettres françaises d’Aragon où Camproux tenait chronique occitane. En 1962, jeune militant communiste, je découvrais l’Anthologie de la poésie occitane d’Andrée Paule Lafont, publiée par les Éditeurs Français Réunis du PCF. La graphie occitane me déconcerta, et j’eus du mal à avancer dans cette terra incognita. Qui plus est, la préface d’Aragon tirait tellement la création poétique d’oc vers un nationalisme français un peu émoussé ! Et son titre, « Ouverture au chant des cigales », me renvoyait à un exotisme intérieur qui me hérissait. Bref, je ne rencontrai pas là l’étincelle qui aurait mis le feu à la prairie. Évidemment, soixante ans après, mon regard sur ce livre pionnier est bien différent.
Dans les prémices de mon intérêt occitaniste, je signale aussi la diffusion en mars 1966 du téléfilm de « la Caméra explore le temps », les Cathares, qui me révéla un épisode majeur de notre histoire, et contribua à développer en moi une fierté méridionale conjuguée à la haine de l’injustice et de l’intolérance.
Vint après mai 68 l’irruption d’une jeune poésie et d’une jeune chanson occitanes contestataires, qui, au-delà de la revendication hautement formulée de réparation historique, voulaient faire de la « langue du peuple » une arme dans une quête d’identité et de dignité.
J’ai le souvenir du rôle déclencheur du petit 45 tours de Marti, Lengadòc roge, (Ventadorn 1970). Je descendais du Larzac et j’étais rentré par hasard dans la Mòstra del Larzac, de Félix Castan, dont j’ignorais tout. Tableaux, artisanat régional, et quelques disques, dont celui qui m’avait aussitôt attiré, avec sa photo des mythique Mutins du 17ème. Une fois chez moi, j’avais écouté et réécouté cette voix rugueuse, qui, pour la première fois, me parlait en langue d’oc d’un des fleurons de ma mythologie "révolutionnaire" : la révolte des vignerons, le courage civique des Mutins...
M’interrogeait aussi cette parole languedocienne d’une langue dont je ne connaissais que le versant provençal.
Prenant ensuite connaissance des slogans en occitan lancés par Lutte occitane en 1971, j’ai découvert que la langue occitane, dans sa graphie classique, pouvait être un vecteur de sensibilisation et de mobilisation politique, au sens large. Mais je m’interrogeais sur la transformation de la « langue du peuple », au sens sociologique, en « langue d’un Peuple », car je doutais fort de l’existence d’un Peuple occitan, au sens nationaliste du terme.
J’ai bénéficié alors pour m’éclairer de trois rencontres décisives : les chroniques en occitan de Claude Barsotti dans le quotidien communiste régional, La Marseillaise, la rude poésie pétrie d’humanité d’Ives Roqueta, que j’allai rencontrer à Béziers et avec lequel j’eus une conversation initiatrice, et les analyses de Robert Lafont sur cette Occitanie qu’il voulait décoloniser.

Mon action dans les années 1970-1980, et au-delà.

Je décidais alors de suivre en 1972-73 les cours du Centre Dramatique Occitan de Toulon, d’André Neyton, et n’eus pas de peine à retrouver la langue d’Oc (dans sa variété provençale maritime), langue dont les sons étaient inscrits dans les vibrations de mes cordes vocales, et dont le lexique demeurait parfois présent dans mon français quotidien.
Cet engagement n’avait alors localement rien d’un engagement solitaire. Je rencontrais en voisins l’Ollioulais Gaston Beltrame et la Seynoise Nicòla, tous deux enseignants, figures de proue de la Nouvelle Chanson occitane. Je suivais le travail du Centre Dramatique Occitan dirigé par André Neyton, avec lequel Gaston Beltrame venait de ranimer en Oc le souvenir glorieux de l’insurrection républicaine varoise de 1851. Avec Miquèla et Yves Bramerie, de Cuers, André Neyton, Florian Vernet (professeur à Brignoles), nous venions de créer la section départementale de l’Institut d’Études Occitanes, (dont j’étais secrétaire).
