La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > Court XXe siècle, 1914 - 1945 > France 1914-1945 > Au lendemain du congrès antifasciste de 1929, perspectives

Au lendemain du congrès antifasciste de 1929, perspectives

vendredi 1er novembre 2019, par René Merle

Tour d’horizon européen, où le danger nazi ne pointe pas encore vraiment

Franz Masereel

Suite de Premier congrès international antifasciste - Berlin 1929

Au lendemain du Congrès international antifasciste de Berlin (9-10 mars 1929), comment les lecteurs du quotidien communiste l’Humanité peuvent-ils recevoir le contenu du Congrès à la lumière des articles d’Altman ? Qu’est-ce que le fascisme ? Comment le combattre ?
Dans son discours inaugural, Barbusse apportait une claire réponse à la première question :
" Le fascisme ! Organisation créée par la peur et l’argent bourgeois et dirigée avant tout contre le prolétariat de tous les pays avec la complicité de tous les gouvernements. Le but avéré du fascisme ? Détruire par le meurtre et le pillage l’organisation de classe du prolétariat. Dans cette immense vague fasciste de tuerie et de massacre, les révolutionnaires, les communistes sont les premiers frappés. Ils ne sont pas les seuls, certes, mais c’est surtout contre le prolétariat que le fascisme tourne sa rage et c’est aussi le prolétariat qui se trouve contre lui à la pointe du combat. "
À l’évidence, le propos d’Altman n’était de s’attarder sur cette définition, tellement lui apparaissait-elle sans doute évidente : le fascisme, phénomène général en Europe, varie certes selon les spécificités nationales, mais, fondamentalement, il s’agit du même phénomène contre révolutionnaire : la violence préventive ou défensive contre la révolution prolétarienne.
D’où l’impasse faite dans le compte-rendu d’Altman sur des interventions qui furent sans doute des plus pertinentes, et au premier chef celles venues du pays laboratoire du fascisme, l’Italie, fortement représentée au Congrès par nombre d’antifascistes en exil (on note dans la délégation la présence d’Ignazio Silone). Ce sont en effet des Italiens qui sont signalés comme apportant une analyse approfondie sur la nature du fascisme, le premier, Egidio Gennari, dirigeant communiste, abordant la question d’un point de vue marxiste, le second, Guido Migliòli, à partir de son expérience de militant catholique et agrarien. On regrette d’autant plus de ne pas avoir d’indications sur ce qu’ils ont dit.
De même, on aurait bien aimé savoir ce qu’avait dit le démocrate non communiste Manfred Georg.
Mais il faut aussi tenir compte des problèmes de traduction à chaud, à une époque qui ne connaissait pas nos techniques actuelles…
À l’intérieur de cette analyse générale, semble-t-il acceptée par tous, on constate que s’avancent ou se déploient des analyses quelque peu différentes. Le fascisme agit "avec la complicité de tous les gouvernements" disait Barbusse... De là à considérer que tous les gouvernements étaient peu ou prou fascistes, le pas était vite franchi... Ainsi le lecteur peut penser que des États qui se disent démocratiques, comme la Tchécoslovaquie ou la Grande Bretagne, sont d’ores et déjà des états fascisants.

Accusateur, et maintenant Barbusse déclarait à la fin de ce discours d’ouverture : "Il faut qu’un grand front antifasciste se constitue dans chaque pays et qu’il soit international. Tant qu’il y aura des bourreaux, il faut mettre sur pied l’armée des victimes... Construisez pierre à pierre le contre-fascisme".

Mais avec qui construire ce Front unique ?
La composition du Congrès apporte déjà quelques réponses.
La présence d’un militant important du Labour Party, celle d’un démocrate allemand non communiste comme Georg, celle d’un démocrate chrétien italien, celles, plus inattendues peut-être, mais significatives, d’un aristocrate hongrois et d’un évêque albanais.
Le Front peut s’élargir par l’apport de tous ceux que le fascisme opprime ou se propose d’opprimer. Dans les monarchies autoritaires des Balkans, s’amorce un Front unique, par exemple en Bulgarie avec l’Union agrarienne.
Mais quid de la Social-démocratie ? On a déjà lu sur ce blog la position de la SFIO française, du puissant parti social-démocrate autrichien, et de l’Internationale socialiste. Refus absolu du Front unique avec les communistes. Ainsi à Vienne, les communistes manifestent seuls.

