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Jules Vallès et la Parti ouvrier, 1881

vendredi 21 juin 2019, par René Merle

L’union lucide de la redingote et de la blouse

Dix sept ans après le Manifeste des Soixante, annonçant les premières Candidatures ouvrières, dix ans après la terrible saignée de la Commune, et au lendemain même de l’amnistie des Communards, une poignée de militants guesdistes regroupent les forces ouvrières et socialistes, nombreuses mais éparses, dans le Parti ouvrier.
Mais si en 1864, il s’agissait de porter les revendications ouvrières à la Chambre, afin de les faire aboutir pacifiquement sans envisager la suppression du capitalisme, la visée des socialistes de 1881 unit la lutte pour les revendications immédiates et la perspective révolutionnaire.

Dès la naissance du Parti ouvrier, dont il fut un des initiateurs, Benoît Malon lui consacra un ouvrage, Le nouveau Parti, précédé d’une préface de Jules Vallès, Paris, Derveaux, 1881. C’est en effet à Jules Vallès [1832], l’inoubliable rédacteur du Cri du Peuple communard, qu’il a demandé une introduction.

Voici cette préface où Vallès, dans une prose lyrique et emportée, pointe la nouveauté absolue de la naissance d’un parti strictement ouvrier, et pose la question de la place des intellectuels engagés dans ce mouvement prolétarien.