Dans le Haut Var, avec Daniel Daumas, chanteur occitan, une équipe de jeunes, (enseignants et agriculteurs), lançait le journal La Bugada, qui liait la défense de la culture d’Oc à celle du “païs” vidé de sa substance par la touristification, la militarisation, l’exode rural... Je me retrouvais dans une partie de leurs thèmes, sans adhérer, loin de là, à la totalité. Mais la rencontre et le débat étaient fructueux.
Ce réapprentissage de la langue me donna le désir immédiat d’écrire en langue d’Oc. Mes premiers textes (prose et poésie) furent accueillis en 1974-1975 dans Obradors de Robert Lafont.
Le contact avec les premières universités occitanes d’été fut extrêmement positif.
L’année 1976 fut une année importante. J’obtins de mon proviseur la possibilité de donner un cours de provençal dans mon lycée de La Seyne. J’initiais aussi un cours public, lieu populaire de rencontre et de plaisir de langue.
Dans le même temps, j’écrivis pour Neyton Poupre et Cie, (« poupre » est la désignation locale du poulpe) : une pièce de théâtre trilingue, - oc, français, francitan -, démarche qui me semblait être vecteur de retrouvaille avec la langue dans un public populaire non occitanophone, mais qui gardait le souvenir du parler des anciens. Le succès local fut considérable, mais je rencontrai la réserve d’occitanistes pour lesquels la pièce aurait dû être entièrement en occitan. Les mêmes qui me reprochaient de parler de « provençal » alors qu’il aurait fallu dire « occitan ».
C’est alors que j’ai découvert Félix Castan, communiste et idéologue de l’occitanisme culturel, qui écrivit après avoir vu notre pièce (La Mòstra del Larzac - n°2, 31 mars 1976) :
« Le débat montra la difficulté de saisir un problème linguistique aussi compliqué que celui de l’Occitanie. René Merle, l’auteur, André Neyton, le metteur en scène, et leurs camarades ont eu le mérite exemplaire de regarder en face les faits, de ne pas tricher sur leur interprétation, de repérer au cours de la mise en spectacle les véritables ressorts du conflit linguistique, avec ses renversements possibles de situation. Il fallait une certaine audace pour aller ainsi droit au cœur de l’occitanisme, et suivre le fil de la dialectique des langues, en faire la véritable intrigue et le suspens d’une dramaturgie, qui exploite par ailleurs intelligemment les divers moyens du théâtre.
Apport précieux pour l’invention d’un théâtre occitan d’une authentique modernité, mais aussi apport théorique dont on veut espérer qu’il restera comme un acquis dans la pensée occitane. On y voit, ô paradoxe ! des ouvriers refusant la langue de leur pays. Puis le chef de l’entreprise Poupre leur imposer d’y retourner. Tant il est vrai qu’entre la lutte des classes et les conflits linguistiques, il n’y a pas correspondance mécanique, mais seulement des interférences.
On sort du spectacle persuadé que la lutte pour une langue comme la nôtre peut être engagée avant que les dominations de classe ne soient abolies : et d’ailleurs qui pourrait croire que l’abolition des classes abolirait ipso facto la lutte des langues ? On y apprend aussi que la conquête de toutes les libertés est de nature à favoriser la liberté linguistique. On y apprend enfin que le passé, admirablement incarné par Neyton, peut n’être pas étranger au présent. Il constitue souvent une pression libératrice et novatrice. Non pas parce qu’il est le passé, mais parce que l’ancien dans la maison est le porteur de la conscience collective, du sentiment de communion. Le théâtre occitan prend corps, et non content de fonctionner comme Instrument de propagande, il tend à fonctionner enfin comme instrument de contrôle des idéologies. Félix Castan. »
Je participai activement à la naissance et à la diffusion d’une petite méthode d’apprentissage du provençal (graphie classique) proposée par Florian Vernet aux enseignants des écoles maternelles et primaires.
Ce travail pédagogique se heurtait à la violente opposition d’une coterie bien en cour au rectorat de l’académie, l’Astrado prouvençalo, qui nous accusait d’introduire une langue étrangère, celle de l’autre côté du Rhône, dans notre mistralienne Provence. Nos crispations occitanistes furent alors affaire de survie, car, malgré démarches publiques et pétitions, le rectorat s’obstinait à ne nous faire enseigner que la graphie mistralienne et les textes dits mistraliens.
