La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > XIXe siècle (jusqu’en 1914) > Socialistes 1871-1918 > Guesde et les Anarchistes, 1894

Guesde et les Anarchistes, 1894

jeudi 13 février 2020, par René Merle

Clarification idéologique et dénonciation des manipulations

Suite à la vague d’attentats à la bombe de 1892-1894 (dont un dans la chambre des Députés) et à l’assassinat du Président de la République, le gouvernement fait voter entre décembre 1893 et juillet 1894 trois lois modifiant drastiquement la loi de 1881 sur la liberté de la presse et autorisant une chasse aux sorcières contre les anarchistes, déclarés ou supposés, et au-delà.
Voici une grande partie de l’intervention de Jules Guesde, à la séance du 19 juillet 1894, lors du vote de la troisième loi [1].

Jules GUESDE – Plusieurs fois dans cette chambre on a tracé une genèse essentiellement fantaisiste de l’anarchisme. Avant-hier encore, j’entendais un de nos collègues lui donner pour père le socialisme. (Oui ! oui ! au centre.) Or, socialisme et anarchisme ont toujours été en lutte ouverte et nécessaire.
C’est en 1878 que, pour la première fois, dans le journal l’Egalité, le socialisme, sous la forme qui fait le plus peur, mais sous la forme en même temps la plus exacte, la forme collectiviste, a fait son apparition en France. (Très bien ! très bien ! à l’extrême-gauche) ; pour la première fois, sortant des régions sentimentales, on s’appuyait sur les phénomènes économiques pour conclure à une prochaine et inéluctable transformation de la société dans le sens collectiviste.
Nous n’étions qu’une poignée, en attendant de devenir le grand parti d’aujourd’hui, et dès ce moment cet embryon de parti à peine constitué ouvrait le feu contre l’anarchie et ses velléités d’existence. (Interruptions.)
Messieurs, il y a là une question de date qui ne peut être tranchée par des majorités ; c’est une question de fait, de ces faits qui, de l’aveu de Pascal lui-même, malgré sa foi chrétienne, échappaient à l’infaillibilité pontificale.
Je répète donc qu’en 1878, en même temps que nous appelions à se ranger sous le drapeau collectiviste le prolétariat français, nous commencions la lutte contre la propagande anarchiste. (Exclamations ironiques à droite.)
A ce moment, elle était représentée en France par un Italien, le citoyens Andréa Costa, venu depuis au socialisme, et par la citoyenne Anna Koulichoff, une Russe qui, elle aussi, ne devait pas tarder à passer dans notre camp.
On peut dire qu’ils incarnaient à eux deux les théories anarchistes qui pouvaient exister en Italie, en Russie, mais qui n’avaient pas alors d’adhérents en France.
Eh bien, quels sont ceux qui, contre ces premiers propagandistes par le fait, se sont dressés pour dire aux travailleurs : On vous trompe, ce n’est pas de ce côté qu’est le salut, non pas même une possibilité, mais une espérance d’affranchissement ? Ce n’était pas vous, messieurs du centre et de la droite ; c’était nous ! (Applaudissements à l’extrême-gauche.)
Et ce combat contre l’anarchisme, contre ses doctrines et ses pratiques, nous l’avons poursuivi depuis seize ans. Il a été de tous les instants. Faut-il vous rappeler qu’à la fin de 1886 Gabriel Deville, Duc-Quercy, Albert Goullé, Fournière et moi, nous sortions d’un grand journal de Paris, nous quittions le Cri du Peuple, pour ne pas nous associer à des notes apologétiques de Duval et de son exploit de l’hôtel Lemaire ? (Très bien ! Très bien ! à l’extrême-gauche.)
Ce n’est pas seulement à titre individuel que ce divorce a été accompli et maintenu entre le socialisme, d’une part, et l’anarchisme, de l’autre ; la même attitude a toujours été officiellement prise par notre Parti ouvrier. Le Congrès national tenu à Lille en 1890 ne se contentait pas de déclarer qu’il n’y avait rien de commun entre les compagnons et les socialistes : il défendait à ceux-ci de se mêler à ceux-là dans les mêmes réunions publiques, fût-ce pour les combattre. Et cette excommunication majeure… (Mouvements divers.)
Pierre RICHARD. – En 1889, le gouvernement se servait des anarchistes contre nous, les révisionnistes. (Bruit.)
Jules GUESDE. – Messieurs, je vous demande pardon d’entrer dans ces détails ; mais je suis persuadé que dans la discussion d’aujourd’hui ces détails sont d’une importance considérable.
Cette excommunication majeure sortie du Congrès national de Lille…
M. Georges BERRY. – Vous êtes un pape alors ! (On rit.)
Jules GUESDE. - … a été reprise, non plus seulement par un prolétariat, mais par tous les prolétariats d’Europe et d’Amérique réunis en Congrès international à Bruxelles en 1891.
En 1891, il y a eu unanimité dans tous les partis socialistes représentés à Bruxelles pour consigner à la porte les délégués des anarchistes et pour obliger à sortir ceux-là mêmes qui avaient pénétré dans notre congrès sous le couvert d’un mandat syndical ou corporatif.
Voilà, Messieurs, le véritable état des choses, et je défie qui que ce soit, ici ou ailleurs, de m’opposer un démenti appuyé sur un seul fait. (Très bien ! à l’extrême-gauche.)
Eh bien ! pendant que le socialisme engageait contre les compagnons [2], tenus par nous pour les pires ennemis de la révolution sociale, cette lutte incessante, poussée, dans les réunions publiques, jusqu’au sang – car on s’est battu, Messieurs, salle Favié et salle Lévis, il y a eu des blessés… (Exclamations au centre).