« Mon cher Malon,
Depuis que nous sommes devenus camarades, devant les juges de l’Empire, la famine du siège, le canon de Versailles [1], tu m’as toujours vu marcher avec le peuple [2] ; mais toujours aussi, tu m’as vu vivre près de lui en soldat libre, sans numéro de régiment à mon képi [3]. Libre je resterai aujourd’hui comme autrefois. Ne t’attends donc pas à m’entendre parler collectivisme ou anarchie, à propos de ton livre. Je ne vais pas m’enfermer dans un bivac (sic), quand j’ai devant moi tout le champ de bataille révolutionnaire.
Tu m’as fait l’honneur de me demander quelques lignes en tête de ton étude sociale. J’en profite, non pour discuter des théories, mais pour jeter en courant un mot de sympathie à l’armée dans laquelle tu t’es engagé sans rémission : armée en habit de travail qui s’est tout d’un coup séparée des régiments en habit bourgeois. [4]
Moi qui porte une redingote, je m’avance et je salue la blouse qui flotte sur votre Mont-Aventin [5]
À travers la fumée qui monte au-dessus de ce siècle, fumée des philosophies troubles, des révoltes sombres, j’aime à voir des clartés vives. Je suis pour les affirmations pures, pour les formules nettes. Il est bon que toutes les idées prennent corps et qu’elles se dressent isolées et droites comme des cibles ou des drapeaux. On peut alors discuter autour d’elles ou tirer dessus.
C’est pourquoi j’applaudirais à la formation du Nouveau Parti, même s’il ne représentait pas mes opinions précises. Voilà pourquoi tu as bien fait d’écrire ton livre. Voilà pourquoi vous avez eu raison de tracer avec la pointe d’un outil comme avec le bout d’une épée une ligne de démarcation qui vous met en dehors de la bourgeoisie [6]
Vous êtes sortis des portes, et, comme Spartacus, on a campé devant Rome.
C’est bien : la question est posée ! et vous avez rendu, quoi qu’il arrive, service à la Révolution.
Tel n’est pas l’avis des politiciens [7]. Vous avez soulevé du coup la colère des ambitieux [qui perdent des voix] et inquiété les gens de bonne foi [8], mais de courte vue.
Les ambitieux ont vu dans votre déclaration la ruine de leurs espérances ; vous avez, en vous éloignant, écrasé sous vos souliers et vos sabots les épaulettes des états-majors. Dans l’engrenage de votre programme la graine des dirigeants et des phraseurs est broyée. Les officiers rentrent dans le rang et l’on ne reconnaît pas de chefs sous vos bourgerons, vos vestes ou vos serpilières (sic). Dans votre atelier, on ne pèse pas les phrases, mais les idées ; l’étalon de mesure n’est pas l’éloquence, mais le travail. Vous avez eu ceux-là contre vous.
Contre vous aussi tout ce monde des gradés et des diplômés, qui se figurent être supérieurs à qui n’a été qu’à la mutuelle [9], parce qu’ils ont porté des tuniques comme des enfants de troupe au lycée [10], et endossé des robes comme des calotins, les jours d’examen aux écoles. Ils se croient capables de gouverner les républiques vivantes parce qu’ils ont lu l’histoire des républiques mortes, parce qu’ils ont appris le droit dans les livres moisis de Justinien ou dans le code infâme de Napoléon.
Je sais ce qu’en vaut l’aune de cette éducation-là [11], comme je sais aussi ce que vaut la méditation dans la tête des pauvres. J’ai trinqué avec des docteurs ès-lettres et j’ai mangé la soupe avec des forgerons.
Et bien ! mon cher Malon, je te le dis comme je le pense, en matière de science économique, un cuistre est plus ignorant qu’un ouvrier, un normalien plus sot qu’un ébéniste.
Peut-être a-t-il fallu la série douloureuse des insurrections vaincues, le feu des guerres civiles, pour éclairer la pensée des faubourgs !
Mais de même qu’à travers les trous d’un drapeau sali par le combat et déchiqueté par les balles, passe le soleil, de même à travers la douleur des défaites, l’Idée se glisse, et flambe, et le malheur a fait l’éducation des foules.
Dans la cale des pontons comme devant le bois de l’établi, pendant qu’il se cachait des soldats de 71, comme pendant les heures noires des chômages, le blousier jeté par le hasard de l’histoire en face de problèmes plantés à la façon du sphinx antique au milieu des rues, prêt à dévorer qui ne comprend pas l’énigme, ce blousier-là est devenu par force un réfléchi et un penseur. Celui-là même qui était loin du combat a senti la secousse et entendu l’orage, et tous les forçats du travail ont été appelés par le tonnerre du canon à méditer devant ces établis de pierre nommés des barricades, où l’équipe travaillait jusqu’à la dernière cartouche, pour toucher comme paie à la fin le supplice et la mort.
C’est l’ouvrier qui porte maintenant roulés dans sa blouse, avec l’outil de métier et le pain pour la soupe, qui porte le pain et l’outil de l’Idée sociale.
La bourgeoisie libérale ou radicale, qui s’est irritée de l’organisation du Nouveau Parti, devra fatalement venir à lui et se fondre avec lui après une série de misères et de lâchetés inutiles. Agonisante qui voudrait se persuader qu’elle vit et qu’elle commande, qu’elle est toujours la classe forte et saine ! alors que ce sont des déclassés venus de partout, ramassés de bric et de broc, qui tiennent en main, à cette heure, le peu qui reste de pouvoir à tenir, et qui se partagent sans conviction comme sans vergogne les écus du budget et les galons des uniformes.
Donc, c’est entendu : sur le radeau des professions libérales devant la mangeoire du pouvoir, la bourgeoisie vit d’expédients ou de compromis, de complaisance et de trahison. Elle porte son deuil comme un costume de carnaval, et elle fait rire avec son personnel ramassé au café de Madrid [12], ou dans la cave de Frontin ! [13]
Mais il y en a d’autres qui font peine. Ce sont ceux en habits de comptoir, en veste de magasin, en sarrau de laboratoire qui, sous cette enseigne La Boutique représentèrent longtemps la moyenne de la richesse et de l’opinion française.
Ils étaient la patrie. Aujourd’hui ils sont la pauvreté, la faillite.
Le petit commerce est mort. Le Renard bleu et e Chat qui pelote ont voulu lutter contre le Bon Marché et le Louvre ! Il a fallu se rendre, mettre la clef sous la porte, peut-être se sont-ils entêtés et alors les patrons ont fini au bagne.
L’association des capitaux a tué la boutique comme le canon Krupp a tué la vieille stratégie.
La bourgeoisie se meurt, elle est morte, et c’est par la pitié qu’il lui faut répondre quand elle parle de l’infériorité du peuple.
Elle n’a donc rien vu !
Depuis la découverte de la vapeur, la face de la société a changé. Il n’y a plus que deux forces bestiales qui la gouvernent : la MACHINE et le CANON.
Le canon, fils de la machine et qui arrive toujours en hurlant défendre sa mère quand ceux qu’elle tue se relèvent.
Napoléon rit au nez de Fulton et Stephenson fit blaguer Thiers ! Ils crachèrent sur la chaudière et la locomotive. Les deux monstres se vengent ! Empereur ou tribun sont leurs vassaux et leurs esclaves !
Le monde appartient à quelques centaines d’hommes qui détiennent l’outillage énorme, nécessaire à la vie de l’industrie nouvelle. [14]
Ce n’est pas un des trente-six partis connus qui changera rien à cette terrible vérité. Les pauvres crèveront de misère dans les bagnes industriels aussi bien sous la république radicale que sous la république tricolore. Il s’agissait de presser le débat et de le circonscrire ! C’est fait : d’un côté le capital, de l’autre le travail.
Peu nous importent les politiquards (sic) qui grouillent entre les deux camps ; agiteraient-ils le chiffon rouge des Montagnards ou le mouchoir blanc des parlementaires ! Vieilleries que tout cela ! Reliques à jeter dans un coin ! Il ne s’agit pas de repêcher, dans la marmite de Papin, les arlequins de l’histoire, mais d’écouter ses bouillonnements et de crier au secours, quand la machine casse les bras et écrase le cœur des hommes dans l’enfer des usines ! Si les damnés du travail peuvent former une légion, s’organiser en armée : au lieu de rester les victimes, ils deviendront les dirigeants de toute cette mécanique de fer, qui est la mère de la production moderne : mère infâme aujourd’hui, servante affreuse, qui assassine tout autour d’elle au nom de ses maîtres. Mais il n’en serait point ainsi, quand ce monde de feu et d’acier, arraché à quelques-uns, appartiendrait à tous.
Pour s’emparer de cela, il faut sans doute une nouvelle bataille, mais la Misère ainsi massée tiendra plus longtemps contre la mitraille. Puis, qui dit que le jour où il y aura un tel front de bandière, les soldats continueront à se réjouir du métier de bourreau et d’assassin ; on ne pourra plus leur répéter que les révoltés sont une tourbe de fous qu’il faut tuer.
Ils verront devant eux des régiments d’hommes aux yeux honnêtes et aux mains calleuses,
leurs pères, leurs frères, noirs de la poudre du travail ! et il y en aura qui jetteront leur fusil à terre, et les pantalons rouges iront du côté des blouses bleues.
La féodalité capitaliste est capable d’avoir peu de cela et peur aussi, en cas de lutte, de la peste d’un trop vaste charnier. Qui sait si elle ne capitulera pas ! C’est ainsi que de la crainte de la guerre civile peut sortir l’espoir de la liberté sociale.
Allons, les hommes du nouveau parti ; en ligne et en avant ! Mettez votre casquette en bataille.
Un mot avant de finir.
Quelques-uns ont fit que vous n’admettrez dans vos rangs que qui montrera main noire et prouvera qu’il a travaillé la terre, la pierre, le bois, le cuivre ou le fer, limé, tourné ou forgé.
Serait-ce vrai ?
Mais, pendant la semaine sanglante, on ne renvoya pas de la barricade les pattes blanches qui pouvaient tenir un fusil ; et qui donc, sous la vareuse de la Commune, pouvait deviner un bachelier ou un manœuvre ?
Tu avais toi-même troqué l’outil contre la plume [15], et tu n’en fus pas moins un des forgerons de l’insurrection.
Je crois avoir, moi aussi, donné mon coup de hache, comme un bûcheron dans le cœur d’un chêne. Combien comme moi, mieux que moi, qui n’étaient pas des blousiers, ont sué et saigné à la tâche !
Disons que celui-là est ouvrier de la grande œuvre, soldat du nouveau parti, qui souffre et lutte, sous n’importe quel habit, au nom de la révolution suprême, qui aura pour devise : la souveraineté du travail.
À toi, cordialement.
Jules VALLÈS »

