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Pétainisme : Francs et/ou Gaulois ? Une récupération historique douteuse

jeudi 3 décembre 2020, par René Merle

De Clovis à Vercingétorix


J’ai évoqué dans un article antérieur consacré à la langue gauloise [1], la curieuse récupération de la francique en emblème officiel pétainiste :
« ...Clovis et ses Francs, (qui, je me suis laissé dire, parlaient une langue germanique, mais dont le Maréchal Pétain a repris la francisque en emblème "national". Il est vrai que sous l’occupation, le mariage subliminal du germanique et de la "Révolution nationale" a pu être de mise)... »
Alors, francisque des Francs ou francisque des Gaulois ?
En Octobre 1940 est conçu l’insigne personnel du Maréchal de France, Chef de l’État français, la francisque « symbole du sacrifice et du courage » pour une « France malheureuse renaissant de ses cendres ». Les connaissances historiques plus qu’hésitantes des dits conseillers amalgamaient-elles déjà Vercingétorix et Clovis ?
En tout cas, lorsque début 1941 Pétain arbore la francisque sur son fanion, comme emblème personnel, la référence initiale est bien celle des Francs. Et le mythe une fois de plus proclamé est celui de la nation française naissant avec Clovis (cinq siècles et demi après la défaite de Vercingétorix)...
En témoigne par exemple l’article paru dans le Figaro le 3 janvier 1941, en première page :
" La Francisque du Maréchal
Voilà donc la francisque des Francs promue au rang de symbole national et introduite à ce titre dans les armes du nouvel État français.
Il y a, en archéologie, une question de la francisque. Etait-elle une hache à un seul tranchant et s’emmenchant verticalement par une douille à manche droit, comme les haches ordinaires, ou était-elle une double hache, telle qu’elle vient d’être brodée sur le fanion du Maréchal et gravée sur les nouvelles pièces de monnaie ? Aucune découverte archéologique n’a confirmé la thèse de la double hache. Celle-ci n’a pour elle qu’un bas-relief de la colonne Antonine, représentant des trophées pris aux barbares.
Est-ce avec une hache à simple ou à double tranchant qu’à Soissons un soldat de l’armée de Clovis brisa le vase choisi par son chef ? Est-ce avec une hache à simple ou à double tranchant que, l’année suivante, le roi des Francs se vengea en fendant la tête du soldat qui avait osé contrecarrer son désir ? Toute l’imagerie traditionnelle ayant opté pour la double hache, il n’y a qu’à s’incliner.
En tout cas, la francisque était une arme de guerre, alors que la hache du licteur, avec laquelle on est prié de ne pas la confondre, était, sous la république et l’empire romain, l’instrument de la peine capitale et portée devant les consuls comme symbole de leur autorité. Encore les consuls n’avaient-ils le droit de se faire précéder de la hache que hors de Rome, à la tête des armées. Plus tard, elle fut réservée au dictateur. La francisque des francs n’a jamais signifié rien de semblable. Elle était l’arme du troupier dont il se servait principalement pour crever le bouclier de l’adversaire.
T. des T. "
Mais la récupération gauloise suit bien vite. Et l’emblématique Vercingétorix (bien blond quand même) patronnant les chantiers de jeunesse arbore une hache bipenne bien franque, qu’il n’a sans doute jamais connue... Le redressement national proclamé par Pétain est assimilé à celui que connut la Gaule dix-neuf siècles auparavant... contre l’envahisseur. Fâcheuse référence au moment même où Pétain venait de proclamer la collaboration avec le nouvel occupant.
Bref, celtique et ou franque, Pétain s’en sort en la baptisant « francisque gallique ». (Vice-Présidence du Conseil – Informations générales – n°69-70, du 14 au 28 Décembre 1941)