Pierre RICHARD, se tournant vers le centre. – Parfaitement ! et vous n’y étiez pas ! Ce n’est pas vous qui alliez combattre les anarchistes, c’est nous ! (Bruit).
M. le PRÉSIDENT. – Je vous invite, Messieurs, à observer le silence, et à ne pas provoquer de ripostes qui ne peuvent que prolonger le débat.
Jules GUESDE. – Oui, Messieurs, en 1885, lorsque s’est produite à Paris la crise économique que vous savez, les socialistes de toutes les écoles s’adressèrent aux sans-travail et leur dirent : « C’est à la Chambre, c’est aux pouvoirs publics qu’il importe d’en appeler, de porter vos revendications. » C’est sur le terrain de l’intervention sociale que nous engageâmes la campagne.
Et alors, contre ce mouvement, on vit s’en organiser un autre ; se jetant en travers de notre agitation légale et organique, les anarchistes firent des leurs, criant aux mêmes travailleurs sans salaire et sans pain : « Qu’attendez-vous du Parlement ? Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ? On ne demande pas, on prend ; on prend dans les boulangers, on prend dans les magasins de confections. » Et ils poussèrent au pillage.
Ce langage, ces provocations, on les a entendus salle Favier, salle Lévis. (Interruption au centre et sur divers bancs à gauche.)
C’étaient les compagnons, à la tête desquels se trouvait, qui ? Druelle, inscrit à la brigade des recherches sous le nom de Sabin (Vifs applaudissements à l’extrême-gauche), et qu’un jury de toutes les fractions socialistes a pu exécuter, pièces en main, comme un stipendié de votre police.
Voilà comment, alors que l’anarchisme était tenu en échec, attaqué de front par nous les socialistes, il était entretenu par une police que je n’ai pas à qualifier, avec l’argent des contribuables. (Interruptions et bruit au centre.)
 [3]
Jules GUESDE. – Je vous ai montré que partout, à l’origine de l’épidémie anarchiste en France, vous trouvez soit la main, soit l’argent d’un de vos préfets de police, et les agents provocateurs des brigades des recherches. Voilà comment vous avez combattu dans le passé ce péril anarchiste dont vous vous servez aujourd’hui pour commettre, comment dirai-je ?... de véritables attentats, non pas seulement contre le socialisme, mais contre la République elle-même, qui n’est rien si elle n’est pas au moins la liberté. (Très bien ! Très bien ! à l’extrême-gauche.)
[…] Dans tous les cas, - et je crois que je suis dans la question, - je suis en droit de répéter que la loi de 1881 sur la presse ne saurait être rendue responsable de l’école d’anarchie ouverte en France.
Et j’ai le droit d’ajouter que lorsqu’aujourd’hui vous vous en prenez à cette loi, lorsque vous en faites le bouc émissaire des crimes des compagnons et de la police, vous ne faites pas une œuvre loyale, en ce sens que la loi de 1881 ne peut être mise en cause. Je le répète, le mal existait avant elle ; il avait été implanté, il s’était développé avant elle, et contre qui ? Contre nous, contre le socialisme, contre l’organisation ouvrière.
C’est que le péril social, pour vous, n’est pas dans les quelques engins qui ont pu faire quelques victimes (Rumeurs au centre), je le reconnais, trop de victimes. Les bombes, de même que le coup de couteau de Lyon [4], ne sont qu’un prétexte, encore une fois, pour rejeter la République en pleine réaction et – comme l’a dit ici même, pour la suprême confusion des gouvernements de l’heure présente, un de nos collègues de la droite, - pour nous ramener en deçà de la loi de 1819 et de la Restauration.
[…] Ce n’est pas la première fois qu’on exploite un attentat[[Guesde évoque alors longuement l’exemple allemand].
Lorsque la loi allemande d’exception est venue s’abattre sur le prolétariat d’outre-Vosges, les socialistes étaient 700.000 et comptaient 11 députés. A l’époque où il a fallu l’abandonner comme inutile et dangereuse – en 1890 – ils étaient 1.450.000 et 35 des leurs pénétraient dans le Reichstag.
Voilà la résultat de la loi d’exception en Allemagne ! (Interruption.)
Par conséquent, quand je viens ici m’opposer à votre loi d’exception, quand je viens me mettre en travers de ce que je considère comme le pire des déshonneurs pour la République française se traînant à la remorque de l’Allemagne impériale, ce n’est ni dans l’intérêt de mon parti, ni pour le triomphe de mes idées.
Mon parti et mes idées sont au-dessus de vos lois de sûreté générale. Vous pouvez nous frapper, nous reléguer ; tout cela ou rien c’est la même chose. (Applaudissements à l’extrême-gauche). Nous étions aux dernières élections 800.000 combattants pour l’affranchissement du travail et de l’humanité. Avec – et contre – vos lois d’hier et de demain, en 1898, nous serons deux millions, peut-être trois, et c’est nous qui, devenus la majorité, reprendrons l’œuvre de la Révolution désertée par vous, et qui ferons enfin la véritable République, la République sociale ! (Applaudissements répétés à l’extrême-gauche. Bruit au centre.)

Notes

[1Cf. Jules Guesde, Quatre ans de lutte de classe à la Chambre, 1893-1898, I, Paris, Bibliothèque d’études socialistes, G .Jacques & Cie, 1901

[2Ainsi se désignaient les anarchistes

[3Guesde énumère alors longuement les preuves des manipulations du mouvement anarchiste par le ministère de l’Intérieur, qui a facilité ou créé la presse anarchiste et encouragé ses actions

[424 juin 1894, assassinat du Président de la République Sadi Carnot par le jeune anarchiste italien Caserio

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP