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Inauguration du monument Benoît Malon, 1913
mardi 29 décembre 2020, par
« Il était resté le militant fidèle de la Commune fusillée ; mais, adossé au Mur tragique, c’est vers l’horizon, c’est vers l’avenir qu’il se dirigeait »
Benoît Malon est décédé en septembre 1893.
En 1913, un monument recueillant ses cendres est érigé au cimetière du Père Lachaise, face au Mur des Fédérés. Vous trouverez le compte-rendu de la cérémonie dans la Revue socialiste, juillet – décembre 1913
La série des discours se termina par ces paroles de Jaurès, prononcées au nom de la Section française de l’Internationale ouvrière [1] :
« D’autres dans le Parti, citoyens, étaient plus qualifiés que moi, pour parler de l’homme qu’ils ont connu dans la période doublement héroïque où il préludait, par l’action révolutionnaire, à la bataille sociale et en même temps à la formation de son propre esprit.
Mais si je n’ai pas été associé aux origines militantes de Malon, si même je ne l’ai jamais personnellement connu, j’ai cependant un titre particulier à parler de lui et à lui apporter notre hommage commun. C’est qu’il a été, à l’époque où ma pensée cherchait sa voie, une des influences intellectuelles qui l’ont acheminée dans la direction socialiste.
J’ai été séduit d’emblée par sa largeur de sympathie ; et lorsque, professeur et candidat au doctorat, j’ai apporté à l’Université de Paris ma thèse doctorale, lorsque j’y ai apporté ma thèse latine où je traitais des premières ébauches du socialisme allemande, dans la philosophie allemande de Primis Socialismi germanici lineamen, et lorsque à la fin de ma thèse, j’ai disserté en latin de Socialismo integralitis, j’ai été fier, citoyens, pardonnez-moi cette coquetterie, moi qui avais pu recevoir, dès mon enfance, l’éducation intellectuelle classique, d’introduire dans la vieille Sorbonne, sous le vêtement de la langue latine, de la langue savante, la doctrine, la pensée et le nom de l’ouvrier qui s’était élevé lui-même.
Oui, et trois choses, que je veux noter dans très peu de mots, m’ont frappé dans son œuvre.
D’abord c’est comment il conciliait le respect de la tradition révolutionnaire avec le sens de l’action quotidienne, réformatrice et progressive. Il était resté le militant fidèle de la Commune fusillée ; mais, adossé au Mur tragique, c’est vers l’horizon, c’est vers l’avenir qu’il se dirigeait. Et en même temps il savait marquer avec une admirable richesse de pensée et une grande précision d’esprit, la diversité des moyens et des forces par lesquels nous aboutirons au même but.
Il savait surprendre dans le mouvement des partis, des classes, dans le mouvement des idées, dans le mouvement de l’action, les sinuosités par lesquelles les innombrables ramifications d’un même fleuve allaient vers le même océan, vers la même justice définitive.
Et enfin, laissez-moi vous dire le trait, peut-être, qui m’avait le plus déduit dans l’œuvre de ce puissant ouvrier : c’est qu’il avait – comme le socialiste de l’Autriche allemande, Otto Pohl, le marquait tout à l’heure avec une intelligence pénétrante – le sens du génie français, du vrai génie français. C’est qu’il avait hérité des grands penseurs du XVIIIe et du commencement du XIXe siècle l’intelligence du problème total, une notion pénétrante des liens par lesquels les progrès de la race humaine se rattachent, en les continuant, en les préparant, aux progrès de la vie universelle. Malon est un moniste qui savait, qui connaissait l’unité, l’action réciproque de toutes les forces de la matière, de la vie et de l’esprit.
Il notait, de la pierre à l’homme, par la plante et la bête, les progrès de la vie montante ; - car l’homme n’est pas l’ange déchu, il est l’animal qui monte. Et en même temps qu’il traçait, aux lumières de la science, ce tableau de l’universelle vie inquiète, souffrante, désemparée, divisée, mais travaillée par un besoin de grandir, soulevée par un ressort intérieur, il disait : « Le socialisme va continuer cette ascension ; il va prendre l’homme qui a déjà monté, le porter plus haut vers les destinées inconnues que l’univers lui réserve dans l’infinité de l’espace et du temps. Les progrès indéterminés de justice et de beauté, élevés par la race humaine, serviront peut-être de points d’appui à des combinaisons de l’éternelle substance que l’esprit ne prévoit pas à cette heure. » Et il ne risquait pas de nous égarer dans les incertitudes, car c’est sur le terrain de la science qu’il voulait que l’humanité progressât.
La gloire de Malon, c’est d’avoir compris l’unité de l’action et de la pensée, et l’unité de l’univers profond qui obéit à ces lois, et l’unité de la race humaine en mouvement qui obéit à une loi de justice.
En même temps, il affirmait la nécessité de la morale sociale ; et c’est là, citoyens, une vérité dont il faut que nous nous pénétrions tous les jours davantage. Il faut que le socialisme soit supérieur à la société d’aujourd’hui, non seulement par la supériorité du but qu’il se propose, mais par la supériorité des moyens qu’il emploie contre la société elle-même. Il faut que ce soit à force de vertu – au sens social et libre du mot -, à force de respect du travail, de fidélité à la parole, de solidarité agissante, héroïque, de culture de la pensée et de la volonté, que nous fassions la preuve qu’étant déjà au-dessus de la société d’aujourd’hui par les moyens selon lesquels nous combattons, nous élevons une société supérieure. Et de cette société supérieure, Benoît Malon par son action, par sa pensée et par la somme presque infinie de sa conscience et de sa bonté, aura été un des ouvriers les plus efficaces et les plus nobles. »
On lut également ce message de Jules Guesde, qui d’une certaine façon renvoie dans les cordes son ennemi préféré, Jaurès, en évoquant un militantisme ardent et dangereux auquel le tribun issu des socialistes indépendants, n’avait pas participé :
« Trop souffrant pour être demain avec vous au Père-Lachaise, je m’associe de plein cœur aux camarades réunis pour l’inauguration du monument élevé à la mémoire de Benoît Malon.
Quelques divergences qui aient pu nous isoler sur le tard, je n’ai jamais oublié l’ami avec lequel j’ai milité dans la communauté de l’exil. Je me rappelle, non sans fierté, et ma collaboration à sa première Revue socialiste et sa collaboration à mon Egalité et à l’Émancipation quotidienne que nous avons rédigée ensemble à Lyon.
Membre de la première Internationale, membre et combattant de la Commune, Malon a été un des premiers à ouvrir, au prolétariat français, la voie au bout de laquelle est, avec l’affranchissement du travail, l’affranchissement de l’humanité.
Honneur à lui.
Jules Guesde »
[1] Le Parti socialiste unifié depuis 1905