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Facebook et Aristote, de l’autosuffisance et de l’amitié

vendredi 23 avril 2021, par René Merle

Comme vous peut-être, je reçois sur ma page Facebook des dizaines de demandes d’inconnus qui me demandent d’être leur "ami", parce que nous partageons des "amis" en commun... Sans parler de l’injonction plutôt ridicule de célébrer les anniversaires, pour monter que l’on est un "vrai ami"...
Je ne réponds pas, d’autant que j’ai depuis longtemps plus que modéré ma fugace participation à Facebook, bien convaincu que mes coups de cœur ou mes coups de rage quotidiens ne pouvaient guère apporter qu’une confirmation au petit cercle d’"Amis" qui grosso modo partagent les mêmes engagements politiques et culturels que moi, et qui se font chambre d’écho.
Mais je continue à fréquenter l’application et je lis avec plaisir ce qu’ils y apportent au quotidien.
Je parle là d’amis, au vrai sens étroit du mot, disons plutôt des compagnons que la vie m’a fait rencontrer en diverses circonstances, et des compagnons de jeunesse que l’application a en quelque sorte ressuscité.
Et je parle aussi de quelques "amis" que je n’ai jamais vus mais avec lesquels je me suis trouvé sur la même longueur d’onde.
Rien à voir avec la sauvage bataille des commentaires sur les réseaux sociaux, où l’on mord dans la vif d’autant plus facilement que c’est sous le signe de l’anonymat.

Ce qui me renvoie à la pertinente réflexion d’Aristote sur l’amitié [1] :

« D’autre part, il faut aussi considérer le rapport entre autosuffisance et amitié : comment peuvent-elles s’accommoder l’une de l’autre ?
On peut en effet se demander si quelqu’un qui se suffirait totalement à lui-même peut avoir ou non un ami, dans l’hypothèse où c’est le besoin qui fait rechercher un ami. Est-ce qu’on ne doit pas plutôt repousser cette éventualité si l’homme de bien se suffit parfaitement à lui-même ? Car si, avec la vertu, l’homme est heureux, que peut-il avoir besoin d’amis ? Pas besoin en effet de personnes utiles pour qui se suffit à lui même, ni de personnes qui l’égaient, ni de quelqu’un pour partager son existence, puisque lui se satisfait de sa propre compagnie ?
 »

Qu’aurait-il dit de ces temps de face à face solitaire avec son écran, et de prolifération d’amis que l’on ne verra jamais… Nouvelle forme de l’autosuffisance, voire de la béatitude ?

Il est vrai aussi que la solitude face à son écran peut se prolonger de la quête improbable des sites de rencontres, mais aussi de solidarités et de fraternités de groupe, comme en a témoigné à sa façon le mouvement des Gilets jaunes...

Mais l’état d’isolement et de léthargie dans lequel nous a plongés la crise sanitaire nous (moi en tout cas) fait recroqueviller avec quelques uns dans la bulle téléphonique et sur les mails, bien plus que sur les "vraies" rencontres.
E la nave va...

Notes

[1Aristote, « Éthique à Eudème », Œuvres choisies, la Pléiade

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