Sans compter les attaques personnelles dénonçant les enseignants « occitanistes » comme séparatistes, ou marxistes, ou les deux...
Le temps a fait son œuvre. Bien des « mistraliens » d’alors ont changé d’avis, et il m’est arrivé de collaborer avec eux, d’autres campent toujours sur les mêmes positions. Le propos n’est pas ici de distribuer bons et mauvais points, mais de souligner comment, dans une reprise de l’enseignement du provençal, cette dynamique a été enrayée par des comportements sectaires, qui réapparaissent aujourd’hui.
Ce travail pédagogique se heurtait aussi à un sectarisme occitaniste incapable de comprendre où en étaient les gens qui venaient à nous avec par plaisir et non pour un quelconque autonomisme politique. Je me souviens d’une importante assemblée d’enseignants lors d’une journée sur la culture régionale initiée par l’administration. Nous avions clairement convaincu l’auditoire du sérieux et de l’efficacité de notre démarche, quand Henri Giordan, alors bras droit de Robert Lafont, fracassa cette unanimité en proclamant qu’il n’y avait pas vraiment d’occitan dans tout cela.
Mon occitanisme ne rejoignait pas exactement alors celui des grands initiateurs occitanistes. Militant actif du PCF, je proposais à mes camarades, initialement plutôt indifférents ou dubitatifs, un occitanisme qui était celui du respect du peuple qui avait parlé cette langue. Je ne me partageais aucune perspective autonomiste ou nationaliste occitane, mais je me retrouvais dans les batailles unissant la défense de la langue et de la culture d’Oc, et la protestation contre la désindustrialisation du pays, la mise à mort de l’agriculture traditionnelle et la transformation du « Sud » en bronze cul de l’Europe. Ce fut rapidement la position de la fédération communiste de l’Hérault. D’autres suivirent.
Mais cette position rencontra la vive opposition d’un courant occitaniste, animé par le militant communiste montalbanais Féix Castan, déjà cité, pour lequel la défense de la culture d’Oc ne gagnait rien à se fourvoyer dans des revendications économiques, politiques et sociales : elle devait être uniquement culturelle.
Je publiai alors dans le quotidien communiste l’Humanité (8 novembre 1976) l’article « Sur et pour la culture occitane ». J’y souhaitais que les défenseurs de la langue se détournent d’une maintenance conservatrice et utilisent ce qui demeurait du support social de la langue, en le liant à l’avènement d’une politique de gauche qui donnerait à la langue toute sa place dans l’enseignement, les médias et la vie publique.
Je fus immédiatement qualifié d’hexagonal par quelques sectaires qui rêvaient d’une Occitanie libre.
Comme, sous peine d’être Lettre morte, une langue ne vit vraiment que dans la bouche de ceux qui la parlent, il m’est vite apparu indispensable de rencontrer les (ultimes ?) locuteurs naturels. Locuteurs chez lesquels je ne trouvais pas seulement une source d’information linguistique, mais qui m’apparaissaient riches de toute une expérience humaine dont, en tant qu’historien, en tant que citoyen, j’étais demandeur.
Ces retrouvailles avec l’oralité populaire en provençal m’ont conduit, en dehors de tout cadre universitaire, à des collectages de témoignages avec des personnes nées à la fin du XIX° siècle et au début du XX°, enquête provençale bientôt élargie à une grande partie de l’ensemble linguistique occitan.
Un bilan de cette collecte en occitan se retrouve dans l’ouvrage que je publiai en 1977 aux Éditions Sociales (Parti communiste) : Culture occitane, per avançar.
On lisait en entame du livre ces mots magnifiques de Florian Vernet :
« Gramatica

Per nosautres 

existís pas encara 

lo present de l’indicati
u »
L’ouvrage m’amena à répondre à des invitations dans nombre de localités de l’espace occitan.
Mais il m’attira aussi les critiques d’intervenants depuis longtemps actifs dans le champ de la culture d’Oc.
Selon eux, en privilégiant le témoignage oral, je négligeais l’essentiel de la culture d’Oc : la Lettre dignifiante et salvatrice.
