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Guesde candidat à Roubaix, 1893

jeudi 23 mai 2019, par René Merle

Le Prolétariat et ses alliés naturels

Des Congrès ouvriers de 1878 et 1879 était née l’idée de la constitution d’un Parti ouvrier. Initialement, l’idée était de constituer un parti dont les membres comme les dirigeants seraient exclusivement ouvriers. On peut consulter sur ce blog la discussion à ce propos entre Benoît Malon et Jules Vallès, lors de la première tentative de lancement du Parti en 1880.
En fait, l’initiative était pilotée par deux « non-ouvriers », le journaliste Jules Guesde et le journaliste et médecin Paul Lafargue (gendre de Marx). Premier exemple, (qui aura de nombreuses suites), du rôle de guide et d’éclaireur théorique que s’attribuèrent des intellectuels socialistes. En cela, les deux hommes ne faisaient que reproduire l’engagement de leur maître Karl Marx.
Voici l’appel de Jules Guesde, candidat du jeune Parti Ouvrier (fondé en 1882 sur un engagement clairement collectiviste) lors des élections législatives de 1893 (circonscription de Roubaix). Guesde sera élu dans cette ville emblématique du capitalisme textile et de la revendication socialiste.

"AUX OUVRIERS DE ROUBAIX
CITOYENS,
Choisi comme porte-programme du Parti ouvrier par l’unanimité de vos groupements socialistes et syndicaux, je croirais être indigne du mandat qui m’a été imposé en vous entretenant de ma personne.
Peu importe, en effet, qui je suis et ce que j’ai pu tenter, depuis que j’ai eu l’âge d’homme, pour l’émancipation de la grande famille humaine ! Peu importe qu’après avoir été condamné à plusieurs mois de prison par l’Empire pour avoir voulu faire la République avant Sedan, j’aie payé de cinq années d’exil mes efforts pour arracher le Paris du Dix-Huit Mars aux mitrailleuses versaillaises ! Peu importe que, depuis ma rentrée en France en 1876, j’aie repris le bon combat dans les Droits de l’Homme, l’Egalité, le Cri du Peuple, le Socialiste, sans un jour de faiblesse ou d’hésitation, heureux de mettre treize nouveaux mois de prison et des années de misère au service de la France du travail ! Peu importe enfin que, devenu l’ouvrier de la classe ouvrière, j’aie déchaîné contre moi les colères et les calomnies de la classe capitaliste en organisant d’un bout à l’autre du pays ses victimes et en les mettant en mesure d’obtenir bientôt satisfaction et justice !
C’est de vous qu’il s’agit ; c’est des travailleurs de l’usine et du champ, qui crient vers vous et font appel à votre intelligence et à votre énergie pour les affranchir en vous affranchissant vous-mêmes.
OUVRIERS DE ROUBAIX,
Ils sont en France des millions, les prolétaires qui, sans distinction d’âge ni de sexe, sont comme vous tous les jours dépouillés du produit le plus clair de leur travail, parce qu’ils ne possèdent pas leurs moyens de production et que ces moyens sont accaparés par d’autres – les capitalistes – qui travaillent de moins en moins. Rien que pour l’industrie manufacturière, sur un produit net de deux milliards, en 1866, c’est à peine si hommes, femmes et enfants, au nombre de quatorze cent soixante-sept mille, ont touché comme salaire neuf cent quatre-vingt millions, c’est-à-dire moins de la moitié des richesses sorties de leurs mains. Tombés à l’état d’outils, de machines emmillionnant leurs propriétaires, plus les salariés produisent, plus ils sont misérables. Remplacés de plus en plus par l’outillage non humain perfectionné, ils voient, avec ce qu’on appelle le progrès, les chômages se multiplier et se généraliser. C’est-à-dire que, loin de marcher à un avenir meilleur, ils sont condamnés à descendre un à un tous les cercles de l’enfer social.
Tel est – et tel sera – leur lot et le vôtre, aussi longtemps que les instruments et la matière du travail, ateliers, mines, hauts-fourneaux, etc., repris à la poignée d’oisifs qui vous en a dépossédés, ne seront pas devenus la propriété commune et indivise de l’ensemble des producteurs ou de la société.
PETITS INDUSTRIELS ET PETITS COMMERÇANTS,