Mais quid du casque du blond gaulois, protecteur de ces chantiers de jeunesse qui devaient régénérer nos zazous ? Casque qui est aussi celui des légionnaires pétainistes de la Légion française des Combattants.
Le casque des collabos gaulois de la Légion romaine de l’Alouette ?
De fait. Mais sans doute les conseillers du Maréchal n’ont pas vu là un argument supplémentaire à leur Kollaboration. Car nous sommes là en plein dans la mythologie gauloise à la sauce idéologie nationaliste française, telle qu’elle a été développée aux XIXe et XXe siècles, qui fit naïvement du casque de cette Légion l’emblème des patriotes gaulois qu’elle combattit, au service de l’envahisseur !
la Legio V Alaudae, ainsi nommée à cause des ailes d’alouette ("alauda", en gaulois puis en latin "alouette") qui ornaient le casque des guerriers. Eh oui, l’existence de cette Légion a été grandement étudiée et discutée, mais très clairement, en plus des auxiliaires et des alliés, il y eut des Gaulois transalpins (les "nôtres") devant Alésia dans les troupes de César (nous dirions aujourd’hui sous uniforme romain) lors de la Guerre des Gaules. Et cette Légion (encore appelée Legio Gallica), levée et initialement payée personnellement par César, l’accompagna lors du passage décisif du Rubicon...
Plus tard, la Légion prendra comme emblème l’éléphant, en souvenir de la bataille de Thapsus où elle combattit les pachydermes de Juba le Numide...
Ainsi, les ailes de l’alouette qui étaient dans notre enfance le symbole de la résistance gauloise à l’envahisseur furent aussi celles de transfuges sans états d’âme, dont l’objectif (atteint) était d’obtenir la citoyenneté romaine... Méditons sur l’existence sans cesse renouvelée (de nos Gaulois de la Cinquième Légion à la Division Charlemagne de SS français qui défendit Berlin contre l’Armée rouge) de combattants se mettant au service de l’occupant.
Mais de toute façon, en ce qui concerne nos ailes d’alouette gauloises, après notre lointaine scolarité, les ailes de l’alouette ne restèrent pour nous que sur le casque des gauloises... Et comme depuis les gauloises ont eu le triste sort que l’on sait...
Encore un moment où les Français de la « zone libre » (sans occupants) ont été placés devant un choix historique. Persister dans le ralliement au Maréchal Chef de l’État, qui se présentait comme le garant de la liberté française et de l’instauration de la « Révolution Nationale », ou l’abandonner ? Les Français de la zone occupée n’étaient évidemment pas placés devant le même choix...

Les 29 et 30 août 1942 était célébré à Gergovie et à Clermont-Ferrand le deuxième anniversaire de la Légion Française des Combattants, créée par Pétain le 29 août 1940, dans le but de rassembler les anciens combattants afin de "régénérer la Nation, par la vertu de l’exemple du sacrifice de 1914-1918". Son emblème portait le célèbre et supposé casque gaulois des guerriers de Vercingétorix.
Les cérémonies auvergnates d’août 1942 témoignent à la fois d’une confiance maintenue, dans l’accueil de la foule, et des premiers craquements auxquels le discours de Pétain fait discrètement allusion.


L’Action française rend compte de l’événement en première page
Sous le titre de « Il y a deux mille ans », le journal publie un très long éditorial de son chroniqueur de Jacques Delebecque. L’article relate par le menu la bataille victorieuse des Gaulois, unis sous la direction de Vercingétorix, sur l’envahisseur romain. Il se termine ainsi :
« Entre Gergovie et Alésia, entre la victoire de Vercingétorix et sa capitulation, il ne s ‘écoula guère plus de trois mois. Mais c’est à bon droit que le souvenir de Gergovie ne s’est pas effacé de l’histoire, c’est à juste titre que le plateau qui couronne la colline a été choisi comme lieu de la cérémonie d’hier. Car c’est à Gergovie que l’union précaire des peuples gaulois a remporté son unique succès, et que le destin du petit-fils de Vénus, futur maître du monde alors connu, a semblé un moment, trembler dans la balance.
J. Delebecque.
 »

Notes

[1Cf. : Langue gauloise.

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