Notes

[1Condamné à mort par contumace pour sa participation à la Commune, Vallès, qui a pu s’exiler, rentre donc seulement en France avec l’amnistie, en 1880, un an à peine avant la publication de l’ouvrage

[2Cf. la biographie de ce lutteur, de la fin de la Monarchie de Juillet au coup d’État de 1851, de l’Empire autoritaire à l’Empire libéral, et enfin dans la Commune, il fut toujours aux premiers rangs des combattants

[3Deux exemples de son esprit d’indépendance : sa candidature contre le représentant "officiel" et bourgeois du camp républicain, Jules Simon, en 1869 - son opposition aux méthodes dictatoriales de "Salut public" sous la Commune

[4À la grande fureur des républicains, modérés ou radicaux : eux qui avaient triomphé de la réaction en 1876-1879 en prônant l’unité de toutes les forces républicaines, recevaient comme une trahison l’apparition d’un parti ouvrier

[5La plèbe romaine s’y retira à deux reprises, 494 et 449 av. J.C, pour obtenir la reconnaissance de ses droits

[6la bourgeoisie républicaine, s’entend

[7politiciens républicains, bien entendu. Dans son ouvrage, Malon traite longuement de cette séparation avec les radicaux petits bourgeois

[8Partisans du vote utile, comme aujourd’hui...

[9les écoles mutuelles, écoles élémentaires populaires dont les méthodes pédagogiques permettaient avec succès d’enseigner en même temps à un grand nombre d’élèves

[10L’uniforme des lycées

[11Cf. sa trilogie !

[12Lieu de rendez vous des journalistes

[13Brasserie fréquenté par les hommes politiques républicains opportunistes ou radicaux

[14B’est cette conscience du passage massif à la grande industrie moderne qui manquait encore, et pour cause, au Manifeste des Soixante de 1864

[15L’ouvrier teinturier Malon était devenu journaliste à la fin du Second Empire

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