C’est par centaines de mille que se comptent ceux qui, comme vous, sont écrasés par la concurrence mortelle du grand commerce et de la grande industrie. « Sur cent des vôtres qui s’établissent – c’est l’économie politique bourgeoise qui est obligée de le confesser par l’organe officiel de M. Paul Leroy-Beaulieu – vingt disparaissent presque aussitôt dès la première ou la seconde année ; cinquante ou soixante autres végètent ; dix ou quinze au plus arrivent à faire fortune. » Et cet état de choses – illustré chaque année par plus de six mille faillites – loin d’aller s’améliorant, va empirant tous les jours. Chaque grand magasin qui s’ouvre entraîne la fermeture d’une infinité de boutiques de vente au détail. Et, loin de vous plaindre, la haute bourgeoisie, qui vous tue en vous volant cotre clientèle, inscrit votre disparition à l’actif social en vous traitant d’intermédiaires inutiles ou de parasites.
D’ici quelques années, de même que s’est déjà centralisé, en quelques mains d’actionnaires et d’obligataires, le commerce du vêtement et de l’ameublement, le commerce alimentaire – votre dernière ressource – sera fatalement monopolisé. Après les maîtres de postes, les porteurs d’eau, les tailleurs, les cordonniers, ce seront les épiciers, les bouchers et les boulangers individuels qui se trouveront expropriés – sans indemnité – par des sociétés anonymes faisant de vous, de vos fils et de vos filles, ses serfs au même titre que les ouvriers et ouvrières d’usine, sous le nom d’employés ou de demoiselles de magasin, d’administration ou de bureau.
Voilà le sort qui vous attend, si vous ne vous joignez pas, vous, les dépossédés de demain, aux ouvriers, ces dépossédés d’hier, pour mettre les moyens d’échange, comme les moyens de production, à la disposition de la nation.
ELECTEURS
C’est donc la cause de tous ceux qui travaillent sous une forme quelconque, du bras ou du cerveau, que le Parti ouvrier a prise en main, lorsqu’il a inscrit sur son drapeau, planté aujourd’hui dans près de cent circonscriptions : retour à la société de ses grands moyens de production et d’échange, comme elle a déjà repris ses moyens de communication (routes, ponts, télégraphes, postes, etc.), et ses moyens d’instruction (facultés, conservatoires, écoles de tous les degrés).
Pas de milieu, en effet :
Ou la concentration industrielle, commerciale, agricole et financière qu’aucune force humaine ne saurait enrayer, s’opèrera sous la forme capitaliste, - et nous tomberons dans une féodalité nouvelle, pire que l’ancienne ; ce seront quelques hauts barons de la houille, du fer, de la laine, du coton, etc., Schneider, Chagot, Jaluzot, Potin, etc., qui disposeront souverainement, selon leur bon plaisir, de la vie de l’immense majorité de leurs semblables, transformés en taillables à merci et en corvéables à perpétuité ;
Ou cette concentration, qui est un bien en elle-même, puisqu’elle multiplie les produits en réduisant les frais de production, s’accomplira par la volonté et l’action de tous ceux qui y sont intéressés, sous la forme sociale, - et ce sera le bien-être et la liberté pour tous.
CITOYENS
C’est à cette dernière solution du problème social que vous convie le Parti ouvrier, de la seule façon dont la chose soit possible, par la prise de possession du pouvoir politique, devenu, entre les mains des victimes de l’ordre actuel, l’instrument de l’expropriation des expropriateurs de l’humanité.
A vous de décider si cette révolution qui, en portant la France laborieuse au gouvernement de la République, doit aboutir à faire de chacun un producteur libre, est à la hauteur de vos courages, ou si, au contraire, il vous convient de revenir au vomissement opportuniste et monarchique, et, en étayant la société bourgeoise, de rester – ou de devenir – à tout jamais des prolétaires, des salariés, c’est-à-dire les hommes d’autres hommes.
A vous de montrer, le 20 août prochain, par vos votes, si la France ouvrière et paysanne s’est trompée en comptant, pour faire faire un grand pas à sa libération politique et économique, sur Roubaix qui, il y a deux ans à peine, installait triomphalement le socialisme à l’Hôtel-de-Ville [1], ou si – comme je veux l’espérer – conscients de votre droit et de votre devoir, vous entendez ouvrir une ère nouvelle pour l’humanité.
Vive le Parti ouvrier !
Vive Roubaix !
JULES GUESDE
Août 1893

Notes

[1Le conseil municipal, composé d’ouvriers ou d’anciens ouvriers que la répression avait poussé à devenir cabaretiers, était authentiquement prolétarien ; le maire, Henri Carrette, était un tisserand devenu cabaretier et marchand de journaux. Sur cette sociabilité populaire, on lira : Roubaix.

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