En liant la défense de la langue à des revendications socio-politiques, je me défaussais du véritable combat, celui d’une langue maintenue dans la perpétuation des éternelles valeurs troubadouresques.
J’étais d’autant plus sensible à ces critiques qu’elles n’émanaient pas de dialectologues indifférents au destin du parler dont ils épinglent les mots oubliés comme des papillons sur leurs bouchons. Elles émanaient de personnes dont l’axe de vie avait été profondément, affectivement, la défense et l’illustration de cette langue d’Oc.
Et aussi, selon de jeunes occitanistes cette fois, en privilégiant le témoignage en occitan d’acteurs dont l’horizon était national français, je tenais à distance la dimension nationalitaire de l’entreprise occitaniste.
Tout en respectant ces critiques, je ne pouvais les prendre en compte, tant la réalité m’apparaissait en distorsion avec le projet nationalitaire d’un Peuple d’Oc, et tant j’imaginais mal une culture vivre pleinement si le support social de la langue disparaissait.
Dans le même temps, le rectorat fermant définitivement la porte à tout enseignement jugé non mistralien, j’arrêtai mes activités pédagogiques, que d’autres amis reprendront après le tournant de 1981, où fut supprimé cet ostracisme rectoral.
Outre ce découragement devant le blocage administratif, dans le climat politique national de la toute fin des années 1970, les hésitations tactiques du PCF m’insupportèrent, et aboutirent un désinvestissement politique militant.
Mais ce désinvestissement allait m’engager dans une recherche sur l’histoire de la langue et de la culture d’Oc. Recherche qui, accompagnée de nombreuses publications, occupera les premières années 1980.
J’initiai alors, sous la direction de Robert Lafont et en liaison avec les chercheurs de la faculté de Montpellier, notamment Philippe Gardy et Philippe Martel, une thèse sur la publication en occitan en zone provençale et sur ses marges (publication politique, religieuse, ou divertissante, et non exclusivement littéraire). J’ai accompagné ce travail par un inventaire de la publication en zone francoprovençale de France et de Suisse, afin de comparer l’impact sur la langue de la présence ou de l’absence d’un mouvement renaissantiste.
Ce travail me donna l’occasion, au-delà des pauvres textes exhumés, et aussitôt perdus, de retrouver une parole, dans sa raucité naïve, ses diphtongues, ses voyelles éclatées, que révélait en filigrane leur orthographe sauvage, parole qui était celle des derniers vieux que j’avais pu entendre, aux derniers temps où le parler n’avait rien de volontariste, comme aujourd’hui celui des néo-locuteurs de l’école, de la faculté, voire de la radio et de la télé (je les salue avec respect, d’autant que je suis un des leurs).

Ce travail se concrétisa par la publication d’une thèse (CIDO 1990), et de nombreux ouvrages qu’il n’est pas question d’énumérer ici. J’eus le plaisir de pouvoir présenter ma recherche notamment à l’Université catalane de Girone et dans des instances universitaires de Suisse romande.
En 1990-1991, avec Jean-Paul Damaggio, nous avons fait vivre un bulletin d’échanges occitanistes, Tr’òc, dans lequel s’exprimèrent de nombreuses figures militantes.
En 2001, j’ai publié un petit polar, Le couteau sur la langue, remarqué par France Culture, où passait beaucoup de mon expérience, et où, sous le couvert de la fantaisie et de l’imagination, presque rien n’était inventé... sinon les langues coupées qu’un possédé sème sur les confins occitans. L’entame se situait à Guardia piemontesa, en Calabre, où persiste un parler occitan apporté par les Vaudois exilés, et où j’ai eu l’honneur de recevoir un grand prix.
Cette longue plage fructueuse de recherche et d’écriture se poursuivit en 2010, avec la publication d’un ouvrage, Visions de l’idiome natal, sur la place de l’occitan, du francoprovençal et du catalan dans l’enquête impériale sur les « patois », en 1807-1812.
J’ai également dans continué dans cette période à animer des cours publics d’occitan provençal.

À la lumière de cette expérience d’une vie, expérience qui se croise avec d’autres fort diverses, je n’ose me risquer à porter un jugement sur « ce qui a marché » ou sur ce qui n’a pas répondu aux espérances de l’occitanisme bouillonnant de ma jeunesse. Occitanisme hardi dans sa sève conquérante, dans ses aspirations à ce que le passé féconde le présent novateur.