L’Humanité, 14 mars 1929, Une : "Le Parti Communiste d’Autriche avait convoqué dimanche dernier le prolétariat viennois pour reconquérir la rue, réservée par la bourgeoisie aux provocations fascistes. Interdite d’abord, la démonstration fut autorisée à la dernière minute sous la pression de la classe ouvrière"

De leur côté, les socialistes allemands avaient refusé de participé à un congrès ou, de toute façon, ils n’auraient guère été les bienvenus. On lit dans leur journal Vorwärtz, 29 mars 1929 :
« La lutte contre le fascisme ne peut pas être menée dans un front avec les pères du fascisme. Les bolchéviques ne sont pas seulement les géniteurs du fascisme au sens historique, ils n’ont pas seulement fait grandir le fascisme et le semi-fascisme par leur folle politique putschiste en Italie, Hongrie, Bulgarie etc., ils sont aussi idéologiquement les meilleurs appuis du fascisme, car ils luttent dans un front avec lui contre la démocratie. »
Communistes pères du fascisme ! C’était clairement affirmer que, pour ces réformistes légalistes, le passage à l’acte révolutionnaire (que d’aucuns qualifieraient aujourd’hui de gauchiste), en ne respectant pas les acquis de la « démocratie bourgeoise », ne pouvait que générer en retour la réaction fascisante ou fasciste.
De leur côté, on l’a vu dans les interventions au Congrès des dirigeants communistes allemands, la social-démocratie est implacablement dénoncée comme l’adversaire du mouvement ouvrier révolutionnaire : "sociauxtraîtres, sociauxfascistes"...
Dans ces conditions, comment l’espérance d’un grand Front antifasciste, proclamée par Barbusse, pouvait-elle se concrétiser ?
Pour l’heure, seule est posée la perspective révolutionnaire. L’exemple suisse en est l’illustration immédiate.
On a lu dans le compte-rendu du Congrès l’intervention du dirigeant communiste suisse Velti dénonçant l’interdiction de la manifestation de Lugano, "journée rouge antifasciste".
Malgré l’interdiction, les communistes suisses transférèrent la manifestation à Bâle, le 24 mars, où les manifestants firent face à la violence de l’Armée. Il en fut de même à Zurich (photo ci-dessous).

La crise de cette année 29 renforcera encore la poussée fasciste, et rendra plus aigu le péril de guerre. C’est alors vers un très large rassemblement unitaire, bien au-delà de la mouvance communiste, que Barbusse va s’impliquer. On sait que son action débouchera sur le congrès d’Amsterdam contre la guerre et le fascisme, en août 1932. Rassemblement qui ouvrira les espérances des Fronts populaires à venir, mais qui ne permettra pas de combler le fossé de haine séparant la Social-démocratie allemande et le Parti communiste allemand. On sait qui en profitera en 1933.

À la veille de la manifestation, le Comité international antifasciste lança l’appel suivant, que l’Humanité publie le 24 mars :

« Un appel du Comité international antifasciste au sujet des événements de Bâle.
Berlin, 23 mars. – (Humanité) – Le Comité antifasciste international adresse l’appel suivant à tous les antifascistes de Suisse :
« Ouvriers, paysans, intellectuels !
Le Congrès antifasciste de Berlin a rappelé le rôle uniformément joué par les Etats « démocratiques » et d’idéologie petite-bourgeoise réformiste, pacifiste et leurs porte-parole, dans le développement du mouvement fasciste de tous les pays. Ce sont en réalité eux qui retiennent les masses travailleuses d’une lutte énergique contre le fascisme en concentrant leurs attaques contre le prolétariat révolutionnaire et en prêtant un concours direct aux fascistes.
Les événements dans votre pays confirment la justesse de ces affirmations et des directives du Congrès.
La lutte contre le fascisme doit être révolutionnaire.
Vous vous êtes engagés dans la voie de la lutte qui doit étouffer dans votre pays les germes de l’idéologie et des méthodes fascistes. Les masses, les intellectuels vous suivront dans la mesure où vous saurez mener la lutte dans la ligne de classe révolutionnaire. Votre lutte est partie intégrante de la lutte internationale contre le fascisme. Les ouvriers, les employés, les paysans et les intellectuels progressifs de tous les pays sont solidaires de votre combat. Ils vous envoient leur salut révolutionnaire et invitent tout le peuple suisse à se ranger dans le front révolutionnaire de lutte contre le fascisme !
A bas le fascisme ! Vive la lutte révolutionnaire de tous les travailleurs et leurs aides bourreaux !
Pour le Comité international antifasciste : BARBUSSE, Président
 ».

Garde Ouvrière - Zurich. La banderole dit : "Mort au fascisme !"

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP