La Seyne sur Mer

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Benoît Malon : vers le Parti ouvrier

jeudi 23 mai 2019, par René Merle

« Former un parti ouvrier puissant, noyau du « quatrième État » dont le 1789 approche »

Je relis avec respect et passion ce qu’ont pu écrire, (leurs plumes trempant dans des encres aux nuances diverses, mais toutes teintées de rouge), ce qu’ont pu écrire donc, dans les années qui suivirent la Commune, les artisans du renouveau socialiste qui se concrétisera par le Congrès de 1879, et la naissance du Parti ouvrier, en 1881.
Avec respect, parce que ces militants n’étaient pas des bavards : ils avaient payé, et durement, de leur personne, dans le militantisme sous l’Empire, et dans leur engagement communard.
Avec passion, parce que le proche avenir pour eux était vierge de toute référence antérieure vraiment applicable aux temps nouveaux de la république bourgeoise, de l’industrialisation massive et du nouveau prolétariat d’usine. Tous sentaient la nécessité d’unir leurs forces en un front de classe, sans concessions aux anciens alliés, les républicains radicaux petits bourgeois ; tous sentaient aussi combien l’affrontement de classe serait terrible, s’il fallait affronter, quasiment à mains nues, les armées du pouvoir : l’héroïque aventure communarde avait montré que le canon l’emportait sur la barricade, et que la bourgeoisie menacée ne reculait pas devant le pire des massacres, pendant et APRÈS la bataille ; tous sentaient donc que le mot "Révolution" n’était pas un hochet rhétorique, qu’il suffisait de répéter inlassablement. La Révolution, dix ans après le massacre, était à nouveau à préparer. Mais comment ?
Voici par exemple le point de vue de Benoît Malon, exposé dans la revue qu’il venait de fonder en 1880. (elle dura une année, et Malon la relancera en 1885)

Revue socialiste - n°5 - mai 1880
Benoît Malon, "Les partis ouvriers en France".
Après avoir fait l’historique du mouvement politique ouvrier depuis 1848, et constaté, dix ans après la terrible saignée de la Commune, le renouveau socialiste ouvrier dans toutes les régions industrielles de la France, Malon poursuit :
"Nous le répétons, jamais le socialisme ouvrier n’eut tant de foyers en France, et jamais aussi il n’eut des capacités en si grand nombre à mettre en ligne. Il y a donc possibilité de former un parti ouvrier puissant, noyau du quatrième État dont le 1789 approche ; il y a donc possibilité de continuer un grand parti socialiste, ayant sa politique propre, son organisation unitaire et pouvant, d’ores et déjà, pénétrer dans la citadelle bourgeoise, pour préparer les voies aux justices nouvelles.
Mais, pour cela, il faut se faire de la situation une idée bien nette.
Le socialisme moderne est si vaste, qu’une doctrine, si large soit-elle, ne saurait plus le contenir ; il ne peut plus procéder que scientifiquement, c’est-à-dire (sa nécessité historique étant établie) par l’analyse des phénomènes sociaux et des lois de la production sociale dont il n’a plus qu’à tirer les conséquences inéluctables, d’après les données de la science et les lois du développement historique, il n’y a plus de place pour les conceptions arbitraires, l’organisme social est plus compliqué et plus résistant que jamais ; il ne peut être transformé qu’en vertu de ses propres lois de développement et après une longue crise dont il appartient aux socialistes de suivre le procès, de le hâter même, dans une certaine mesure, jusqu’à l’aboutissement, qui est une révolution génératrice d’une civilisation nouvelle.
Mais, gardons-nous bien de prendre telle nécessité historique d’un moment pour une loi constante du progrès, et de transformer un moyen d’agir propre seulement à une situation donnée, en une méthode générale d’action. En faisant ainsi, on court risque de se tromper d’époque et de courir au devant du désastre, car le choix des moyens dépend moins des hommes que des situations. Par exemple, beaucoup d’entre nous savent désormais que les grands changements ne s’obtiennent en dernière analyse que par la force et que la transformation sociale, vu l’état des esprits et des choses, devra être consacrée par une révolution probablement européenne, mais il ne résulte pas de cela que nous dussions prendre toutes les époques pour des époques révolutionnaires et que nous puissions fixer, au gré de notre impatience, la date de la révolution ; de même qu’il n’y a pas d’accouchement sans gestation, de même il n’y a pas de grands jours révolutionnaires sans longues périodes d’évolutions, et nous ne saurions brûler les étapes selon notre bon plaisir. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous préparer pour le moment décisif.
Mais ils ne sont pas moins aveugles que les révolutionnaires à outrance, pour qui la révolution est non un moyen mais un dogme, ceux qui s’imaginent que tout peut se terminer en douceur, que, sur le chemin fleuri d’une évolution continue, il n’y a qu’à suivre le courant humain allant, sans secousses, à des bonheurs toujours plus grands. Dans le champ ensanglanté des revendications sociales, tous les mieux-être, toutes les justices politiques et économiques ont été préparés et poursuivis dans la souffrance, dans la persécution, sous l’insulte, sacrés par les martyrs et emportés de haute lutte. La période des guerres sociales est ouverte depuis que des classes rivales se disputent le pouvoir et la propriété, et, dura lex sed lex, cette période ne sera close que lorsque le prolétariat et ses alliés auront mis fin à la domination des classes successives par la socialisation, d’une façon ou de l’autre, des forces productives, par la justice dans la distribution des richesses et par l’universalité du travail et de la science, entraînant l’abolition des classes. Pour clore donc le cycle des luttes, pour entrer dans la paix sociale, il faudra livrer la dernière bataille, et cela est si vrai, que dans les principales nations, dites civilisées, nous assistons déjà aux escarmouches d’avant-garde dont, il faut le noter, l’importance est telle qu’elles ont déjà fait plus de martyrs que n’en eût jamais le christianisme des trois premiers siècles.
En résumé, nos impatiences ne peuvent pas plus hâter la révolution qui s’avance sur le vieux monde que nos protestations pacifiques ne peuvent la détourner. Pourquoi donc nous battrions-nous sur cette question de l’évolution de la révolution où la parole est aux événements. Multiplions, perfectionnons, organisons nos force, revendiquons le plus de réformes de détail possible : autant d’obtenues, autant de positions conquises ; préparons-nous ainsi, en améliorant notre condition, aux grandes luttes dont l’avenir nous menace ; sachons profiter de toutes les possibilités, car toutes les révolutions ne se font pas à coup de fusil, et nous seront sûrs de ne pas errer.
La première œuvre qui s’impose, c’est la constitution d’un parti ouvrier, ayant son organisation propre, sa méthode et son programme de revendications immédiates, pouvant et voulant accepter la lutte sur tous les terrains.
Quant au but, avons-nous plus raison de nous battre ?
Nous sommes d’accord sur certaines formules générales, laissons à la science sociale qui a beaucoup dit, mais n’a pas encore tout dit, le soin de se prononcer sur les points en litige, laissons quelques honnêtes sectaires, survivants d’une autre époque, croire candidement que leurs maîtres ont tout prévu, tout compris, tout réglé et tracé tous les sillons de la pensée humaine ; laissons-les surtout s’anathématiser réciproquement et nous excommunier nous-mêmes. Nous savons que si, comme ils disent, la vérité est absolue, notre œil humain ne peut la découvrir que par parcelles, progressivement, notre vue étant limitée par le degré de science de notre époque, autant et plus que par notre propre savoir. Comme toute chose, la vérité a ses catégories historiques, puisque, par rapport à nous, elle se meut dans le développement humain. Et quel est le philosophe digne de ce nom qui oserait dire que les imperceptibles lilliputiens qui se chamaillent sur un petit point de l’espace infini posséderont jamais la vérité !
Cultivons notre jardin, travaillons à la transformation de la société européo-américaine, la tâche est déjà assez vaste et nécessite toutes nos forces, toutes nos capacités, tous nos dévouements, toutes nos abnégations.
En nous imprégnant de ce relativisme scientifique, nous mettrons fin à ces stériles luttes d’école qui prennent une partie de nos efforts et nous divisent là où nous ne pouvons triompher qu’en étant unis. D’ailleurs une civilisation nouvelle n’est pas une colonie que l’on fonde ; on ne peut pas en régler le fonctionnement, on ne peut que la mettre à même de vivre et de se développer, en lui préparant un terrain et un milieu adaptés aux forces nouvelles qui l’ont fait surgir.
Serons-nous toujours, à notre insu, les jouets d’un spiritualisme décevant, et dogmatiserons-nous toujours, malgré nos prétentions au matérialisme scientifique ?
Les grands bourgeois du XVIIIe siècle ne s’attardèrent pas à s’entre combattre pour des conceptions subjectives quelconques de l’État libéral qu’ils voulaient réaliser ; ils se bornèrent à la critique impitoyable de l’État féodal, à la vulgarisation de quelques idées générales, au soulèvement de l’opinion contre les plus criants abus, et à l’organisation de leurs forces, pour aterrer, à la première occasion, le régime détesté qu’ils voulaient détruire. En 1789, ils furent prêts, que cet exemple nous serve !
Le parti ouvrier, s’il veut être en mesure de lutter contre les partis conservateurs, armés de toutes les forces sociales, ne doit pas se diviser contre lui-même pour la défense ou l’attaque de telle ou telle formule d’un homme ou d’une école, mais appeler à lui, sous la bannière les grand intérêts humains, trahis par la bourgeoisie, tous les pionniers de la science sociale, tous les opprimés, tous les exploités, tous les mécontents, tous ceux qui ont soif d’humanité et de justice, et leur ouvrir une vaste carrière d’action et de réalisations immédiates, sans préjudice de l’intégralité des revendications ni des buts suprêmes qu’il s’agit d’atteindre. Mais encore une fois, pour cela, il faut un programme d’action.
Nous nous sommes assez nourris de phraséologie et de dogmatisme impuissant ; il faut entrer dans le cœur de la situation et voir les choses, non pas comme nous voudrions qu’elles fussent, mais comme elles sont. Pour être socialiste, maintenant, il ne suffit plus d’avoir des opinions humanitaires (ce qui n’en est pas moins une grande qualité), mais il faut aussi étudier les forces économiques, et notamment les développements de la production et leurs conséquences sociales ; cette étude nous délivrera du stérilisant dogmatisme, et le choix des moyens ne dépendra plus de notre tempérament ni des idées aprioriques à travers lesquelles nous voyons la situation, mais de la situation elle-même, de la situation économiquement expliquée, historiquement comprise. Laissons les vieux partis de toutes couleurs rabâcher des diminutifs d’idées surannées ; observons, constatons, classons l’état des choses, et les moyens de réaliser des réformes fécondes, en préparent la régénération totale, se présenteront d’eux-mêmes.
C’est sur cette question des moyens que nous voudrions voir se porter l’attention des conférenciers socialistes et des congrès régionaux qui vont s’ouvrir.
Quoi de plus important que de savoir quel est, dans la situation actuelle, l’ensemble des revendications immédiates que nous pouvons et devons poursuivre de concert en tant que Parti ouvrier français ?
Benoît Malon"

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