Tout ceci paraît bien loin.
Ce rude occitanisme initial, volontiers provoquant, me semble assez différent du sage et nécessaire occitanisme des universitaires, des enseignants d’aujourd’hui. Et aussi celui des jeunes animateurs « occitans » dans les structures municipales et régionales, pour lesquels les années 1970-1980 sont préhistoriques, et dont la maîtrise de la langue reconquise n’est pas toujours bien assurée.
Alors que le mot « occitan », presque inconnu dans les années 1960, a gagné du terrain au point de devenir banal, voire d’être mis à toutes les sauces, la revendication initiale et multiforme s’est étiolée et s’est, par force, plus ou moins enfermée dans un sympathique ghetto de nostalgiques, qu’il serait vain d’incriminer et dont je participe.
C’est l’évolution de la société qui a stérilisé les ambitions originelles, et non, dans sa diversité de clairvoyance ou de cécité, la seule orientation des militants.
Je ne suis pas étonné du piétinement de l’occitanisme politique dans lequel je n’ai jamais cru. Je n’ai jamais rêvé d’un drapeau pour une Occitanie mythique.
Le chemin de mon engagement a été celui de la découverte d’une langue, de l’horizon immédiatement familial à celui d’un vaste ensemble allant de l’Atlantique aux Alpes et à la Méditerranée. Il a été aussi celui du profond respect pour ces humbles qui, des siècles durant, ont fait vivre la langue quotidienne, jusqu’à ce qu’on les persuade que la non transmission aux enfants était pour eux la garantie d’un avenir assuré.
Langue en perdition qui, avant la mort clinique annoncée, interrogeait sur les chemins de la salvation.
Je n’ai pu que constater le peu d’efficacité de plaquer la langue sur des revendications socio-économiques viticoles ou ouvrières (Ladrecht), comme par exemple le fit Robert Lafont s’adressant en occitan à l’immense marche protestataire organisée par le PCF (Montpellier, 10 mai 1980), faisant ainsi ce que Mistral n’avait pas osé faire en 1907 lors de la crise viticole.
Aussi spectaculaires qu’elles furent, pareilles initiatives n’ont pas entraîné la prise en compte de la langue par ce qui demeurait du support sociologique populaire occitanophone, et de permettre ainsi une transmission apaisée et tonique aux jeunes. Peut-être aurait-il fallu, dans ces années 1970-1980, s’adresser autrement au « peuple » apparemment indifférent, sans lui infliger d’autorité une idéologie qui lui était plutôt étrangère. Mais on ne peut plus revenir là-dessus.
Pour autant, cette revendication, même rétrécie, n’est pas morte : elle s’inscrit plus que jamais dans l’espoir pédagogique : sauver la langue en perdition d’usage par sa réintroduction dans l’enseignement public, et son apprentissage par des enfants qui ne parlent que français et anglais ! Des enfants chez lesquels « l’accent méridional », support immédiat d’une reconquête d’oralité, a disparu, (à tout le moins chez moi en Provence maritime urbaine), en même temps que le « francitan » (malgré la proclamation du « on craint dégun » des supporters de l’OM).
Alors, réalisme ou utopie ? Je penche plutôt pour le second terme, en mesurant combien, en dehors des calendretas et des quelques cours parcimonieusement arrachés à l’administration, le support social de la langue a été laminé. Quid de la langue apprise à l’école si elle ne rencontre pas un milieu occitanophone quotidien ?
Peut-on imaginer que, dans une nébuleuse complexe d’initiatives culturelles, s’affirmera un nouveau support social, celui des « éduqués » qui ont sans problèmes adopté la graphie classique unitaire, et « consomment » (au bon sens du mot), de l’occitan par la lecture, par la chanson, par le groupe de rencontre, bref par le plaisir ?
Et peut-être, par nos écrits, pouvons-nous transmettre aux générations futures une langue cryogénisée, sans savoir qui la ressuscitera. Car l’occitan n’est pas l’hébreu, qui renaquit de ces cendres dans une violente pulsion nationalitaire…

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